Unstable feelings #1

Ellen Stuart · Chapitre 20 sur 48

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Unstable feelings #1

Chapitre 016

Chapitre 16

 

Sky

 

On n’est jamais trop en compagnie des gens que l’on aime. La présence de Jessie à mes côtés me facilite la vie, elle est comme une bouffée d’oxygène qui vous force à sourire, à aspirer à des choses meilleures, positives pour l’avenir. Quand elle est avec moi, impossible de me reposer sur mes lauriers, de broyer du noir, m’enfoncer dans mes vices. Hors de question de rester cloîtrée dans ma chambre avec les rideaux tirés, à essayer de dormir. Nous avons profité du week-end, après avoir bossé sur nos cours respectifs, pour faire un peu de shopping et ensuite nous rendre au parc avec les chiens. Mes deux boules de poils préférées étaient heureuses, l’air m’a permis de mettre mes idées au clair. Je ne pensais pas que cela soit possible, et pourtant… J’ai aussi longuement discuté avec mes tantes qui souhaitaient s’assurer que tout se déroulait bien depuis le début des cours.

De mon côté, j’ai pesé le pour ainsi que le contre durant de longues heures. Si je ne me botte pas les fesses pour au moins envoyer un message à Joshua, je passerai ma vie à me demander où tout a foiré. Cela me tord les tripes d’envisager de reprendre contact avec lui. Je ne le crains pas, ce sont plutôt ces non-dits entre nous qui m’effraient, tout ce que j’ai à lui révéler. Il me doit une explication pour son absence, son silence, c’est maintenant ou jamais.

Il est plus de 22h30, je ne parviens pas à trouver le sommeil, comme d’habitude. C’en est à vouloir s’arracher les cheveux, je carbure au café la journée pour tenir le coup et ne parviens pas à fermer l’œil le soir. Un putain de cercle vicieux qui me nargue incessamment. Certains diraient que j’abuse trop de café, mais même sans, je ne réussis pas à dormir. Mes angoisses me poursuivent à la nuit tombée. Je revis sans cesse ce fameux soir du dix août. Le soleil se couche, et les jours se confondent, passé et présent fusionnent, plongeant mon esprit dans une totale confusion. La douleur que je tente de repousser me rattrape et m’accule, me retient prisonnière durant des heures. Des songes perpétuels qui me remettent en cause, qui me torturent davantage sur ce que je ne peux pas changer.

J’ai suffisamment culpabilisé comme ça. Je sais que je ne suis responsable de rien dans toute cette tragédie. Je l’ai entendu des centaines de fois en thérapie. Il m’arrive encore d’avoir des piqûres de rappel à ce propos, par le biais de mes proches, lorsqu’ils constatent que je suis plus hantée qu’à l'accoutumée. Parce que hantée, je le serai ma vie entière, qu’importe le sentiment de culpabilité ou non. Il y a des évènements intangibles, des cicatrices qui sont incapables de s’effacer ou de s’estomper avec le temps. Elles restent là, constamment à nous tirailler pour nous rappeler que ça fait partie de nous, qu’on le veuille ou non.

Je me redresse sur mon matelas, plaçant mon dos contre ma tête de lit en calant mon oreiller sur mes genoux, sous mon bras. Le souffle en suspens, je déverrouille mon cellulaire, puis ouvre l’application Instagram pour aller sur son profil. Avant de cliquer sur la fameuse case où il est écrit “contacter”, je jette un œil à son profil, à ses différentes photos, postées lors de ces derniers mois. 

En scrutant avec attention les clichés, je constate que sur certains, il y a sa géolocalisation. Il y a moins de deux mois, il se trouvait à Philadelphie, je suis surprise de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. La ville où mes parents vivent, celle où j’ai grandi, où je l’ai rencontré. Mon cœur loupe un battement tandis qu’une vive douleur me surprend et me fait grimacer.

J’en viens à me demander si j’aurais pu le retrouver si j’étais restée là-bas.

Cesse de te torturer avec ça, Sky, tente de me convaincre cette petite voix dans ma tête.

Les multiples posts ne regorgent que de photos de lui, de ses amis masculins avec lesquels il aime boire un verre, jouer au billard, et partir en vacances, ce genre de choses. Il y a ses instruments. Aucune femme en avant, un fragment de mon cœur en est soulagé, bien que cela ne prouve strictement rien. S’il a refait sa vie, je ne vois pas ce que j’ai à y redire !

Je ne l’envie pas. Parce que même si la souffrance m’étouffe, je ne voudrais pour rien au monde renier ce qui me lie à Lucy. Bien que cela ait duré un infime moment, et malgré la noirceur qui a entaché mes rêves d’avenir à ses côtés, je ne regrette aucunement de l’avoir connue. Elle est et restera incontestablement ce que j’ai vécu de plus beau. L’étoile la plus brillante dans le ciel. Mon ange gardien me donnant la force jour après jour de continuer envers et contre tout. Il m’arrive de craquer. Souvent. Mais je n’oublie jamais ce qu’elle m’a apporté, appris sur moi-même. Il y a des choses que l’on se pense incapable de faire, de surmonter, et la providence nous donne tort.

J’ignore si je parviendrai à vivre une vie entière sans elle. Pour l’instant, je résiste, je m’efforce de ne pas m’enfoncer, même si les faux pas sont nombreux. Peut-être qu’un jour je sombrerai définitivement pour ne jamais réussir à remonter, parce que le poids de mes maux sera bien trop lourd et je me noierai dans les abysses de tout ce qui me tourmente. Elle me manque chaque seconde.

Je cligne des paupières face au portrait de l’homme que j’ai aimé durant des années. Une rencontre à quinze ans. Un premier baiser à peine un an plus tard, après une lutte acharnée pour l’un comme pour l’autre. L’attraction était trop forte, notre amour trop puissant pour continuer à le rejeter. Un secret que nous sommes parvenus à garder pendant une année entière. Un pas en avant, deux en arrière pour mieux prendre de l’élan. Des déceptions et des larmes. Une différence d’âge sans doute trop importante, surtout quand on est qu’une adolescente. Joshua était mon tout, ma vie tournait littéralement autour de lui, de la musique. Difficile de mentir, de ne rien dire à personne, de se projeter. Je me fichais de ces huit ans qui nous séparaient, nous obligeaient à nous cacher pour ne pas qu’il soit incriminé pour un acte qu’il n’avait jamais commis. J'ai toujours été la détentrice des clefs de notre relation.

Sur ces clichés, il est plus mature encore. J’aime cette fine barbe qu’il a laissé pousser, lui donnant un côté sexy plus négligé que par le passé. J’imagine sans mal qu’il doit faire fureur, s’il enseigne toujours. Ses lunettes de vue lui confèrent un œil plus doux, et aussi plus sérieux. Avec ou sans, il reste très beau.

Un soupir résigné m’échappe, mes pupilles lorgnent en direction de l’onglet “contacter” sur son profil. Mon doigt effectue la manœuvre sans que je sois bien sûre de moi.

Je commence à écrire, puis efface à maintes reprises. Il me faut au moins une demi-heure avant de trouver la bonne formulation pour établir un premier contact. Je ne me vois pas tout lui balancer comme ça, via une messagerie.

Une heure plus tard à peine, alors qu’il est pratiquement minuit et que nous sommes dimanche soir, j’ai la surprise de recevoir une notification sur mon téléphone. Je regardais Prison Break sur Netflix. Mon cœur s’arrête de battre, une boule de nervosité élit domicile au sein de ma gorge. Une sueur froide me gagne, en cliquant sur la petite flèche en haut de mon application Instagram. Près de la photo de son profil, je constate un point rouge.

Oh, bordel, il m’a répondu ! Déjà ?

Ma main tremble, je ne perçois pour l’instant que le début de son message, ce qui déclenche un rire hystérique chez moi :

#Bonsoir, Sky. Cela fait longtemps…

Longtemps ? C’est le moins que l’on puisse dire. Trois ans et demi se sont écoulés depuis la dernière fois où je l’ai vu. Je me souviens encore de la fraîcheur et de l'humidité du mois de février. Il venait d’avoir vingt-six ans. Je n’avais pas pu le célébrer avec lui, parce que notre secret était ce qui comptait le plus. Il fallait le garder sous clef jusqu’à ma majorité, au risque que les conséquences soient dramatiques pour lui. Moi, j’aurais sans doute écopé d’une petite tape sur les doigts, ma mère m’aurait probablement hurlé de sa voix outrée : “Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi, jeune fille ? As-tu pensé au scandale que cela va engendrer ? ”

J’aurais maintes fois préféré cela que ce qu'il s’est réellement produit…

Je venais de découvrir quelque chose qui allait bouleverser nos vies à tout jamais. Et hors de question pour les Buchanan de me laisser faire une telle chose. Ma mère a rapidement compris ce qui se tramait, lorsqu’elle a su que j’entretenais une relation avec mon professeur de musique, cela a été le début d’une guerre impitoyable et nullement à armes égales. 

Elle était folle de rage, peut-être même pire que Terrence, si ça se trouve. J’ignore tout de sa réaction, il n’était pas là. Cependant, je l’imaginais parfaitement lui scander avec dédain : “C’est ta fille, charge-toi de ce problème.” Je l’ai vu un matin partir au travail, pour ne plus le revoir. On m’a expédiée dans une sorte de couvent, mes parents ont donné le change en prétextant que j’étais indisciplinée, et que par conséquent, j’étudiais dans un pensionnat en Suisse. Il aurait peut-être mieux valu.

Là où je me trouvais, on me regardait constamment comme une criminelle. Je devais faire ma prière plusieurs fois par jour, confesser mes péchés. L’impression qu’on me lavait le cerveau ne me quittait pas. J’étais là-bas pour faire face à mes erreurs, pour les absoudre après avoir appris ma leçon.

À présent, j’ai la sensation que mon cœur bat dans mes tempes, c’est douloureux. N’ayant pas réfléchi à l’après, j’ai peur de découvrir la suite de son message. Tout dépendra de ce qu’on va bien pouvoir se dire.

#Bonsoir, Sky. Cela fait longtemps… Qu’est-ce que tu deviens ?

Sa nonchalance me laisse coite durant de longues secondes. Secondes pendant lesquelles je songe encore à ce que je pourrais lui dire. Je ne dois pas m’emporter, rejeter ma frustration, mon chagrin sur lui. Il n’a rien dit de mal. Difficile de renouer contact avec quelqu’un qu’on a tant aimé, mais d’une certaine façon tant haï pour son absence.

#Salut… j’étudie à Saint-Andrews maintenant, et toi ?

Simple, concis. Pour commencer, j’imagine que c’est plutôt pas mal.

#En Écosse ?

#Exactement. Je vis là-bas depuis trois ans.

La douleur me prend aux tripes.

#Sans tes parents, j’imagine, puisque ton père est devenu Sénateur.

#Pourquoi n’as-tu pas essayé de me trouver ?

Cette question a hanté mon esprit pendant des années. Et je viens enfin de la lui poser pour de vrai. J’ignore s’il répondra. Dans l’attente, partagée entre l’anxiété et l’impatience, je discerne trois petits points danser devant mes yeux, me signalant ainsi qu’il est en train d’écrire.

# Je sais que je te dois des explications, Sky. Mais je pense qu’il serait préférable de nous revoir pour cela.

#OK, seulement, je ne peux pas réellement bouger avec l’université. Et j’ai des animaux que je ne peux pas laisser.

Pourquoi est-ce que je mens ? Certes, le voyage serait fatigant, je serais en mesure de le faire. Pénélope pourrait s’occuper de Dina et Jacobo. Non, disons-le clairement, maintenant que je peux me confronter à lui, j’ai peur de ce qu’il pourrait bien me confier. Pourquoi ce silence radio de quatre ans et accepter de me revoir comme si j’étais une vieille amie qui lui a manqué ? C’est si déroutant !

#Évidemment, je voulais entendre par-là que je ferais le voyage jusqu’à Saint-Andrews. Je ne souhaite en rien nuire à tes études.

Ses mots font s’agiter une flopée de papillons stupides au creux de ma poitrine. Il m’a brisé le cœur, pourtant, il persist à s’extasier comme autrefois, dès qu’il me parlait et que je le regardais avec des putains de paillettes dans les yeux. Je suis ridicule ! Il n’a pas changé, il est toujours le même, mais moi, je suis différente. Rafistolée des pieds à l’âme, je n’ai plus rien de la fille qu’il a pu aimer par le passé. Souriante et joviale, positive qu’importent les épreuves. Je me suis essoufflée sur la durée, perdue parmi les ténèbres qui ont pris possession de ce qui restait de mon être. Je suis un foutu fantôme.

#T’es sûr ? Le voyage va être long.

#Certain. Les choses importantes méritent qu’on se déplace pour elles. Vendredi dans trois semaines, cela te conviendrait-il ? On pourrait déjeuner ensemble, une pizza au chèvre. Si je me souviens bien, tu adorais ça, avant…

Dans quel monde votre “ex” fait tout ce chemin uniquement pour vous parler ? Dans celui-ci apparemment. Tout va beaucoup trop vite, néanmoins, nous avons énormément à nous dire. Après toutes ces années de silence, la vie peut bien nous accorder cela. Ce sera suffisamment pénible comme ça. Dans ce genre de situation, il y a toujours une victime et un coupable, c’est bien connu. Je crains sa réaction, ses propos. Parce que même si chaque jour, je reste forte, je ne suis qu’une coquille fragile, en mesure de se briser à la moindre secousse. Je n’ai pas envie de l’entendre m’accuser de ne lui avoir rien dit avant. Je serais bien capable de l’étrangler à mains nues pour ça.

#C’est OK. Tu n’auras qu’à m’envoyer un message pour qu’on s’organise. Il y a une pizzeria pas très loin de l’université…

De cette manière, avec ce texto qui lui indique qu’il doit un pas vers moi, je lui offre à nouveau la chance de fuir… Je suis irrécupérable. Je le contacte, puis je me débine. Si Jessie se trouvait dans la même pièce que moi, elle me hurlerait dans les oreilles que je suis folle !

Aussi, une pensée saugrenue débarquant de nulle part réussit à me foutre le frisson.

Peut-être qu’il ne t’a jamais oubliée et ses sentiments pour toi sont toujours d’actualité ! On ne fait pas autant de chemin, uniquement pour mettre les choses à plat.

Je me file une claque mentale en rejetant cette supposition. J’ai beau avoir passé ces quatre dernières années à penser à lui, mes songes étaient surtout semés d’interrogations. J’imagine que j’en apprendrai davantage en le revoyant, en découvrant si oui ou non mon cœur bat encore comme un fou face à lui, comme par le passé. Rien qu’avec ces quelques minutes de discussion, une envie furieuse d’écrire à Lucy dans ce petit carnet caché dans ma table de nuit m’accapare. De longs mois se sont écoulés sans que ça se produise, je me sens coupable… Parce qu’il s’agit toujours de cela, de responsabilité. Je me sens constamment responsable, bien que la part de raison qui habite mon cerveau me scande de ne pas y penser.

Je m’en veux de ne pas avoir été assez forte, de ne pas avoir su que les choses ne se passaient pas bien. Je m’en veux d’être née, de l’avoir potentiellement fait souffrir. La vérité, c’est que je ne sais pas ce que j’ai fait de mal, et c’est ce qui me bouffe.

Pourquoi créer de la vie pour ensuite cruellement l’arracher ?

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