Bodyguards Tome 4
31 - Jaxon
31
Jaxon
Quelques jours plus tard
Tout le monde est à son poste. La place du centre-ville est bondée de citoyens venus écouter leur maire sortant s’exprimer sur les actions qu’il compte engager lors de son potentiel nouveau mandat. Tout autour, mon équipe veille au bon déroulement du débat. En ce qui me concerne, je suis posté derrière mon client, en retrait, évidemment, et j’ai une vue d’ensemble sur le public de près d’un millier de personnes. À ma droite se tiennent la femme et les deux filles de monsieur Leonardi. Natalie, la plus âgée, est celle sur laquelle je suis censé garder un œil, au cas où son ex, aigri d’avoir été plaqué, décide de se pointer pour gâcher la journée.
Il peut bien essayer, ça n’arrivera pas. Pas sous ma surveillance, en tout cas.
– Vous faites erreur, monsieur Leonardi, s’exclame le nouveau candidat à la mairie. La criminalité a augmenté de près de 8 % dans notre ville. Cape Cod était réputée pour son calme, et votre mandat laxiste a mis à mal cette quiétude.
Dans le public, des applaudissements s’élèvent.
– C’est faux, monsieur May. Depuis le début de votre campagne, vous ne faites qu’instrumentaliser les chiffres. Je suis sur le terrain chaque jour, je fais face à…
Je me coupe du débat, parce que franchement, la politique n’est pas quelque chose qui m’intéresse particulièrement. La plupart du temps, ceux qui l’exercent passent leur temps à se sauter à la gorge, s’accuser et s’insulter, oubliant les inquiétudes des citoyens…
Tandis que les sujets s’enchaînent, je laisser errer mon regard sur la foule. C’est alors qu’un visage attire mon attention. Discrètement, je souris.
Salut, Brad.
Comme redouté par le maire, l’ex-petit ami de sa fille vient à l’instant de passer dans mon champ de vision. Braquant mon regard sur lui pour ne pas risquer de le perdre, j’actionne mon oreillette et je dis, à voix basse :
– La cible est là. Côté ouest, sweat bleu, jean, et baskets noires. Il va passer près de toi dans cinq secondes, Diego.
– Cible repérée, me répond mon collègue. Il semble se rapprocher doucement de la scène.
En effet. À plusieurs reprises, Brad parcourt quelques mètres, s’arrête, puis repart, pour ne pas éveiller les soupçons sur lui. Appuyant à nouveau sur mon oreillette, je poursuis :
– Gardez tous votre position et continuez de sécuriser les lieux. Diego et moi, on se focalise sur la menace.
D’un coup d’œil, je vérifie que les membres de la famille Leonardi n’ont pas bougé de leur place, tandis que Diego m’informe :
– Il se rapproche encore.
– Je sais. Laisse-le venir vers moi.
Mais Brad s’arrête alors et croise nonchalamment les bras, les yeux rivés sur la scène. Ce n’est pourtant pas le débat qui l’intéresse, mais la jeune femme à ma droite : Natalie… Celle-ci sort d’ailleurs discrètement son portable de sa poche. Je fais mine de ne lui prêter aucune attention, sans perdre aucune miette de sa réaction grâce à ma vision périphérique.
Elle fait un pas en arrière… un seul. Lentement, je me tourne vers elle, et elle se fige lorsqu’elle croise mon regard.
– Restez où vous êtes, je murmure.
– Mais… j’ai besoin d’aller aux toilettes.
– Et moi, je pense que vous pouvez vous retenir.
Natalie fronce les sourcils.
– Vous n’avez pas le droit de m’interdire de m’en aller, avance-t-elle.
– Vous voulez parier ?
Je me rapproche d’un mètre avant d’ajouter :
– Je ne sais pas ce que Brad vous a dit, mais il vous manipule. Votre père est inquiet et vous semblez l’être aussi. Votre ex a promis de gâcher le débat si vous le quittiez, et puisque cette tentative d’intimidation n’a pas marché, j’imagine qu’il a dû en trouver une autre pour essayer de vous faire plier.
Les sourcils de Natalie restent froncés, puis soudain, ses épaules s’affaissent.
– Il souffre vraiment… soupire-t-elle. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas vivre sans moi et que si je ne revenais pas, il…
Un sanglot empêche la jeune femme de terminer, mais j’ai saisi où elle voulait en venir.
Le salopard.
Le chantage au suicide est vraiment l’une des pires stratégies de manipulation que l’on puisse déployer.
– Natalie, croyez-moi, Brad n’a en aucun cas l’intention de mettre fin à ses jours, j’affirme. Ce qu’il veut, c’est garder une emprise sur vous, mais vous devez résister. Si vous cédez maintenant, il aura eu ce qu’il veut et il ne vous laissera plus jamais le quitter.
Je comprends qu’on puisse se sentir coupable de blesser quelqu’un quand on met un terme à une relation, mais en aucun cas on ne doit subir des pressions, du chantage, ni être victime de harcèlement pour cela.
Une personne a le droit de ne plus en aimer une autre. C’est terrible et injuste, mais c’est la vie.
Je suis rassuré de voir Natalie hocher la tête. Elle reprend sa place près de sa sœur et je recommence à observer le débat.
– … un hypocrite, mais ça ne m’étonne pas.
– Moi au moins, je n’ai pas été condamné.
– J’avais dix-neuf ans et je…
Oh, Seigneur.
Je me demande si la qualité première pour devenir politicien ne serait pas d’être immature. En plus d’être passé maître dans l’art du « oui mais… » et d’avoir toujours une bonne excuse en stock…
Tout en gardant un œil sur Leonardi et May, j’observe Brad. Les yeux rivés sur son téléphone, il semble de plus en plus contrarié, et pour cause : le smartphone de Natalie ne cesse de vibrer dans sa poche, mais elle ignore délibérément les messages et les appels dont l’inonde son ex.
Lorsque ce dernier relève la tête, son regard est noir. Vexé de se faire ignorer de la sorte, il recommence à s’approcher.
C’est bien, viens par là, mon grand.
Il se dirige vers l’arrière de la scène. C’est le moment d’intervenir.
– Diego. On échange.
Mon collègue comprend que je lui demande de venir prendre ma place. Discrètement, je recule au plus loin des candidats à la mairie, jusqu’à être invisible aux yeux de la foule. J’attends que Diego soit en place, puis je saute de l’estrade. Là, Brad et moi tombons nez à nez. Le jeune homme comprend immédiatement que je ne suis pas là pour jouer et son premier réflexe est de s’enfuir en courant. Sans attendre, je le prends en chasse. Heureusement, il ne se dirige pas vers la foule, mais à l’opposé, en direction du parc qui borde la place.
– Brad ! je m’écrie quand je suis assez loin du public pour pouvoir le faire sans attirer l’attention. Brad, arrête-toi.
– Va te faire foutre !
Je souris et accélère le rythme. Ce type n’a aucune chance. Je suis au top de mon endurance et il ne me faut d’ailleurs qu’une poignée de secondes pour le rattraper. Je projette mon corps contre le sien, le faisant volontairement tomber par terre. Lorsqu’il s’écrase sur les cailloux, il se met à beugler comme un idiot et se débat de toutes ses forces.
– Tu te fatigues pour rien, lui dis-je. Arrête de bouger ou je vais te faire vraiment mal.
– Lâche-moi, putain ! proteste-t-il. Je n’ai rien fait, t’as pas le droit de me faire ça, je vais porter plainte.
– Fais-toi plaisir, mon pote. En attendant, tu avais interdiction de t’approcher de Natalie et tu l’as fait, donc je crois que si tu vas voir la police, c’est à toi qu’on va demander de rendre des comptes.
– Espèce de connard.
– Mais oui, allez, debout !
Je l’aide à se redresser tout en retenant ses mains derrière son dos.
– Bon, écoute bien ce que je vais te dire, j’assène. Natalie ne veut plus de toi et elle ne reviendra pas sur sa décision de te quitter, donc lâche l’affaire.
– Comment tu peux le savoir, tu ne nous connais pas !
– C’est vrai, mais je sais reconnaître la pitié quand j’en vois. Et crois-moi, c’est exactement ce que tu inspires à Natalie.
J’attends qu’il réplique hargneusement, mais sa réaction me surprend… me déstabilise, même.
Il fond en larmes.
Oh, c’est pas vrai…
– Mais je l’aime ! sanglote-t-il.
Je soupire, lève les yeux au ciel et me pince l’arête du nez.
– Tu l’aimes, alors tu la menaces de te venger sur sa famille si elle ne revient pas ? Tu connais la définition de l’amour ou pas ?
– Je veux qu’elle revienne.
Non mais…
– Bon, Brad, ressaisis-toi. Visiblement, Natalie n’est pas la femme de ta vie, donc passe à autre chose et trouve-toi une nouvelle petite amie… à laquelle tu ne feras pas de chantage, cette fois !
Il continue de renifler mais semble se calmer. En le voyant ainsi, il me ferait presque de la peine… Presque.
Franchement, l’amour, quel merdier !
– Et là, il se met à pleurer !
– Vraiment ? réagit Lennon. Donc, il n’avait rien d’un dangereux criminel. Il était juste…
– Bizarre et toxique, et aussi en pleine peine de cœur, je termine.
Les triplés se mettent à rire. Il est vingt et une heures trente, nous sommes installés au salon et nous venons de finir de dîner. Assise sur le canapé à ma gauche, Billie nous écoute en serrant un coussin contre elle. La pression contre son buste fait ressortir sa poitrine.
Je me force à détourner le regard.
– À part ça, je reprends, tout s’est déroulé comme prévu.
– Leonardi était très satisfait de ton travail, en tout cas, me félicite Lenny.
– Heureux de l’apprendre.
– Bon, on y va, les gars ? lance alors Cruz.
– Où ça ? je demande.
– Diego et Hassan nous ont proposé de sortir ce soir. Ils veulent qu’on se retrouve dans un bar. Comme Dovie et Eve sont reparties à New York et que Scarlett bosse, on s’est dit que c’était une bonne idée de les accompagner.
– Ça ne t’embête pas de passer la soirée toute seule, Billie ? demande Sawyer à sa sœur.
– Je n’ai plus douze ans, lui répond-elle.
– De toute façon, elle ne sera pas seule, puisque je serai là, j’annonce.
Les triplés me regardent, surpris.
– Tu ne viens pas avec nous ? s’étonne Lennon.
– Non, j’ai envie d’un peu de calme, ce soir.
– Vraiment ? réagit Sawyer. Tu es pourtant le premier à proposer des sorties de ce genre, d’habitude !
– Je sais, mais après une mission, j’aime bien me détendre un peu. Cela dit, allez vous vider la tête, ne vous privez pas pour moi.
Mes frères me jaugent un instant, avant de finalement abdiquer. Attrapant leur veste, ils se dirigent vers la porte du manoir, quand Lennon m’appelle. Intrigué, je le rejoins sur les marches extérieures alors que Cruz et Sawyer s’éloignent déjà en direction de la voiture de ce dernier, et je comprends immédiatement que quelque chose le chagrine.
– Tu es sûr que tu ne veux pas sortir avec nous ? m’interroge-t-il.
– Pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?
– Parce que je trouve étrange que tu préfères passer la soirée ici alors que tu pourrais en profiter avec nous et rencontrer des filles.
Je lui souris pour masquer la gêne qui s’installe en moi.
– Lenny, tu t’inquiètes pour rien, j’affirme. Je ne suis pas en train de dire que je ne vais plus jamais sortir, juste pas ce soir. Ça t’arrive à toi aussi d’avoir envie de t’isoler un peu, non ?
– C’est vrai, mais je suis ton meilleur ami et je sais quand quelque chose cloche.
Il croise les bras sur son torse imposant et me fixe en plissant les yeux.
– Tu ne veux pas laisser Billie toute seule, c’est ça ? suppose-t-il.
Face à mon silence, il enchaîne :
– Écoute, je sais que vous êtes très proches tous les deux, et franchement, je suis heureux qu’elle t’ait et que tu sois ce frère protecteur pour elle… mais tu n’es pas obligé de faire tourner ta vie autour d’elle.
Oh, bon sang…
– Elle est adulte, tu sais, reprend Lennon. Ça fait des mois qu’elle essaye de nous le faire entendre, et ça y est, j’ai compris. Je suis même certain qu’elle va bientôt nous présenter son petit ami.
– Tu penses qu’elle a un mec ? je réplique, le cœur battant.
– J’en suis sûr. Il y a encore quelques semaines, elle s’est braquée quand on a évoqué le sujet, et ces derniers jours, elle est différente. C’est comme si elle était… plus heureuse. Et je ne suis pas stupide, je sais bien ce qui se cache là-dessous.
Nom de Dieu… Je déteste mentir à Lennon droit dans les yeux.
– Je t’assure, Lenny, j’insiste pourtant. J’ai juste envie de rester au manoir ce soir.
Il hoche lentement la tête, puis il pose une main sur mon épaule en déclarant :
– Alors je te crois.
Et c’est d’ailleurs ce qui fait mal.
– Amusez-vous bien, je m’écrie tandis qu’il grimpe en voiture avec Cruz et Sawyer.
Quand le véhicule quitte l’enceinte du manoir, je prends le temps de pousser un soupir et de fermer les yeux.
Au départ, j’étais certain que cacher ma relation avec Billie était la meilleure solution pour ne pas risquer de mettre à mal notre équilibre familial, mais finalement, je crois que l’honnêteté aurait été préférable… parce que, lorsque le moment viendra, j’ai peur que mes frères ne me pardonnent jamais de leur avoir menti.
– Tout va bien ?
La douce voix de Billie est comme un pansement qui se pose sur mes inquiétudes. J’ai beau redouter le jour où notre couple sera officiel, quand je plonge dans son regard, je me dis que ça en vaut la peine.
Je referme la porte d’entrée, puis je réduis la distance qui nous sépare.
– Tout va bien ! je lui confirme.
Je prends sa main et je l’incite à me suivre. Lorsque nous grimpons lentement l’escalier, ses doigts se resserrent autour des miens.
Elle sait. Elle a compris.
Elle est prête et je le suis aussi.
Cette soirée nous appartient.
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