Bodyguards Tome 4
35 - Jaxon
35
Jaxon
Trouver Lennon n’a pas été bien compliqué. Ce mec est tellement attaché à l’institut que j’ai su d’instinct qu’il était allé là-bas.
J’ai fait bonne figure devant Billie, mais je crois que la situation est grave. Jamais encore Lenny ne m’avait frappé… Jamais je n’aurais cru qu’il serait capable de le faire. Je comprends qu’il puisse m’en vouloir pour avoir brisé la promesse que je lui avais faite, ainsi qu’à Cruz et Sawyer, mais j’espérais qu’il comprendrait. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai décidé d’aller m’expliquer avec lui. Je refuse de perdre mon frère, mon meilleur ami et de semer la discorde au sein de ma famille.
Lorsque je fais glisser mon pass dans la fente de la porte automatique qui donne accès aux bureaux de l’agence, j’essaye de rester aussi calme que possible. Deux coups contre le battant, et j’entre sans y avoir été invité. Face à moi, Lennon fouille à la recherche de je ne sais quoi, ouvrant et fermant les tiroirs avec force. Quand il lève les yeux et qu’ils tombent sur moi, les traits de son visage durcissent.
– Lennon…
– Casse-toi, Jaxon. Si tu t’approches, je t’en colle une autre.
– Alors viens.
La force avec laquelle il repousse un tiroir fait trembler tout le bureau.
– Tu veux vraiment qu’on en vienne aux mains ? gronde-t-il. Je te préviens, si je commence, je ne pourrai plus m’arrêter !
– Vraiment, Lennon ? Tu ne crois pas que tu surréagis ?
Il contourne le bureau pour s’approcher de moi. Je reste immobile, le dos droit, le regardant dans les yeux sans ciller.
– Tu m’as fait une promesse, assène-t-il. Je t’avais prévenu que Billie était intouchable et tu es revenu sur ta parole.
– Je sais, et j’en suis désolé, mais je te jure que je n’avais rien prémédité. Au début, Billie était ma petite sœur et rien d’autre… mais plus le temps passait, plus elle changeait et plus je me sentais attiré par elle.
– Comme tu es attiré par les nanas que tu lèves dans les bars pour les baiser et ne plus les rappeler ensuite ?
Je déglutis, mais je soutiens son regard.
– C’est différent avec Billie, j’affirme.
Lennon s’esclaffe, mais son rire est dur et froid. Il s’éloigne ensuite et commence à arpenter la pièce tout en secouant la tête.
– Tu vois, le problème, Jaxon, c’est que je te connais par cœur. Je sais comment tu te comportes avec les femmes, je sais ce que tu recherches chez elles et je refuse que ma petite sœur vienne s’ajouter à la liste de tes conquêtes.
– Lennon, j’insiste en m’approchant, je te jure que jamais je ne jouerai avec les sentiments de Billie… Je l’aime.
Les sourcils de mon meilleur ami – il l’est toujours, je l’espère – se haussent haut sur son front.
– Tu l’aimes ? lâche-t-il. Comment est-ce que tu peux le savoir ? Tu n’es jamais tombé amoureux.
– Justement. J’ai compris que c’était le cas quand les sentiments que je ressens pour Billie sont venus supplanter tout ce que j’avais connu jusque-là. Enfin, est-ce que ce serait vraiment si terrible si j’étais celui avec lequel elle faisait sa vie ?
Semblant se calmer peu à peu, Lenny s’adosse au bureau.
– Comment vous ferez si ça ne marche pas ? avance-t-il. Tu réalises que si un jour vous vous séparez, ça fera éclater la famille ? Que vous nous obligerez à choisir le camp de l’un ou de l’autre ? Elle est ma sœur, Jaxon, je ne te préférerai jamais à elle… Putain, je n’aurais même jamais pensé qu’un jour j’aurais à le faire.
Il croit que je n’y ai pas pensé ? Il ne comprend pas que c’est justement la peur de foutre en l’air notre osmose familiale qui m’a poussé à leur cacher la vérité, à lui et à ses frères ?
– Je ne quitterai pas Billie, dis-je.
– Pourtant, tu devrais.
Ces quelques mots de Lennon me font bien plus mal que son coup de poing de tout à l’heure.
– Pardon ? je souffle.
– Si tu l’aimes comme tu le prétends, tu verras qu’il vaut mieux cesser votre… truc… maintenant avant qu’elle ne s’attache trop à toi et qu’elle finisse par souffrir.
– Tu te rends compte de ce que tu dis ? je gronde. Tu penses que je vais blesser Billie, mais c’est toi qui me demandes de le faire. Franchement, je ne te comprends pas. Tu me l’as rappelé toi-même lorsque nous étions à New York : ce que tu souhaites, c’est me voir heureux. Eh bien, je le suis avec Billie. Tu as l’air de croire que notre relation est une lubie de ma part, mais c’est faux. Ça fait des années que je suis amoureux d’elle en silence, des années que je flippe chaque fois qu’elle prononce le prénom de son pote Austin ou que j’imagine qu’elle rencontre quelqu’un et que je laisse passer ma chance, des années que je résiste autant que je le peux parce que j’ai toujours placé notre amitié au centre de ma vie… Je suis sincèrement désolé d’avoir rompu ma promesse, Lennon, mais je n’ai pas choisi d’aimer Billie. Je l’aime, point final.
Mon meilleur ami analyse chacun de mes mots pendant un long moment. Le silence dans la pièce s’étend et s’alourdit. Finalement, il se lève et me dit d’une voix rauque :
– Mes parents t’ont accueilli. Ils t’ont ouvert leur foyer, t’ont aimé comme si tu étais leur propre fils, mon père t’a même légué une partie de son héritage… Ils se sont décarcassés pour toi, je me suis décarcassé pour toi, on était tous prêts à se battre jusqu’à la mort pour toi… et tu fais la seule chose qu’on t’avait interdite.
Ma gorge se serre lorsque je pense à Ellen et Oscar, lorsque je me souviens du jour où ce dernier m’a invité dans son bureau pour me proposer d’intégrer l’institut Westwood… J’ai eu la sensation de faire partie d’une famille, de me sentir important et soutenu. J’ai longtemps pensé que la joie que j’ai ressentie à ce moment-là ne pourrait jamais être supplantée… jusqu’à Billie.
– Lennon, je…
– Sors d’ici, me crache mon meilleur ami. Pour l’instant, je suis incapable de te regarder en face.
– Mais merde, je n’ai rien fait de mal ! je finis par exploser. Tu te souviens, à la fin de ta mission au MIT, comme tu étais fou de rage lorsque tu as su que les parents de Dovie t’avaient interdit de la voir ? Tu te rends compte que tu es en train d’agir de la même façon ? Que tu décides ce qui est le mieux pour Billie, alors qu’elle est assez grande pour faire ses propres choix ?
– Oh, pitié, épargne-moi ce couplet, ricane Lennon. Il n’y a pas si longtemps encore, tu l’appelais ta petite sœur… et maintenant, elle est une femme adulte ?
Je me pince l’arête du nez. Il est déjà arrivé que Lenny et moi ayons des désaccords, mais pas de cette façon, pas en utilisant des mots qui blessent.
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? je lui renvoie. Excuse-moi de t’avoir caché ma relation avec Billie, excuse-moi de ne pas avoir tenu ma promesse, mais je ne te demanderai jamais de m’excuser d’être tombé amoureux d’elle. Tu as peut-être du mal à imaginer un avenir nous incluant en tant que couple, mais je peux t’assurer que c’est le seul que je souhaite.
– Dans ce cas, nous n’avons plus rien à nous dire.
Le choc me paralyse.
– Lennon… je souffle. Tu es mon frère, tu ne peux pas…
– Je l’étais, mais tu m’as trahi. Je ne peux plus te faire confiance.
– Non, écoute, je comprends que…
– Va-t’en, Jaxon. Juste… pars. Ça vaut mieux pour tout le monde. Je n’ai plus envie de te voir pour l’instant.
Je n’arrive pas à y croire… Lennon est en train de me rayer de sa vie. Je savais que l’annonce du couple que nous formons avec Billie le bouleverserait, mais je ne pouvais un instant imaginer que cela m’exploserait à ce point au visage, détruisant tout ce que j’avais construit de plus solide au cours de ces dix dernières années.
En moi, la douleur se mêle à la déception et à la colère. Alors j’accepte de quitter le bureau, mais pas avant d’avoir répondu :
– Je crois que tu as raison sur un point. Nous ne sommes pas frères. Parce que si c’était le cas, tu m’aurais soutenu, et surtout, jamais tu ne m’aurais renié de la sorte. J’espère que tu finiras par réaliser ce que tu as fait… et j’espère qu’à ce moment-là, il ne sera pas trop tard.
Sur ce, je quitte l’agence et je grimpe dans ma voiture, pour me rendre auprès des personnes qui, elles, m’ont aimé inconditionnellement et m’ont appris ce que des parents dignes de ce nom devaient être : Oscar et Ellen Westwood. Je me gare sur le parking de la clinique avant de pénétrer à l’intérieur. Elle est calme et paisible, comme toujours la nuit. Je monte au dernier étage puis, tout doucement, j’actionne la poignée de la chambre d’hôpital qui m’est devenue trop familière et la pousse.
Face à moi, deux lits médicaux sont installés côte à côte. Sur l’un, Ellen, sur l’autre, Oscar. Les bips des machines qui les maintiennent artificiellement en vie résonnent dans la pénombre. Habitué à venir ici, je me repère facilement dans le noir. Après avoir pris une chaise, je m’installe pile entre eux, puis je prends leurs mains et je reste un long moment ainsi, à écouter leurs respirations superficielles.
« Mes parents t’ont accueilli. Ils t’ont ouvert leur foyer, t’ont aimé comme si tu étais leur propre fils, mon père t’a même légué une partie de l’entreprise qu’il a fondée… Ils se sont décarcassés pour toi, je me suis décarcassé pour toi, on était tous prêts à se battre jusqu’à la mort pour toi… et tu fais la seule chose qu’on t’avait interdite. »
Je ferme les yeux tant le souvenir des paroles de Lennon me blesse. Tout au long de mon trajet jusqu’à la clinique, j’ai tenté de me convaincre qu’il s’était exprimé sous le coup de la colère, qu’au fond de lui, il ne pensait pas ces mots… mais je commence à en douter, et même à me demander s’il n’aurait pas raison.
J’ai l’impression d’être un traître, et face à Ellen et Oscar, ce sentiment m’étouffe.
Je me redresse sur ma chaise et m’éclaircis la gorge. Le besoin de leur parler, de leur expliquer et de leur demander pardon me dévore.
– Je crois qu’au cours des dix années que j’ai passées près de vous, je vous ai dit un grand nombre de fois « merci », je commence. Quand vous me prépariez mes repas, quand vous étiez à mon écoute ou quand vous m’avez offert ma première voiture… mais je ne crois pas vous avoir déjà exprimé à quel point je vous suis reconnaissant de m’avoir aimé. De m’avoir offert une seconde chance dans la vie, ainsi que des opportunités inespérées. Quand j’étais petit et que ma mère passait son temps défoncée, quand je me retrouvais parfois deux jours sans manger ou qu’elle gueulait pour rien et cassait tout dans la maison, j’imaginais qu’elle n’était plus ma mère. Je me créais mes propres parents, j’espérais qu’un jour ils me trouveraient et m’aimeraient comme je crevais de l’être…
Ma gorge se serre, et je prends une profonde inspiration avant de poursuivre dans un souffle :
– C’était vous. Vous étiez les super-héros que j’attendais. Et je sais qu’il est désormais trop tard, mais j’ai besoin de vous dire que vous m’avez sauvé, vous n’avez même pas idée à quel point. Alors merci… merci pour tout.
Une larme coule sur ma joue. Je m’empresse de l’essuyer.
– Je l’aime, j’ajoute ensuite en ayant Billie à l’esprit. Je vous jure que je l’aime de toutes mes forces et je sais que je peux la rendre heureuse. Lennon m’en veut en ce moment, mais j’espère que vous n’êtes pas aussi déçus par moi que lui. J’espère que vous savez que Billie est tout ce que je désire et que je la ferai toujours passer en premier.
Les yeux fermés, je baisse un instant la tête. En silence, je dépose un baiser sur les mains d’Ellen et d’Oscar.
C’est peut-être idiot au regard des circonstances, mais je me suis toujours senti bien ici, dans cette chambre. Serein, et apaisé par la présence de mes parents de cœur.
OceanofPDF.com