Unstable feelings #1
Chapitre 031
Chapitre 31
Sky
“ Tu nous as tellement déçus, Sky. Nous ne te laisserons pas gâcher ton avenir ni notre réputation.”
Je sursaute, avec cette impression d’entendre au loin, ces mêmes mots qui ont sonné le coup de grâce de mes malheurs. Noir. Il fait nuit noire, le plafond au-dessus de moi est parsemé de dalles de couleurs claires. Je n’en ai pas dans ma chambre. Étrange. Mon front se plisse, une douleur aiguë me cloue la tête au matelas quand j’essaie de me redresser. Aïe !
Mes jambes nues bougent d’elles-mêmes au sein des draps frais. Je jette un œil autour de moi, à l’affût du moindre élément qui pourrait m'éclairer sur l’endroit où je me situe réellement. Je garde mon calme, ça aussi, c’est bizarre. Une table de nuit en aluminium. Un bureau en verre, un poster d’une voiture allemande. Un dressing qui s’étend sur un pan de mur et une baie vitrée avec un rideau foncé tiré. Je ne suis véritablement pas chez moi.
Une fois remise de mes souvenirs pesants qui sont venus me hanter même dans mon sommeil, je m’extirpe sans attendre du matelas confortable sur lequel j’ai visiblement dormi seule. Ce qui est déjà une bonne nouvelle, si j’avais fait quoi que ce soit avec quelqu’un, je préférerais m’en souvenir !
Je tressaille. Mon jean posé sur le dossier de la chaise de bureau, je l’enfile en quatrième vitesse, puis quitte la pièce. À tâtons, je réussis à trouver l’interrupteur du couloir, la lumière me vrille complètement les yeux, je peine à la supporter. Je reconnais ce corridor et une part de moi en est soulagée. Je n’aime pas cet apaisement. Pourquoi serais-je réconfortée de me trouver en pleine nuit chez le roi de la fête ?
J’arpente le couloir jusqu’à l’escalier, et une fois à son niveau, de la musique me fait sursauter. Mon cœur tambourine comme un dingue au creux de ma cage thoracique, je tente de me rassurer, en descendant les marches avec une paume plaquée contre ma poitrine qui bat encore à vive allure. Je prends garde à ne pas en louper une et me retrouver face contre terre, car je me sens toujours un peu endormie, vaseuse.
La musique m’indique sans certitude où le maître des lieux se situe. À supposer qu’il vive bel et bien seul ici. Je l’ignore, je ne le lui ai jamais demandé. Un morceau de Falling In Reverse hurle presque à travers les enceintes au bord de la piscine, me donnant davantage mal au crâne. Il me faut quelques secondes pour parvenir à me remémorer le titre de ce dernier. Par chance, c’est l’un des rares que je connaisse de ce groupe. It’s over when it’s over.
Et contrairement à l’autre jour dans sa voiture, j’apprécie ce morceau malgré ma migraine, il est plus mélodieux, le chanteur ne s’évertue pas à traumatiser qui que ce soit. Je jalonne le sol, m’arrêtant dans l’entrée de la piscine couverte où a eu lieu la Pool Party il y a de cela environ deux mois. Pratiquement déserte, je n’aperçois qu’un type à la chevelure foncée qui effectue des longueurs dans le bassin. Des épaules larges, dépourvues de tout tatouage. Une musculature suffisante pour ne pas se laisser écraser par les autres. Mes pieds s’approchent de la piscine sans mon accord. Si la musique qui s’échappe à travers les baffles aux quatre coins de la pièce est plutôt brutale, la luminosité qui se dégage du bassin est apaisante, hypnotisante. Un bleu néon se reflète sur l’eau, le corps en mouvement du jeune homme que je n’ai pas de difficultés à reconnaître malgré ses lunettes de plongée me fascine.
Le morceau se termine et débouche sur un autre qui me parle également. Il est moins électrique que le précédent, plus doux. I’ll Stand by you de The Pretenders que j’ai dû écouter des milliers de fois dans ma courte vie. La musique, c’est tout ce que j’avais le droit de faire et d’écouter. J’ai réussi à pas mal user de stratagèmes pour que mes parents ne découvrent pas que j’avais tout sauf du classique dans les oreilles.
Une envie soudaine d’y plonger les pieds me prend. J’ose, déboutonnant mon jean pour le retirer. Je préfère encore douter de mon épilation sous la lumière bleue que de tremper mon pantalon et de me geler les fesses une fois que je rentrerai à la maison.
Oh, mon Dieu ! Mes tantes ! Elles doivent se faire un sang d’encre pas possible pour moi, tout comme Jessie et Pénélope ! Ou pas. Il n’est peut-être pas aussi tard que je ne me l’imagine. Le soleil se couche suffisamment tôt pour que je puisse en douter. Ignorant où se trouvaient mes affaires, je n’ai pas pu vérifier l’heure sur mon téléphone. Une fois que Aquaman aura terminé ses longueurs, il m’éclairera à ce propos.
N’ayant pas appris à nager, je m’assieds, posant mes paumes de chaque côté de mes cuisses, contre le bord du bassin, de crainte de glisser. Encore un truc que mes parents ont jugé inutile. Et puisque je n’ai étudié que dans le privé et que j’ai choisi mes options au lycée, j’ai échappé aux fameux cours de natation groupé. Cela dit, ça ne m’a pas empêchée de barboter dans la piscine gonflable dans le jardin, parce que j’y avais pied.
J’apprécie le contact de cette dernière au moindre battement léger de mes jambes. Des vagues me fouettent la peau jusqu’aux mollets, et c’est hyper agréable. Je tente de me souvenir de ce que j’ai trafiqué avant de me réveiller, hélas, cela demeure pour l’instant assez confus. J’imagine que je réussirai à tout me rappeler dans les heures qui suivront. Du moins, je l’espère…
Lysandre revient dans ma direction, je me racle doucement la gorge, histoire qu’il se rende compte de ma présence. J’aimerais connaître la ou les raisons de ma venue ici.
J’étais avec Erin et Oliver en début de soirée. Il y avait Colin, Naoki et cette blonde, trop tactile qui avait l’air clairement en manque, soit dit en passant, et qu’Erin ne pouvait pas blairer. De crainte de l’énerver, je n’ai pas osé l’interroger sur ce qu’il en retournait.
Lysandre s’arrête de nager et se redresse, en retirant ses lunettes qu’il laisse s’échouer le long de son poignet gauche. De ses phalanges, il envoie valser sa chevelure ébène à l’arrière de son crâne, l’eau qui dégouline sur son faciès ainsi que son torse le rend encore plus intimidant que d’habitude. Je déglutis, en baissant les yeux sur son buste dépourvu de pilosité, aux muscles dessinés. Une chaleur envahit mes entrailles et mon cœur.
— Comment te sens-tu ? articule-t-il avec indifférence.
Le ton qu’il emploie m’alerte un peu sur son humeur. Une alarme s’enclenche, l’appréhension me gagne, mais j’essaie de ne pas en tenir compte pour le moment.
— Bien, abrégé-je.
Il acquiesce lentement et avant même que je ne le voie venir, il s’empare de l’une de mes mains pour me tirer brusquement au sein du bassin. Mon palpitant saute douloureusement dans ma cage thoracique tant il est apeuré par ce geste inopiné. Je bois littéralement la tasse, par chance, j’ai le réflexe d’agiter les bras vers l’extérieur afin de refaire surface.
Je pose précipitamment la main sur le premier appui qui vient, relevant la tête en crachant l’eau logée au creux de mes poumons, je tousse tel un dragon qui profère des flammes. Si j’en avais eu la capacité, j’aurais immolé ce con de Lysandre pour ce qu’il vient de faire. Du moins, si j’avais été emplie à ce point de haine.
Son regard à la fois dur et perplexe sombre dans le mien. Je constate que dans ma tentative pour émerger, je me suis accrochée à lui comme une moule à son rocher. Je n’ai pas le temps de tourner la tête pour trouver un autre point d’ancrage que mon dos finit par claquer contre le bassin, me faisant hoqueter de stupeur. Ma respiration filante se coupe tandis qu’il pose nonchalamment ses deux mains de chaque côté de mon crâne, sur le rebord où il vient de m’acculer pour une raison que j’ignore.
— Qu’est-ce qui te prend ? couiné-je. J’aurais pu avoir mon téléphone sur moi, grommelé-je entre mes dents.
— Ce n’est pas le cas, pour ça, il aurait fallu que tu saches où trouver tes affaires, idiote.
— Pourquoi m’as-tu balancée à l’eau, bordel ?
— Je ne peux pas te foutre mon poing dans la figure, j’opte donc pour l’option la moins sanglante. Ne recommence jamais ce genre de connerie comme hier soir ou ça va chier pour toi, compris ?
Sa violence me hérisse, j’en ai la chair de poule malgré l’eau qui me recouvre presque jusqu’aux épaules. Les mains encore plaquées sur lui, de crainte de couler, j’amorce un mouvement rotatif. Sur le point d’attraper la bordure en vue de quitter le bassin, Lysandre retient vivement mon bras. Je sursaute, en grimaçant, tant sa prise est ferme, plutôt désagréable, voire douloureuse. Il commence réellement à me pétrifier, là.
— Je pourrais te gifler pour ce que tu viens de dire et faire, riposté-je en tirant sur mon bras avec force.
Comprenant le message, il me relâche. Outre son regard meurtrier, je remarque que sa mâchoire est à tel point contractée que j’en viens à me demander si ce n’est pas douloureux pour ses dents. Il est si proche que je suis obligée de pencher un peu la tête tant j’ai mal aux yeux à force de les lever. Mon pouls est déchaîné. Lysandre me fiche la trouille, j’ignore tout ce qu’il a dans la tête, comme chaque fois que je suis avec lui. La froussarde que je suis résiste pour ne pas trembler.
— Ne refais plus jamais un truc pareil, gronde-t-il à nouveau. Mélanger de la drogue et de l’alcool, alors que tu prends des médicaments, c’est du suicide.
— Ou quoi ?
OK, je suis folle, il va me pulvériser.
Ses yeux se plissent et se perdent une infime seconde sur mes lèvres qui viennent de proférer je ne sais quelle insolence à ses oreilles. En tout cas, ça lui déplaît fortement. Ses prunelles vertes s’arriment aux miennes. Ce que j’y lis me déstabilise. Un mélange de fureur, de désir et de peur.
À quoi penses-tu, Lysandre ?
— Crois-moi, tu ne souhaites pas le savoir.
— Je n’ai jamais affirmé avoir pris cette came, avoué-je finalement.
— Attends, quoi ? bredouille-t-il, perdu.
— Je n’ai jamais consommé votre merde, compris ? J’ai dit que j’avais bu, je reconnais que je n’aurais pas dû, car je suis facilement pompette apparemment. Vous avez tiré des conclusions hâtives comme les deux imbéciles que vous êtes. Je n’ai pas eu la force de démentir, j’étais curieuse, et je craignais de passer pour une poule mouillée. J’y ai songé durant une infime seconde, j’ai fixé le sachet en me demandant comment je me sentirais ensuite… Bref, j’étais juste bourrée. Je me suis dit que de vous voir flipper était peut-être suffisant pour vous faire réfléchir.
— C’est de la manipulation ! blâme-t-il, scandalisé.
Je sais que j’ai été fourbe. Mais je voulais lui enseigner une bonne leçon, sans pour autant faire quelque chose de stupide, voire dangereux. Je n’avais pas pris mes médicaments. Autrement, je n’aurais pas bu une seule goutte d’alcool. Hier soir, j’avais juste besoin de me détendre, d’oublier mes problèmes. Je suffoquais.
— Je sais, mais ça a fonctionné un minimum puisque je suis ici.
Il inspire lourdement, sûrement agacé par ma réflexion.
— T’es complètement folle, cette histoire aurait pu mal tourner !
— Je ne vois pas en quoi, je n’étais pas au bord du coma éthylique non plus.
Quelque chose d’inextricable éclot dans ses yeux. Il garde le silence, celui-ci me suggère des tas de choses qui ne sont aucunement agréables. Pourquoi m’imaginer le pire, alors qu’un froid insidieux me fait courber l’échine ? Je n’aime pas ce regard, le danger qu’il distille comme bon lui semble, simplement par l’énergie qu’il dégage.
— Pourquoi la drogue ? exprimé-je à mi-voix.
Une question, c’est ce qu’il m’a accordé il y a quelques jours. Une seule à laquelle il me répondrait. Bien sûr, je le sais suffisamment fourbe pour se dérober, j’espère néanmoins qu’il se montrera franc pour une fois. Cette interrogation me brûle les lèvres depuis le premier jour, elle pourrit mon encéphale.
— Tu noies tes problèmes avec des médocs, et moi, la drogue, c’est aussi simple que ça.
Un vague rappel de l’avoir déjà entendu me dire que je prenais des médicaments me revient. Perplexe, je fronce les sourcils, face à cette réflexion qui me prend clairement au dépourvu. Cela me déroute tellement que ma bouche s’ouvre, ma voix se bloque une seconde au sein de ma gorge. Je n’ai jamais rien pris en sa présence.
— Je t’ai aperçue avaler des comprimés à plusieurs reprises à la cafétéria.
— Je rêve ! T’as conscience que ce que tu dis est flippant ? Tu t’es fichu de moi parce que je stalkais mon ex sur Internet, mais toi, tu ne te gênes pas pour épier mes faits et gestes, lui signalé-je.
Un faible soupir s’extirpe de ses lèvres.
— Uniquement parce que tu es flippante. Un réflexe d’autodéfense.
J’émets un petit râle, outrée par sa réponse.
— Vraiment trop aimable, ironisé-je. J’en ai autant à ton service !
Je le dévisage, piquée au vif.
— Quel genre de merde une fille à papa peut bien noyer avec son café et des médocs ?
Aucune moquerie dans ses propos, il semble même très sérieux. Bien que je n’apprécie pas sa remarque intempestive.
— Tu peux parler, ce n’est pas moi qui ai une piscine dans ma maison ! Je ne suis pas une fille à papa. Que peux-tu bien savoir de si oui ou non, j’ai de l’argent ? T’es mon banquier, peut-être ?
Un sourire malicieux ourle ses lèvres, je me sens moins effrontée pour le coup.
— T’as beau essayer de porter des fringues de petites enseignes, ça ne change pas le fait que tu baignes ou as baigné dans le luxe, Sky. Ta montre vaut plus de trois-cents livres. Tu crois que tous les étudiants en ont les moyens, Sky Buchanan ? Ah non, c’est vrai, ici c’est Sullivan ? Je dois continuer ou c’est bon ? raisonne-t-il.
Ma mâchoire se décroche, estomaquée.
— Comment connais-tu mon… vrai nom ? tranché-je, dégoûtée qu’il en sache autant sur moi. Alors, en plus d’être observateur, tu es un psychopathe qui se renseigne sur les gens ?
— Tu me l’as dit.
Il se fiche de moi, même ivre, je n’aurais pas parlé de mes parents. J’en suis persuadée, il essaie de me berner, en revanche, j’ignore pourquoi il ne me révèle pas la vérité.
— Tu mens.
— As-tu des preuves ? me provoque-t-il. Et puis, quand tu bois, tu es plutôt bavarde et tactile, en rajoute-t-il une couche.
— Comment ça “tactile” ? Qu’est-ce que j’ai fait ? m’offusqué-je.
Cet idiot sourit bêtement, ayant un large avantage sur moi. Ça lui plaît visiblement de me voir dans pareille situation. Pourquoi ai-je encore l’esprit trop brumeux pour m’en rappeler ? Je n’ai pourtant pas bu tant que cela !
— Rien qui ne puisse me choquer, répond-il avec nonchalance.
Je vois rouge immédiatement. Nous n’avons clairement pas les mêmes standards concernant les limites, c’est certain.
— Toi, peut-être, mais pas moi ! paniqué-je légèrement.
— Si tu me connaissais, tu ne te soucierais même pas de ça. Personne n’écoute ni ne se soucie d’un menteur.
— Ça veut dire quoi, ça ?
Haussant les épaules avant de s’écarter de moi, il me laisse dans l’incompréhension la plus totale. Je cumule les questions sans réponses avec lui, et pire que tout, cela semble normal. À croire que le contraire serait surréaliste, anormal. Il souffle le chaud et le froid, perturbe mon cerveau avec ses réactions constamment instables, imprévisibles. Lysandre ne me laisse la vue que sur ce qu’il paraît maîtriser, et là encore, j’ignore si je n’affabule pas, si rien n’est faux. Il provoque, il se montre tantôt cruel, tantôt doux à la limite du malentendu.
Son dos large se meut dans l’eau, il s’accoude au rebord afin de se hisser du bassin. Son corps visiblement ciselé dans un marbre, aussi difficile à atteindre que lui, me stupéfait. Il sort de la piscine, abandonnant une flaque conséquente à ses pieds. Et je suis davantage désorientée lorsqu’il me tend une main afin de m’aider à m’extirper à mon tour. Lysandre me saisit, me trouble, pire, il est en train de me faire griller les neurones comme une adolescente qui ne sait plus sur quel pied danser parce qu’un beau mec se joue d’elle.
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