Bodyguards Tome 4
8 - Jaxon
8
Jaxon
J’ai dormi trois heures à peine… et pas parce que la nuit que j’ai passée avec Bianca a été torride. Dans n’importe quelles autres circonstances, j’aurais été plus que satisfait de notre partie de jambes en l’air, mais là, j’en garde un goût amer, parce que je n’ai pas réussi un instant à me sortir Billie de la tête, ce qui est irrespectueux pour Bianca autant que pour moi et même pour Billie.
Le fait est que son visage peiné et ses yeux tristes d’hier soir m’ont hanté et me hantent encore ce matin, alors que je suis en train de prendre mon petit déjeuner. Je lui avais demandé de ne pas m’attendre, je l’avais prévenue que je rentrerais tard et je croyais qu’elle comprendrait ce que cela signifiait. Ce n’est pas la première fois qu’elle me voit avec une femme, ni la première fois que j’en ramène une au manoir, mais hier soir, j’ai eu l’impression d’être un véritable salaud.
« C’est Billie… Ma petite sœur. »
Cette phrase que j’ai prononcée des dizaines de fois au cours des dernières années m’a semblée fausse lorsque je l’ai laissée échapper, presque insultante. Et j’ai vu dans les yeux de Billie la douleur qu’elle a ressentie à l’instant même où ces mots sont sortis de ma bouche. Je déteste l’idée de lui avoir fait du mal, même si ma conscience tente de me convaincre que je ne suis pas en tort…
– T’as la tête dans le cul, Jax, me lance Cruz, installé en bout de table. Comment elle s’appelle ?
Heureusement, Billie n’est pas encore levée. Je détesterais que le souvenir d’hier soir se rappelle à elle dès son réveil.
– Elle s’appelle « occupe-toi de ce qui se passe dans ton propre lit ».
Cruz ricane en secouant la tête, avant de lâcher :
– T’en fais pas pour moi…
Effectivement, je n’ai pas de quoi m’inquiéter. Ni pour lui, ni pour Sawyer ou Lennon, parce que dans cette putain de maison, tout le monde file le parfait amour… et je suis le seul abruti pour qui ce n’est pas le cas.
– Au fait, qu’est-ce qui t’a pris hier soir ? ajoute Cruz.
Je hausse les sourcils.
Est-ce que Billie s’est confiée à son frère ? Est-ce qu’elle lui a parlé de la scène entre Bianca, elle et moi ?
– Quand tu as pété les plombs au dîner en voulant savoir si Billie allait sortir avec son pote de fac, précise Cruz.
– Je n’ai pas pété les plombs ! je me défends aussitôt.
Mon frère me sert un regard blasé.
– J’ai fait la même chose que nous tous depuis des lustres, je reprends. Protéger Billie !
– En agissant comme son mec ?
Je me fige et serre ma tasse de café si fort entre mes mains que je crains qu’elle ne se brise.
– Calme-toi, je plaisante, me rassure Cruz. Je sais que tu n’agis que pour son bien et celui de la famille. Tu es un bon frère pour elle, Jax, mais laisse-la un peu souffler quand même.
« Tu es un bon frère pour elle. »
Je jure que je suis à deux doigts de répliquer que je suis bien plus que ça pour elle, mais heureusement, je parviens à me maîtriser.
À cet instant, Billie apparaît dans la pièce de vie, déjà prête à partir pour la fac. Malgré son maquillage, je remarque ses yeux fatigués et cernés. Sans un regard dans ma direction, elle s’installe à table et se sert une tasse de café.
– Depuis quand ma petite sœur démarre sa journée sans embrasser ses frères ? lui lance Cruz.
Avec un mince sourire, Billie se relève. Alors qu’elle s’approche de lui, Cruz la prend dans ses bras avant de déposer un baiser sur son front. Elle se réinstalle ensuite sur sa chaise en m’ignorant royalement.
– D’accord… réagit Cruz, suspicieux. Vous vous êtes encore engueulés, tous les deux ?
– Pourquoi tu dis ça ? je demande.
– Parce qu’elle ne te calcule pas ! répond-il.
Je m’apprête à user d’humour pour dévier la conversation, mais Billie affirme :
– Ce n’est rien d’important. Tu peux me passer les petits pains, s’il te plaît, Cruz ?
Et voilà… Ce n’est rien… Rien d’important.
– Alors ? Quoi de prévu, aujourd’hui ? l’interroge nonchalamment son frère.
– Eh bien, je n’ai cours que ce matin, indique Billie. Après le déjeuner, j’ai prévu de rendre visite à Carmen. Ensuite, je pense que je vais aller faire un peu de shopping. D’ailleurs, je me demandais : est-ce que tu penses qu’Eve serait d’accord pour qu’on y aille ensemble ?
– Je lui poserai la question quand elle sortira de la douche, mais je pense qu’elle en sera ravie. Est-ce que son bodyguard de petit ami pourra vous accompagner ?
– Lâche-lui la grappe, Cruz, je lance. Elle ne craint rien à Cape Cod.
– Tu sais que je ne peux pas, rétorque mon frère. Eve n’est pas juste ma copine, elle est aussi ma cliente. Et elle est beaucoup trop connue pour que je la laisse se balader sans protection.
– Alors demande à quelqu’un à l’agence de te remplacer quelques heures, le prévient Billie, parce qu’Eve et moi allons certainement parler de toi et je ne veux pas que tu sois présent quand je lui dirai de prendre ses jambes à son cou tant qu’elle le peut encore.
Cruz éclate d’un grand rire qui fait glousser Billie… Rien que de voir son humeur s’alléger, je me sens un peu mieux.
– Très bien, je vous enverrai quelqu’un, abdique Cruz. Communique-moi l’endroit et l’heure à laquelle elle doit te rejoindre, et je m’occupe de tout.
Sur ce, il soupire, se lève et ajoute :
– Bon, c’est pas que je n’apprécie pas votre compagnie, mais Jessie et moi avons rendez-vous chez notre fournisseur d’armes dans une heure. On se retrouve pour la réunion d’évaluation des recrues, Jax ?
– Ça marche !
– Soyez sages, les enfants !
Cruz débarrasse son petit déjeuner et quitte la pièce, nous laissant seuls, Billie et moi. Dès que son frère s’éloigne, celle-ci se ferme complètement, grignotant des fruits et sirotant distraitement son café tout en répondant à des messages qu’elle reçoit sur son téléphone. Le tout en m’ignorant royalement. Je mérite sa froideur, sans aucun doute… mais merde, il n’empêche que ça me fout en rogne de n’obtenir aucune attention de sa part. Ce n’est pas ainsi que ça fonctionne entre nous.
– Tu as bien dormi ?
Ma question est ridicule, mais je préfère prendre le risque que Billie m’envoie bouler plutôt que d’endurer son silence. Mais c’est pire : elle continue à m’ignorer. Tout juste hoche-t-elle la tête, les yeux toujours rivés sur l’écran de son téléphone.
Bon…
– Je n’ai rien de prévu ce soir, alors… on pourrait regarder un film, et ensuite, si tu veux, je pourrais venir dormir avec toi ? je propose.
Bien joué, Jaxon, elle est belle la distance que tu dois à tout prix instaurer entre vous… Abruti !
Billie se fige. Mais alors que j’espère qu’elle va enfin poser son regard sur moi, elle se contente de liquider les dernières gorgées de son café, de ranger son portable dans sa poche et de se lever.
– Non merci, me lance-t-elle avant d’attraper son sac à ses pieds et, dans un courant d’air, de quitter le manoir.
Non merci.
Non… merci…
Putain !
Je pénètre à l’intérieur de la salle de réunion à onze heures tapantes.
Deux fois par an, instructeurs et gestionnaires, nous faisons un point sur les recrues de notre institut, afin de déterminer lesquelles sont suffisamment prometteuses pour rejoindre l’agence. Autour de la grande table ovale sont déjà installés Lennon, Jessie, Alice, Cruz, Sawyer, Tony – qui fait partie des plus âgés de l’équipe et dont l’avis compte beaucoup pour nous – ainsi que Diego.
La seule présence qui manque, c’est celle d’Oscar. C’est la première de ces réunions que nous organisons depuis son agression, et j’ai un pincement au cœur de me dire qu’il n’est plus là pour superviser ce moment si important pour la vie de l’entreprise…
Après avoir salué tout le monde, je prends place sur une chaise à la droite de Lennon, les deux autres Westwood étant positionnés à sa gauche.
– On a failli attendre, me lance Cruz.
– Je suis à l’heure, c’est tout ce qui compte, je réplique.
– Bon, puisque tout le monde est là, on peut officiellement commencer, déclare Lennon en ouvrant un lourd dossier. J’ai passé en revue vos notes et vos premiers comptes rendus mais j’aimerais que vous me disiez d’abord ce que vous pensez de cette promo, de manière générale.
– Je la trouve attentive et déterminée, intervient Sawyer. Je me suis d’ailleurs fait la réflexion que cette année, bien plus de recrues paraissent au niveau pour rejoindre l’agence par rapport aux trois dernières.
– Je suis d’accord, confirme Alice. Les débuts en conduite sont souvent laborieux mais j’ai été agréablement surprise de voir que cette année nos élèves étaient nombreux à avoir de bonnes bases, et ils n’ont cessé d’évoluer au cours de ces six derniers mois.
– En ce qui me concerne, commence Jessie en regardant ses notes, je dois dire que leur apprentissage des armes à feu n’a pas été transcendant dans les premiers temps, mais comme vous, je trouve que beaucoup de recrues se sont révélées.
– Est-ce que vous avez des noms qui ressortent ? demande Lennon.
– Nora, répondons-nous tous d’une même voix.
– J’ai vu que ses notes et ses appréciations étaient excellentes, commente Lenny en hochant la tête.
– Elle est impressionnante, je dois l’avouer, dit Diego. Elle apprend vite et elle reproduit ce qu’on lui enseigne à la perfection.
– Puisque tout le monde est d’accord, on peut l’inscrire sur la liste, indique Lennon. Qui d’autre ?
Pendant la demi-heure qui suit, nous débattons sur les différents profils qui nous intéressent. À la fin de la réunion, dix-huit noms se sont détachés, un nombre effectivement important : d’habitude, nous recrutons plutôt entre cinq et huit bodyguards. La promo de cette année est donc un très bon cru.
Dans une ambiance optimiste, tout le monde quitte la pièce, mais alors que je m’apprête à faire de même, Lennon m’interpelle :
– Tu peux rester une minute, s’il te plaît ?
– Bien sûr, qu’est-ce qui se passe ?
Mon meilleur ami se pose contre la table de réunion et croise les bras avant de me demander :
– Est-ce qu’il y a un problème avec Billie ?
Je me fige tout en m’obligeant à garder un visage neutre.
Merde ! Et si Lennon avait remarqué que mes sentiments pour sa sœur avaient changé ?
– Comment ça ? je réplique.
– Je la trouve bizarre en ce moment… Préoccupée, du moins. Tu passes la plupart de tes nuits avec elle, est-ce qu’elle t’a parlé de quelque chose ? Est-ce qu’elle fait encore des cauchemars ?
– Non, je réponds, un peu rassuré par le tour que prend notre conversation. Ses mauvais rêves se sont nettement estompés et elle semble aller mieux. Qu’est-ce qui t’inquiète ?
– C’est juste que… je ne sais pas… elle parle beaucoup de cet Austin dernièrement et je me demande si elle n’est pas sur le point de nous présenter son premier petit copain.
À cette idée, ma poitrine se serre douloureusement. Mais à nouveau, je me force à garder un visage dépourvu d’émotions devant Lennon.
– Je sais que vous vous confiez beaucoup l’un à l’autre, reprend-il, alors je voulais savoir si par hasard elle t’avait parlé de quoi que ce soit concernant un éventuel mec dans sa vie ?
– Non… mais peut-être que ce n’est pas moi qu’elle mettrait au courant en premier si elle venait à trouver quelqu’un.
Lennon s’esclaffe en se redressant, puis il pose sa grande main sur mon épaule.
– Tu es le premier vers qui elle se tournerait, sans hésiter, déclare-t-il. Tu es un frère génial pour elle, Jax, tu le sais, n’est-ce pas ?
– Ouais… J’essaye, en tout cas, dis-je en détournant discrètement le regard.
Quel merdier !
– Bon, je dois y retourner, décide Lennon. Tiens-moi au courant si de nouvelles infos concernant notre sœur te parvenaient.
– Pas de problème.
Lorsque mon meilleur ami s’éloigne, le poing invisible qui écrase ma cage thoracique m’étouffe pour de bon. Il me faut quelques secondes pour me reprendre et pour quitter à mon tour la salle de réunion, l’esprit à nouveau obnubilé par la seule femme à laquelle je ne devrais pas penser.
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