Bodyguards Tome 4
Prologue - Jaxon
PROLOGUE
Jaxon
Manoir des Westwood, neuf ans plus tôt
– Attention, jeune homme !
– Pardon, Michel.
J’esquive de justesse le majordome, qui lève au-dessus de sa tête le vase en porcelaine qu’il transporte pour éviter la catastrophe. Lennon en profite pour me mettre un coup d’épaule qui m’envoie valser contre le mur. Je me retrouve en travers du chemin de Cruz qui, pris de court, me percute et s’étale sur le sol, m’entraînant avec lui. Lennon arrête sa course folle pour se mettre à rire comme un fou devant le monticule de membres emmêlés que nous formons, et nous ne pouvons pas nous empêcher de l’imiter. Derrière nous, Sawyer arrive mains dans les poches et nous dévisage en secouant la tête.
– Vous êtes tellement nazes, lâche-t-il.
Il poursuit ensuite sa route et saute par-dessus le canapé avant de s’y laisser tomber.
– Vous croyez qu’il va rester comme ça longtemps ? je demande à ses frères en me redressant.
– Tu veux dire, déprimé et insupportable ? réplique Cruz.
– Ça fait trois mois que Scarlett l’a quitté sans explications… déclare Lennon, son sérieux retrouvé. À mon avis, on va devoir vivre avec Sawyer le déprimé pendant un petit moment.
– Je vous entends, bande d’enfoirés ! s’écrie le principal intéressé depuis le salon.
– Les garçons, enfin, qu’est-ce que c’est que ce boucan ? intervient une voix féminine, précédée par le claquement familier de talons sur le marbre du sol.
Ellen Westwood, grande et élancée, pénètre dans la pièce de vie du manoir, vêtue d’un tailleur pantalon bleu marine qui lui va à merveille. Cette femme est d’une élégance hors norme : ses cheveux acajou tombent en cascade sur ses épaules, son maquillage discret rehausse son teint déjà parfait et lorsqu’elle s’approche de nous, son parfum floral vient emplir l’air sans pour autant l’embaumer.
J’ai parfois du mal à réaliser que je côtoie une actrice comme elle au quotidien. Bien qu’elle ait décidé de se retirer de la vie publique, Ellen Westwood reste une icône. À mes yeux, cependant, elle représente encore plus que ça. Je suis incapable de me souvenir du nombre de fois où je me suis dit qu’elle était la mère que j’aurais rêvé d’avoir. Sa douceur, sa patience, sa gentillesse et l’éducation respectueuse qu’elle s’applique à donner à ses enfants ne manquent jamais de lui valoir mon admiration.
– On peut savoir ce que vous faites ? nous demande-t-elle en se postant devant nous.
Lennon et Cruz mesurent au moins quinze centimètres de plus qu’elle, mais ça ne les empêche pas de se tasser sur eux-mêmes quand elle prend ce ton maternaliste.
– On était juste pressés d’aller passer du temps à la plage, répond Cruz.
– Et c’est pour ça que vous avez failli renverser ce pauvre Michel ?
– Tout va bien, Madame, plus de peur que de mal, réagit le majordome avant de s’éloigner en direction de la cuisine, sa pièce préférée de la demeure.
– C’est faux ! intervient soudain une petite voix aiguë.
Billie Westwood arrive depuis la terrasse grâce à la baie vitrée et pénètre dans la pièce de vie. Elle est vêtue d’une salopette short, a relevé ses cheveux noirs en queue-de-cheval, quant à son visage, il est… intéressant aujourd’hui.
– Qu’est-ce que t’as foutu ? lui lance Sawyer en arrêtant de zapper à la télévision.
– Quoi ? s’étonne sa sœur. Je me suis maquillée. Maman a dit que j’avais le droit d’essayer quand je voulais.
J’appellerais plutôt ça « se peindre le visage », tant ses joues sont couvertes de rose, tant ses paupières disparaissent sous du fard violet pailleté et tant ses lèvres sont tartinées de gloss. Mais Billie a treize ans, elle entre officiellement dans l’adolescence et dire qu’elle se vexe facilement est un euphémisme, alors je baisse discrètement la tête pour masquer mon amusement.
– Oh, ma chérie, c’est très bien pour un premier essai, affirme Ellen.
– Mais… commence Cruz.
– Les garçons, vous ne trouvez pas que Billie s’en est bien sortie ? le coupe sa mère en se tournant vers nous.
La lueur dans son regard nous défie de prétendre le contraire.
– Oh oui, c’est…
– … coloré et…
– Bien… bien…
– … très mignonne, Billie, je termine entre les balbutiements des triplés.
Lorsqu’elle entend mon compliment, elle se met à sourire, dévoilant son appareil dentaire.
– Merci, Jaxon, me répond-elle.
– De quoi parlais-tu lorsque tu es arrivée, Billie ? reprend Ellen. Qu’est-ce qui est faux ?
– Oh… eh bien, les garçons ne sont pas pressés d’aller passer du temps à la plage, explique l’adolescente. Enfin, si, mais c’est parce que le groupe de filles en bikini qui était là hier est revenu.
– Espèce de traîtresse ! réagit Cruz.
– Billie, c’est vraiment naze de balancer, gronde Sawyer.
– Ton maquillage est loupé, ajoute Lennon.
– Hé, hé, calmez-vous ! s’exclame Ellen. Ne parlez pas à votre sœur de cette manière.
– Mais maman… proteste Cruz.
– Ma chérie, déclare-t-elle en ignorant son fils et en se baissant face à sa fille, je suis contente que tu m’aies dit la vérité. Mais tu sais, parfois, tu as le droit d’être solidaire de tes frères. Enfin, quand ils ne font rien de stupide… ce qui n’arrive pas souvent, je l’admets.
Sur ce, Ellen se redresse et ajoute à l’intention de Lennon, Cruz et moi :
– Soyez gentils, n’allez pas embêter ces filles. Laissez-les profiter de leur journée plage entre copines.
Nous marmonnons notre mécontentement tandis qu’Ellen s’éloigne à travers le manoir, rapidement suivie par Billie. Nous laissons passer quelques secondes puis, dès que nous sommes à nouveau seuls, nous reprenons notre course folle. Laissant Sawyer sur le canapé, nous arrivons tous les trois sur la baie vitrée, nous nous battons pour l’ouvrir et je me retrouve pris en sandwich entre les deux frères Westwood. Ces mecs sont des emmerdeurs : à seulement dix-huit ans, ils ont une carrure de catcheurs… À côté, je fais pâle figure.
– Les garçons ?
La voix d’Oscar Westwood qui résonne soudain dans notre dos a sur nous un effet immédiat. Je me fige, de même que mes deux amis, puis nous nous retournons au ralenti.
Si je considère Ellen comme la mère que j’aurais aimé avoir, Oscar est un véritable modèle pour moi. De son parcours professionnel à la famille qu’il s’est construite en passant par les entreprises qu’il a fondées ou encore le respect que lui portent ceux qui le côtoie, j’admire cet homme pour tout ce qu’il est.
Il nous jauge un instant tous les trois, avant de mettre les mains dans les poches de son pantalon et de me demander :
– Est-ce que je peux te parler un instant, Jaxon ?
Je réussis à m’extirper du piège des deux frères Westwood, puis je tente bêtement de défroisser mes vêtements, ce qui n’a pour effet qu’attirer le regard sur leur piètre qualité. Je ne parviens pas à me débarrasser du sentiment de faire tache dans ce manoir luxueux… Pourtant, ici, jamais personne ne m’a fait me sentir différent ou inférieur. Cet endroit, c’est un peu mon refuge. Cela fait bientôt quatre ans que je suis ami avec les triplés : au départ, je ne venais chez eux que de temps à autre, puis, notre lien se renforçant, ils m’ont invité de plus en plus souvent. Il faut dire que les voir davantage que ma propre mère n’était pas pour me déplaire…
– Bien sûr, Oscar, je réponds.
J’emboîte le pas au patriarche en jetant un coup d’œil discret aux triplés, espérant qu’ils pourront m’aiguiller sur la raison de cet aparté. Cependant, la lueur d’excitation que je perçois dans leurs prunelles ne fait que me perdre davantage…
Oscar et moi remontons un couloir qui mène jusqu’à une double porte en bois, derrière laquelle se trouve son bureau. Si je connais le manoir comme ma poche, je n’étais encore jamais entré dans cette pièce. J’en détaille les murs peints sobrement, les meubles en chêne, les cadres photo sur les murs. Puis je porte mon attention sur l’imposante table derrière lequel monsieur Westwood prend place. Encore surpris qu’il veuille me parler, je m’installe face à lui… et j’attends.
– Je ne crois pas avoir eu la possibilité de te féliciter pour l’obtention de ton diplôme, commence-t-il en croisant les mains devant lui. Tu es heureux d’avoir terminé le lycée ?
– Et comment ! je m’exclame. Les études, ce n’est vraiment pas mon truc.
– C’est la même chose pour les garçons, s’esclaffe Oscar. Tu sais, je suis conscient que cette année a été particulièrement difficile pour toi. Et je suis d’autant plus fier de voir que, malgré cela, tu as persévéré.
Entendre cet homme me congratuler me serre la gorge. C’est vrai, j’ai passé une année compliquée. Il y a quelques mois, ma mère est décédée d’une overdose. La drogue a fini par l’emporter, comme je le redoutais depuis mon enfance. Sa mort m’a touché, évidemment, blessé aussi, mais l’un dans l’autre, elle ne m’a pas surpris. Je ne crois pas avoir vu un seul jour ma mère clean, et lorsque je pense à elle, j’ai bien plus de mauvais souvenirs que de bons.
Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans et je me retrouve seul. Je suis inquiet, je ne sais pas combien de temps je vais réussir à subvenir à mes besoins ni quoi faire de mon avenir. Je n’ai pas les moyens d’intégrer une université, pas assez bien travaillé durant le lycée pour avoir obtenu une bourse… Je vais devoir me lancer dans la vie active, et pour être honnête, ça a quelque chose de terrifiant, parce que je crains de devoir trouver un job de nécessité et non de passion.
– Comment ça se passe pour toi ? me demande Oscar. Tu arrives à vivre seul ?
– Ça va, je réponds en haussant les épaules.
Je refuse de dire la vérité, parce que je ne veux pas que monsieur Westwood me voie comme quelqu’un de faible et geignard. Mais alors qu’il me détaille avec un mince sourire, j’ai la désagréable impression qu’il lit en moi.
– As-tu des projets d’avenir ? reprend-il. Une carrière dans laquelle tu envisages de te lancer ?
Je me contente de hausser piteusement les épaules. Oscar sourit, puis il se cale contre le dossier de son fauteuil.
– J’ai entendu dire que tu t’étais rendu à l’institut avec les triplés il y a quelques jours, reprend-il. J’ai eu une petite discussion avec August, l’instructeur de conduite. Il m’a raconté que tu avais demandé à essayer l’une des voitures du parc automobile.
Mal à l’aise, je me mets à jouer distraitement avec la fermeture Éclair de ma veste. C’est maintenant clair, si Oscar m’a convoqué, c’est pour me passer un savon parce que j’ai utilisé un véhicule sans lui demander sa permission.
– Je suis désolé, je commence, je n’aurais pas dû, mais August était avec moi et…
– Il t’a trouvé très bon, me coupe monsieur Westwood. En me renseignant un peu plus, j’ai découvert que ce n’est pas la première fois que tu participes à un cours avec les garçons.
Perdu, j’attends qu’il poursuive, parce que je ne sais pas s’il s’apprête à me féliciter ou à m’interdire de remettre les pieds à l’institut.
– Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins, déclare-t-il enfin.
Sans que je l’aie réellement décidé, mon corps se penche vers le bureau.
– Comme tu le sais, tous les ans, une centaine de recrues intègrent mon institut avec pour objectif de devenir bodyguards. Cette année, mes fils ont décidé d’en faire partie.
– Je suis sûr qu’ils vont parfaitement s’en sortir.
– Je l’espère, répond Oscar.
Il laisse flotter quelques secondes de silence, avant de me demander :
– Voudrais-tu également faire partie de cette promotion à la rentrée ?
Ma respiration se coupe.
Moi ? Intégrer cette formation ? Rejoindre l’élite des gardes du corps ?
– Je tiens à te préciser que tu ne dois pas te sentir obligé d’accepter, ajoute Oscar. Il s’agit d’une proposition, rien de plus. Si tu la refuses, sache que je ne t’en voudrai pas le moins du…
– J’accepte, dis-je en me redressant sur ma chaise. C’est… je suis très honoré que vous pensiez que j’ai les capacités pour entrer à l’institut, monsieur Westwood.
– Je le pense, en effet. Tu dois cependant être conscient que la formation sera difficile, éreintante, et qu’elle te demandera un investissement total.
– Absolument. Je ne vous décevrai pas.
Mon cœur s’emballe d’excitation à l’idée de pouvoir continuer à côtoyer chaque jour mes meilleurs amis, cette famille… Cette proposition, c’est la lumière au bout du tunnel après l’année sombre que je viens de passer. Je me vois déjà me défoncer à chaque entraînement, chercher à battre les triplés sur leur propre terrain dès que j’en aurai l’occasion et faire en sorte de devenir le meilleur bodyguard que l’institut Westwood ait jamais…
Soudain, mon esprit freine des quatre fers quand je réalise que ce beau rêve me restera inaccessible.
– Euh… monsieur Westwood, je commence, en résistant à l’envie de m’affaler de désespoir sur ma chaise. Je crains que finalement ce ne soit pas possible pour moi d’entrer à l’institut.
– Pourquoi ça ?
La honte m’oppressant le thorax, j’avoue en regardant Oscar dans les yeux malgré tout :
– Je n’ai pas les moyens de payer l’année de formation.
Lentement, je me lève et lui tends la main en ajoutant :
– Merci pour votre proposition, j’apprécie vraiment que vous ayez pensé à moi et je…
– Assis !
Mon corps obéit d’instinct, et je retombe sur ma chaise. Il émane d’Oscar une autorité naturelle, un aplomb qui fait que, lorsqu’il vous ordonne quelque chose, vous le faites sans vous poser de questions.
– Penses-tu que je sois quelqu’un de cruel, Jaxon ? s’enquiert-il d’une voix posée.
– Pas du tout… je souffle.
– Alors crois-tu que je t’aurais proposé d’intégrer l’institut sans réfléchir à ce que cela impliquerait pour toi financièrement, alors que je suis parfaitement au courant de ta situation ? Je n’ai pas l’intention de te demander le moindre centime.
Mes yeux s’écarquillent.
– Vraiment ?
– J’ai aussi réfléchi à la question de ton logement, enchaîne Oscar. Comme tu le sais, l’institut bénéficie d’un internat pour accueillir des recrues venues de tout le pays. Étant donné que les triplés et toi allez intégrer la formation hors quota, vous n’aurez pas la priorité pour l’obtention d’une chambre dans le dortoir.
– Bien sûr, je réponds, sans vraiment comprendre où il veut en venir.
L’idée de vivre une année de plus dans le vieux taudis que m’a légué ma mère me paraît soudain bien plus supportable en sachant que je passerai mes journées à l’institut…
– Les triplés rentreront évidemment tous les soirs au manoir et, si tu le souhaites, tu le pourras toi aussi.
Je m’empresse de hocher la tête.
– Merci, monsieur Westwood. C’est avec plaisir que je continuerai de vous rendre visite.
– Je crois que je ne me suis pas bien fait comprendre, s’esclaffe Oscar, je vais donc reformuler : Jaxon, si cela te convient, tu peux venir vivre au manoir avec nous, le temps que durera la formation… et après aussi, si tu en as envie, le temps que tu acquières une stabilité financière.
Ma respiration se coupe à nouveau… et cette fois, mes yeux me picotent.
– Écoute, mon grand, cela va bientôt faire quatre ans que je te connais, poursuit Oscar. Tu es l’ami de mes fils et tu as toujours été respectueux avec nous. Ellen et moi ne cherchons pas à te faire la charité : à force de te voir, nous te considérons un peu comme un membre de la famille, et tu le sais, chez les Westwood, la famille c’est sacré. C’est pour cela qu’on aimerait beaucoup que tu t’installes avec nous aussi longtemps que tu le voudras. Ensuite, quand tu te sentiras prêt, tu pourras voler de tes propres ailes.
« Nous te considérons un peu comme un membre de la famille, et tu le sais, chez les Westwood, la famille c’est sacré. »
Je détaille Oscar : son regard est vif, son visage serein. Tandis que ses mots se fraient un chemin jusqu’à mon esprit, je sens une larme rouler sur ma joue. Je m’empresse de l’essuyer et de baisser la tête. Compréhensif, le père de mes meilleurs amis pose une main sur mon épaule.
– Je te laisse le temps d’y réfléchir, me dit-il, avant de s’éloigner en direction de la porte de son bureau pour me laisser un peu d’intimité.
– Merci… merci pour tout, dis-je alors, et il comprend que c’est là ma façon d’accepter ses deux inestimables propositions.
– Parfait, lance-t-il. Rendez-vous dans un mois à l’institut, dans ce cas.
– Monsieur Westwood ! je le hèle lorsqu’il pose sa main sur la poignée de la porte. Est-ce que…
Je soupire, gêné, puis je me lève et passe une main dans mes cheveux alors que j’ajoute :
– Est-ce que vous pourrez garder pour vous le fait que j’ai… enfin, que…
– Que tu es un garçon avec un grand cœur qui a été touché par notre discussion ? complète Oscar.
C’est une façon sympathique de dire que j’ai presque pleuré comme un bébé.
– Ne t’inquiète pas, me rassure-t-il, ça ne sortira pas d’ici. Mais juste pour que tu le saches, dans cette maison, les émotions et les sentiments ne sont jamais moqués. Bienvenue chez les Westwood, mon garçon.
Il quitte le bureau ; inspirant profondément, je me mets en marche à mon tour. Dès que je sors de la pièce, je repère les trois visages similaires qui m’attendent au bout du couloir. Alors que j’avance vers eux, je réalise que Lennon, Sawyer et Cruz arborent un large sourire, et je comprends qu’ils étaient au courant de ce que leur père allait me proposer.
Sans dire un mot, ils m’attirent dans une accolade groupée, et à cet instant, je suis envahi par quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant : le sentiment de faire partie d’un tout.
D’une famille.
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