Unstable feelings #1
Chapitre 026
Chapitre 26
Lysandre
J’ai raccompagné Sky après l’avoir conduite devant cette pizzeria et je n’aurais jamais cru que dans un monde comme le nôtre quelqu’un aurait retrouvé son portefeuille pour finalement le déposer. Je suis pessimiste, pas surprenant.
Cependant, ce sentiment que quelque chose ne s’est pas passé comme prévu ne me quitte plus. Elle l’avait en main, pourtant, toutes les couleurs avaient déserté son visage, comme si elle allait s’évanouir d’une seconde à l’autre. En grimpant dans la Porsche, elle n’a pas émis un traître mot de tout le trajet jusque chez elle. S’excusant simplement pour le dérangement. Bêtement, je n’ai pas ouvert la bouche pour lui clamer le contraire. J’ai la haine contre moi, contre mon esprit détraqué qui se permet de me faire son best-of de mes putains de Flashback concernant la soirée d’hier.
Trop perturbé pour insister, tenter de comprendre son problème, j’ai roulé comme un dingue jusqu’au campus dès qu’elle a fourré le pied chez elle, sans se retourner. En trouvant Logan, j’obtiendrai des réponses.
Lorsque je franchis les portes de notre petit squat sur le campus, il n’est pas quinze heures. Naoki est en compagnie de Logan et de Wes, l’une de nos nouvelles recrues. Un gamin pas très costaud, mais plutôt courageux, pour un mec en première année. Ils sont en pleine partie de poker, pour ne pas changer. Les cheveux de Logan, plaqués à l’arrière de son crâne, lui confèrent cet air féroce, surtout avec cette expression concentrée qui lui scie le visage. Ses racines brunes refont surface tant celles-ci poussent vite. Sa tignasse est aussi désordonnée que le mec qui la porte. En entendant mes docs claquer sur le sol, ses pupilles se braquent dans ma trajectoire.
Un sourire malicieux étire ses lèvres, il n’abandonne pas pour autant ses cartes, les tenant avec fermeté, craignant de perdre face à ses adversaires.
— T’en fais une tête de déterré, mon chou. Mauvaise nuit ou la rouquine te fout encore les neurones en vrac ? persifle-t-il, en souriant davantage.
Je meurs d’envie de sauter par-dessus ce canapé qui nous sépare et de lui coller mon poing dans la figure, mais je m’abstiens. C’est tout ce qu’il cherche, il me provoque. Seulement, j’ignore pourquoi. Entre nous, cela semble se résumer à qui flanchera en premier.
— La rouquine ? Tu veux dire “Sky” ? Celle qui ne savait pas jouer aux fléchettes avant qu’il lui montre comment faire, et qui est en cours avec Alexander ? l’interroge Naoki, histoire de ne pas perdre le fil de la conversation.
— C’est ça.
— D’après ce qu’il m’a raconté, rien ne la déconcentre. C’est une mademoiselle je sais tout. Ce mec a les yeux vairons, il est monté comme une machine, mais ça ne lui a fait ni chaud ni froid quand il lui a proposé d’aller boire un café. Le pauvre s’est mangé un sacré râteau. Il l’avait tellement mauvaise qu’il n’arrêtait pas de dire qu’elle était soit frigide, soit lesbienne, se marre l’Asiatique. Il a passé la soirée d’hier à me saouler avec ça.
Je soupire, en levant les yeux au ciel. Je ne marcherai pas dans le jeu tordu de Logan. Celui de la veille est déjà largement suffisant. Je m’étais promis que jamais plus cela n’arriverait, encore un mensonge.
— Quand vous aurez fini de jouer les commères comme deux vieilles pies de soixante-dix ans, tu lèveras tes fesses, j’ai à te parler, déclaré-je, faussement indifférent.
— Ouh, t’es de mauvaise humeur, je le sens d’ici sans même avoir à regarder ce pli entre tes deux yeux. Je ne suis pas certain qu’il soit judicieux d’entretenir une conversation maintenant, mon pote. Tu ferais mieux d’aller te détendre, ça finira forcément mal. Tu nous connais bien, à force, pas vrai ? lâche Logan en dardant un œil moqueur sur moi.
Ma mâchoire se contracte involontairement, je cache mes poings fermés dans les poches de mon jean, feignant de mettre la main sur mes clefs de voiture. Je sais que je suis constamment sur les nerfs, celui que j’ai toujours considéré comme mon ami jusqu’ici ne m’aide pas. Sûrement parce que lui-même se sent seul dans sa misère, il m’enfonce dans les méandres de mes addictions.
Pourquoi s’autodétruire et entraîner directement les autres avec lui ? Je limite les pots cassés autant que possible, néanmoins, avec Logan, plus il y a de bruit, et mieux cela semble être. Le spectacle, il aime ça. Croit-il qu’il soit possible pour lui de disparaître, s’il n’incite pas les gens à le détester ? C’est un mot fort, or, à trop me pousser dans mes retranchements, le pire pourrait bien se produire, et notre amitié toxique se disloquer comme le pantin que j’ai parfois l’impression d’être entre ses mains pernicieuses.
Je garde mon sang-froid tant que je le peux, il finit par comprendre que je ne m’en irai pas tant que je n’aurai pas eu ce que je veux. Logan se lève à regret, abattant son jeu de cartes sur la table basse devant un Naoki qui le scrute, bouche bée. Il allait gagner.
— Tu me régleras plus tard, n’essaie pas de m’entuber, je sais où tu dors. Je n’ai pas peur de me salir les mains, n’en doute jamais, exprime-t-il sans peur de passer pour un illuminé, avec son regard de tueur.
Naoki et Wes ne le prennent pas au sérieux. À tort ou à raison, question de point de vue et de jour. Si je suis instable et d’humeur changeante, Logan est indéchiffrable. Il peut être d’une joie sans borne ou exploser littéralement en plein vol tel un missile destiné à détruire tout sur son passage. Les années ont passé, et j’en suis toujours à me demander s’il n’a pas un trouble de la personnalité ou si c’est moi qui déraille complètement.
— Suis-moi, marmonné-je en tournant les talons.
Sa présence dans mon dos, je ne crains pas de me trouver devant lui, parce que nous ne sommes pas seuls. Sur la corde raide, un faux pas de sa part pourrait allumer la mèche de la bombe sous pression que je suis, il en a conscience.
À la cuisine, j’ai besoin de boire au moins un litre d’eau tant j’ai la bouche sèche après cette soirée mouvementée. C'est également le signe que j'ai plus qu'abusé sur la consommation de cocaïne. Je m’empresse de mettre la main sur une bouteille et bois au goulot même, sans me soucier de ce que fabrique Logan dans la pièce. Si j’en crois le boucan qui se produit à mes côtés, il fouine dans les placards. Après une minute à peine, il se cale le dos contre le réfrigérateur, me sondant comme un laser à infrarouge.
— Qu’as-tu fais avant de revenir ici ? m’interroge-t-il l’air de rien.
L’un de mes sourcils se courbe. Pas surpris, je le trouve gonflé de me questionner, surtout après son numéro de tout à l’heure. Je n’ai pas de comptes à lui rendre. Je ne souhaite qu’obtenir des réponses sur ce qui s’est passé cette nuit.
— C’est plutôt à toi de pérorer sur ce qu’on a trafiqué, hier soir. Et quand je dis “on”, je t’inclus bel et bien dans le lot, articulé-je, accusateur.
— Oh, du calme, se décharge-t-il en levant les mains en l’air, pour s’ôter toutes responsabilités, comme toujours. Tu te souviens enfin, pas vrai ? ajoute-t-il plus présomptueux et courageux.
Mes yeux doivent ressembler à deux putains d’armes chargées, je le vois se tendre à tout juste dix centimètres de moi. Une fois de plus, il a su profiter de mes faiblesses tel le charognard qu’il est, il sait que je suis à deux doigts de lui enfoncer mon poing dans la figure. Je suis devenu un foutu déchet et cela arrange plutôt bien Logan. Là où il y a un Lysandre défoncé, il y a constamment un moyen de s’amuser sans limites. Contrairement à lui, la drogue a un effet d’annihilation sur la plupart de mes souvenirs et actes passés. Alors que lui n’est gagné que par l’euphorie, je descends profondément dans les ténèbres et peine à refaire surface. C’est un jeu pour lui, un moyen pour moi de m’oublier, d’effacer toute la merde que j’ai vécue, que j’ai aussi pu faire subir, parce que les remords me bouffent de l’intérieur. Lui se fiche des conséquences de ses actes. Voilà la différence entre nous.
— À ton avis ? Qu’est-ce que tu foutais dans cette chambre avec nous ? grogné-je.
Un petit rictus étire brièvement le coin de ses lèvres, j’ignore s’il est touché par la violence du ton que j’emploie avec lui ou s’il se moque tout bonnement de moi.
— Ce n’est pas la première fois que ça arrive, pourquoi tu t’enflammes ? Cependant, j’ai été très surpris par ton… comportement. Je ne t’imaginais pas adepte du bondage, mais c’est cool, un peu de fantaisie ne fait pas de mal, ose-t-il me baratiner.
— Ferme-la, putain, juré-je entre mes dents, en jetant un œil en direction de l’entrée de la pièce, de crainte qu’il n’ait parlé trop fort et que les autres l’entendent. J’ai… de vagues souvenirs, tout n’est pas très clair, je sais juste que tu étais là, comme… avant. Et cette putain de nympho, c’était qui, bordel ?
Je dis nympho, parce que j’ai l’impression que ça s’est produit toute la nuit. Je peux être performant, c’est vrai, cependant, pour être lessivé à ce point dès le réveil, j’imagine que nous n’avons pas fait la bête à deux dos qu’une petite fois. Je me souviens de son parfum, de la blondeur de ses boucles, pas de la couleur de ses yeux. Il prétend qu’elle s’appelait Erika, hélas, je ne me rappelle pas l’avoir entendue prononcer son prénom, ni de la façon dont on s’est abordés avant de finir à poil. D’ailleurs, si je m’en réfère aux flashs brûlants et répétitifs qui court-circuitent mon cerveau depuis des heures, je ne peux que certifier qu’elle se trouvait les poignets attachés au lit, dos à moi. Une fille pas du tout discrète en termes de décibel. Bordel, lui ai-je fait du mal ?
Spasmodiquement, ma paume se met à trembler à cette simple idée. Je sais que je ne suis pas très net, mais si, j’avais… Bon sang, je ne veux pas y penser, je ne peux pas !
Elle était consentante, sinon ce connard n’en rirait pas pendant que je nage en putains d’eaux troubles, m’évertuant de recomposer les pièces éparses de cette soirée de débauche à laquelle il a participé. Je visualise à présent sans difficulté la verge de Logan entrer dans la bouche de cette fille pendant que je sens son cul se rétracter autour de la mienne.
Je ne la connais même pas, pourtant, c’est bien ce qui s’est produit. Je n’avais jamais pratiqué la sodomie avec personne. C’est une position sexuelle qui demande du temps, du soin parce que mal appliquée, elle peut s’avérer très douloureuse. Une limite à ne pas franchir avec mes précédentes partenaires. En même temps, cette position ne m’a jamais fait rêver non plus, loin d’être un fantasme inassouvi… J’ignore la raison qui nous a conduits sur ce terrain, mais c’était… violent, dans tous les sens du terme. D’un point de vue de cadence, de plaisir aussi. Plus d’une heure que j’ai la sensation qu’elle se trouve encore autour de ma verge, résistant comme un forcené pour m’empêcher d’avoir une érection, pire ne pas baisser mon froc pour étancher seul ma soif de plaisir tant cela me titille.
— Je te l’ai déjà dit, soupire-t-il. Erika. C’est nul de ne pas te rappeler son prénom vu ce qu’elle t’a offert. Pas la peine de me demander, ça se voit à ta tête que tu partirais bien pour un second round. Elle m’a donné son numéro de téléphone, si tu veux, suggère-t-il.
C’est non, Lysandre, je te l’interdis ! me hurle ma conscience. Tu ne vas pas retomber dans cette merde !
Il voit à travers mes iris que j’hésite bien que je tente de ne rien montrer. Tout comme lui, je suis plein de vices, impossible de nier que d’avoir pris mon pied ne fasse pas un tant soit peu pencher la balance dans cette direction complètement malsaine. Si lui est tordu, je le suis tout autant. Cette pauvre fille – qui qu’elle soit – ne sait pas où elle a fourré les pieds.
— Pas la peine, répliqué-je sèchement. Où l’as-tu connue ?
Je nourris ma curiosité, à défaut de l’assouvir autrement, comme dans un lit par exemple. Sans mauvais jeu de mots, le cul n’apporte que des emmerdes, je sais parfaitement de quoi je parle.
— T’es bien con de le refuser, parce qu’elle a proposé de recommencer un autre jour, juge-t-il nécessaire de m’informer. Dommage qu’elle ne soit pas étudiante dans cette fac, ça aurait été très pratique. Je n’ai jamais connu une nana aussi chaude, sourit-il bêtement, en fourrant la main dans la poche de son jean, pour en sortir un pétard fraîchement roulé. Quant à l’endroit où je l’ai connue, c’était un pur hasard, mon cher. Elle était au milieu d’un groupe de parole. Que des addicts au cul. Je ne pensais pas qu’il existait des groupes pour les addicts au sexe. Quand j’ai vu l’affiche, j’ai halluciné. Je me suis dit “Allez, pourquoi pas entrer ?”. Mais tu n’imagines pas comme ces gens ont de sérieux problèmes de contrôle avec eux-mêmes, Lys. Elle me regardait comme une assoiffée, la seule belle femme du groupe. Et tu sais comme je suis généreux, hein. Je n’allais pas la laisser crever de faim. Je savais qu’elle te plairait.
Désabusé, je secoue la tête.
— T’as toujours aimé les blondes, on a au moins ça en commun, marmonne-t-il le regard plongé dans le mien.
La flamme d’un souvenir enfoui refait surface au creux de ses rétines, me faisant frissonner. Je sais pertinemment à qui il fait référence. Comment pourrais-je l’oublier ?
— Alors, une pauvre fille suit une thérapie pour tenter de guérir de ses addictions, et toi, tu la sors de là pour la faire replonger, le blâmé-je, écœuré par son attitude et la mienne. Pourquoi ne pas lui avoir donné un flingue chargé pendant que tu y es ?
Parce que oui, j’en ai très clairement bien profité, cette nuit. Une boule remonte le long de mon œsophage et me file la gerbe. Je dois à tout prix arrêter ces conneries ou ça finira vraiment mal. Encore une fois.
— Ne le prends pas comme ça. On ne fait de mal à personne, dédramatise-t-il.
— Pour toi, rien n’a jamais de putain de conséquences.
Son faciès s’assombrit. Mes réflexions enclenchent les rouages de son cerveau. Je sais qu’il en a un, il ne l’utilise seulement jamais à bon escient, sauf pour causer des problèmes, parce qu’il n’y a que ça qui le fait vibrer. Un jour, il paiera les conséquences de ses actes et quand il s’en rendra compte, il sera trop tard pour venir pleurer et espérer tout effacer. Il y a des choses dans ce bas monde qui sont indélébiles et le temps ne change rien. Elles restent là, marquées dans nos âmes.
Ravalant l'acidité qui me calcine la gorge, je recule précipitamment pour fuir le malaise qui me gagne brutalement après ces presque aveux de ma part.
— C’est vraiment ce que tu crois ? commence-t-il plus sérieux que jamais.
— Fiche-moi la paix, une bonne fois pour toutes. Ne m’inclus plus dans tes plans tordus, décrété-je avec hargne avant de me détourner de lui et quitter la pièce.
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