Célubée

Célubée · Chapitre 1 sur 42

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Célubée

Première Partie

 

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I

 

S’il me fallait choisir un jour pour dater le début des temps nouveaux, c’est celui où un étranger s’arrêta devant notre porte, que je retiendrais. On était aux derniers jours du printemps, à cette heure du crépuscule où les cigognes traversent le ciel. Étrangement, celui des domestiques qui faisait office de portier dans la maison de Nagar était absent. C’est moi qui, entendant les coups redoublés que l’on frappait à la porte et que les couloirs avaient répercutés et amplifiés jusqu’à la galerie où je me tenais, allai ouvrir.

Un homme inconnu se tenait là. Il était flanqué d’un portefaix, chargé de ses effets. À en juger par la poussière qui recouvrait la tunique du voyageur et le pagne du portefaix, ils avaient fait à pied le chemin du port à la villa. En raison de la chaleur de la journée, qui, malgré l’approche de la nuit, s’alourdissait sans cesse sur la presqu’île, cette longue marche ne pouvait se justifier que par le peu de ressources du visiteur. Cela ne m’aida pas à dissiper les préjugés qui, comme à tous ceux de ma race, me viennent naturellement à la vue d’un étranger. Je l’inspectai de la tête aux pieds et, quand je relevai enfin les yeux, je m’aperçus que, dans le même temps, il m’avait, de son côté, longuement dévisagée. Je fus embarrassée et contrariée de l’effronterie de cet homme que je ne connaissais pas. Mais avant que j’aie pu l’éconduire, il me dit :

« Je suis Anticléridès, le poète, et je viens voir Nagar. »

Il acheva ainsi de me décontenancer et au lieu de lui claquer la porte au nez, je m’effaçai pour le laisser entrer. Tandis que je le menais vers Nagar, à travers les sombres couloirs, je me reprochai ma timidité et je songeai qu’elle allait se débarrasser rapidement de l’intrus et me blâmer de ma faiblesse.

Mais Anticléridès s’installa sur la presqu’île. Au début, comme Nagar ne m’avait rien dit, je supposai qu’il ne passerait que quelques jours chez elle avant de quitter le Royaume à bord du navire qui l’avait amené. Il ne repartit pas.

 

— Je n’y arriverai jamais. Si je dois arracher de moi chaque mot, chaque nom, si chacun de ces souvenirs doit me déchirer, je n’y arriverai pas. Il s’est écoulé trop peu de temps pour que ma douleur se cicatrise. Je ne peux pas. Je ne peux pas te dicter le récit de tous les événements qui commencèrent après l’arrivée d’Anticléridès.

— Si tu me parlais de l’époque qui précéda cette arrivée ? Si tu me disais comment s’écoulait la vie là-bas, dans cette maison ? Si tu me décrivais ta maîtresse ? Remonte doucement le cours du temps. Ne le brusque pas. Immerge-toi peu à peu dans tes souvenirs. Alors, tout reprendra sa place naturellement et ta souffrance s’apaisera.

 

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