Bodyguards Tome 4

Laura S. Wild · Chapitre 12 sur 48

Pages du PDF

Bodyguards Tome 4

10 - Billie

10

 

Billie

 

– Eh, tout le monde, venez voir, Billie est revenue !

Je souris et m’accroupis pour me placer à hauteur du groupe d’enfants qui se précipite sur moi. Je serre Teddy dans mes bras, ainsi que les trois petites filles qui m’assaillent à sa suite.

– Bien sûr que je suis revenue, dis-je en ébouriffant les cheveux de Teddy.

– La dernière fois, tu as dit que tu reviendrais très vite… mais je crois que ça fait longtemps, en fait, me sermonne-t-il en fronçant les sourcils.

À six ans, il a encore un peu de mal avec la temporalité.

Chaque fois que je mets les pieds dans cet orphelinat, une part de moi se sent chez elle. Je n’étais peut-être qu’un bébé de quelques semaines lorsque Ellen et Oscar m’ont adoptée, mais ma mémoire sait qu’à un moment j’ai vécu ici et qu’on y a pris soin de moi en attendant qu’une famille me trouve.

– Theodore, intervient Carmen, qui vient tout juste de sortir du salon, Billie peut venir nous voir quand elle le souhaite sans qu’un inspecteur d’un mètre vingt lui tombe dessus pour lui demander des comptes.

Je me redresse en souriant et j’enlace la directrice de l’orphelinat, une grande femme aux cheveux gris noués en une longue tresse.

– Comment vas-tu, ma belle ? me demande-t-elle.

– Bien…

Elle plonge son regard bleu dans le mien pour s’assurer que je lui dis la vérité. Ce qui est le cas : les drames dont ma famille a été victime ces dernières semaines me collent encore à la peau, mais au moins, je ne fais plus de cauchemars la nuit… Je reprends le cours de ma vie pas à pas. Ou plutôt…

Un battement de cœur à la fois.

– Alors je suis contente, reprend Carmen. Tu tombes bien, je venais de me préparer du thé. Tu as le temps d’en prendre une tasse avec moi ?

– Toujours. Mais avant, j’ai une petite surprise pour toute la tribu.

J’ouvre mon sac à main pour en sortir un gros paquet de bonbons, ce qui déclenche des cris de joie de la part des petits.

– Hé, une seconde, partagez avec les autres ! s’écrie Carmen avant qu’ils ne s’enfuient avec toutes les sucreries.

En une seconde, d’autres enfants les rejoignent et ils s’en vont dévorer leur butin dans le parc de la demeure. Carmen me fait signe de la suivre jusque dans le salon et nous nous installons sur le canapé tandis qu’elle verse du thé dans deux tasses. Du coin de l’œil, je remarque que le papier peint floral commence à se décoller, ce qui m’attriste. Au fil de mes visites, j’ai vu la maison autrefois parfaitement entretenue se dégrader… De style ranch, cette demeure spacieuse a accueilli de nombreux enfants depuis trente et un ans. Aujourd’hui, ils sont douze à y vivre au quotidien en attendant que des familles viennent leur donner la seconde chance qu’ils méritent. Les subventions de l’État n’étant pas très généreuses et les dons se faisant de plus en plus rares, Carmen a dû faire des choix : utiliser l’argent uniquement pour le bien de ses petits protégés, ou en prélever une partie pour entretenir les lieux.

Comme toujours, les enfants ont été sa priorité.

– Je suis contente de te voir, me glisse-t-elle en croisant les jambes. Je ne l’avouerai pas devant lui, mais Teddy a raison : ça fait longtemps qu’on ne t’avait pas vue.

– J’avais besoin de me retrouver avec moi-même, de passer du temps avec ma famille.

– Je comprends… Les médecins n’ont toujours pas noté d’amélioration en ce qui concerne Oscar ?

Je secoue la tête et avale une gorgée de thé avant de répondre dans un souffle :

– Aucune…

Mon père est toujours alité dans la chambre de la clinique privée où repose également ma mère, inconscient. Je vais lui rendre visite aussi souvent que je le peux, même si le voir ainsi est une véritable torture.

– Franck et Esther ne sont pas là ? je demande.

– Esther est en congé pour la journée, et Franck est allé au cinéma avec les quatre plus grands.

– Tu as un mari formidable, Carmen.

– Je le sais, me répond-elle en souriant.

– Teddy a l’air d’aller mieux.

– C’est vrai. Il a fait beaucoup de progrès tout au long de l’année, il va plus facilement vers les autres et il se laisse approcher aussi.

Pour un enfant victime d’abus physiques pendant les cinq premières années de sa vie, c’est effectivement un grand pas en avant.

– Il ne le sait pas encore, mais un couple m’a contactée pour un premier rendez-vous la semaine prochaine, ajoute Carmen. Ils souhaitent le rencontrer.

– Vraiment ? je m’exclame. Je suis contente pour lui !

– Moi aussi. J’espère juste que ce couple ne reculera pas en apprenant le passé de Teddy. C’est ce qu’ont fait les deux derniers qui sont venus, et ça lui a brisé le cœur lorsqu’ils ont décidé de ne pas donner suite.

Le mien se serre en imaginant la joie dans les yeux de ce petit garçon, espérant de tout cœur être enfin adopté, puis voyant son rêve partir en fumée… une fois de plus. Les sévices que Theodore a subis sont innommables, il en a d’ailleurs gardé quelques cicatrices sur le corps… et malheureusement, voir un enfant de six ans déjà tant marqué par la vie aussi bien physiquement que psychologiquement effraie généralement les potentiels parents.

– Tout va bien se passer, j’en suis sûre, je murmure en posant une main réconfortante sur l’avant-bras de Carmen.

Elle la tapote doucement en tentant de masquer sa tristesse, sans succès. On pourrait croire que, après tout ce temps, la gérante de l’orphelinat s’est endurcie face aux situations des enfants qu’elle accueille et qu’elle a appris à ne pas se laisser déborder par ses émotions, mais comment rester insensible face à ces petits êtres à qui on a volé une part de leur innocence ?

– Les deux bébés ont été adoptés, m’informe-t-elle ensuite en se redressant. Leurs nouvelles familles viennent les chercher dans quelques jours.

– Carmen, c’est génial ! je réagis.

– C’est vrai… Cela dit, c’est toujours facile en ce qui concerne les nouveau-nés.

Elle tourne son regard azur vers moi et ajoute :

– Tu en sais quelque chose. Tu n’as pas passé plus de trois mois ici avant qu’Oscar et Ellen ne t’accueillent chez eux.

Mon histoire personnelle ne m’a jamais été cachée : mes parents ont toujours été aussi transparents que possible sur mes origines. Ma mère biologique s’appelait Marissa, elle avait seize ans, elle était lycéenne et benjamine d’une famille de six enfants. Mise à la porte à l’instant où elle s’est retrouvée enceinte, larguée par son petit ami – mon géniteur –, elle a trouvé refuge à l’orphelinat où elle a résidé jusqu’à son accouchement. Et c’est ainsi qu’un soir de janvier je suis née dans l’une des chambres à l’étage. J’ai appris par Carmen que Marissa a demandé à ne pas me voir. Et, trois semaines après ma naissance, elle a disparu en me laissant derrière elle. Elle n’a laissé ni mot, ni lettre m’étant adressée… à la place, des papiers attestant qu’elle renonçait à ses droits parentaux.

Deux mois plus tard, je devenais officiellement une Westwood.

Lorsque j’ai eu cinq ans, mes parents m’ont expliqué que j’avais été adoptée, tout comme mes trois grands frères ; cependant, ils ont attendu mes dix ans pour me raconter toute l’histoire, afin d’être certains que je sois en âge de comprendre correctement mon parcours. Je me souviens avoir été particulièrement en colère d’apprendre que la femme qui m’avait mise au monde m’avait tourné le dos si facilement. Avec le temps, j’ai fini par l’accepter, et même par lui en être reconnaissante. La chance qui m’a été donnée d’être élevée par Oscar et Ellen a atténué la blessure de l’abandon. Pour rien au monde je ne changerais une seconde de mon destin, parce qu’il a mis sur mon chemin les deux parents les plus incroyables qui existent.

– Poppy ne parle toujours pas, m’apprend Carmen à voix basse, m’arrachant à mes pensées.

Le cas de cette petite fille de quatre ans arrivée il y a sept mois à l’orphelinat l’inquiète beaucoup, et pour être honnête, moi aussi.

– Carmen, je dois t’avouer quelque chose, dis-je en posant ma tasse sur la table basse. Ma venue ici n’est pas tout à fait désintéressée.

– Je t’écoute. Qu’y a-t-il ?

– Tu sais que je serai officiellement diplômée à la fin du semestre ?

– Bien sûr…

– Et que je me suis spécialisée dans la psychologie infantile.

– Viens-en au fait, Billie.

– Voilà : je me demandais si tu accepterais que je vienne ici selon un planning que nous aurions défini, pour parler avec les enfants, essayer de travailler avec eux sur leurs traumatismes et les aider à avancer. Évidemment, j’ajoute avant que Carmen ait pu objecter quoi que ce soit, j’interviendrais à titre gracieux.

– Billie…

– Je sais que l’État mandate déjà une psychologue pour l’orphelinat, mais je sais aussi qu’elle ne se déplace que deux fois par an… et que ce n’est pas du tout adapté à la situation de ces enfants.

Je me penche vers Carmen et prends sa main avant de conclure :

– C’est parce que tu m’as recueillie que j’ai pu devenir celle que je suis aujourd’hui. Cet endroit, c’est un peu ma maison aussi, alors j’aimerais vraiment pouvoir faire ça pour toi, pour l’orphelinat, et surtout pour les enfants.

Carmen prend une longue inspiration avant de serrer doucement mes doigts.

– J’en serais très heureuse, murmure-t-elle.

Soulagée, je souris, reconnaissante. Enfin, je vais pouvoir me rendre utile en exerçant le métier pour lequel je me sens faite.

Enfin, je vais pouvoir redonner un peu d’espoir à ceux qui l’ont perdu.

OceanofPDF.com