Célubée
Chapitre VII
Récit d’Anticléridès
(…) J’aimais marcher à cette saison moins chaude. Il nous arrivait de sortir, Coelia et moi, et de nous promener dans les sables qui ferment la route du sud. Nous quittions la presqu’île par le chemin de la Cité et l’abandonnions dès qu’il bifurquait vers le nord. Alors, commençait très vite le royaume des sables ondoyants et caressants. Ils étaient si proches de la route et si fréquemment soulevés par les vents que Nagar devait faire désensabler la partie la plus méridionale qui ne servait qu’à elle.
Nous poursuivions cette promenade, en dépit des scorpions qui, paraît-il, prolifèrent en cet endroit. Coelia, comme moi, ne cessait de tourner ses regards vers les montagnes bleues, barrant l’horizon au sud. Elle aurait souhaité savoir si le monde, au-delà de cette muraille, basculait soudain vers de sombres abîmes ou si, au contraire, elle protégeait quelque contrée magique, où les rêves humains pouvaient prendre corps. Ce que j’en savais, je ne le lui disais pas. Je savais qu’elle le découvrirait seule et qu’alors, son esprit serait sans repos.
Un jour où nous marchions ainsi, pieds nus dans les sables, et que soufflait vers nous le vent chaud qui les ferait se lever dans la nuit en colonnes pérégrines, Coelia me rapporta une conversation qu’elle avait eue la veille avec Nagar. Tandis qu’elle peignait la chevelure de Nagar, elle lui avait fait remarquer la couleur inhabituelle du bijou avec lequel elle comptait retenir ses cheveux.
« C’est, avait répondu Nagar, qu’il vient de la dernière province du Royaume où l’on sait fabriquer cette teinte. Je l’ai acheté ce matin à un soldat qui en revenait.
— Que faisait-il avec pareil bijou ? D’où le tenait-il ?
— À dire vrai, son sac en contenait plusieurs. Il les avait rapportés pour sa famille et non pour en faire commerce. Il les montrait à un garde du palais lorsque je suis passée. J’ai tellement insisté qu’il m’a vendu celui-là. Te dire s’il les a achetés ou volés, je ne sais.
— Mais je croyais que les dernières troupes étaient revenues de cette province.
— Elle est trop lointaine pour que le Roi la laisse sans surveillance. On a fait courir le bruit que tous les soldats étaient revenus, mais une partie de la garnison est demeurée sur place. »
Une fois le bijou fixé dans ses cheveux, Nagar se regarda pensivement. Elle ajouta, en se levant :
« Bientôt, beaucoup de ces belles choses circuleront dans la Cité. Les soldats ne pourront s’empêcher de gagner facilement de l’argent avec ce qu’on les aura laissé piller. Il est temps que je porte celui-ci… »
Lorsque Coelia se tut, je ne sus que penser. Nagar n’avait rien ajouté d’autre, me certifia-t-elle. C’était peu et pourtant j’étais sûr que Phoil saurait s’en servir. Pendant que nous revenions sur nos pas et que Coelia parlait à nouveau des montagnes, et que je lui répondais je ne sais quoi, je fus à nouveau assailli par le doute. Je ne savais plus que penser de Nagar. Je ne pouvais concevoir qu’elle fût si étourdie. Mais je repoussai une nouvelle fois mes soupçons. J’avais dû répondre machinalement à une question de Coelia, sans prêter attention à ce que je disais, car je vis ses grands yeux attachés sur moi et cherchant, sur mon visage, la confirmation de ce que j’avais dû avancer.
Quand Phoil apprit l’expédition que préparait le Roi, il me félicita fortement. Ce qu’il fit précisément, je ne le sais. Il disparut plusieurs jours sans m’inviter à le suivre. Lorsqu’il revint, il semblait fatigué, comme qui n’a pas dormi et a vécu sur ses tourments trop longtemps. À quelque temps de là, la nouvelle revint à la Cité que l’armée du Roi, envoyée dans la province septentrionale pour réprimer les troubles qui l’agitaient, avait été mise en déroute par les paysans révoltés. Le souverain aurait sans doute préféré que le récit de cette défaite ne se répande pas. Il avait, dans ce but, donné l’ordre de rapatrier les soldats survivants vers la Cité dans un bateau fermé et de les conduire, aussitôt abordé le port, dans la citadelle. Cependant le bruit courut par toute la ville que de très nombreux soldats avaient péri dans une embuscade. Les familles des soldats en garnison dans cette seigneurie firent tant de tapage aux portes du palais et devant celles de la forteresse, exigeant de savoir ce qu’étaient devenus leurs enfants, que le Roi, contraint de reconnaître son échec, publia la liste des morts.
Lorsque fut affichée cette liste, une telle fièvre monta dans les bas quartiers de la Cité que le reste de la ville prit peur. Les commerçants qui employaient des habitants de la ville basse fermèrent leur boutique quelques jours. Le Roi suspendit les rondes dans cette partie de la Cité afin d’épargner des dangers inutiles à ses gardes. Lorsque finalement il les rétablit, c’est à des soldats de la citadelle qu’il fît appel.
Qui aurait couru le risque de s’aventurer dans les ruelles tristes aurait constaté que les maisons étaient désertées au profit de la rue. On se réunissait sur les deux rares places que comptait l’endroit ou sur les quais en assemblées volubiles et bruyantes. Dans les rues, on croisait toujours quelque jeune homme, courant d’une réunion à l’autre, et bousculant sur son passage les femmes qui discutaient au milieu du chemin avec l’idée qu’en ne se joignant pas aux réunions et en se bornant à occuper la rue, elles ne manquaient qu’à moitié à leurs obligations domestiques. Les enfants passaient d’un groupe à l’autre, porteurs de messages politiques ou familiaux qu’ils transmettaient gravement pour compenser l’excitation qui avait soudain ébranlé leurs parents.
Le seul qui osa s’enfoncer dans le quartier pauvre fut Phoil. Il y fit une entrée triomphale. On le voulut dans chaque groupe. Il dut faire un discours devant chaque assemblée, et ceux qui le suivaient, de rassemblement en rassemblement, signalaient à l’auditoire les changements que le prince apportait à ses allocutions ou le prévenaient lorsque approchait l’apogée de son exorde, de manière qu’il n’en manque rien et en apprécie toute la subtilité. Les femmes se pressaient autour de lui, l’empêchaient de poursuivre sa route aussi longtemps qu’il ne les avait pas touchées ou qu’il ne leur avait pas fait l’aumône de paroles de commisération. Qu’il fût à l’origine de la mort de tant des leurs dans les ravins de la province du Nord, ou bien ils l’ignoraient, ou bien ils s’en moquaient. Il était celui qui avait toujours défié le Roi, celui qui – on le savait – se préparait à lui lancer un ultime défi. Il devait les aimer. Il devait les comprendre. D’ailleurs, il avait osé pénétrer dans leur ville. Il les embrassait sans prétendre qu’ils sentaient mauvais. Il leur parlait comme il devait, sans doute, parler au Roi. Il était leur recours.
J’en voulus beaucoup au prince d’avoir pris un tel risque. Non que sa vie fût en danger au milieu de cette populace, mais parce que si le Roi y avait envoyé des espions, ils ne manqueraient ni de lui raconter l’accueil qu’on faisait à Phoil ni ce qu’on chuchotait au cœur des bas quartiers sur le passage de son cousin.
Bientôt, cependant, l’agitation retomba. Chacun retourna à ses activités. On avait cru, plusieurs jours durant, que le courant nerveux qui traversait la ville allait avoir des conséquences immédiates. On avait cru préparer la rébellion, on s’était seulement démené fébrilement. Phoil ne voulut pas profiter du moment. Je sais que les jumeaux tentèrent de le pousser à agir. L’un d’eux vint même jusqu’à la presqu’île pour supplier le prince de lancer ses troupes sur le palais. Mais Phoil résista sans même s’en expliquer.
Moi, qui m’étais tenu en retrait tous ces jours et qui attendais, de minute en minute, l’annonce que le Roi avait été renversé par Phoil, je ne compris pas le comportement du prince. Peur ? Sentiment d’impréparation ? Plus tard, cependant, un jour où nous arpentions les quais à la recherche des jumeaux, il me dit en regardant passer les portefaix qui rentraient chez eux : « On ne prend pas le pouvoir avec la fraction la moins puissante de la population, si déterminée soit-elle. »
Peu après ces événements, Phoil et moi reprîmes nos sorties en ville. Je consacrai moins de temps à mon poème et à Coelia, parce que je sentais s’approcher de plus en plus vite le dénouement de nos efforts et ne voulais rien en perdre. Coelia me fit alors une scène. Elle se plaignit de mes absences et m’accusa de courir les rues de la ville à la recherche d’amusements faciles. Elle mettait tant de véhémence dans ses accusations, tant d’acharnement dans sa certitude d’être trompée, que je me fâchai à mon tour.
« Mais ne vois-tu pas, dis-je, que de grandes choses se préparent dans ton Royaume ? Je veux en être témoin. Je veux pouvoir les rapporter un jour.
— Et quelles choses ? La basse ville s’est soulevée quelques jours. Quelles grandes choses ? Ces soubresauts ? La Cité est calme et le Royaume aussi. Il n’y a plus que toi et Phoil pour aller courir les rues, en prétendant que quelque chose va advenir. Même Nagar ne se rend plus quotidiennement au palais. Elle reste ici. Crois-tu que le Roi se passerait d’elle si de grandes choses se préparaient ?
— Nagar ne va plus au palais ? demandai-je, si étonné que ma colère retomba aussitôt.
— Tu le saurais si tu ne te croyais pas obligé de quitter la presqu’île sous de fallacieux prétextes.
— Cesse, Coelia ! Cesse cette inutile querelle. »
Elle cessa, mais je ne la revis pas de plusieurs jours. Elle bouda dans sa chambre sans daigner me rejoindre dans la mienne. Une nuit, cependant, lassé de son attitude et souhaitant vivement la voir me revenir, je déposai dans sa chambre, où elle était endormie, un poème qu’elle pourrait mettre en musique. Depuis les premiers temps, où je lui avais écrit quelques chansons, elle m’en réclamait toujours de nouvelles et je ne trouvais que rarement le temps de la satisfaire.
Le lendemain, elle entra dans ma chambre et se jeta en pleurant dans mes bras. Lorsqu’elle se fut calmée, elle me raconta tout ce qu’elle avait pensé, toutes les idées qui lui avaient traversé l’esprit.
« Mais, comment, demandai-je, comment as-tu pu concevoir pareilles choses ?
— Oh ! Ce sont des pensées qui vous viennent assez naturellement. » Elle ajouta en me regardant de côté : « Et elles prennent d’autant plus de consistance que d’autres viennent confirmer les soupçons qu’on peut avoir.
— D’autres ? Qui d’autre ?
— Nagar.
— Nagar t’a dit que je sortais avec Phoil à la recherche de bonnes fortunes ?
— Nagar n’aurait jamais dit cela. Elle s’est étonnée que tu accompagnes Phoil si souvent. Et comme elle ne bougeait plus de la presqu’île, j’en ai conclu que vous ne pouviez aller à la Cité pour traiter d’affaires publiques.
— Nagar passe donc ses journées dans la villa à présent ?
— Plus exactement, elle se rend moins souvent à la Cité. Mais, hier, elle s’y trouvait et c’est ce qu’elle m’a dit le soir qui, joint à ton poème, m’a amené à changer d’avis.
— Qu’a-t-elle dit de si important ?
— Elle prétend que les grains engrangés ne suffiront pas pour passer l’hiver. Les commis du Roi se sont livrés ces jours derniers à de très savants calculs. On a rentré moins de grains que prévu. En outre, certains ont été cueillis trop tôt et sont abîmés. Le Roi va devoir soumettre la Cité à un rationnement plus sévère. Comme tu t’en doutes, il n’espère pas obtenir davantage des campagnes. C’est donc la Cité qui devra se restreindre. »
Je regardai Coelia avec beaucoup d’attention.
« Nagar t’a raconté tout cela de cette manière ?
— Oui, bien sûr. Exactement de cette manière.
— Je trouve, dis-je, qu’elle te confie beaucoup de choses ces derniers temps.
— Oui, répondit-elle mystérieusement, beaucoup de choses, beaucoup trop. » (…)
Parfois, je réussissais à obliger Anticléridès à venir marcher avec moi. Il sortait à grand-peine, tant il mettait à cette époque-là de fébrilité à avancer son œuvre. Nous arrivions au seuil de l’hiver. Les vents soufflaient fortement aux alentours de la presqu’île, masquant de nuages de sable les lointaines montagnes. Parfois aussi, il pleuvait fortement et nous pensions que le fleuve ne tarderait plus à déborder. Je n’aimais pas ces moments, parce que l’eau chassait dans les jardins les plus proches les serpents qui vivaient dans les grandes herbes en bordure du fleuve. Alors, les terrasses de la villa devenaient dangereuses et Nagar défendait qu’on s’y promène. Seul y descendait le jardinier qui ne craignait pas les serpents parce que enfant, il avait été mordu par trois variétés de serpents différentes et que cela, dit-on, vous immunise contre tous les venins. Ceux qui ont échappé à d’aussi mortelles blessures ont la réputation de pouvoir vivre éternellement. Mais le jardinier de Nagar en riait. Il ne craignait pas les serpents, mais aurait redouté d’être privé du droit de mourir. Il avait raison, puisqu’il est mort peu avant mon départ. Mais il avait tort de ne pas se méfier des serpents car il a été victime d’un céraste.
Après les serpents et parfois en même temps, les crocodiles remontaient du fleuve. Ils ne grimpaient pas sur les terrasses parce qu’elles étaient encore trop hautes pour eux, mais nous ne nous attardions plus sur la route lorsqu’elle longe le fleuve. Pour rien au monde, je ne serais sortie la nuit à ce moment de l’année. Même dans la journée, cette route m’inquiétait, c’est pourquoi j’entraînais toujours Anticléridès vers les sables du Sud.
Je crois qu’il se plaisait à ces promenades. Nous sortions en fin d’après-midi et la lumière tremblotant au-dessus du désert me faisait vaciller de bonheur. Une brume transparente s’accrochait aux sommets inaccessibles du Sud, les bleuissant de manière à la fois plus intense et plus impalpable. Un après-midi où nous marchions silencieusement, en regardant les montagnes étirées devant nous, je discutais de je ne sais quoi avec Anticléridès dans le seul but d’entendre sa voix. Il cessa brusquement de parler et son regard s’arrêta sur les sommets, comme s’il venait d’y distinguer quelque détail inconnu. Je lui demandai à quoi il pensait. Il répondit alors si doucement que j’entendis à peine, et en remuant si faiblement les lèvres que je doutai même qu’il eût parlé : « Le bleu est la couleur des lointains. » Je le regardai fixement. Il sembla émerger d’un rêve où ses pensées avaient suivi un cours différent de celui de ses paroles. Il ne savait manifestement plus ce qu’il m’avait dit et je me souvins de l’espèce de transe au cours de laquelle il m’avait fait des prédictions insensées. Tandis que nous revenions à la presqu’île, la certitude qu’il était poète s’imposa de nouveau à moi. Chez nous, le poète est celui qui est visité par les dieux.
Les premiers événements graves de la Cité se produisirent alors. La ville basse manqua se révolter contre le Roi à l’annonce de la mort de soldats que le Roi avait jetés aveuglément dans le piège que leur tendirent les paysans révoltés. Phoil disparut, ou presque, de la villa à cette période. Étrangement, ce départ coïncida avec un ralentissement de la fréquence des voyages de Nagar à la Cour. Une fois retombée l’agitation qui avait bousculé la Cité et effrayé bien des princes et bien des marchands, et alors que tout paraissait si calme qu’il était inconcevable qu’on eût pu penser quelques jours plus tôt que le Royaume allait sombrer dans la folie, Phoil, en compagnie cette fois d’Anticléridès, se rendit à nouveau chaque jour à la Cité.
Nagar, qui restait souvent sur la presqu’île à présent, en semblait fort fâchée. Je ne sais ce qu’elle regrettait le plus de l’absence du prince ou de celle du poète. Elle errait comme une âme en peine à travers les couloirs de la villa, venant sans cesse me déranger sous des prétextes insignifiants. J’aurais dû me réjouir de l’absence d’Anticléridès, car sous l’œil vigilant et indiscret de Nagar, nos misérables secrets auraient bien vite été dévoilés, mais au lieu de cela, la mauvaise humeur de Nagar finit par me gagner.
« Je n’aime pas, disait-elle, les voir partir ensemble, vers je ne sais quel but. Phoil a tort d’entraîner Anticléridès dans ses obscurs desseins. Il a grand tort et je souhaiterais qu’Anticléridès fût plus raisonnable. »
Dans mon ennui du moment et dans le délaissement dans lequel je me sentais, je finis par donner à ces paroles un sens qu’elles n’avaient pas. Aujourd’hui, je ne peux y repenser sans tristesse, à la fois de n’avoir pas compris ce que disait Nagar et à la fois de ce que, pressentant l’avenir, elle n’ait rien fait pour tenter de l’empêcher. Sur l’instant, je ne compris qu’une chose, qu’Anticléridès s’occupait avec d’autres que moi, entraîné en cela par Phoil, le libertin. Et je me querellais très vivement avec lui. Il se passa plusieurs jours sans que je le visse. Je restais avec Nagar.
Elle se trouvait manifestement dans un état de grande nervosité. Elle passait par des phases d’abattement, suivies aussitôt de périodes d’exaltation. Je la croisais dans les couloirs, les yeux éteints, à demi noyés de larmes, les gestes ralentis et mesurés, comme si elle relevait d’une longue maladie. Mais si je la rencontrais l’heure suivante, je la découvrais toute fraîche, les yeux brillants, les pommettes un peu trop rouges. Ses mouvements devenaient si vifs qu’ils en paraissaient agités et son discours lui-même était trop précipité pour donner l’illusion de la raison. Il me semblait qu’elle hésitait sur une décision à prendre ou un comportement à adopter – ce qui provoquait son affliction –, puis qu’elle pensait avoir défini une ligne de conduite solide – ce qui la faisait exagérément exulter – avant de retomber dans le découragement, parce que la décision arrêtée la minute d’avant ne lui apparaissait soudain plus aussi satisfaisante qu’elle l’avait pensé.
Un des derniers après-midi où elle se trouva sur la presqu’île, elle me fit venir sur la plus haute terrasse. C’était un très beau jour, d’une si grande douceur que j’avais remis ma robe d’été découvrant entièrement les bras. À l’heure où elle m’appela, on commençait à peine à sentir que le crépuscule tarderait moins qu’on pouvait le souhaiter. La lumière s’était soudain imprégnée de ce voile d’humidité qui lui donne une épaisseur inattendue et laisse penser qu’on peut enfin s’en saisir et la malaxer à sa convenance. On voudrait pouvoir l’attraper pour comprendre enfin la dimension cachée du monde.
Nagar se tenait debout, adossée à la maison, non loin de l’emplacement de la chambre d’Anticléridès. Elle regardait le fleuve. Elle ne m’aperçut pas tout de suite et je pus l’observer tranquillement quelques instants. Malgré la mélancolie que la rêverie donnait à son regard, je sus qu’elle avait pénétré dans un nouveau cycle d’exaltation. À la manière dont ses mains se crispaient sur la pierre, au frémissement discret, mais continu, de sa robe le long de ses jambes, aux incessants mouvements de ses lèvres qu’elle ne paraissait pas contrôler, enfin à cette rougeur caractéristique du haut de son visage, je vis qu’elle était sous l’emprise d’une fièvre qu’elle ne dominait pas et qui la faisait vibrer d’impatience. Je soupirai et cela suffit à attirer son attention sur moi. Aussitôt, elle vint à moi, ou plutôt, se précipita sur moi.
« Coelia, que faisais-tu ? J’avais tant besoin de toi.
— Besoin de moi ! Et que puis-je faire pour toi, Nagar, si ce n’est te conseiller quelque boisson calmante et du repos ?
— Rien ne me calmera à cette heure. J’ai bu le philtre de mon père, celui qui éclaire l’avenir. Avec lui, le passé s’évanouit, les souvenirs disparaissent et le présent se brise en milliers d’éclats. Alors, l’avenir peut s’installer.
« Je sais ainsi que c’est à toi que je dois parler et à personne d’autre. J’ai refusé de demander autre chose. Je ne pourrais supporter de connaître les conséquences de mes décisions d’aujourd’hui. J’ai chassé les nuages porteurs de demain. Je ne sais pas ce qu’il sera. Je ne sais pas où nous serons. J’ai seulement demandé si quelqu’un pourrait témoigner pour moi un jour. Je sais que c’est toi. Je devine que ton cœur ne sera pas impartial. Tu me maudiras vraisemblablement. Mais je ne te demande qu’une chose : porte mon message à travers le temps, afin que mon nom ne soit ni perdu ni éclaboussé du sang que je n’aurais pas voulu verser.