Unstable feelings #1
Chapitre 007
Chapitre 7
Lysandre
J’ai eu un mal de chien à m’extirper de mon lit ce matin, comme si des tentacules invisibles me retenaient prisonnier à même le matelas. J’ai clairement des difficultés à me reprendre depuis l’autre soir. Plus je consomme d’ecstasy, plus ce sentiment de vide s’ensuit. Je suis si morose que l’envie de me défenestrer m’a traversé l’esprit durant une seconde. On m’avait vaguement prévenu sur l’après, sur mes humeurs changeantes, ma paranoïa et tout ce qui peut en découler. Jongler entre tous ces aléas n’est pas simple. Je me sens parfois dépassé.
C’est si facile quand la drogue circule dans mes veines. Toutes mes pensées s’envolent, je n’ai plus à me soucier de rien. Les angoisses, pour la plupart infondées, disparaissent. Mes souvenirs les plus sombres se désagrègent pour ne devenir que fumée, apaisant ainsi mes pires tourments.
D’ailleurs, le lendemain de ma Pool-Party, Colin est venu, sous prétexte de m’aider à ranger, bien qu’il savait pertinemment que ce serait propre, étant un brin maniaque sur les bords. En voyant sa tronche à même pas dix heures du matin, j’ai aussitôt compris qu’il se pointait pour me faire la morale. C’est un mec cool, un bon ami, seulement ses leçons m’emmerdent. Je sais qu’il s’inquiète pour moi quand je bois, me défonce, quand je reviens avec le cerveau détraqué à ne plus savoir comment je m’appelle, ni où je suis.
Puis, il m’a parlé de Sky.
Sky Sullivan, putain de merde !
Autrement dit, la fichue petite recrue que je dois baby-sitter pour les mois à venir. Si ça, ce n’est pas un foutu coup du sort ! J’aurais pu péter les plombs en le comprenant, mais non, j’ai simplement éclaté de rire nerveusement en ouvrant le mail que Jeff m’a envoyé très tôt ce matin. Il faut croire qu’il ne dort jamais celui-là !
Si j’avais écouté ce qu’elle disait réellement dans cette clinique, le rapprochement aurait été fait dès qu’elle a fourni son nom et ses papiers.
Il m’a fallu ce foutu mail avec une photo d’elle, son emploi du temps et ses coordonnées téléphoniques. J’avoue avoir bloqué comme un con en constatant qu’elle était seulement en première année, alors qu’elle va sur ses vingt-et-un ans le mois prochain. Cette fac n’accepte que les dossiers et les étudiants excellents, elle débarque avec deux ou trois ans de retard, ce n’est pas rien… Ce détail m’intrigue, je n’aime pas ça.
Apparemment, d’après Erin, je l’aurais pratiquement agressée devant chez moi. Je ne me souviens de rien, bon sang ! Du coup, Colin voulait essayer de comprendre ce qui se tramait avec cette fille pour que je perde à ce point le contrôle. Il a froncé les sourcils, posé des questions. J’ai gardé le silence, n’étant pas un grand bavard, ce qu’il sait parfaitement. Il a juste à savoir que je ne souhaite pas que cette nana me colle, point barre.
— Il va bien falloir que tu fasses un effort, Lys. C’est la copine d’Erin, et on va à la même fac, alors ce serait bien si tu pouvais éviter de lui sauter à la gorge quand tu la croises, OK ? C’est quoi le problème ? Tu peux me parler, tu le sais, mec, pas vrai ?
— Il n’y a aucun problème, marmonné-je dans ma barbe.
— Peut-être que ça fait marrer Logan ces conneries, mais pas moi. Je ne vais pas te laisser te foutre un pied dans la tombe sans réagir, argumente-t-il.
Un long soupir m’échappe.
— Relax, je gère, mens-je en le fixant droit dans les yeux.
Concédant faussement à mes piètres mensonges, nous nous sommes contentés de déjeuner tous les deux en silence. Je pensais éviter cette nana, ne pas la calculer si je venais à la croiser sur le campus, malgré le chantage de Jeff. Or, une fois sortie du bureau de mon oncle pour récupérer de la paperasse, je l’ai aperçue, paumée au milieu de la pelouse avec son stupide plan de la fac entre les mains. Jeffrey s’est mis à lui parler de musique, à lui proposer de jouer lors d’un gala.
En découvrant son air clairement flippé dès qu’elle a remarqué ma présence près de mon oncle, j’ai capté qu’Erin ne devait pas mentir à Colin. J’ai déraillé, putain ! Qu’est-ce que je lui ai dit, d’ailleurs ?
Je sais que jamais je n’aurais levé le petit doigt sur elle. Ça ne me rassure tout de même pas de n’avoir aucun souvenir de cette altercation. Jeff s’est tiré et je me suis mis à lui dire de me rejoindre à la cafétéria, histoire de parler en public, de mettre les choses au clair. Pour rectifier en partie mes conneries, mais devinez quoi ? J’ai poiroté trente minutes pour qu’elle ne se pointe pas ! J’ai cru qu’elle s’était perdue, puis j’ai repensé au fait que j’avais été clair avec elle. Elle m’a tout bonnement posé un putain de lapin, alors que ce n’était même pas un rencard ! J’ai jeté l’éponge et suis parti bosser à la bibliothèque puisque j’ai dit à Jeff que je ferais des efforts. Si je ne me mets pas à la tâche maintenant, je vais rapidement me retrouver submergé par le boulot. Pas une bonne idée !
Je m’installe dans un coin, tout seul, étalant mes affaires sur la table. Si je viens ici, c’est qu’il y a une raison. À la maison, je sais que je n’aurais pas ouvert un bouquin, distrait à la moindre occasion. Au moins, à la bibliothèque, je me motive un peu à bosser, ce qui n’est pas arrivé depuis un bail.
Je bûche durant près d’une heure, et une fois à jour dans mes travaux, j’assemble tout mon bazar, quand mon téléphone se met à vibrer au sein de la poche de mon jean. Je l’extirpe afin de voir de quoi il s’agit. J’ai à nouveau reçu un message anonyme. Sûrement le même numéro qui m’a envoyé ce texto horrible il y a quelques jours.
#Ça fait quoi de vivre en sachant qu’une fille est morte par ta faute ? T’arrives à te regarder dans le miroir le matin ?
Mon épine dorsale se couvre de chair de poule, je verrouille mon cellulaire, préférant ignorer le SMS. Toutefois, je sens mes doigts me picoter tandis qu’ils maintiennent mon écran pour éviter la chute de mon portable. Si j’étais ailleurs, j’aurais pu l’envoyer contre le mur pour l’éclater en mille morceaux. Des étudiants passent, ce qui me retient de faire ce genre de connerie. J’entends des élèves qui parlent au moment où je chope la bandoulière de mon sac à dos que je balance sur mon épaule.
Je déambule entre les immenses allées et m’apprête à tourner à l’intersection afin de quitter les lieux lorsque j’aperçois une queue-de-cheval rousse appuyée contre une étagère remplie de bouquins d’économie. Un blond se tient à environ trente centimètres d’elle et range les livres qu’il a certainement empruntés pour étudier. Elle effectue un quart de rotation pour s’adosser finalement au meuble, me permettant de reconnaître son profil. Son faciès penché à l’avant, elle ignore complètement ma présence. Je fronce les sourcils en m’approchant lentement, encore pris d’un doute concernant son identité. Mais surtout, du fait de si oui ou non, je l’interromps pour lui demander pourquoi elle ne s’est pas pointée à la cafèt' à dix-sept heures comme convenu. Je n’aime pas que l’on me prenne pour un con.
Elle fourre sa paume libre dans son sac à main, jette un œil au blondinet occupé de son côté, puis sort une boîte de pilules ou comprimés de celui-ci. Elle déploie sa fine nuque et enfourne rapidement ces derniers comme des bonbons, sans eau. Ses prunelles ne dérivent pas, je finis par avoir une vue prenante sur ce qu’elle fait. Elle stalke un mec sur les réseaux sociaux. Rien d’exceptionnel en soi. Son regard est figé sur la photo plus longtemps que nécessaire, je devine instantanément son intérêt.
Blond à lunettes, cheveux coiffés en brosse. Yeux clairs, barbe de plusieurs jours. Style vestimentaire classique et surtout, âgé de la trentaine.
Un peu vieux pour elle, mais bon, ce que j’en pense moi…
Pour lui faire part de ma présence, je me racle doucement la gorge. Visiblement honteuse, l’air coupable, elle verrouille précipitamment son portable. Celui-ci manque de se vautrer par terre. Sky le rattrape in extremis, puis le fourre dans la poche avant de son sac.
— Bon sang, qu’est-ce que tu fiches là ? siffle-t-elle, dépitée.
— Tu m’as posé un lapin, dévié-je volontairement la conversation.
— Je n’ai jamais prétendu que je viendrais, répond-elle en redressant les épaules avec courage.
Mes iris coulent jusqu’à la silhouette du blond qui obstrue mon champ de vision, il s’est rapproché, et m’observe étrangement. Est-ce que je le connais ? Sa tête me dit quelque chose, cependant, je ne parviens pas à mettre de prénom sur lui. Il fronce les sourcils, comme s’il se sentait menacé, au fond, ça me fait sourire. Je l’étudie de la tête aux pieds, lui transmettant ainsi que je me fiche bien de lui, de Sky.
— Excuse-nous deux minutes, Oliver, émet-elle avec un sourire contrit.
Puis, sans que je le voie venir, elle me bouscule en plaquant sa petite main contre mon torse. Cela ne dure qu’une infime seconde. Mais c’est suffisant pour irradier de chaleur mon épiderme planqué sous mon tee-shirt gris. Un pli barre son front, je ne suis nullement impressionné. Je mesure facilement une tête de plus qu’elle. C’est sa manière de me témoigner qu’elle ne se laissera pas marcher sur les pieds.
— Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Comment t’as su où me trouver ? Si tu crois qu’il te suffit de siffler des ordres pour que j’accoure, tu te fourres le doigt dans l'œil et profond, mon coco, débite-t-elle en croisant les bras sous sa poitrine. Tu as été très concis la dernière fois, inutile de revenir à la charge, j’ai mieux à faire que…
— Comme surveiller un mec sur Internet ? ironisé-je, en arquant un sourcil avec dédain.
Sa bouche s’ouvre, déconcertée par ma répartie qu’elle n’avait probablement pas anticipée. Elle me fixe, troublée, n’imaginant pas une seconde avoir été surprise par qui que ce soit. Ses yeux me font penser à ceux d’un chat, ses pupilles brunes sont étirées par un trait de liner noir qui rend son regard encore plus intense. Ou c’est moi qui débloque.
— Je ne l’espionne pas. Enfin… pas exactement, essaie-t-elle de se justifier en se mordillant la lèvre.
Elle détourne les yeux, embarrassée, ça se voit. Ses pommettes prennent une jolie teinte pêche.
— Bien sûr, accordé-je, peu convaincu.
Elle ressent ma réticence et me fusille du regard. Peu importe que je la croie ou non.
— Ma foi, tu fais ce qui te chante, mais ce n’est pas ici que tu trouveras ton bonheur, si ce n’est parmi les professeurs. Je te le déconseille au risque d’avoir de gros problèmes. Tous les fantasmes ne sont pas bons à réaliser, même si je reconnais que c’est agréable.
Qu’est-ce qui me prend de lui dire un truc pareil ? Je me fous royalement de ses faits et gestes ! Ce n’est pas mon rôle. Sa vie privée ne me concerne en rien, je suis censé rattraper les choses, pas les envenimer.
Bravo, Lysandre ! Tu es trop con. Soit, tu ne parles pas assez, soit trop !
Au moment où ses globes oculaires commencent à se remplir d’eau, je regrette sur-le-champ mes propos qui visiblement l’ont atteinte sans véritable raison. Qu’est-ce que j’ai balancé de si horrible, bordel ?
— La vie n’est pas toujours aussi simple que ce qu’il n’y paraît, Lysandre ! appuie-t-elle bien sur mon prénom, en me défiant du regard. Si je fixais cette photo, c’est parce que c’est... mon ex.
— Il a au moins trente ans ! m’exclamé-je un peu trop fort, arrachant limite un grognement à un type à lunettes assis à une table, en train de bûcher sur ses notes.
Je l’ignore royalement.
— Vingt-neuf ans, et c’était mon professeur de violoncelle, hésite-t-elle à clarifier.
De mieux en mieux.
— Ah, je vois. C’est sûrement grâce à sa recommandation promotion-canapé que tu as intégré cette fac avec deux ans de retard. Évite que ça s’ébruite parce qu’ici, je peux te garantir qu’on n’aime pas trop les gens qui couchent avec leur prof pour réussir. Cela fout juste la merde.
Ses iris bruns se transforment en braises et les flammes de sa fureur dansent au sein de ses yeux. Sa lèvre tremble de rage. Je ne mâche pas mes paroles, ce n’est pas demain la veille que ça se produira.
— Garde ta condescendance pour ceux que ça intéresse, ce n’est pas un connard qui se drogue qui va m’expliquer la vie ! se renfrogne-t-elle.
— Un connard, t’es sûre de ça ? répété-je.
Putain, mais pourquoi je renchéris au lieu de fermer ma gueule ? Foutu ego de merde !
Ses pupilles accrochent les miennes, elle est si en colère que durant une seconde, je la sens prête à m’envoyer toute une étagère dans la figure. Elle se contient, j’ignore pourquoi. Est-ce une question d’image ? A-t-on seulement peur de ce que pensent les autres quand on se tape son professeur ?
— Vous ne pouvez pas vous taire ? bougonne le brun aux lunettes de tout à l’heure. Il y en a qui essaient de bosser ici.
— Ferme-la et fous le camp, craché-je, venimeux.
— Étant donné la manière dont tu te comportes, je trouve que le mot “connard” est plutôt soft te concernant. Balaie devant ta porte avant de juger ce qui te dépasse.
La moutarde me monte une fois de plus au nez.
— Je te préférais quand tu ne l’ouvrais pas, maugréé-je entre mes dents.
— C’est réciproque, me foudroie-t-elle.
— Et pourtant, on va devoir se supporter, soupiré-je avec lassitude. On m’a demandé de te chaperonner, et puisque tu traînes avec Erin qui est la sœur de l’un de mes meilleurs potes… On ne va pas avoir le choix de ne pas s’étriper. En attendant, tu peux reprocher tout ce que tu veux à mon comportement, ce n’est pas moi qui abuse de la naïveté de mon élève. Je ne suis pas aussi tordu. Passe à autre chose au lieu de te morfondre sur un pauvre mec qui n’en a sûrement jamais rien eu à foutre de toi, qui ne t’a jamais aimée, sonné-je le glas.
Mes propos sont durs, c’est vrai. Cependant, j’assume chacun d’eux. La naïveté est le pire défaut qui soit, il mène à notre perte, c’est inévitable. Dans ce monde, il y a aura toujours quelqu’un pour profiter de sa vulnérabilité et vu sa tête, je ne donne pas cher de sa peau. Je ne suis même pas surpris qu’elle se soit fait berner par ce genre de pervers. Beaucoup sont prêts à tout pour réussir, à gravir les échelons, et d’autres, à en profiter. Le sexe est un moyen facile de parvenir à ses fins sans trop d’efforts, je peux également le comprendre. Probablement l’a-t-il séduite à ses dépens aussi...
Elle a beau être toujours en colère, ses prunelles ne me dissimulent en rien son affliction. Si je l’avais giflée ou pire, le résultat aurait été le même. Les mots s’avèrent la plupart du temps bien plus durs à encaisser, capables de nous hanter sur le long terme. Un rire sans joie provenant de son propre corps nous surprend tous les deux.
— Tu ne sais rien de lui ni de moi, manifeste-t-elle, d'une voix instable chargée d’émotions contradictoires.
— J’essaie de t’éviter des années de psychanalyse, tu devrais me remercier. Contrairement à toi, je sais comment pensent les hommes. J’ai vingt-et-un ans d’expérience dans le domaine.
— Ne veux-tu pas plutôt dire “les hommes comme toi ?” Ne sois pas si prétentieux au point de prendre ton cas pour une vérité générale. Excuse-moi, je me suis trompée, celui en face de moi n’est pas un homme, juste un sale gamin capricieux qui profite des faiblesses des autres ! déclare-t-elle avec hargne.
Elle recule précipitamment, en regardant partout autour de nous. Ses iris percutent les miens, me coupant littéralement le souffle. Elle renâcle, le rouge aux joues, ainsi que quelques gouttelettes de larmes qui se sont extraites à son insu, me laissant coi. Déboussolée, elle secoue la tête de gauche à droite.
— Si tu as besoin de démolir les autres pour te sentir vivant, ne te donne pas cette peine avec moi, la vie s’en est déjà chargée. Ce n’est pas parce qu’on a une amie en commun que je dois supporter... ça. Je me fiche de ce qu’on t’a ordonné, tiens-t’en à ce que tu m’as demandé l’autre soir. Ne t’approche plus jamais de moi, parce que tu peux être certain que moi, je me tiendrai loin de toi. Tu me dégoûtes, abandonne-t-elle comme si la force la quittait soudainement.
C’est comme si sa détresse avait pris corps pour m’enserrer la gorge en vue de m’étouffer pour me faire taire à tout prix. Je ne sais pas qui elle est, mais cette fille est hantée par bien plus qu’une rupture amoureuse, et je viens de lui insuffler un coup dont elle se serait bien passée. Dépité par son attitude, ainsi que pour la mienne qui a été minable, je la vois déguerpir sans plus attendre. Je me sens, une fois de plus, ignoble. Englué dans ce besoin de toujours frapper plus fort pour me donner davantage de raisons de me détester qu’auparavant.
J’ai… été trop loin.
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