Unstable feelings #1
Chapitre 011
Chapitre 11
Lysandre
Le jour est à peine levé lorsque j’ouvre les yeux. Mon cerveau cherche visiblement à s’enfuir par le biais de mes orbites. Je sors de mon lit en grognant presque d’inconfort, puis je longe le couloir jusqu’aux escaliers. Surpris de voir deux silhouettes emmitouflées l’une contre l’autre sur mon canapé, j’arque un sourcil. Une grimace de douleur m’écorche les lèvres, j’ai la sensation qu’un marteau-piqueur tape à nouveau dans mon crâne. Putain ! Et pour couronner le tout, j’ai mal à la lèvre ! Qu’est-ce que j’ai fichu ? J’ai voulu embrasser ma table de nuit et elle n’était pas d’accord ou quoi ?
Je sais qu’hier soir, nous étions tous au night-club, qu’ensuite, je me suis barré avec Lorna. Colin devait rejoindre Rose, comme tous les week-ends, alors je suis étonné de les voir dans mon salon. J’ai encore dû déconner pour qu’ils soient là, tous les deux. Eux qui se voient si peu à leur goût, j’ai gâché leurs retrouvailles. Je serre les dents avec culpabilité. Je les laisse tranquillement dormir et vais en cuisine pour mettre la main sur une bouteille d’eau, puis des comprimés de paracétamol. Assoiffé, j’ingurgite une bonne partie de ma boisson avant de faire couler du café. Ils en auront besoin tout comme moi, je le sais. Je reviens sur mes pas.
Rose s’est réveillée, ses cheveux forment un fouillis au-dessus de sa tête. Elle s’étire comme une chatte sur un toit en bâillant à s’en faire péter la mâchoire, sans grâce, mais ça ne me consterne absolument pas. Elle a toujours été naturelle avec nous. Elle capte ma présence et donne un coup rapide sur la fesse de Colin qui sursaute tandis qu’elle sourit avec un petit air moqueur. Il s’assied sur-le-champ en passant une main sur son visage, en faisant comme s’il ne s’était pas endormi comme une loque. Ils me feraient presque sourire à mon tour, si ça ne signifiait pas que je suis un minable qui a une fois de plus eu besoin d’une baby-sitter.
— Salut, comment te sens-tu ? m’interroge-t-il d’une voix rauque, mais peu forte, devinant probablement la gueule de bois que je me coltine.
— Impeccable, mens-je.
Rose soupire.
— Qu’est-ce que tu t’es fait à la lèvre ? Tu t’es battu ? me demande-t-elle avec perplexité.
Les faits me reviennent dès que sa supposition me parvient aux oreilles. Lorna et moi avons passé un petit moment ensemble, puis quand je l’ai conduit jusqu’à sa voiture, une fois que nous étions descendus de notre planage, un type a débarqué de nulle part en pétant un câble. Visiblement, c’était son mec, et il n’a pas apprécié de la savoir avec un autre. Ils ont une drôle de relation, lui prétendait être son copain, alors qu’elle déclamait le contraire, en lui rappelant que leur aventure n’a duré que le temps d’un été. Compliqué… Je leur ai tourné le dos pour regagner le club, puisque ce n’était pas mes oignons, mais ce connard m’a pris par surprise pour m’en coller une directement dans la tronche. Pourquoi les gens croient toujours que ce sont les mecs qui sont en tort dans les histoires de coucheries, putain ?
— On peut dire ça, me montré-je volontairement flou.
Rose fronce les sourcils.
— S’il te plaît, dis-moi qu’ici, il y a du café ? m’implore-t-elle presque.
— Dans la cuisine.
Court, mais concis. Elle bondit du canapé, se fichant royalement de se pavaner en pyjama devant moi. D’ailleurs, comment se fait-il qu’elle en ait un ? Je ne comprends plus rien, et ça doit se voir à ma tête, car Colin m’explique brièvement les choses :
— J’étais avec Rose, hier soir. Je suis venu te chercher, mais, sur la route, elle a voulu à tout prix que je vienne la récupérer chez moi. Elle était déjà en nuisette, elle a enfilé sa veste et ses chaussures, en me disant qu’elle s’en foutait qu’on la regarde de travers. Tu sais comment elle est, persifle-t-il.
S’il y a bien une fille dans tout Saint-Andrews qui serait bien capable de se balader avec une chemise de nuit Hello Kitty, encore maquillée de la veille avec du mascara qui lui a dégouliné sur le visage, lui donnant un air de fêtarde délurée, c’est bien Rose ! Cette nana unique en son genre n’a peur de rien. Se foutant de l’opinion des gens, elle se moque des convenances. Si elle apprécie quelque chose, elle s’y consacre à cœur joie. Plus rien ne peut me choquer de sa part. Elle est plutôt dingue, mais dans le genre fun.
— Tu m’as trouvé où exactement ?
Je me rappelle avoir picolé au bar du night-club, ensuite, mes idées sont assez embrouillées. Des images me reviennent, toutefois j’ignore si elles ne sont pas le fruit de mon imagination. J’aimerais autant.
— Tu n’étais pas très loin du Night-Club. Sky rentrait d’une soirée, je sais qu’elle devait aller au ciné avec Erin et un ami. Elle t’a trouvé par terre, alors elle m’a appelé.
Mes yeux s’écarquillent en même temps qu’un petit rictus mutin fend ses lèvres.
— Cette fille est cool. En revanche, j’ignore ce que tu lui as fait pour qu’elle flippe à l’idée de monter dans ma caisse parce que tu étais là. Pourtant, elle était carrément pieds nus. J’en conclus que sa soirée a été mouvementée comme la tienne, badine-t-il.
Un soupir lourd m’échappe.
Oh pétard, ce ne sont donc pas des foutues affabulations de mon cerveau tordu !
— À quoi joues-tu avec elle ?
— Tu sais, le coup de “je rends la fille folle de rage pour la séduire”, ça ne fonctionne pas à chaque fois, plaisante Rose qui débarque de la cuisine avec deux tasses fumantes de café à la main.
Je dévisage Colin d’un regard équivoque. Que lui a-t-il raconté ?
— Tu n’y es pas du tout, marmonné-je en serrant les dents. Jeff me l’a foutue dans les pattes, et le hasard tordu a fait que c’est aussi la fille à qui j’ai renversé le chien, pas mal comme coup du sort, non ? ironisé-je.
— Ah, je comprends mieux pourquoi elle te fuit si tu as fait du mal à son chien, déclare-t-elle en retroussant le nez, contrariée. Si tu me faisais ça, je te tuerais.
— Tu n’as pas de chien, ma puce, lui rappelle Colin.
— M’en fiche, si j’en avais un et que ce con lui roulait dessus, je le buterais, qu’il soit mon ami ou non, en rajoute-t-elle une couche, mi-sérieuse, mi-amusée.
— Bon sang, ce n’est pas comme si je l’avais fait exprès ! m’énervé-je pendant que Colin m’observe avec amusement.
— Encore heureux ! Je n’ai pas envie de te tatouer sur le front 666. Si tu persistes à briser les cœurs des femmes, je vais devoir me charger de ton cas pour les avertir, raille-t-elle.
— Haha, très drôle !
☆☆☆
Le ramoneur de la cheminée a fait un bordel monstre dans le manoir, j’ai bien cru que j’allais péter un câble à cause de sa maladresse. Il m’était impossible de me concentrer sur mon travail, j’ai alors jeté l’éponge, en maudissant mon père absent de la demeure familiale, qui aurait pu se charger de cette besogne dont je me serais bien passé.
Ce manoir, c’est l’endroit où je me sens le mieux, à ma place. Pourtant, il ne s'y est malheureusement pas produit que de bonnes choses. Loin de là. Je suis peut-être maso au fond. D’autres, dans mon cas, auraient eu une vision différente, sous un autre angle. Il y a des jours où même moi je doute de ce que je ressens par rapport à cet incident. Je ne peux néanmoins pas renier mes émotions, alors pour avoir la paix, étouffer ma culpabilité, ma honte, j’avale, ou sniffe ce qui me permet d’oublier durant quelques heures. Un doux subterfuge qui m’a cependant rendu dépendant à bien des égards.
Je ne me suis jamais vraiment considéré comme un homme tout à fait normal. Avant ça, j’avais déjà mes failles, mes forces. Mais depuis, bien que je ne le prononcerais pas à voix haute, j’ai la trouille. Lorsque la drogue n’agit plus, je suis malgré tout plongé dans la confusion, piégé entre ce sentiment d’avoir mérité ce que j’ai vécu, de ne pas avoir su éviter que ça arrive. Quand la seconde suivante, je ne me mets pas à le nier moi-même. Aucune de ces postures n’est enviable. Constamment en colère contre le monde, cela me pèse énormément. Je pensais probablement qu’en rejetant sans cesse les gens, ça faciliterait les choses, mais ce n’est pas le cas. Moins entouré, je ne me sens pas mieux.
Voilà pourquoi j’ai recommencé à voir Lorna au détour de cette soirée. Aussi déglinguée que moi, elle ne tente pas de discerner ce qui cloche chez moi. Autant défoncée que moi, aussi paumée, apeurée sans doute. Je ne connais rien de son histoire au fond, j’imagine qu’elle ne se fourre pas de poudre dans le nez par pur plaisir. Elle fuit également quelque chose, et fuir à deux, c’est sûrement moins effrayant. Mais après ce qui s’est produit vendredi soir, je vais finalement passer mon tour...
La contradiction m’enfonce davantage dans les tréfonds de mes problèmes, j'ignore comment m’en dépêtrer. La drogue est plus facile que tout le reste, et si je sais parfaitement ce que ça me coûtera sur le long terme, ça ne m’arrête pas. La mort n’étant pas le pire qui pourrait m’arriver. Avoir ces évènements imposés dans mon encéphale, oui. Je n’ai pas le droit de me sentir ainsi. J’ai joué, j’ai perdu, j’ai payé, c’est aussi simple que ça. À moi de ravaler ma rage, ce sentiment d’injustice, qui n’a pas lieu d’être. J’ai écopé de ma peine. Les salauds paient toujours le prix de leurs méfaits. Pourquoi geindre ? Pourquoi je ne parviens pas à appuyer sur un foutu bouton pour oublier et repartir à zéro ?
J’en suis à mon troisième café de la journée et il est un peu plus de 11 heures 45. Je n’ai pas réussi à fermer l'œil après 4 heures du matin. Rattrapé dans mon sommeil par mes angoisses nocturnes, ce sentiment d’oppression, de danger. En nage, j’ai pris une douche glacée afin de me remettre les idées en place. Je ne peux pas me droguer constamment. C’est difficile, je le fais de plus en plus souvent. Occasionnel, il y a des mois, c’est devenu, à présent, une nécessité. De la MDMA ou de la coke, en fonction de mes envies, de mes humeurs. Je subis sans cesse cet ascenseur émotionnel vertigineux qui me déboussole la plupart du temps. Au début, je ne m'en rendais pas bien compte.
On toque à la porte, je sursaute comme un imbécile, trop plongé dans mes réflexions. À savoir, m’enfiler un rail de coke ou non. Il faut croire que ça attendra. Je me redresse du fauteuil sur lequel j’étais installé avec mon café, puis me traîne jusqu’à l’entrée. Lorsque j’ouvre, je suis surpris de voir une brunette pas très grande avec un ventre énorme, accompagnée d’un petit garçon haut comme trois pommes dans ses bras. Je cligne des paupières, pas bien sûr de ce que j'ai devant les yeux, n’ayant pas vu Kate depuis près de quatre mois. Ma sœur aînée ne vit plus dans le coin, elle est partie s’installer avec son mari à environ une heure d’ici.
Kate et moi avons pratiquement cinq ans d’écart. Notre père n’a jamais épousé sa mère contrairement à la mienne. Malgré tout, je sais qu’il avait bien plus de sentiments pour la sienne et à raison. Ma génitrice est une manipulatrice perfide, avide d’argent et de sacs à main de luxe. Après le divorce, quand j’avais dix-sept ans, elle s’est tirée à l’autre bout de la planète, me laissant à Saint-Andrews. Pas une seconde, elle ne m’a demandé si je désirais la suivre ou non, elle s’en fichait tout bonnement. Ma réponse étant évidente à ses yeux. Toutefois, considérer mon opinion n’aurait pas été de trop. Plus d’un an que je ne l’ai pas vue, elle m’appelle trois ou quatre fois par an. Généralement, c’est pour se plaindre du service des hôtels dans lesquels elle a pu séjourner avec son nouveau mec de dix ans de moins qu’elle.
La plupart du temps, je la mets sur haut-parleur en feignant de m’intéresser à elle. Elle aime qu’on l’écoute, ayant cruellement manqué d’attention dans sa jeunesse. Mon père travaillait trop, elle s’est barrée avec un autre, après des années d’infidélité. Nous ne sommes pas proches, tout comme je ne le suis pas véritablement de mon vieux. Ils ne me connaissent pas vraiment. Il n’y a que Kate qui s’inquiète pour ma petite personne, et ce, malgré sa vie bien remplie tout comme son… utérus.
— La vache ce que t’es énorme ! C’est pour quand la mise à bas déjà ? plaisanté-je.
Soufflant comme un bœuf tant le gosse commence à devenir lourd pour elle, elle me fusille du regard. Il a plus ou moins deux ans et demi maintenant, et c’est un géant pour son âge. Les hommes de la famille ne sont pas des nains de jardin. Pour la dépêtrer un peu de sa joyeuse merde, je tends les bras pour le réceptionner. Heureux de me voir, il ne se fait pas prier pour me sauter dessus.
— Haha ! Tu es toujours aussi aimable, à ce que je vois, râle-t-elle.
Je me retire du passage, emportant avec moi la boule d’énergie humaine qui commence à me raconter sa vie – en l’occurrence, le long trajet qu’ils ont effectué pour venir jusqu’ici. Je trouve ça fou étant donné qu’elle est pratiquement sur le point d’accoucher, à moins que je me trompe.
— J’accouche dans moins de deux mois, abstiens-toi de ce genre de commentaire, car je ne suis pas d’humeur à me faire traiter de baleine. J’ai les jambes et les poumons en feu, Lysandre.
— J’imagine bien, rétorqué-je en la toisant de la tête aux pieds.
Elle retire son manteau avant de s’affaler sur le canapé. Naël rit. Je comprends l’amusement du gamin. Avachie comme une loque, les genoux écartés et le visage rouge d’effort, son ventre est si énorme que l’on dirait qu’il va exploser. Je n’aimerais pas être dans sa peau. Elle tente laborieusement de se placer confortablement, mais en vain. Le bébé doit encore la marteler de coups, elle grimace de douleur en poussant sa main au niveau de ses côtes. Naël s’en donnait à cœur joie à l’époque. Si grand, il prenait difficilement ses aises, Kate se retrouvait à devoir le forcer à sa façon pour qu’il positionne ses jambes ailleurs. L’amnésie l’affecte sans doute pour oser remettre cela et espérer donner naissance à un format plus petit. Étant donné ses rondeurs, je parie sur un paquet de quatre kilos comme le premier.
— N’accouche pas sur mon canapé, je ne suis pas formé en tant que sage-femme, l’avertis-je. Évitons-nous le traumatisme de voir s’ouvrir une caverne que je ne souhaite surtout pas découvrir.
— Si je pouvais me lever, je te botterais le cul.
— Cul, cul, Maman a dit “cul”, rigole le pirate qui se tient encore dans mes bras.
Se maudissant d’avoir parlé sans réfléchir devant son fils qui répète tout ce qu’il peut bien entendre, elle clôt les paupières une demi-seconde.
— Chut, on ne dit pas “cul”, Naël, c’est mal.
— Cul. Mal, répète-t-il.
Je m’efforce de ne pas me marrer, mais c’est compliqué. Surtout en la voyant si embarrassée. Mon neveu se bidonne à gorge déployée. Ce n’est pas comme s’il avait proféré des insultes. Le cul, à bien des niveaux, nous fait du bien, alors plus vite il comprendra ce mot et plus sympathique ce sera pour lui. Évidemment, c’est ironique !
— Pipi, pipi ! clame le petit à mes oreilles.
Un sifflement aigu me fait vriller. Je recule la tête, sa voix suffisamment stridente vient presque de me crever un tympan en hurlant de la sorte. S’il avait été adulte, je lui en aurais certainement collé une bonne. Son âge et sa bouille lui confèrent bien des avantages. Je ne pensais pas apprécier les gosses avant que ma sœur n’en ponde un. Mon neveu est plutôt cool, les autres enfants, en revanche, je n’en suis pas certain.
J’adresse un œil interloqué à Kate qui écarquille les globes oculaires en essayant de se lever du canapé.
— Dis-moi qu’il a une couche, commencé-je à paniquer.
Elle soupire lourdement.
— S’il te plaît, dépêche-toi de le conduire aux toilettes avant qu’il fasse dans son pantalon.
Ses mots ont à peine franchi sa bouche et percuté mon cerveau que je me retrouve à galoper tel un lapin à travers la pièce. Naël rigole en m'assénant de me magner.
— Vite, tonton ! m’ordonne-t-il avec sa voix de bébé.
Il a beau protester : “non, tonton, moi, pas bébé” à chaque fois qu’il essaie de me parler au téléphone, je constate ce que j’ai face à moi.
Devant la salle de bains, je m’empresse de rabattre la cuvette et lui retire son jean aussi rapidement que possible, puis je l’assieds. Il rigole avec son sourire canaille, secouant ses boucles blondes tandis que ses petits yeux bleus pétillent. Il tient le tout de son père. Kate arrive peu après, essoufflée.
— Oh, playboy, arrête de tripoter ton oiseau, tu vas faire pipi partout !
À présent, c’est Kate qui explose de rire, en se tenant la bedaine. Elle aime me voir dans ce genre de situation. Et à leur décharge, c’est plutôt drôle d’apprendre à un môme à pisser droit ainsi que dans le mille.
— Tu as fini ? lui demandé-je.
— Nan !
— Il va encore pisser combien de temps comme ça ? interrogé-je ma sœur.
Elle hausse les épaules, le sourire aux lèvres. Peu après, elle l’aide à se rhabiller et nous regagnons le salon tous les trois. Le petit court, il a l’énergie que je n’ai pas. Je lui envie sa capacité à être joyeux en toutes circonstances. Sauf cette fois où je me suis planté en lui donnant une cuillère jaune au lieu de bleue. Là, cette fois-là, il m’a clairement fait flipper et c’était la fin du monde pour lui. NE JAMAIS contrarier un gosse de cet âge, ne l’oubliez jamais ! Kate n’avait personne pour le garder, alors je lui ai rendu ce service. Ce n’était pas si horrible à bien y repenser, sauf quand il a fallu que je lui change sa foutue couche. Parce qu’il n’a bien évidemment pas tenu l’heure trente sans faire pipi et caca. Et c'est tombé sur moi !
À son retour, elle était de bonne humeur, moi, complètement dépassé. Elle a ri de mon incapacité à mettre dans le bon sens une couche, par chance, il n’a pas débordé ou ça aurait été le calvaire. Pour ma défense, elle ne m’a rien expliqué, je n’ai pas non plus eu l’idée de regarder sur Internet. Dans ces moments de panique, toute raison quitte mon cerveau, j’agis par impulsion plutôt qu’après réflexion. Naël n’arrêtait pas de bouger, j’ai bien cru que j’étais en train d’essayer de capturer un alligator. Peut-être n’avait-il pas envie de me mordre, il n’en reste pas moins qu’il se débattait comme l'une de ces bestioles dans l’eau, face à un assaillant. Et malgré ses quatorze kilos, il m’a donné du fil à retordre.
Par chance, ce gosse est toujours adorable avec moi. En revanche, à une époque, il en faisait voir des vertes et des pas mûres à ma sœur aînée, en piquant des colères monstrueuses. Impressionnant, presque surréaliste même, en le voyant en action. Apparemment, ils en passent tous par là. Il paraît que j’étais pire que ça à son âge d’après Kate qui s’en rappelle parfaitement.
Je fais réchauffer des restes de mon dîner d’hier soir, puis je déjeune en compagnie de ma sœur et mon neveu. Heureusement, il n’est pas tellement difficile en nourriture, autrement, nous aurions été dans une impasse, car je ne suis pas un très bon cuisinier. Il m’arrive de bricoler quelques trucs quand j’ai faim en pleine nuit, ce qui se produit bien souvent après avoir consommé de la drogue. J’ai constamment les crocs pendant ma descente, si bien que je pourrais dévorer le réfrigérateur entier. J’ignore comment je fais pour ne pas grossir. Avant, je faisais un peu de running, de musculation pour m'entretenir, en plus de l’escrime. Mais depuis des mois, j’ai laissé tout ça de côté.
Après que le petit a digéré, et nous aussi par la même occasion, nous allons le placer dans la chambre d’enfant. J’y ai moi-même dormi, Kate également. Cette nurserie n’a presque pas changé avec les années, bien que le mobilier soit tout de même plus moderne. Notre père a voulu la garder intacte pour le cas où des gosses franchiraient à nouveau ces murs. C’est plutôt assez drôle puisqu’il ne vit pas ici. Il a une autre résidence près de Hello C Publicity, son entreprise dans le milieu de la publicité. Mon putain d’héritage, ce pour quoi j’étudie en management. Le père de Logan est son meilleur ami, et également son avocat en matière de juridiction des entreprises, c’est pourquoi ce petit con a aussi déjà un job prédisposé. Lui en design, moi, en management.
Kate raconte une histoire à Naël avec les livres pour enfant qui sont dans le coffre à jouets dans le coin de la pièce. Autant dire qu’ici, il y a de quoi l’occuper et lui faire plaisir. Il est installé confortablement dans le lit aux draps propres, à l’effigie des Pyjamask qu’il adore, un dessin animé très en vogue, ces derniers temps, chez les petits de son âge. Nous traînions dans les magasins avec Kate quand il me les a fait acheter. Accueilli comme un petit roi, ce gosse ! Naël s’étant vite endormi, nous avons pu quitter la pièce sans crainte qu’il ne hurle de peur que sa mère ne se soit tirée. Il sait que nous serons là à son réveil.
L’air jovial de Kate se fait rapidement la malle, quelque chose cloche. Même si nous n’avons pas grandi véritablement ensemble, dans un foyer commun, nous sommes plutôt proches et je la connais par cœur. Je suis bien plus intime avec ma demi-sœur qu’avec mes propres parents.
Avant de se marier, lorsqu'elle vivait encore à Saint-Andrews, je la voyais chaque semaine. On aimait se charrier, se raconter nos vies, enfin surtout elle. Elle est du genre bavarde quand elle s’y met. Là, elle est carrément muette, ce qui ne me dit rien qui vaille.
— Je me trompe ou tu n’es pas venue pour une simple visite de routine, petite sœur ?
La tête de plus que j’ai me permet de l’appeler ainsi sans me faire remonter les bretelles. Ses pupilles rencontrent les miennes, j’y décèle une certaine tristesse qui me déclenche un grincement de dents. Est-ce qu’au pays des McLaren, tout n’est pas aussi rose qu’il n’y paraît ? Si ce con lui a fait quelque chose, il se mangera mon poing dans la gueule !
— Ce n’est rien, tergiverse-t-elle.
— Déballe, sommé-je. Tu as des soucis d’argent ? Si je peux t’aider, tu n’as qu’à demander, et je…
Elle m’interrompt, outrée :
— Je n’ai pas de problème de fric, du moins, pas à ma connaissance. Et si jamais j’en avais, ce n’est pas vers toi que je me tournerais. Tu es mon frère, pas mon banquier, andouille.
— Bien. Alors, c’est quoi le souci ? C’est à propos de Harry ? suggéré-je.
— Je crois qu’il me trompe.
Dépité, j’arque un sourcil. Ma sœur est une belle fille, et je ne le dis pas parce qu’on partage de l’ADN. Si jamais Harry McLaren a trempé son biscuit ailleurs, je pourrais sérieusement m’énerver, lui péter la tronche. Je sais que c’est hypocrite de ma part, quand on connaît mes péchés. Il est marié, avec un gosse, et un autre sur le point d’arriver. Dans ce cas précis, je condamne l’infidélité. Il a fait un serment, il se doit de l’honorer. S’il se révèle incapable de le respecter, il aurait dû s’abstenir plutôt que lui coller ces idées de mariage dans le crâne, de passer à l’acte. Je déteste les lâches.
Mais ne l’es-tu pas un peu toi-même ? nasillarde ma conscience, fourbe.
Aussi, je ne veux pas qu’elle tire des conclusions hâtives, j’essaie de calmer le jeu. Le stress n’est pas bon dans son état.
— Qu’est-ce qui te fait penser ça ? Ce n’est pas plutôt tes hormones qui te rendent parano ? persiflé-je volontairement.
— Il chuchote quand il est au téléphone, clarifie-t-elle. Et il ne m’a pas touchée depuis des semaines.
— Il prépare sans doute une surprise pour toi. Et il faut le comprendre, ton état ne donne pas tellement envie de te tripoter, désolé de te le dire, ma belle, ricané-je. Il a peut-être peur de faire éclater la piñata avant l’heure.
— Haha ! réplique-t-elle exaspérée. Tu m’énerves, petit con, boude-t-elle enfin.
— Tu veux que je lui parle pour savoir ce qui cloche ? proposé-je à reculons.
— Laisse tomber, je vais le prendre entre quatre yeux dès que ce sera possible, et lui demander directement ce qu’il trafique. Je vais péter les plombs autrement, je suis surchargée d’hormones, je suis fatiguée et émotive. Il n’a plutôt pas intérêt à me contrarier ou il va morfler. J’ai des couteaux de cuisine très bien aiguisés qui feront l’affaire si jamais, ose-t-elle une boutade malgré l’anxiété qui la tenaille.
Super ! Je saurai où me servir si tes doutes sont fondés, petite sœur.
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