Unstable feelings #1
Chapitre 010
Chapitre 10
Sky
Pour la première fois depuis toujours, j’entretiens une relation avec des jeunes de mon âge qui n’ont aucun lien de sang avec moi, et je dois dire que ça fait du bien. Je discutais avec Oliver, cet élève de mon cours d’économie, qui a eu la gentillesse de m’aider, alors que monsieur Bunn venait de nous bombarder de boulot. Impossible de refuser, d’autant plus que j’ai croisé Erin ce matin-là, me proposant également de manger un morceau, de nous faire un cinéma. L’intime conviction que ces deux-là pourraient s’entendre m’a poussée à penser à organiser une soirée où nous pourrions nous amuser tous les trois. À mon grand soulagement, ni l’un ni l’autre n’y a vu d’inconvénients. Je me serais sentie idiote dans le cas contraire.
J’ai été encore plus heureuse en les voyant se parler directement sans malaise. Erin a enroulé ses doigts autour de mon avant-bras tandis qu’Oliver lui a pris le second. Affrontant les rues truffées de circulation, en ce vendredi soir, nous nous sommes arrêtés à quelques mètres du cinéma pour dîner dans un fast-food. L’occasion m’a permis d’apprendre davantage sur mes deux nouveaux amis. Si je savais déjà que Erin avait un frère, j’ai également découvert que ses parents étaient pharmacien et décoratrice d’intérieur, qu’elle travaillait parfois là-bas les week-ends, d’où notre rencontre peu avant la rentrée dans celle où je me rends habituellement. Le monde est petit. Si ça se trouve, elle m’a servie auparavant et je ne l’ai pas calculée tant je passe mon temps avec la tête baissée, les épaules avachies, pour reluquer mes chaussures plutôt que le monde qui m’entoure.
Oliver et elle sont de Saint-Andrews, ils n’ont pas fréquenté les mêmes écoles jusqu’ici. Il est fils unique. J’ai cru qu’il nous faisait une plaisanterie en nous révélant que son père était thanatopracteur et qu'il n'avait jamais connu sa mère. Cela a jeté une sorte de froid assez glauque avant qu’il ne se mette à rire en disant qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse. Il n’avait pas tort, sans ces gens, nous ne serions pas traités avec dignité dans la mort, ce n’est pas un métier facile, j’en conviens.
Après le dîner, nous n’avons pas perdu de temps pour nous rendre au cinéma. Erin et Oliver ont commandé un seau de pop-corn pour trois, et moi, une bouteille d’eau.
— On se partage un grand soda à deux ? lui propose-t-elle. J’adore ça, mais si j’en bois trop, j’ai mal au bide, ricane-t-elle.
— Ouais, ça me va ! J’aimerais éviter de t’entendre relâcher la pression à côté de moi, la taquine-t-il.
— Mais, je ne te permets pas ! se marre-t-elle faussement outrée en le bousculant gentiment.
Dans mon cas, je ne consomme jamais deux éléments sucrés ensemble, sinon ça me rend un peu malade. Et puis, j’ai suffisamment d’insomnies comme ça, autant ne pas en rajouter.
— On va voir quoi, du coup ? demande-t-il en me regardant.
La chair de poule m’envahit, je n’y ai pas vraiment réfléchi, pensant les laisser décider.
— Un film d’action ? suggéré-je sans assurance.
Mes deux nouveaux amis sourient. Bonne pioche. Nous payons nos tickets, puis rejoignons la salle en question.
— J’espère ne pas m’endormir, persifle Erin en s’asseyant.
— Si ça arrive, tu squatteras mon épaule. Il paraît que je suis très confortable.
— C’est adorable ! Je crois qu’on va devenir les meilleurs amis du monde, rétorque-t-elle avec enthousiasme. Enfin, sauf si ça dérange ta copine que tu sois proche des autres nanas.
Oliver rigole comme si elle venait de lui dire la plaisanterie du siècle.
— Tu parles, encore faudrait-il que les filles m’intéressent de cette manière, répond-il avec un petit rictus moqueur.
— Mais non ! clame-t-elle. Vraiment ?
Il acquiesce.
— On a trouvé le mec idéal qui ne sera jamais lourd avec nous, Sky ! Il va pouvoir nous donner le mode d’emploi pour comprendre les bestioles de son espèce.
Oliver et moi sourions, amusés par la réflexion de la jolie blonde.
— Depuis des années, j’essaie de formater mon cerveau à aimer les femmes. Rien à faire, vraiment ! Je t’envie un peu du coup, ajoute-t-elle tandis que l’étudiant et moi nous regardons avec perplexité et toujours autant de plaisance. Je tombe toujours amoureuse des salauds, je te jure, c’est une maladie à ce niveau-là. Tu prends un lot de mecs, soyons une seconde optimistes, il y a neuf gars bien et un connard. Eh bien, devinez lequel est pour moi ?
Erin est vraiment un numéro à elle seule, c’est une certitude.
— Le salaud ? réplique-t-il avec un petit sourire taquin. Il faudra que je te donne mon astuce pour les repérer avant qu’il ne soit trop tard, mais un autre jour, le film va commencer, dit-il en lui adressant un clin d'œil.
☆☆☆
Le film était plutôt bon, et même s’il n’était pas réellement drôle, j’ai ri. Uniquement à cause des élucubrations d’Erin tout au long des deux heures écoulées avec les bandes-annonces. Dès qu’elle voyait un mec avec des abdos non dissimulés, elle se permettait une réflexion. D’après elle, on devrait porter plainte contre les boîtes de production de films qui mentent aux jeunes filles en les poussant à croire que les mecs sont aussi bien gaulés dans la vraie vie. Oliver s’est marré comme un fou, lui certifiant que certains types gagnaient à être connus, avec y compris un pack de six. Il parlait bien des tablettes de chocolat sur l’abdomen. Cette soirée futile, m’a fait du bien, rire de tout et rien, ne pas me sentir exclue dans un groupe d’individus de mon âge.
— Vous êtes sûrs que vous ne voulez pas que je vous ramène, les filles ? nous propose gentiment Oliver, une fois que nous sommes arrivés à l’endroit où est garée sa voiture.
Nous nous étions donné rendez-vous devant le fast-food, Erin et moi étions venus à pied.
— Je n’habite pas loin, ce n’est pas utile, mais merci. On se voit lundi à la fac, décline-t-elle avant de nous saluer tous les deux et de partir de son côté. Je vous envoie un texto dès que je suis dans mon lit.
— Je vais marcher un peu avant de rentrer, ça me fera du bien. C’était chouette.
— Toute seule ? Où vas-tu ? m’interroge-t-il l’air inquiet.
— Oh, ne t’en fais pas, je n’irai pas dans les coins sombres et bizarres. Je vais passer par les endroits les plus fréquentés ou éclairés.
— OK, mais n’oublie pas d’écrire un texto quand tu es chez toi.
Son regard pénétrant me transmet son sérieux, et je suis reconnaissante de sa bienveillance envers nous.
— Ne t’inquiète pas. Merci, à la prochaine.
J’agite la main en guise de salutations, puis longe le trottoir pour regagner mon quartier. J’arpente les rues sans m’attarder. Je sais que, à ma place, Jessie aurait dit à Oliver de la raccompagner. Je préfère faire redescendre l’adrénaline cumulée avec cette belle soirée afin d’espérer dormir plus facilement. Pour l’heure, je me sens si pleine d’entrain que je sais d’ores et déjà que le sommeil va me fuir.
Je croise des jeunes et des personnes de tout âge sur ma route, rien d’étonnant. Beaucoup rentrent de leur soirée tandis que pour d’autres, elle ne fait que débuter. Les éclairages de certains bâtiments illuminent la rue presque autant que les lampadaires disposés à distance les uns des autres. Je crois même que s’ils venaient à griller, ce ne serait pas un problème. Le quartier est réputé pour ne pratiquement jamais dormir, tout comme moi.
Je marche depuis environ dix minutes lorsqu’en descendant d’un trottoir, un faux pas manque de m’étaler dans le caniveau. Mon cœur tressaute craignant la collision avec le béton, ma chaussure ne supporte pas le choc avec l’angle de l’asphalte et se brise à la base de mon talon. Eh merde ! La soirée était si bonne jusqu’ici !
Je me rattrape de justesse au capot d’une vieille voiture datant au moins des années quatre-vingt-dix quand l’alarme de celle-ci me fait presque bondir de peur. Bon sang ! Derrière le tintement assourdissant, je perçois un grognement à tout juste deux mètres de moi, je frissonne, m’attendant à ce que quelqu’un surgisse de nulle part sans crier gare. Je me tends en portant la paume sur mon sac à main en vue d’y dégoter mon spray au poivre pendant que je tiens ma paire de chaussures défoncées dans l’autre. Pas le choix, je vais devoir marcher sur mes collants neufs !
Une minute environ se passe, et toujours rien, c’est étrange. La fatigue me provoque-t-elle des hallucinations ? C’est vrai, des gens sont en haut de la rue, toutefois, le bruit paraissait plus proche. Ce grondement inconnu mêlé à cette alarme me rend parano, je trace ma route en me méfiant de ce qui se trouve autour de moi. Néanmoins, je suis à deux doigts de trébucher sur la jambe de quelqu’un, en passant devant la troisième voiture sur mon chemin. D’effroi, je recule. C’est sûrement un clochard endormi. Quelle horreur, le pauvre !
Malgré ma retenue, mon pied a tout de même percuté son tibia. Dérangé, il remue. L’homme demeure grand, avec un jean étrangement bien propre, coûtant les yeux de la tête, surtout pour un SDF. Sur le qui-vive, je serre mon sac et mes chaussures contre ma poitrine, prête à me mettre à courir. Ou lui mettre un coup pour me défendre si nécessaire. Est-ce le plan tordu d’un malade pour sauter en douce sur sa potentielle victime ? Je préfère ne pas le savoir ni me laisser l’occasion de le savoir. Je n’ai cependant pas le temps de descendre du trottoir pour me sauver que le mec se redresse d’abord sur les genoux en rabattant la masse de cheveux foncés lui obstruant la vue. Dépitée, je découvre son identité. C’est une plaisanterie !
Il ne reste pas bien longtemps dans sa position, s’échouant lamentablement contre le muret. Il pue l’alcool à plein nez. Il est bourré. Super !
— Où est ma voiture, putain ! grommelle-t-il entre ses dents.
Toujours aussi désagréable.
Lysandre…
Qu’est-ce qu’il fiche par terre, et dans cet état ?
Je frémis d’appréhension en sachant combien il est déjà dur en étant à jeun. Qui sait de quoi il serait capable ainsi ?
Il relève le visage vers moi en fronçant les sourcils.
— Est-ce que tu vois ma bagnole ? me demande-t-il.
Pas de “s’il te plaît” évidemment. Je serre la mâchoire, déjà agacée d’être confrontée à ce connard détestable. D’un revers de la main, il essuie sa bouche d’où suinte du sang auquel je n’ai pas prêté attention plus tôt, à cause de la luminosité moins évidente dans cette alcôve où il s’est niché pour probablement cuver.
Je soupire lourdement en secouant la tête bien que je ne fasse pas réellement l’effort d’explorer les environs du regard. Spacieuse, elle devrait être remarquable. Toutefois, étant rond comme une queue de pelle, certainement dans l’incapacité de conduire, je ne vois pas l’intérêt de la chercher. Ce serait du suicide !
Énième tentative pour se relever, Lysandre bascule vers l’avant en ricanant. Il essaie, sans succès. Pourquoi je reste là au lieu de me barrer et de le laisser se débrouiller tout seul ? Je ne vais quand même pas me mettre à avoir de l’empathie pour un abruti comme lui, non ?
Il tend une main vers moi, j’arque un sourcil avec insolence. Un sourire qui m’achève presque – je dis bien presque – fend son beau visage de connard condescendant et blessant.
— Tu veux bien m’aider à me relever ? quémande-t-il d’une voix profonde et plus cajoleuse que toutes les fois où je lui ai parlé.
Je confirme, il n’est clairement pas comme d’habitude. Il transpire le danger, et aussi étrange que cela puisse paraître quand on a déjà eu affaire au personnage, la fragilité. Déstabilisant.
— Je ne sais pas, je n’ai pas pour habitude d’aider les chiens errants, surtout pas ceux qui veulent me bouffer et méritent seulement de se faire euthanasier parce qu’on ne peut plus rien pour eux, ironisé-je.
Lysandre se marre. Monsieur le bougon rigole. Il faut vraiment qu’il soit torché pour être un chouia plus agréable, c’est incroyable ! À contrecœur, je saisis sa main, occultant le frisson qui parcourt mon avant-bras pour se prolonger jusqu’à la racine de mes cheveux, me poignarder en plein cœur. Je l’aide à se hisser sur ses deux jambes, il pèse son poids le gaillard. Il vacille. De crainte qu’il ne s’étale comme une loque, je laisse tomber mes chaussures et resserre ma prise autour de ses deux bras. Son buste collé au mien, je cesse de respirer. Ce n’est pas tant son haleine alcoolisée qui me dérange, même s’il ne sent absolument pas la rose. En revanche, son regard perçant me met mal à l’aise tout autant que la sensation qui s’empare de moi depuis que j’ai posé la main sur lui. Je devrais être contente, il ne me dévisage pas comme s’il désirait me faire la peau, non, c’est différent, cette fois.
Je déglutis avec l’impression d’avoir une balle de golf descendant le long de ma trachée. Sur le point de suffoquer, mes poumons s’emplissent prestement d’air.
Je sais que malgré son état d’ébriété, il ne va pas me faciliter les choses. Aussi je fais preuve de témérité en glissant la main à l’arrière de son jean, en distinguant la forme d’un téléphone. Mes phalanges se retrouvent soudainement bloquées à l’intérieur à cause de sa main qui m’écrase. Mon dos plaqué au muret m’arrache un couinement de stupeur. La paume libre de Lysandre s’abat à la base de ma nuque en même temps que son exhalation cajole ma peau dépourvue du moindre foulard, malgré la petite brise qui me rend plus frileuse. Son corps chaud pressé contre le mien me coupe violemment la respiration tout autant que son geste vif et brutal. Merde, qu’est-ce qu’il fabrique ? Je n’aime pas ça.
Il semble avoir tout absorbé autour de nous, et c’est comme si nous étions à présent claquemurés dans une bulle d’où je ne parviendrai pas à m’échapper. Il est plus grand, plus fort, il a l’avantage.
— Je croyais que tu ne pouvais pas m’encadrer, et finalement tu te mets à me tripoter, ironise-t-il d’une voix capiteuse. Je te trouve bien entreprenante pour quelqu’un qui me fuit comme la peste.
De rage, je tire prestement sur ma main en m’emparant de son portable. Puisqu’il n’a toujours pas reculé et continue à me coller – bien que jusqu’à présent, il semblait désirer se tenir à distance –, je fais l’unique chose que je demeure en mesure de faire. Mon genou se balance dans ses bijoux de famille sans élan, ce qui est bien suffisant pour qu’il balise et batte en retraite. Aucun homme n’aime qu’on maltraite ses parties, même s’ils perdent de vue la proie qu’ils se plaisent à tourmenter. En tout cas, son comportement n’avait rien de plaisant et il fallait que je lui fasse comprendre qu’il allait trop loin.
Lysandre ricane faiblement, en plaquant une main contre son anatomie pour se protéger d’une éventuelle seconde attaque de ma part. Ce n’est pas dans mes intentions, du moins, dans l’immédiat. La suite dépendra de SON comportement.
Il penche la tête sur le côté tandis que je garde le menton haut, tout en fouinant dans son portable.
— Que ce soit clair, je n’ai pas cherché à te tripoter. Je voulais seulement mettre la main sur ceci pour appeler quelqu’un qui viendra trimballer ta carcasse qui pue le bouc. C’est quoi ton code ?
Le sentiment d’avoir pour une fois l’ascendant sur lui m’ôte un rictus fier. Mon regard se reporte sur l’écran du cellulaire.
— Essaie 6669, chuchote-t-il à mon oreille.
Je frissonne. Sentant un sourire moqueur contre mon lobe, je relève les yeux pour les braquer sur lui, le souffle court. Les siens brillent comme les étoiles au cœur de la nuit. Je ne me laisse pas duper, même si c’est vrai, il a des yeux plutôt hypnotisants, les cheveux en bataille.
— C’est une blague ? Ne t’approche pas de moi, édicté-je en tendant une main contre son abdomen pour le contraindre à reculer d’un pas. Je te trouve bien entreprenant (je reprends volontairement ses termes) pour quelqu’un d'allergique à la chaleur humaine, à la politesse.
Ses doigts s’enroulent autour de mon poignet avec une familiarité déconcertante. Des picotements parcourent mon épiderme pour en traverser le moindre centimètre, s'immiscer dessous. Il n’a pas bougé d’un iota, il est si proche que je perçois aisément les ombres sauvages qui dansent dans ses yeux malgré l’alcool qui sévit encore dans ses veines. Mon pouls s’accélère de peur.
— Pourquoi te mentirais-je ? raille-t-il. Interprète-le comme tu l’entends 666 et 69, je trouvais ça plus original qu’une foutue date de naissance ou quelque chose que je ne retiendrai pas.
— Charmant. Rien à voir avec toi autrement dit, sifflé-je sarcastique.
La combinaison étant correcte, je me permets de fouiner dans son répertoire pour dégoter le numéro de Colin. J’aime autant avoir à faire à lui plutôt qu’à leur copain loufoque. Il décroche après la deuxième sonnerie. Sans bafouiller, j’essaie de lui expliquer la situation, mais le regard troublant de Lysandre me donne des palpitations ainsi que des bouffées de chaleur. J'ai la sensation d'être nue en le voyant me dévorer de la sorte. Ce changement si radical me trouble.
Après que Colin m'ait affirmé arriver au plus vite, je raccroche.
— Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?
— On ? Tu te débrouilles, tu vas attendre ton pote, et moi, je rentre.
Ses pupilles se baladent sur moi sans pudeur tandis qu'un petit sourire hautain étire ses lèvres. Il effectue un pas en tanguant légèrement, et moi, un en arrière avec méfiance.
— À pied, sans chaussures, récapitule-t-il en penchant son visage près du mien.
Je ne réussis pas à affronter ce contact visuel. Il est trop proche, trop audacieux et imprévisible à mon goût. J'ai la gorge si sèche qu'elle est toute râpeuse, douloureuse.
La main droite de Lysandre s'octroie une familiarité qui me tend d'effroi, mais aussi fou que ce soit, également frémir d'excitation. Instantanément, je m'en veux de ressentir une telle chose. Ses doigts s'aventurent sur ma cuisse, la longent jusqu'à mon mollet qu'il fait remonter, en exposant ainsi l'intérieur de mes jambes emmitouflées au sein de mes bas, couleur chair.
— Et t'écorcher la plante de pieds ? susurre-t-il si bas que je crains de m’imaginer ces mots.
Il caresse ma jambe, de mon mollet à ma cheville qu'il a enroulée autour de sa taille. Mon cerveau disjoncte face à cette ribambelle de sensations qui me submergent : électricité, papillons, un cocktail qui ne me laisse pas indifférente. Je devrais le rejeter, lui donner une tape sur la main pour qu’il me lâche, seulement son toucher est plus agréable que je ne me l’imaginais. C’est une douce compensation dans l’océan de tourments qui me noie chaque jour.
Pourtant, je me sens réellement acculée, comme une biche face à un chasseur. Je n'ai pas pour habitude d'être aussi proche d'un homme, surtout pas de manière si… sensuelle. Ça me déroute autant que cela fait trembler mon bas-ventre d'excitation. À plus forte raison que je peux sentir son intimité plaquée contre la mienne, tout sauf inerte malgré les effluves de l’alcool qui érige encore son organisme. J’ignore à quoi m’attendre avec lui, il pourrait très bien se montrer violent avec moi, je faisais la maligne avec mes boutades tout à l’heure, mais je le crains malgré tout. Sous l’emprise de l’alcool, probablement même de la drogue, cela en fait un être totalement hors de contrôle. Je ne veux pas être son défouloir.
La tête de Lysandre chancelle contre ma clavicule où son exhalation s’abat lourdement. Il semble épuisé. Vu l'heure, pas étonnant qu'il soit bourré. Je lui souhaite une migraine carabinée pour demain, j’espère que mes prières seront pour une fois entendues, il le mérite largement !
Son nez se niche dans mon cou, l’une de ses mains serpente ma taille. Il me câline ou je rêve là ? Le pire, c’est que même s’il ne fait pas grand-chose de scandaleux, mon corps réagit. Ma température frôle des sommets, mon cœur s’emballe à m’en donner le vertige. Mes oreilles bourdonnent tant mon flux sanguin est important. Voilà des années que mon enveloppe charnelle était en… berne, ce qu’il attise en moi à cet instant est plutôt violent, inattendu.
— Juste une minute, murmure-t-il contre moi.
Je ne la lui accorde pas. Je n’aime pas la sensation qui s’empare de moi. De mes deux mains, je le repousse fermement. Ses prunelles toujours dilatées me sondent avec une attention toute particulière qui m'oppresse la poitrine. Tout un panel d’émotions se confronte au sein de ses iris que c’en est désarmant. Il paraît mener une lutte acharnée contre quelque chose qui le ronge intérieurement, j’en ai des frissons. Je rabats mes mains de part et d’autre de mes bras pour me réconforter, me réchauffer un peu. Il n’y a pas que la rage qui l’anime, il y a aussi la peur, l’incertitude et la tristesse. Je ne peux pas me laisser amadouer par un drogué qui a également un penchant pour la bouteille. Étonnant qu’il ne m’ait pas sorti de vacherie, son cerveau doit être trop embrumé pour ça. Il reste dangereux, je ne dois pas l’occulter.
Peu après, les phares d’une Audi A3 noire nous éblouissent, le conducteur se gare le long du trottoir avant de baisser sa vitre, et je parviens à le reconnaître plus facilement. Colin arbore un sourire engageant à mon encontre. Il a l’air épuisé, de s’être habillé en quatrième vitesse. Je culpabilise de l’avoir réveillé, bien que je n’avais pas le choix. Lysandre ne m’aurait certainement pas laissé le reconduire. En aurais-je au moins eu l’envie, d’ailleurs ? Si je me réfère à son comportement exécrable, me trouver seule avec lui est risqué.
Lysandre ouvre la portière arrière du véhicule, il s’avachit sur la banquette sans se faire prier. Mes pupilles s’écarquillent légèrement. Colin ne semble pas dérouté par la situation, ce ne doit pas être la première fois qu’il sert de chauffeur à son pote ivre. Il m’adresse un regard en biais après avoir vérifié que l’étudiant était bien installé, ne risquait pas de rouler pour s'écraser sur le sol de l’automobile au moindre mouvement.
— Quoi qu’il ait pu dire ou faire, ne t’en formalise pas, Sky, OK ?
Bien que ce ne soit pas oublié, au contraire, je dodeline bêtement de la tête.
Poli et serviable, Colin guette durant une seconde les chaussures que j’ai récupérées tout à l’heure après leur chute sur le trottoir, avant de replanter ses yeux bleus sur moi avec inquiétude.
— Je te dépose ?
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, opposé-je en lorgnant la vitre arrière.
Un rictus compréhensif ébauche ses lèvres.
— Ne te préoccupe pas de lui, il va ronfler d’ici une minute ou deux. Allez, viens. J’te jure que tu n’as rien à craindre de moi, démontre-t-il avec force en levant les deux paumes en l’air au-dessus de son volant.
Son air innocent et nerveux me fait doucement sourire, achevant de me convaincre. Je grimpe à bord de la voiture. Je voulais marcher, mais cela s’avère à présent, plus que proscrit. Je vais me retrouver avec les pieds esquintés une fois arrivée à la maison. Je lui donne mon adresse et nous nous mettons en route.
— Désolée pour le dérangement, j’ignorais qui appeler.
— Je suis surpris qu’il t’ait laissé faire, se moque-t-il.
— Oh, il n’a pas eu le choix. Je lui ai dérobé son portable, avoué-je.
Colin ricane en me certifiant que j’ai eu raison. Nous entendons déjà Lysandre ronfler sur la banquette arrière.
— Rassure-toi, tu ne m’as pas dérangé. J’étais avec Rose. J’aime autant que tu m’appelles quand il déconne plutôt que de le retrouver mort dans un caniveau le lendemain.
Un froid insidieux parcourt mes épaules, mes bras s’agitent de frissons désagréables à cette image lugubre qui s’invite devant mes rétines.
— Tu… n’es pas en colère contre lui ? l’interrogé-je à mi-voix.
— Non, surtout inquiet. C’est mon meilleur ami et il n’est pas qu’un sale type grincheux avec des addictions. Il a ses défauts comme n’importe qui, il commet des erreurs, mais dans le fond, ce n’est ni plus ni moins qu’un mec qui a la trouille. On est tous un peu maladroits, je parle en connaissance de cause.
Sa réflexion fait son petit bonhomme de chemin dans mon encéphale. Des tas de questions s’amoncellent sous mon crâne. Lorsqu’il n’est pas ivre, Lysandre ne donne pas l’impression de craindre quoi que ce soit ni personne. Il est dur, méchant et détestable. Enfin, je crois… ce soir, il avait tout sauf envie de m’étriper, je suis perdue.
— Cela vaut ce que ça vaut, et il pourrait bien me tuer pour ça, s’il savait... mais j’suis sûr qu’en vrai, il ne te déteste pas. Il ne se serait pas mis autant en colère autrement. Il était pas mal perturbé après l’incident avec ton chien, sache-le.
Mon cœur se serre en l’entendant me dire ces choses. Je reste silencieuse, ne sachant pas tellement comment réagir. Nous arrivons à destination quelques minutes plus tard.
— Merci de m’avoir ramenée.
— Ce n’est pas grand-chose, merci à toi d’avoir appelé. N’hésite pas au moindre problème, même s’il te faut passer par Erin pour faire passer le message, raille-t-il enfin. Bonne nuit, me salue-t-il d’un signe de main que je lui rends avant de m’engouffrer à l’intérieur de la maison.
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