Unstable feelings #1
Chapitre 020
Chapitre 20
Lysandre
— Je pensais que tu la haïssais, mais c’est tout le contraire, pas vrai ? m’alerte la voix de Logan dans mon dos.
Bon sang, je croyais qu’il était avec elle, et il débarque comme ça ! En attente du brouillard qui remplit mon esprit après chaque ligne, je me tourne lentement. Ce même brouillard qui m’apaise m’empêche de tout voir en noir. De trop penser aux conneries que j’ai envie de commettre, celles qui me font littéralement flipper.
— Quoi encore ? soupiré-je.
— Si tu veux mon avis, elle ferait un parfait petit butin pour le Lysandre d’autrefois. Toi, moi… elle.
Un frisson irrépressible, et surtout désagréable, longe ma colonne vertébrale pour s’échouer sur mon cuir chevelu. La rage fourmille au sein de mes veines à mesure que ses mots claquent dans l’air. La respiration déchaînée, je suis comparable à un animal sauvage prêt à lui sauter au cou pour lui déchiqueter la carotide. Mon pouls s’accélère, la drogue commence doucement à produire son effet, ce qui met plus de temps, tant j’y suis accoutumé.
— Je me fous de ton putain d’avis, Logan ! craché-je.
Il est taré s’il ose espérer que je ferais une chose pareille avec cette fille !
Heureux de sa provocation, il éclate de rire. Comme un bleu, je plonge tête baissée. Il n’aurait pas dû venir maintenant. S’il s’était pointé dans une demi-heure, j’aurais pu le gérer. Mais ce sale serpent est tellement vicieux et déloyal qu'il m’attaque toujours lorsque je montre une once de faiblesse. Mon regard se perd au loin, pile à l’endroit même où elle s’est installée. Erin, Rose et Colin sont avec elle. Leur discussion semble la satisfaire, elle sourit, plus que jamais elle ne l’a fait jusqu’ici. Elle n’a pas besoin de moi. Mon ego en prend un coup.
Pourquoi envahit-elle mon esprit ainsi depuis ce putain de récital, bon sang ?
— Tu la désires, ose-t-il me cracher au visage. Et moi aussi. Cela ne peut se finir que d’une seule manière, et tu le sais parfaitement.
Je le foudroie brutalement du regard, ne supportant pas ses paroles, ce qu’elles supposent sans nul doute possible.
— Ne me mets pas dans le même sac. Je n’en ai rien à foutre de cette fille.
Si peu, pourquoi bandes-tu en la voyant dans son minuscule kilt ? me nargue ma conscience.
Ma main part serrer mes parties afin de calmer mes ardeurs qui me donnent envie de vomir pour le coup. La douleur est vive, mais elle a le don de réfréner au plus loin mes envies. Je parle sans conviction, je le sais. Une fois la bête à nouveau sous emprise, je fonce en direction de Logan en vue de l’écarter de mon passage pour me barrer de cette pièce où tout l’oxygène devient trop toxique pour moi. Je ne peux plus plonger là-dedans. J’ai trop perdu à ces foutus jeux malsains.
— Tu ne peux même pas t’empêcher de la regarder, se moque-t-il.
— Désolé de te décevoir, elle a déjà un mec, alors bon courage, sifflé-je avec dédain en le fixant par-dessus mon épaule.
Certes, ce n’est pas tout à fait vrai, mais il l’ignore. Mon petit côté fourbe et malsain rit à cœur joie, ravi de savoir que jamais elle ne tombera dans les pattes de Logan, quoi qu’il mijote pour cela. Cette fille est déjà hantée par un autre mec, ses efforts seront vains. Le contraire serait surprenant, même si je n’ai aucune certitude. Elle pourrait tout aussi bien fricoter avec lui, histoire de voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Après tout, de ce que je sais d’elle, elle a entretenu une relation avec un homme plus vieux que nous. Il a beau ne pas être si vieux, il demeure malgré tout d’une autre génération que la nôtre et elle a probablement manqué des choses avec lui. J’imagine qu’ils ont pas mal dû se planquer, ce qui n’a rien d’enviable.
Et je me pose encore trop de questions sur elle, il faut que j’arrête avec ces futilités…
— Comme si cela m’arrêtait, rétorque-t-il avec un rictus malicieux.
Mon regard noir déclenche à nouveau son hilarité. Son rire me vrille le crâne en deux, accentue ma nervosité. Je refuse de me souvenir de ces saloperies, quand ces souvenirs se profilent dans mon encéphale, d’autres, bien moins agréables, s’invitent et me font perdre les pédales.
— Ne le prends pas comme ça, mon pote. Je pensais que ça te plairait de t’amuser un peu comme avant.
Tel un lion affamé, je retourne sur mes pas, le chopant à nouveau par le col. Sa tête claque contre le mur.
— Je ne trempe plus là-dedans ! vociféré-je, en tanguant et me rattrapant à l’un des tabourets.
— Si tu le dis, soupire-t-il, amusé de me voir si minable.
Des regards pèsent sur moi et je les envoie tous balader. Cette fois-ci, la magie n’opère plus. Certes, le contrôle de mon corps m’échappe, mais les ténèbres me guettent, me narguent, je les sens m’épier, m’asphyxier. Mes poumons me brûlent, ma respiration lourde, saccadée, m'empêche de les chasser de ma tête. Des flashs de souvenirs, de sensations me reviennent en pleine face. J’ai envie de vomir.
Ses gémissements, les miens. Le noir, le jour… Son toucher, le mien…
Stop ! Ce n’est jamais arrivé ! JAMAIS !
— Oh, du calme, mon pote, c’est bon, je te tiens, me surprend Colin en passant mon bras par-dessus son épaule.
J’ai l’impression de voir double. Je le laisse me toucher, alors que je déteste ça d’ordinaire. J’aurais pu lui péter la gueule, mais je commence à être trop déchiré pour me battre.
— Aide-moi à le traîner, on va le placer dans la pièce d’à côté jusqu’à ce qu’il descende, s’adresse-t-il à sa sœur.
Je me marre face à leur tentative pour me soutenir. Je risque juste de m’écrouler sur elle, de la blesser, mais ça ne m’atteint pas. Logan prend la relève, se fichant que je ne veuille pas qu’il me touche. Ce n’est pas dans mes habitudes de me soumettre à ses exigences, pourtant, ma bouche se muselle d’elle-même quand il m’ordonne de la fermer. Mes pieds traînent sur le sol, je tombe sur une surface plutôt moelleuse que je ne parviens pas à clairement identifier. Je pars loin, très loin de tout, avec mes boulets aux pieds, mes démons qui se foutent littéralement de ma petite gueule de connard. Roulant sur le dos, j’observe ce que je crois être le plafond qui tangue au-dessus de moi, me donnant le tournis.
— Ça va aller, tu ne vas pas tomber là ? me demande Colin.
Je lève mon pouce en l’air, complètement hilare.
— Qu’est-ce que t’as trafiqué pour qu’il soit dans cet état ? marmonne Erin.
Enfin, je crois qu’il s’agit d’elle.
— Je n’ai rien fait. Il a juste trop sniffé, c’est tout. Ça va lui passer, on va le laisser tranquille, le temps qu’il redevienne ce bon vieux Lysandre.
— C’est ça, dégage, ricané-je en me redressant.
En voulant aller trop vite, je manque de me casser la figure.
— Reste tranquille, me convie Colin, prévenant comme à son habitude.
— Putain, mais je n’ai pas envie de dormir.
— Tu ne tiens même pas debout, idiot, me rabroue Erin.
— Pourquoi est-elle ici celle-là ? Va te faire des potes au lieu de nous suivre partout, bordel. Personne ne te supporte ! clamé-je en me levant.
La pièce tangue trop, je me rattrape à l’épaule de quelqu’un. Une odeur de fleurs me stimule, m’arrachant un sourire idiot. Hum, ça sent bon.
— Ferme-la ! tranche Logan plus vif que d’habitude.
Je ris, en fermant les paupières. Il la défend, alors qu’il est le premier à la charrier à tout va. On dirait que j’ai réussi à mettre en pétard ce merdeux, uniquement en m’attaquant à elle. C’est marrant, tiens.
— Tu n’es pas dans ton état normal, écoute-les un peu, me parvient la douce voix de Sky. Ils veulent juste t’aider.
Mes paupières s’ouvrent, je me retrouve nez à nez avec la rouquine qui me réprimande comme elle le peut. Ses prunelles ne sont pas tranquilles, je lui fiche la trouille. Elle tente de garder la face, en ne détournant pas le regard, mais je la trouble. Cette petite flamme qui danse dans ses yeux me rend à moitié fou, j’ai l’impression de ne distinguer plus que cela. Son souffle chaud, discontinu, bute comme mes lèvres et me donne envie d’écraser les miennes sur les siennes. Juste histoire de savoir quel goût elles ont, pour qu’elle la boucle parce que je ne supporterais pas ses jugements.
— Et toi ? T’as envie de m’aider aussi ? la provoqué-je, en emprisonnant son menton de mon index et mon pouce avant même de m’en rendre compte.
— Oui, j’ai envie que tu ailles bien.
— Pourquoi ? J’ai été très vilain avec toi, fais-je d’une voix traînante.
Mon pouce glisse le long de sa mâchoire, elle soupire, perturbée par mon toucher. Sa peau est douce, elle sent le miel et le soleil. Elle me donne envie de l’étreindre, mais malgré l’euphorie qui me gagne, quelque chose m’entrave. Même défoncé, elle me fiche la trouille, cette nana.
— À quoi ça sert de discuter avec toi quand tu es dans cet état ? C’est comme essayer d’attraper de la fumée, c’est vain, murmure-t-elle, en secouant la tête pour s’extraire de mon emprise.
Ma main retombe mollement le long de mon flanc, mes phalanges me picotent. Un gouffre envahit soudain ma poitrine. Un sentiment de rejet me transperce, je déraille. L’expression de son visage change, je réalise finalement que je viens de la plaquer contre le mur.
— T’es malade, qu’est-ce qu’il t’arrive encore ? crache Erin, en me tirant vers l’arrière.
Je ne sais pas...
— Ça va, il ne m’a pas fait mal, me défend directement Sky, en bredouillant, désarçonnée.
Je cligne des yeux et retombant sur le sofa. Depuis quand y en a-t-il un ici ?
— Il aurait très bien pu, grommelle-t-elle.
— Ça va aller, assure Sky. Vous pouvez quitter la pièce, je crois qu’il a besoin de calme et de repos.
Sa réflexion me fait rire. Elle me connaît très mal. Si elle reste, les choses pourraient dégénérer. Je ne lui collerai pas de beigne, mais je pourrais faire pire. Comme l’embrasser tel un sauvage obsédé par ses lèvres. Putain, ça sort d’où ça ? Je suis vraiment trop déchiré pour penser convenablement.
— Allez, barre-toi, on n’a pas besoin de toi pour nous pourrir l’ambiance avec tes airs de sainte-nitouche ! clamé-je à l’encontre d’Erin qui me dévisage, ce qui me gonfle.
Sky s’approche de moi en m’ordonnant de me taire, je ris de plus belle. Je crois qu’ils finissent par s’en aller, j’entends la porte claquer. Ma gorge s’assèche, je crève de soif et la voir ici, si proche de moi ne m’aide pas.
— Tu es si insensible à la douleur, à la solitude des autres ? me réprimande-t-elle, le regard triste.
À mille lieues de toutes ces conneries, je n’arrive pas à garder mon sérieux, je n’ai pas envie de m’empoisonner l’esprit avec tout ça. La liberté, c’est tout ce dont j’ai besoin, si elle est restée pour me servir un serment, elle va rapidement déchanter, car je pourrais bien la lui faire boucler d’une manière ou d’une autre.
— Tu crois que les gens supportent TON comportement ? Tu es grossier et méchant avec tout le monde.
— Si j’suis si détestable, pourquoi tu es là ? raillé-je, en relevant le crâne tout en jetant un œil sur elle.
Mécontente, elle se pince la lèvre.
— Tu m’as convaincue de venir. Résultats des courses, je me rends compte qu’en plus d’un drogué instable, tu es un pauvre con insensible même avec tes propres amis. Qu’est-ce qui t’a poussé à te mettre la tête à l’envers alors que tout se passait bien ?
Difficilement, je me redresse, elle ne me voit pas arriver lorsque ma main s’empare de la sienne. Ses pupilles remplies de trouble me sondent avec inquiétude. Plutôt brusquement, je réduis la distance entre nos deux corps, maintenant fermement ses paumes dans son dos. Une grimace s’extirpe de ses lèvres.
— C’est vrai que ça aurait pu être pire, Logan aurait pu te tripoter bien plus haut, pas vrai ? sifflé-je entre mes dents.
Ma voix sonne de façon capiteuse. Ma main se pose sur son genou pour qu’elle comprenne où je veux en venir. Mes doigts me picotent, un besoin cruel d’aller plus haut m’assaille, toujours plus haut. Je me demande quelle est la douceur de sa peau. Sky me dévisage, elle n’aime pas. D’habitude, je ne me pose pas ces questions. Pourquoi parvient-elle à foutre en l’air le répit que m’octroie d’ordinaire la cocaïne ?
— Qu’est-ce que tu fais ? Lâche-moi les mains.
— Pas question, soufflé-je bassement près de son oreille.
Un frisson parcourt la peau de son cou, je souris bêtement. Elle secoue son genou histoire que je saisisse qu’elle ne souhaite pas que je la touche. C’est marrant, tout à l’heure, elle a laissé Logan bien plus longtemps à cet endroit même. Toutefois, je parierais tout ce que je possède qu’elle ne l’apprécie pas du tout.
Est-ce que ça lui fait quelque chose à elle aussi, quand sa peau entre en contact avec la mienne ? Bon sang, c'est si déroutant !
— Je n’ai pas envie que tu me touches. Crois-moi, si je pouvais t’attacher, je le ferais.
Un hoquet de stupeur lui échappe.
— Pardon ?! s’offusque-t-elle.
— Ne joue pas les prudes avec moi, je n’ai rien dit d’obscène, ricané-je.
Un pli barre son front, ses sourcils se rapprochent l’un de l’autre. Je ne l’ai pourtant pas insultée, enfin pas vraiment...
— Tu es complètement déchiré et pas cohérent. Le Lysandre défoncé n’a rien à voir avec celui qui est sobre. Je n’arrive plus à te suivre, un jour, tu me hais au point de me balancer des vacheries et il ne faut surtout pas t’approcher à moins d’un mètre au risque de se faire mordre. Puis l’instant d’après, c’est toi qui franchis les limites.
Mon nez se perd dans ses cheveux, j’inspire profondément, en fermant les paupières. Le vertige commence à me gagner. Elle ne bouge pas, craignant ma réaction. La vérité, c’est qu’elle pourrait me repousser, en se soustrayant facilement à mes mains, mais elle se retient. Ma proximité lui retourne le cerveau autant qu’elle me rend d’ordinaire nerveux. Cette fois, la chaleur de son corps contre le mien ne fait que me stimuler, me donner des idées scabreuses, qui l’effraieraient sûrement d’ailleurs. Putain ! Qu’est-ce qui me prend ?
— Ton cœur s’emballe juste là, murmuré-je, en caressant la veine de son cou. Tu crois sérieusement que si je te détestais, je te parlerais, me tiendrais près de toi ? Tu es en train d’insulter ta propre intelligence, là, ris-je doucement tandis qu’un pic violent me maltraite la poitrine.
Qu’est-ce que tu fous, abruti ? À quoi joues-tu ?
— Tu es encore en train de te moquer de moi, pas vrai ? chuchote-t-elle presque, le souffle court.
Je jurerais entendre son cœur avoir un raté, au moment où le sommet de ma paume se pose contre sa clavicule visible par-dessus son chemisier en soie bleu nuit.
— Méfie-toi de Logan, il n’est pas mieux que moi. Tu n’apprécierais pas nécessairement ce qu’on aimerait te faire, c’est certain, persiflé-je.
Elle frissonne, j’ouvre les paupières aussitôt en réaction à son mouvement de recul du visage. Frustré par la distance qu’elle instaure entre nous, je soupire faiblement. Si je pouvais, je la collerais à moi pour pouvoir sentir la chaleur qui émane d’elle, percevoir chacun de ses souffles, m’enivrer de son odeur. Je pourrais la toucher sans qu’elle ne puisse bouger le moindre petit doigt.
Si seulement je pouvais lui faire confiance…
— Pourquoi me parler de lui au juste ? Dis le fond de ta pensée, on gagnera du temps.
— Je ne fais que te mettre en garde.
— Tu as tort. Je n’en ai pas besoin et je sais pertinemment que tu essaies de m’effrayer pour que je parte en courant. Je vais rester pour m’assurer que tu ne fasses pas un bad trip. J'ignore ce que tu as pris, ça ne m’intéresse pas, d’ailleurs. Ensuite, j’oublierai cette soirée, y compris ces dernières minutes, parce que tu n’es pas dans ton état “normal”.
Je m’esclaffe. Sky se contient pour ne pas me fusiller du regard alors que je lui ris éhontément au nez. C’est elle qui se trompe. La part vicieuse en moi, celle qui est toujours cachée quand la magie de la drogue n’opère pas, la désire cruellement. Pourquoi serais-je aussi salaud avec elle autrement ? Par plaisir de la blesser ? Absolument pas ! Mais je n’ai pas le droit de la désirer.
Mes phalanges partent librement élire domicile de chaque côté de son visage qui me fascine. Toujours pas de réaction de sa part, si ce n’est la couleur de son teint qui rougit légèrement. Mes entrailles me brûlent, j’ai l’impression de prendre feu. Mon nez frôle le sien, un souffle rompu lui échappe. Je meurs d’envie de goûter ses lèvres framboise, mais la tristesse que je lis à travers ses yeux m'achève. D’habitude, rien ne m’arrête, mes barrières se sont fait la malle, seulement, je la sens en colère contre moi. Comme pour bien d’autres, je la déçois certainement. Je ne peux pas faire cette connerie. Je ne peux pas parce que c’est Sky. Je ne la mérite pas. Et elle non plus.
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