Célubée

Célubée · Chapitre 11 sur 42

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Célubée

Chronique de Célubée

Il alla directement à la terrasse où Nagar avait fait servir le dîner, apportant avec lui une impression de fraîcheur et de propreté que nous ne pouvions lui disputer, nous qui avions gardé nos vêtements trempés de sueur. Je me tenais dans l’ombre et j’observais sa silhouette droite et ferme. Un frisson me parcourut, me pinçant tristement, au souvenir de ses bras passés sur mes épaules. Le prince mangea avec entrain. Lorsqu’il eut avalé les coupes de bouillon froid aux épices qu’avait préparées la cuisinière pour nous rafraîchir, il me regarda avec ce qui me parut une manière de tendresse.

« Le moment n’est-il pas venu, Coelia, de demander qu’on entreprenne le récit qu’on nous a promis il y a quelques jours ? »

Anticléridès termina tranquillement son repas avant de reconnaître que si la proposition qu’il nous avait faite nous avait alléchés, nous devions être morts d’impatience. Et c’est ainsi qu’il commença à raconter l’histoire de Célubée.

 

Chronique de Célubée

 

« On a bien tort, hélas, d’oublier que les civilisations sont aussi mortelles que les hommes. Nous pleurons à l’idée que nul ne se souviendra de nous lorsque les années auront effacé la plus infime trace de notre passage sur terre. Mais ne devrions-nous pas pleurer davantage encore en songeant que les contrées où nous avons vécu, les cités que nous avons aidé à construire et à administrer, les marbres et les ivoires dont nous nous sommes entourés, les lois que nous avons respectées jusqu’au plus profond de notre cœur, les temples où notre âme tremblante est venue supplier qu’on apaise son angoisse, ne survivent guère plus que nous ?

Voilà une idée qui ne nous effleure pas parce que dans le temps qui nous est imparti, nous avons rarement l’occasion d’assister à l’effondrement des États et parce que nous nous trouvons encore à cette heure précoce du monde où peu de souvenirs encombrent nos mémoires et où la poussière des sociétés défuntes n’a pas encore été balayée jusqu’à nos portes.

En des temps très anciens, mais qu’on pourrait un jour juger bien proches de nous, les sables qui noient le sud du Royaume étaient aussi verdoyants que vos vallées et vos montagnes du Nord. Et du sommet des montagnes bleues, on dominait de vastes plaines riches et humides au nord, à peine trop sèches et blanchâtres au sud.

Au pied de ces montagnes, le fleuve avait ouvert une gorge au cours des siècles. Il s’était taillé un lit dans la pierre, il l’avait élargi au fil de ses crues et tapissé de tendres et fertiles alluvions. Il avait tant travaillé le roc, que de l’autre côté des montagnes, sur leur versant caché, il avait creusé une sorte d’immense amphithéâtre naturel adossé aux pentes les plus raides. De cet emplacement, qui n’était plus la montagne, mais n’était pas encore la plaine, on pouvait contrôler le fleuve, autant que les sentiers de la montagne. Nulle place n’aurait davantage permis de surveiller les routes d’éventuelles invasions. Une ville s’y édifia.

Les hommes qui installèrent une cité en cet endroit montrèrent plus de prévoyance que n’en ont généralement reçu les êtres humains. Ils étaient venus du plus profond de cette terre dont nous ne savons que peu de chose, que nous imaginons étendue et bordée en son extrémité de profondes forêts. Ils étaient venus d’un monde isolé où ils n’avaient pu connaître d’autre vie que la leur, où ils n’avaient pu apprendre la crainte de voir déferler sur son territoire les hordes étrangères et cruelles. Ils semblent être nés du néant et s’être levés un jour dans les chaleurs humides des confins de la terre. Où ont-ils acquis la science qui les a fait choisir le meilleur site pour y fonder Célubée ?

Car ils nommèrent ainsi la ville qu’ils avaient construite. Elle était, je l’ai dit, adossée à la montagne et ils taillèrent leurs premières habitations dans la pierre elle-même. La vieille ville, laissée plus tard aux habitants les plus pauvres ou à quelques anciennes familles qui ne voulurent pas abandonner les premiers refuges de leurs ancêtres, se composait d’un lacis de ruelles souterraines, à peine éclairées de rares trouées, mais où flambaient, comme dans les couloirs les plus secrets de la villa, d’épaisses torches. Quant aux logis, ils étaient pour la plupart obscurs, à l’exception de ceux creusés dans la muraille surplombant le fleuve ou la plaine, qu’on avait pu percer de fenêtres, guère plus larges que les fissures sillonnant la montagne.

De ces premiers temps où ils établirent leurs quartiers dans la roche et des temps plus anciens encore, nous ne savons rien de sûr. Les rouleaux de Nagar, qui constituent la source la plus complète sur l’histoire de Célubée, demeurent évasifs sur cette époque. Lorsque je cherchais à retrouver la trace de cette ville, je découvris des documents anciens qui paraissaient y faire référence, quoique sans jamais la nommer. Ils y consacraient peu de place et ce qu’ils en disaient ne correspondait pas toujours aux événements dont mon peuple avait conservé le souvenir. Bien que je ne puisse affirmer avec certitude que ce sont eux qui se trompent, tandis que dans la mémoire de mon peuple et dans les rouleaux de Nagar se trouve la vérité, j’ai préféré ne retenir que ces deux dernières sources, parce qu’elles se recoupent davantage et ne comportent pas, comme les autres, d’éléments contradictoires.

Mais si Célubée se dota d’une origine qu’elle tint ensuite pour certaine, je considère, quant à moi, que sur ces temps si reculés, rien n’est sûr et qu’il appartient à chacun de choisir la version qu’il préfère.

Certains textes rapportent que quelques-uns seraient arrivés en pourchassant un animal. Éblouis par la beauté du site, ils auraient fait venir le reste de leur nation. D’autres prétendent que ce peuple a toujours demeuré là et qu’aussi loin qu’on puisse remonter, il était établi à l’entrée du fleuve dans la montagne et régnait sur les plaines en amont. D’après un texte plus ancien et encore moins certain que les autres, les habitants de Célubée seraient remontés peu à peu du sud en suivant le fleuve vers cette gorge où, selon une légende, s’était élevée une cité fabuleuse. Mais Nagar tient ce récit pour apocryphe. On racontait pourtant dans mon peuple qu’au commencement des temps, avait existé une ville miraculeuse, si belle et lumineuse qu’elle devint le centre de l’univers, attirant vers elle les poignées d’hommes qui cheminaient alors sur les routes du monde à la recherche de leur destinée, et que c’est de ses flancs que partirent, une fois éduqués, les peuples qui se sont répandus à la surface des terres.

Je pense que ce peuple venait bien du Sud. C’étaient des hommes forts et grands, endurcis par la vie difficile qu’ils menaient entre la chaleur des plaines et le froid des montagnes, la pureté de l’air des sommets où ils montaient la garde à tour de rôle, la luminosité aveuglante des plaines méridionales qui s’étendaient au-devant d’eux et l’obscurité malsaine des grottes où ils demeuraient. Leur teint devait être à peine plus foncé que celui de votre peuple à en juger par les descriptions que nous en possédons. Je crois qu’ils vous ressemblaient beaucoup.

Combien de temps cette ville resta-t-elle en cet état ? Nous ne le savons pas. Son peuple ramassait les produits des terres au pied de la ville, tandis que quelques hommes surveillaient la montagne et le fleuve. Ils se postaient aux endroits précis où furent bâties par la suite deux forteresses. Ils utilisaient sans doute ces longs moments de garde, où il ne se passait rien, et où rien n’aurait pu se passer, car je pense qu’ils étaient désespérément seuls à cet endroit de la terre, pour chasser ou pêcher. Je m’émerveille toujours à la pensée que la peur des autres était inscrite dans le cerveau de ces hommes qui ne pouvaient pas la connaître. »

 

Alors Phoil interrompit le récit :

« Ce que tu dis est sans doute juste, mais ne crois-tu pas que ce peuple, qui vivait frugalement et avait surtout cherché à se construire un abri, avait appris la peur en se battant avec les bêtes sauvages qu’il avait rencontrées sur la route qui le menait aux montagnes ou avec celles qui essayaient certainement de pénétrer son installation au cours des nuits ? Dans les montagnes, les veilleurs devaient être attaqués par des animaux dangereux, comme ceux que nous tuons parfois dans nos propres montagnes. Au bord du fleuve, il y avait peut-être des crocodiles, et leur vue suffirait à remplir de terreur le plus courageux des hommes. »

 

« Peut-être as-tu raison, reprit le poète. Mais en réalité, je ne nie pas qu’ils aient fait l’apprentissage de la peur. Je dis seulement qu’ils ont très tôt, avant même d’avoir organisé leur État, mis en place un dispositif de protection, non contre les bêtes sauvages, mais contre les autres hommes. S’ils avaient craint les animaux, ils n’auraient pas exposé leurs gardes sur les sommets ou dans le lit du fleuve, ils se seraient entourés de palissades ou de murs élevés, infranchissables. C’est comme s’ils avaient su de tout temps qu’ils n’étaient pas ou ne resteraient pas les seuls êtres humains. Ils ont compris spontanément que le plus grand danger que court l’homme est celui auquel l’expose la convoitise de son prochain. C’est cette sagesse et cette horrible lucidité que j’admire, Phoil.

Cependant, pour une raison que nous ignorons, leur population qui n’avait pas crû jusque-là, augmenta soudainement.

Ils n’avaient guère songé jusqu’alors à se doter de structures solides. Les corvées étaient réparties naturellement entre chacun en fonction des compétences respectives. Aux plus aguerris et aux plus vigoureux, la défense de la cité ; aux plus pacifiques et aux plus minutieux, le soin de l’approvisionnement. Mais cette répartition même, qui au commencement s’était organisée spontanément, s’était progressivement transformée en système. Plusieurs familles se spécialisèrent dans les tâches militaires, tandis que d’autres cueillaient, génération après génération, les fruits de la terre. Les rencontres entre les deux groupes, quotidiennes, restaient cependant réservées. Les paysans ne s’enquéraient pas des difficultés des soldats. Ces derniers ne voulaient pas savoir comment se faisaient les récoltes. Tout avait toujours fonctionné sans heurts, parce qu’aucun véritable problème ne s’était posé.

Cependant l’augmentation de la population provoqua une année de disette. Les cultivateurs ne s’étaient pas, jusque-là, souciés d’étendre le nombre de champs où ils récoltaient les graminées. Par le miracle du climat, les moissons avaient toujours suffi aux besoins grâce aux compléments tirés de la chasse et de la pêche. Cette année-là, une sécheresse inhabituelle s’abattit sur la plaine, peu de temps après l’apparition des premières pousses. Les plants furent brûlés sur pied ou desséchés dans la terre. On ne sauva qu’une faible part de la récolte attendue. Les paysans, impuissants, se mirent à leur tour à pêcher et à chasser pour compenser les pertes de nourriture. En effet, le peu retiré des champs en bordure du fleuve aurait sans aucun doute autrefois permis de passer l’hiver. Mais Célubée comptait depuis quelques années davantage d’enfants et d’adolescents, davantage aussi de femmes grosses ou allaitant.

 

Il est bien connu que par le jeu des coïncidences ou la perfidie du hasard, un événement malheureux en précède généralement un ou plusieurs autres. Cet hiver-là, où l’on avait si peu à manger, des guetteurs de la montagne ne redescendirent pas au terme de leur garde. Les trois hommes chargés de les relever, après avoir attendu au pied du sentier qui s’élevait jusqu’au faîte des montagnes, décidèrent, contrairement aux vieilles pratiques – car depuis qu’ils s’étaient installés là, d’innombrables années s’étaient écoulées sans que jamais aucune sentinelle ne manque de redescendre à l’heure même où la relève l’attendait –, d’aller à la rencontre des retardataires. Mais ils eurent beau explorer chacun des chemins qu’ils connaissaient, visiter toutes les cachettes répertoriées, arpenter les cimes d’un point à un autre en criant les noms de leurs compagnons dans le vent froid de l’hiver, ils n’en trouvèrent aucune trace.

Lorsqu’ils redescendirent vers Célubée, le lendemain matin, la ville alarmée attendait derrière les trois guetteurs du jour. Elle s’était inquiétée de l’absence des hommes de garde de l’avant-veille. Quand les habitants de Célubée virent les trois hommes redescendre seuls et qu’ils comprirent que trois des leurs avaient mystérieusement disparu, l’angoisse s’empara de la cité. Les premières, les familles des disparus manifestèrent des sentiments incontrôlés. Leur anxiété était telle qu’elles se précipitèrent à la suite des trois nouveaux veilleurs avec l’idée de reprendre elles-mêmes les recherches. Il fallut les rattraper et les ramener de force jusque dans leurs maisons. Mais elles ne purent y rester et passèrent la journée à errer d’un endroit à un autre, en exprimant leur effroi et leur inquiétude. Elles paraissaient si pitoyables, tremblant de tous leurs membres, s’arrachant les cheveux, se maculant de terre et poussant des hurlements de désespoir, que le reste de la population, qui avait jusque-là gardé son calme, fut pris de peur.

Les parents des disparus auraient sans doute été incapables d’expliquer pourquoi ils réagissaient avec une telle violence. La mort à Célubée était toujours acceptée avec résignation. Le chagrin, aussi grand qu’il soit, n’avait jamais empêché aucun homme de conserver la plus grande dignité. Aussi était-on accoutumé, dans ces pénibles épreuves, à voir les proches du défunt se conduire avec un parfait contrôle d’eux-mêmes. Cela explique sans doute pourquoi les habitants de Célubée qui – quoique inquiets du sort des trois gardes – s’étaient d’abord résignés à l’idée que ces derniers avaient été la proie de bêtes sauvages rendues furieuses par la famine, furent à leur tour frappés de panique.

La population tout entière acheva donc cette journée dans la plus grande confusion. Certains demeurèrent prostrés chez eux, mais la majorité se jeta dans les ruelles obscures à la rencontre de voisins et s’employa à tenir un langage de plus en plus alarmiste. Seuls les trois hommes revenus le matin de leur tour de garde, ainsi que quelques autres guetteurs, montagnards ou fluviaux, conservèrent leur sérénité et tentèrent de raisonner leurs compagnons. La nuit se passa, non dans le silence habituel, mais dans un bourdonnement qui semblait faire vibrer chaque paroi de la cité. Les feux que l’on éteignait soigneusement à la tombée de la nuit furent entretenus jusqu’aux premières clartés. Alors on se massa de nouveau au bas du sentier de la montagne et l’on attendit que redescendent les trois sentinelles de la veille.

 

Le petit matin devait être froid et humide, car j’ai remarqué qu’aux moments les plus tristes de la vie, la nature se met d’elle-même en harmonie avec le cœur des hommes. Le peuple, fou d’angoisse et de fatigue, chancelait à l’entrée du sentier. Quelques enfants, plus hardis que les autres ou qui avaient pu dormir en dépit du tumulte et se trouvaient de ce fait plus dégourdis, allèrent en avant afin d’être les premiers à apercevoir la descente de la garde. Ils revinrent vite, bondissant sur les pierres et criant que les trois hommes arrivaient. Ils n’osèrent pas décrire l’allure des arrivants, pensant que les adultes la découvriraient bien assez tôt et en tireraient, plus encore qu’eux, des conclusions sinistres.

On vit bientôt apparaître les trois soldats. L’un d’eux portait sur son épaule un lourd fardeau qui entravait sa marche en bringuebalant à chaque pas. La pente était forte et le porteur résistait avec peine à la tentation de la dévaler en entraînant sa charge avec lui. Les deux autres, qui portaient, outre leurs armes, celles de leur camarade, baissaient la tête, et leurs épaules vides semblaient presque aussi pesantes que celles du premier. Quand ils aperçurent la foule – ayant soudain levé les yeux, comme si leur instinct les avait avertis que dans l’immense silence de la montagne, leur peuple attendait leur retour – ils pressèrent le pas, distançant leur compagnon. Ils se tinrent sans parler et sans bouger à quelques coudées de leur nation, jusqu’à ce que le troisième les rejoigne. Alors, chacun put voir qu’il soutenait le corps mutilé et encore poisseux de sang coagulé et d’humeurs répugnantes et nauséabondes de l’une des sentinelles perdues l’avant-veille.

À cette vue, le peuple recula jusqu’à la ville et se massa sur la terrasse extérieure que l’on avait récemment aménagée pour aérer l’édifice troglodyte et qui servait aussi de temple. Le porteur y déposa alors le cadavre, sans aucune aide, mais avec la douceur qu’il aurait mise à allonger dans son berceau un tout petit enfant. Chacun frémit et se figea d’horreur et de panique, tandis que le soldat si grand et si fort accomplissait sur le corps de son ami les gestes d’apaisement que l’on doit à la mort. Les deux autres, toujours muets, s’étaient assis en tailleur côte à côte à l’intérieur du cercle que formait la foule.

Ce cérémonial se poursuivit assez longtemps, tant chacun semblait frappé de stupeur. Même le prêtre du temple, frêle dans sa robe claire, choisi pour sa sagesse et son sang-froid, ne put prendre sur lui de fendre la foule et de venir aux côtés du soldat l’aider à préparer le mort à gagner l’éternité. Enfin, l’un des trois hommes qui auraient dû escalader la montagne pour prendre leur tour de garde au retour des sentinelles et qui avaient suivi le recul vers Célubée, sortit du cercle et s’avança vers les deux soldats prostrés.

C’était encore un jeune homme, mais déjà plus vigoureux et plus grand que les plus solides des gardes. Sa famille avait donné à Célubée des citoyens d’une rare qualité, puisque ses deux grands-pères avaient jadis monté la garde sur les montagnes, avant d’être choisis l’un après l’autre pour présider le conseil des soldats qui décidait chaque mois de l’organisation des rondes ainsi que de la remise en état des quelques fortifications artificielles qu’ils avaient élevées le long du fleuve et de la remise en état des armes communautaires. Son père et ses deux oncles avaient obtenu à leur tour le privilège de garder Célubée et de siéger au conseil que présidait à présent le plus âgé de ses oncles.

Le nombre de ses enfants avait également rendu son père célèbre. Si depuis plusieurs années l’on procréait beaucoup à Célubée, les enfants continuaient à mourir en bas âge et les familles n’en sauvaient au plus que trois ou quatre. Lui, avait réussi à engendrer et à élever dix enfants. Son regret était de n’avoir que deux fils : l’aîné et le benjamin de son importante famille. L’aîné tranchait sur le reste de la famille, célèbre pour sa vigueur et sa haute taille. Il était fluet, presque petit. Mais s’il n’avait pu se faire remarquer par ses qualités physiques, comme son très jeune frère et ses cousins, il avait conquis Célubée par sa pénétration, son calme et son savoir. On l’avait élu prêtre à la mort du vieillard qui l’avait instruit. Lui aussi avait assisté, impuissant et accablé, au retour des guerriers. Quoique avisé et pieux, il se sentait dépassé par un événement auquel même son savoir ne l’avait pas préparé.

Son jeune cadet, moins réfléchi, mais doté de plus de flair et d’intuition, brisa le cercle d’un air décidé. On le savait courageux. Depuis son adolescence, ses origines, sa taille, autant que ses traits fermes et secs, impressionnaient Célubée. Il se tenait au conseil derrière son oncle, alors que son jeune âge aurait dû l’en exclure. Mais aucun des vieillards et des hommes mûrs, qui devaient à des années de dévouement leur présence dans cette instance, n’avait cherché à l’en chasser. Au reste, s’il y était venu comme s’il y avait un droit naturel et incontestable, il se montrait discret et ne prenait jamais la parole. Restant debout derrière son vieil oncle, il se posait en garde du corps à la fois amical et réservé. Mais les vingt hommes, assis en rond autour du feu, osaient à peine s’avouer qu’ils le considéraient davantage comme une présence ironique et critique, pesant chacune de leurs intentions et que son silence même rendait plus dangereux.

Il se planta devant les deux soldats et leur ordonna de se redresser. Puis il leur tourna le dos et alla s’agenouiller auprès du troisième, devant le cadavre. Il caressa la tête ensanglantée et si affreusement défigurée par les tortures de celui qu’il reconnaissait à peine comme l’un de ses cousins germains. Il saisit le grand soldat aux épaules et le pressa sur sa poitrine, enfermant dans ses bras cet homme qui, tout à l’heure, semblait gigantesque. Il l’aida enfin à se relever avant de se retourner vers les deux autres.

“Racontez-nous tout”, exigea-t-il.

Le grand soldat aurait préféré que ses deux compagnons obéissent à l’ordre donné. Mais aucun des deux ne semblait en état de parler. Ils regardaient, éberlués, leur jeune camarade, droit et sec au-dessus du cadavre. Leurs têtes dodelinaient doucement. Il était clair qu’ils se trouvaient dans un état de douleur et d’effroi tel qu’ils comprenaient mal ce qu’on leur disait et qu’ils ne pouvaient articuler un mot.

“Parle, toi qui as montré assez de courage pour porter ce corps jusqu’à Célubée et assez d’esprit et d’amour pour observer les rites de la mort”, demanda-t-il au troisième.

Cette sentinelle colossale était plus fruste que ses camarades. L’épouvante qui enserrait son cœur, comme celui de chacun, n’avait pas cependant paralysé son cerveau. Il fît un récit clair, moins ordonné, peut-être, qu’eût été celui des deux autres. Pendant tout le temps qu’il parla, de grosses larmes coulèrent sur ses joues et il ne cessa de regarder le cadavre de son ami que pour fixer fugitivement les yeux secs du jeune homme.

Ils avaient tous trois repris les recherches abandonnées par la garde de la veille. La journée avait été infructueuse. Les deux autres voulaient que, comme à l’habitude, à la tombée de la nuit, ils reviennent au poste de garde, auprès du feu qu’ils allumaient pour se protéger des animaux féroces. Mais lui, n’avait pas consenti à cesser de fouiller les buissons et les rochers lorsque le crépuscule était venu, et il avait réussi à convaincre ses compagnons de l’aider. Son meilleur ami faisait partie des sentinelles disparues et il ne pouvait supporter l’idée de ne pas le retrouver et d’abandonner son corps aux rapaces. Vers le milieu de la nuit, alors qu’ils poursuivaient leurs recherches à l’aide de torches, ils avaient buté sur le cadavre. Il était à demi caché dans une anfractuosité. Le guetteur avait dû s’y traîner alors qu’il était gravement blessé et y mourir seul, luttant pour s’entourer de fourrés et dissimuler les traces de son passage. Ils l’avaient ramené au poste de garde. C’était son ami. Les autres, ils ne les avaient pas retrouvés.

“Où sont ses armes ? demanda le jeune homme.

— Il n’y avait pas d’armes, ni auprès de lui ni à l’endroit où il a dû se battre en compagnie des autres.”

Alors le jeune homme se retourna vers le peuple de Célubée. Il paraissait très inquiet et on l’entendit répéter la dernière phrase du soldat. Il demanda si quelqu’un voulait prendre la parole. La mère du jeune mort, qui s’était tenue au premier rang sans bouger, exprima ce que chacun brûlait de demander et n’osait formuler de peur d’entendre la réponse.

“Sait-on quelles sont les bêtes qui ont pu lui causer d’aussi horribles souffrances ?”

Le jeune homme ainsi que le soldat aux yeux pleins de larmes la regardèrent avec commisération : “Aucune bête ne peut causer de pareilles blessures. Aucune ne peut non plus s’emparer de nos armes et les emporter avec elle pour tuer.” Parce qu’il sentait que la foule était plus effrayée encore, comme si elle avait craint qu’une créature nouvelle ne se soit installée dans ces montagnes, il se sentit obligé de dire ce que chacun savait au plus profond de soi : “Seuls des hommes en sont capables.” C’est alors, je crois, que l’angoisse, dont ces hommes avaient jusque-là seulement pressenti l’existence, s’imposa à leur conscience. »

 

À cet instant de son récit, Nagar tendit le bras vers le poète, comme pour lui indiquer qu’il fallait qu’il s’arrête là :

« Il est tard. »

Mais Phoil tourna son beau visage vers la lumière de la lampe : « La nuit n’est pas si avancée que nous ne puissions veiller encore un peu. Et à quoi bon se coucher quand on sait que le sommeil ne vous prendra pas cette nuit ! Si tu n’es pas fatigué, Anticléridès, parle encore. Je vois bien que Coelia est comme moi : elle ne saurait s’endormir sur de si tristes présages. »

 

« Le peuple de Célubée demeurait, abattu, autour du cadavre et des trois guetteurs. Nul ne se sentait le courage d’agir ni de parler. Certains, qui s’étaient accroupis, oscillaient doucement sur place, comme si la prière des morts avait déjà commencé. Les femmes sanglotaient autour de la mère qui, figée de douleur, ne parvenait même pas à rompre le cercle pour prendre son enfant dans ses bras, à la manière du grand garde qui s’était remis à bercer le cadavre.

Le jeune homme, qui avait jusque-là manifesté son autorité et restait pour l’instant silencieux, regardant, non la foule amassée autour de la terrasse, mais les hautes montagnes qui la dominaient, reprit finalement la parole.

Il est temps que je dise son nom. Il s’appelait Neter. Ce nom est parvenu jusqu’à nous puisqu’il figure aujourd’hui dans votre langue littéraire. À l’époque, ce n’était pas un mot sacré, mais le nom qu’un père avait donné à son fils sur les conseils du prêtre. Il avait cependant une signification de nature à promettre celui qui le portait à une grande destinée. C’était alors la coutume de donner aux enfants des noms forts et ambitieux. Cette coutume disparaît aujourd’hui où l’on choisit un nom parce qu’il sonne bien ou qu’il évoque de doux souvenirs, sans que l’on se soucie jamais de sa signification et sans que l’on puisse parfois lui attacher même le moindre sens. Neter était “celui qui est au fond de toutes choses” et vous voyez que le sens s’est à peine modifié en parvenant jusqu’à vous.

Neter dit de sa voix forte : “L’heure n’est pas aux larmes. Elle n’est pas non plus aux prières. Trois d’entre nous sont morts. Nous les pleurerons, nous les honorerons quand le temps en sera venu. Mais aujourd’hui, il importe d’abord d’éviter d’autres morts. Il faut que le conseil siège immédiatement et qu’il prenne rapidement toutes les mesures nécessaires. Pendant que le conseil débattra ainsi, que tous ceux qui n’y participent pas aident à laver le corps et à l’enterrer. Qu’ils apprêtent leurs armes et donnent aux femmes et aux enfants l’exemple du courage. Jamais nous n’avons eu davantage besoin de fortitude d’âme.”

Sur ces mots, le jeune homme fendit l’assemblée et se hâta vers la salle du conseil. Personne ne s’avisa alors que ce n’était pas à lui de décider de la réunion du conseil, ni que nul ne lui devait obéissance. Mais chacun fit comme il avait dit. Les membres du conseil le suivirent en pressant le pas.

 

Le conseil comportait une vingtaine de membres permanents. Ils participaient à toutes les séances et pouvaient s’y faire entendre comme chacun des autres. Quelques soldats avaient obtenu l’autorisation d’y assister à titre exceptionnel. Ils s’asseyaient à une certaine distance du cercle du conseil proprement dit mais ne pouvaient prendre la parole. On les y avait d’abord admis en raison de leur aptitude à répondre aux questions que soulevait parfois le conseil. Ils avaient ainsi acquis le droit d’y siéger lorsque des points importants venaient en discussion. Tous appartenaient au groupe des soldats, les agriculteurs n’ayant aucun titre à participer à cette instance dont le seul but était la défense de la ville. Quand il arrivait que l’on ait besoin de leur avis – ainsi lors de la récente disette, on s’était interrogé sur l’importance de la récolte – on mandatait un des membres du conseil pour les questionner. Jamais aucun paysan n’avait franchi le seuil du conseil. Aucun n’aurait même songé à le faire, tant était affirmée la séparation des tâches et des responsabilités.

Le jeune Neter, au contraire de ses camarades, n’avait pas attendu une convocation pour entrer au conseil. Du jour où on l’avait désigné comme sentinelle, il avait considéré comme un droit d’assister au conseil. Il n’avait pas estimé nécessaire de respecter les traditions en se tenant à l’écart, mais avait tout de suite pris sa place préférée, debout derrière son oncle.

Aussi personne ne s’étonna vraiment ce jour-là de le trouver assis à la droite du siège du président. Le vieil homme qui occupait d’ordinaire cette place ne jugea pas bon de protester. Lorsque le conseil se fut installé, chacun se tut. C’était au président d’ouvrir la discussion. Mais celui-ci gardait le silence, les yeux baissés. Je ne sais si son attitude provenait de son chagrin des derniers événements et notamment de la mort de son petit-fils ou de la conviction qu’il appartenait à son neveu de parler.

Neter ne s’embarrassa pas de protocole et, sans offrir la parole à quiconque, indiqua ce qui lui semblait indispensable. Il proposa de doubler la garde sur la montagne et sur le fleuve et de la munir d’un système propre à donner l’alarme à Célubée si un danger apparaissait. Il souhaita que l’on renforce les fortifications et qu’on les prolonge de manière à encercler la ville troglodyte et les premiers champs. Il suggéra que l’on demande aux paysans d’examiner dès à présent les champs les plus lointains pour voir si leurs terres ne portaient pas des plantes qui pourraient être stockées et consommées précocement. Il conseilla enfin de faire provision d’armes, d’interdire tout feu la nuit, tout en affectant sur chaque terrasse plusieurs veilleurs.

En temps normal, ces propositions auraient été longuement discutées, non seulement parce qu’on pouvait y trouver des inconvénients, mais parce que participaient au conseil plusieurs fortes têtes qui n’admettaient qu’à regret les idées d’autrui. Tous convinrent cependant de la sagesse des suggestions du jeune homme et qu’il n’était plus temps de palabrer inutilement. Le conseil fut levé, non par son vieux chef mais par Neter, qui sortit informer les habitants de Célubée des décisions arrêtées.

 

La population se conforma en tous points à ce qui avait été décidé. Plusieurs semaines se passèrent ainsi sans le moindre incident. Une grande palissade ceinturait désormais les quelques champs proches du rocher de Célubée. Le seul passage praticable demeurait l’accès par le fleuve que l’on n’avait pas fermé pour maintenir l’approvisionnement en eau et parce que l’on jugeait impossible que l’ennemi osât se risquer sur le fleuve. Le sentier menant aux crêtes avait été barré par une lourde porte constamment surveillée, qui ne s’ouvrait que pour le retour et le départ des sentinelles.

Pendant toutes ces journées, Neter travailla plus qu’aucun autre. Il assura normalement son tour de garde sur la montagne. Lorsqu’il se trouvait à Célubée, il refusait de dormir et de se reposer comme le faisaient ses compagnons. Il préférait aider à l’édification des fortifications ou à la formation des agriculteurs qu’on initiait au métier de veilleur. Il leur apprit à se battre et resta quelques nuits avec eux sur les terrasses où l’on grelottait sans feu. Il inspecta aussi les postes de garde du fleuve et les dépôts d’armes. Seule, sa mère s’inquiéta de cette incessante activité et du peu de repos que consentait à prendre son plus jeune enfant. Les autres s’habituaient à la tranquille autorité du jeune homme. Sa présence et sa constance à vérifier que chaque chose était bien comme elle devait être apaisait Célubée.

Deux choses tracassèrent Neter au cours de ses visites. Il trouvait exagérée la confiance que l’on avait en l’immunité du poste de garde du fleuve. Le fleuve paraissait terrifiant à ces hommes sans bateau et qui ne savaient pas nager. Ils n’avaient de contact avec lui que pour puiser son eau ou pour pêcher. Aucun n’aurait osé s’aventurer très loin, tant ses eaux étaient tumultueuses. Mais Neter se demandait si les « autres hommes », qui se cachaient à présent, avaient peur du fleuve eux aussi. Il aurait voulu savoir ce qu’étaient les « autres hommes ». S’ils étaient vraiment à l’image du peuple de Célubée, s’ils pensaient, parlaient et agissaient comme lui. En raison de leur brutalité, il ne pouvait le concevoir. Cela le faisait douter qu’ils éprouvent les mêmes frayeurs que son peuple. Il les sentait imprévisibles et cela le tourmentait plus que tout.

Neter s’inquiétait aussi de la faiblesse des réserves contenues dans les greniers. On avait arraché tout ce qui paraissait comestible, mais la récolte de printemps restait encore éloignée et les champs toujours dépouillés. Les quelques racines qu’on avait jointes aux réserves ne compensaient pas la faiblesse de la récolte d’automne. Neter avait obtenu que l’on ne touche pas aux stocks et que l’on se contente du poisson et du gibier rapportés par les gardes. Mais il savait que si Célubée se trouvait attaquée et enfermée dans ses murs, elle ne pourrait résister très longtemps.

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis le meurtre des trois gardes. On avait enterré le seul corps retrouvé, hâtivement, sans lui rendre les hommages coutumiers. On avait tenté de découvrir les deux autres cadavres, mais sans acharnement. Tout le monde redoutait l’état dans lequel ils devaient désormais se trouver. Dans le calme angoissé qui s’abattit alors sur Célubée, les esprits passèrent par des phases de dépression et d’excitation. Les préparatifs entrepris sous le commandement de Neter rappelaient constamment le danger qui menaçait la ville, mais l’absence de nouvelles preuves de l’existence de ce danger amenait, par instants, à supposer que les « autres hommes » s’en étaient définitivement allés. Cette alternance de sentiments contribua à créer une atmosphère pénible dans Célubée. Mais au fil des jours, l’opinion dominante devenait que l’on s’imposait sans raison des contraintes désagréables.

Un soir, alors que Neter rentrait de l’une de ses inspections auprès du fleuve, un groupe l’apostropha violemment et lui reprocha d’avoir inutilement affolé la population. Les récriminations étaient si violentes et les cris si forts que la majeure partie de la cité accourut sur la terrasse pour voir ce qui s’y passait. Les opposants de Neter reçurent le soutien de nombre d’hommes et la clameur s’enfla bientôt, s’en alla résonner bruyamment contre la paroi de la montagne et revint, semblable à un roulement profond, au-dessus de la ville. Ce fut si inattendu que le silence se fit soudain. Alors, Neter s’arracha aux mains qui l’avaient empoigné et avaient entrepris de le malmener. Sa haute taille l’avait mis à l’abri de certains coups, mais il sentait sa chair meurtrie aux endroits qu’avaient pu atteindre ses agresseurs. En massant ses poignets, il s’écarta.

“Hommes de Célubée, cria-t-il, comment pouvez-vous prétendre que rien n’est changé, quand vous voilà semblables à des bêtes féroces, prêts à égorger l’un des vôtres ?

“Vous me dites que les ‘autres hommes’ s’ils ont jamais existé sont partis à présent, et que j’ai imaginé des dangers pour vous dominer. Regardez vos femmes, plus braves et raisonnables que vous. Demandez-leur si elles ont oublié le corps qu’elles ont lavé et habillé, il y a encore si peu de jours. Demandez-leur si les blessures qu’elles ont vainement tenté de refermer pouvaient provenir des griffes ou des crocs des animaux sauvages de la montagne. Demandez-leur ce que sont leurs rêves depuis ce jour et si elles croient possible de vivre comme si rien ne s’était jamais passé.

“Je ne crois pas que les "autres hommes" n’aient existé que dans mon esprit. Je le voudrais autant que vous. Moi aussi, je crois parfois que j’ai fait un cauchemar et que je suis enfin éveillé. Mais je sens si bien dans mon âme, et aujourd’hui dans mon corps, qu’il n’en est rien que je m’exhorte à continuer, quoi qu’il m’en coûte, ce que j’ai entrepris.

“Vous dites enfin que s’ils sont venus massacrer trois des nôtres, ils s’en sont allés maintenant et que nous n’avons plus rien à craindre. Je dis, moi, que parce qu’ils ont pu tuer trois hommes sans difficulté, ils seront tentés de revenir. Peut-être aujourd’hui, peut-être dans bien des années, quand nous serons dans la terre. Mais soyez sûrs qu’ils reviendront.

“Voulez-vous que je vous avoue ce que je crois ? J’ai longuement réfléchi à ce qui s’est produit et à ces meurtriers. J’ai battu la montagne, moi aussi. J’ai regardé les traces et les pistes. J’y ai vu qu’il s’agissait bien d’hommes, peu nombreux et sommairement équipés. Aussi je crois que nos gardes ont rencontré un petit groupe d’hommes, très rustres et très brutaux, envoyés à l’aventure par le reste de leur peuple. Ce petit groupe n’est rentré chez lui avec deux cadavres que pour prouver à sa nation qu’il existe d’autres hommes, nous, qu’on peut aisément défaire et qui possèdent des armes plus perfectionnées que les siennes. Et que fera ce peuple à cette nouvelle ? Il voudra de ses yeux vérifier ce que lui ont appris ses éclaireurs. Alors, il s’ébranlera en masse et s’abattra sur nous comme sur son gibier quotidien. Ce jour-là viendra, je vous le dis. Vous regretterez alors vos doutes et l’insuffisance de vos efforts.

“Il est encore temps de renforcer Célubée. Aidez-moi à conjurer le premier péril qui nous guette depuis que nos pères ont creusé la cité dans le roc. Aidez-moi à prouver que nous sommes bien des hommes, qui savent défendre ce à quoi ils croient, ce à quoi ils tiennent au prix de sacrifices temporaires. Si ce que vous souhaitez, c’est reprendre vos habitudes, aller de matin en matin sans autre souci que celui de vos proches et celui de votre mort, si enfin, c’est de vous laisser périr de la main des assassins de vos sentinelles, alors je n’ai plus rien à faire ici. Je suis prêt à abandonner Célubée, que j’aime plus que tout et dont je voudrais qu’elle grandisse et devienne la capitale des hommes, et à parcourir les chemins du monde, si vous n’avez plus ni espoir ni courage dans le cœur.”

Sur ces mots, il s’arrêta comme s’il ne pouvait plus continuer. L’émotion le rendit muet et, s’il avait été différent, sans doute se serait-il laissé emporter par elle. Mais parce qu’il savait son attitude plus éloquente que ses discours, il croisa les bras sur sa poitrine et se planta face à son peuple. Chacun comprit qu’il attendait une réponse. Il avait demandé si l’on croyait toujours à la tâche entreprise et, partant, à lui. Il ne faisait aucun doute qu’il se soumettait au jugement de ses concitoyens.

Alors les femmes, qui, en compagnie de leurs enfants et d’une poignée de vieillards, étaient effectivement restées à l’écart pendant l’altercation précédente, poussèrent en avant la mère de la sentinelle mutilée et les épouses des deux disparus. Les trois femmes allèrent vers Neter. La plus âgée prit la parole.

“Tu as dit ce qu’il fallait dire, ce que tout homme sensé de Célubée devrait dire et penser. Tu es très jeune, mais tu parles comme si tu avais les siècles derrière toi. Nous savons que ce que tu fais et ce que tu feras est juste. Nous savons que tu n’es pas seulement brave et sage, mais que tu es bon. Pour cela nous t’obéirons quoi qu’en disent nos maris et nos fils.”

Le jeune homme fit un pas vers la vieille femme et, portant sa main à son cœur dans un geste filial, il dit : “J’ai les siècles derrière moi, mais Célubée les a devant elle.”

Les hommes gardaient le silence, mais chacun comprit qu’ils n’y mettaient ni hostilité ni reproches. C’est ainsi que Neter fut tacitement plébiscité par les Célubéens et que furent réduits les premiers sursauts de révolte de ces hommes libres, qui ne se résignaient pas à voir leur liberté entravée par la nécessité de la survie de la communauté. »

 

Phoil, d’un geste de la main, indiqua qu’il souhaitait interrompre le conteur.

« Crois-tu donc la liberté préférable à l’anéantissement ? Ce Neter avait agi comme tout homme véritablement soucieux de l’avenir de son peuple doit agir.

— Admettons, Phoil, mais je suis convaincu que des hommes qui aliènent leur liberté de décision au profit d’un seul, fût-ce pour une juste cause, perdent le droit de s’appeler hommes libres. Se donner un chef, c’est abdiquer. Je ne connais pas un homme au monde qui, porté au pouvoir par les événements ou les siens, serait prêt à y renoncer pour retourner à l’obscurité, une fois disparue la cause de son arrivée au pouvoir.

« Voilà une cité, organisée de manière souple, où chacun occupait la place qui lui revenait, sans empiéter sur celle des autres. Elle avait mis en place une forme de gouvernement, fondée essentiellement sur la défense de la ville et composée d’un groupe d’hommes que leur mérite avait appelés à ce poste. Aucun d’entre eux ne primait sur les autres. En outre, les décisions de ce conseil n’intervenaient pas dans les domaines qui ne le regardaient pas. La liberté n’était pas bridée, mais garantie par cette réunion d’hommes. Qu’un seul sorte du rang et l’asservissement commence.

— Je ne puis partager ton sentiment. Un peuple ne saurait s’organiser seul. La discipline est une vertu qu’on ne peut apprendre que d’une force extérieure. À un pays, il faut un souverain, ou un chef, appelle-le comme tu veux.

« Célubée ne pouvait résister aux agressions sans la volonté et l’énergie d’un homme prêt à tout pour conduire son peuple à la victoire. Car tu sembles croire qu’on abandonne sa liberté sans contrepartie. Si un peuple tout entier accepte de se doter d’un chef, il est en droit d’exiger de son roi que celui-ci se donne complètement à la fonction qu’il lui a conférée et de ne lui pardonner aucune faiblesse. Le souverain est à jamais responsable devant son peuple.

« En outre, pour revenir à Célubée, si j’en crois ton récit, que pouvaient faire ces hommes ? Refuser d’obéir à Neter, c’était de toute manière perdre sa liberté, puisque c’était à coup sûr perdre son identité, et sa vie aussi, peut-être, sous les coups d’une autre nation.

— Sans doute es-tu influencé par la conduite des affaires, telle que tu l’as toujours connue. Mais je conviens que ta manière de concevoir le souverain est noble. Je souhaiterais que tout roi la partage. Je crois qu’aux commencements, Neter a dû penser ainsi. Cependant, il n’était encore que l’un des meilleurs soldats et l’un des hommes les plus réfléchis de Célubée, même si tous pressentaient qu’il remplirait un jour un rôle plus éminent.

 

« Son prestige s’accrut encore de la demi-réalisation de sa prédiction.

Une nuit de printemps, alors que l’air avait commencé à se réchauffer, le détachement des gardes de la montagne fut attaqué par un groupe d’hommes. Le petit nombre de soldats, que Neter avait dûment entraîné, eut, en dépit de la brusquerie de l’assaut, l’esprit de sonner l’alarme et d’adopter une position de combat permettant de contenir l’ennemi jusqu’à l’arrivée des renforts.

Ceux-ci, menés par Neter qui faisait, cette nuit-là, partie des guetteurs de la terrasse, se précipitèrent sur l’ennemi avec des hurlements de rage. Ils combattirent à la faible clarté de la lune, avec l’avantage de connaître le terrain, contre les autres hommes, qui semblaient se jouer des ténèbres et distinguer leurs adversaires avec la même facilité qu’en plein jour.

La bataille dura moins longtemps que ne se l’imaginèrent les Célubéens massés sur la terrasse et qui cherchaient en vain à distinguer quelque chose de la lutte, mais davantage que dans le souvenir des combattants, tant les adversaires manifestaient de vigueur et d’acharnement à survivre. Célubée l’emporta cependant alors que les premières lumières du matin se levaient sur la montagne. Neter, blessé en plusieurs endroits, parcourut le champ de bataille. Cinq des six sentinelles avaient été tuées. La dernière baignait dans son sang, mais respirait encore. Neter la fit emporter rapidement. Les hommes qu’il avait commandés avaient, eux aussi, été cruellement abattus : outre Neter, il ne restait que six survivants, tous sérieusement blessés. Les autres étaient étendus, armes à la main, sur le sol, au milieu des cadavres ennemis.

Ce sont ces derniers qui intéressaient Neter. L’escouade qu’ils avaient vaincue, s’était composée d’une quinzaine d’hommes. Tous de grands gaillards, deux d’entre eux paraissaient même plus grands que Neter, qui dominait pourtant tout Célubée, tous solidement bâtis, les coups qu’ils avaient portés suffisaient à en témoigner. Plusieurs détails frappèrent Neter.

Leurs cheveux, longs et broussailleux, tombaient au-delà de leurs épaules. Quelques-uns les avaient aussi noirs que les Célubéens, mais d’autres possédaient des toisons blondes ou rousses. Il trouva également leur peau étrange, plus claire que celle des habitants de la cité, bizarrement ponctuée de taches brunes pour certains. Neter s’étonna enfin de les voir si piètrement vêtus et si sommairement armés.

Les Célubéens s’habillaient à présent d’étoffes tissées. Au bord du fleuve, poussait une plante au fruit mousseux. Les femmes avaient inventé de l’étirer en longs filaments qu’elles filaient puis tissaient. Les tissus ainsi obtenus étaient légers et frais dans la saison chaude. Les moutons grisâtres, qu’on avait réussi à domestiquer au cours des années, fournissaient la laine des vêtements d’hiver. Aussi les Célubéens portaient-ils des robes aux couleurs tristes, mais dont les différentes textures leur permettaient de s’adapter aux variations de saisons.

Quant à leurs armes, elles se composaient de longues lances de bois épointées, parfois surmontées d’une lame de pierre taillée et aiguisée, semblable aux pointes acérées de leurs flèches. Neter avait aussi conçu une sorte de couteau allongé, pareil à un petit glaive. Cette arme nouvelle facilitait le combat rapproché, sans présenter les mêmes inconvénients que le coutelas de pierre, qui obligeait quasiment au corps à corps.

Les ennemis ensanglantés étaient vêtus de dépouilles d’animaux et un simple tissage de lanières recouvrait leur sexe. Quant à leurs armes, elles se composaient de masses, de quelques javelots à demi émoussés, de gros cailloux taillés, ficelés autour d’un manche de bois ou enfermés dans un rudimentaire lance-pierres, qui devait son efficacité davantage à la force qu’à l’ingéniosité de ses utilisateurs.

Neter s’en voulut de les avoir exterminés. Il aurait eu tant de questions à poser sur leur peuple. Contrairement à ce qu’il avait annoncé, il s’agissait manifestement à nouveau d’un simple groupe d’éclaireurs. Neter se demanda si les leurs les attendaient dans les parages ou à une distance encore raisonnable. En descendant vers Célubée, il regretta amèrement de s’être laissé, comme ses hommes, griser par le combat et de n’avoir pensé qu’à tuer. Soudain lui traversa l’esprit la pensée qu’il avait, pour la première fois de sa vie, tué des hommes et que Célubée venait de livrer un premier combat pour sa survie. Il s’arrêta sur le sentier et, soutenant son bras blessé, contempla la plaine au-dessous de lui. Le fleuve y dessinait une frontière brillante. Du côté de Célubée, les champs s’étaient couverts de pousses vertes et les arbustes argentés papillotaient dans le souffle du matin. Neter chassa ces sombres pensées. “J’élèverai ma ville, ici. Et s’il existe d’autres nations aussi pauvres que celle que nous venons de rencontrer, elles viendront s’y réchauffer et s’y enrichir. Si d’aventure, il en est d’aussi noble que la nôtre, alors nous grandirons ensemble. Je fais vœu que Célubée deviendra le miroir du monde, son intelligence et sa conscience.” Raffermi à cette pensée, il regagna sa ville troglodyte, se laissa embrasser et soigner jusqu’au milieu du jour.

En dépit de la douleur qui, à force d’élancements et d’étourdissements de plus en plus violents, avait eu raison de lui et l’avait contraint à se coucher, il donna l’ordre que l’on monte chercher les cadavres. Il exigea que l’on redescende également les corps des ennemis et qu’on les expose sur la terrasse, tandis que les soldats célubéens seraient remis à leur famille pour que leur soient rendus les honneurs funèbres.

Neter fut soigné, non par sa mère, mais par son frère aîné. On avait entraîné Neter au logis de ce dernier. À tous, il semblait que Neter ne pouvait être laissé entre des mains ordinaires. Après la nuit de bataille et la victoire, après toutes ces semaines d’angoisse et de doute que les événements venaient de justifier, sa vie était devenue trop précieuse pour qu’on ne lui accorde pas les soins les plus savants.

Le prêtre remplissait, à Célubée, non seulement les fonctions de gardien du temple ou plutôt de l’obscur réduit où étaient enfermés les dieux, d’officiant de toutes les cérémonies, mais aussi de guérisseur des corps et des esprits. Il tenait de son prédécesseur des secrets qui empêchaient la mort de prendre les malades, le venin des serpents, des scorpions et des araignées de remonter au cœur, qui cicatrisaient les blessures et réduisaient les fractures. Il savait apaiser les fous sinon les guérir et soulager les douleurs de l’âme.

Le triste et doux frère de Neter pansa donc le jeune homme, après avoir enduit les blessures de poudres et d’onguents, qu’il savait seul élaborer. Il lui fit boire des décoctions de plantes nauséabondes et le veilla en priant sans interruption. Au milieu de la nuit, Neter ouvrit les yeux pour demander à son frère d’aller au chevet de ses camarades soulager leurs blessures et se rendormit aussitôt. Le lendemain, il hurla de douleur dans son sommeil et son frère se hâta de lui administrer un nouveau breuvage, noir et épais, avant de nettoyer à nouveau les blessures. Mais ses cris avaient attiré la foule, qui refusa de quitter le seuil de la demeure du prêtre et implora celui-ci de faire son possible pour le sauver.

Neter resta près d’une semaine dans cette demi-inconscience, dont il n’émergeait que pour pousser des cris, dont on ne savait s’ils étaient de douleur ou d’horreur. Son frère pensait qu’il rêvait et que les cauchemars, plus que ses souffrances, expliquaient ses hurlements. Enfin, Neter se remit et accepta la nourriture que venait apporter sa mère, si affectée d’être exclue du chevet de son benjamin. Il se leva peu après et, malgré les exhortations de son frère, qui le jugeait trop faible et craignait que ses blessures ne soient insuffisamment refermées, il s’habilla et sortit. La nouvelle se répandit rapidement et lorsqu’il parvint, d’un pas lent et fatigué, sur la terrasse, le peuple tout entier l’y attendait.

Ses ordres avaient été exécutés et les quinze cadavres ennemis se trouvaient alignés sur la terrasse. Le prêtre avait en vain demandé que les corps soient ensevelis pour éviter que la puanteur, qui avait pris possession de la terrasse, ne se répande sur Célubée. Il avait en vain réclamé que l’on ait pitié de ces dépouilles brûlées par le soleil, à demi dévorées par les oiseaux et les insectes, dont la chaleur soudaine avait hâté la décomposition et qui exsudaient de minces filets d’une liqueur qui tournait le cœur des femmes. Personne n’avait voulu transgresser l’ordre donné par Neter. Son frère eut beau faire valoir que jamais le jeune homme n’aurait désiré infliger pareille épreuve aux Célubéens, ni même souhaité que l’on traitât ainsi des morts qui, tout ennemis qu’ils fussent, avaient droit au respect dû à ceux qui n’existent plus, nul ne voulut l’entendre. Quelques femmes cependant prièrent que l’on essaie au moins de chasser les rapaces qui nichaient dans les entrailles des cadavres, car elles craignaient que leurs enfants, rendus téméraires par les derniers événements, n’aillent les exciter et ne reçoivent quelques coups de bec.

Neter, faible encore, recula devant l’odeur qui écrasait le promontoire. La foule avait délogé les oiseaux de proie et encadrait les corps, placés face à l’horizon, au-dessus de la plaine que la terrasse dominait. Neter passa les mains sur son visage et murmura à son frère :

“Ont-ils donc oublié tout ce que toi et les prêtres précédents leur avez appris sur l’obligation de prendre soin des morts ? Et comment peuvent-ils supporter un tel spectacle ? Que s’est-il passé ?

— Ils n’ont pas voulu te désobéir. Tu avais demandé que l’on étende les corps sur la terrasse. Tu n’avais rien dit d’autre. Toutes mes tentatives pour qu’on enterre ces hommes ont échoué. Serais-tu mort, que ces cadavres auraient sans doute pourri ici jusqu’à la fin des temps. Parle-leur. Rappelle-les à leurs devoirs. Ils sont prêts à t’écouter. Ils te craignent désormais.”

Neter lâcha le bras de son frère et alla au milieu de la foule, devant les chairs décomposées et mutilées. Il se prosterna, selon le rite de la mort, et prononça les paroles de salut et d’adieu qui se disent en ces circonstances. Célubée le regardait avec consternation. Un murmure monta même quand Neter ramassa un peu de terre pour la jeter sur chacun des corps. Alors il se retourna et leur parla :

“Voilà que vous en êtes venus à ne plus observer les règles de la mort. Depuis que, il y a tant d’années que nul n’en a tenu le compte et alors que, ainsi le veut la tradition, rappelée par chacun de nos prêtres, nous étions loin de Célubée et cheminions encore sur les routes, sans abri et sans armes, nous avons élu l’un d’entre nous pour qu’il soit notre prêtre et choisi d’ensevelir nos morts dans la terre pour leur éviter de devenir la proie des animaux féroces qui peuplent le monde, jamais aucun d’entre nous n’est demeuré ainsi exposé à la lumière du jour et aux terreurs de la nuit. Avez-vous oublié que la terre où nous enfouissons les morts est le dernier refuge qui nous reste lorsque notre corps a déserté les couloirs et les chambres de Célubée pour glisser sur les chemins de la deuxième vie ?

“La fièvre ne m’avait pas encore pris quand j’ai demandé que ces hommes, dont voici les pitoyables restes, soient exposés à la vue de tous sur la terrasse. Je voulais alors seulement que vous les examiniez attentivement et que, avant de mettre ces hommes en terre, nous demandions à notre prêtre de nous dire comment il fallait prier pour remercier les dieux de nous avoir porté secours. Si j’avais pensé que je ne pourrais me lever avant tant de jours, j’aurais exigé qu’on les enterre sur-le-champ.

“Je vous remercie d’avoir accordé tant d’importance à ma demande. Je sais aussi combien vous avez eu souci de moi pendant mon délire. Toutes ces attentions me touchent et m’ont aidé à quitter ma couche aujourd’hui et à venir vers vous. Mais mon cœur est triste à la vue de ces hommes qui n’ont pu encore trouver la paix du tombeau et que vous avez trop longtemps négligés.”

Alors un homme sortit de la foule et s’avança vers Neter. Il était âgé et membre du conseil.

“Comment peux-tu nous faire de pareils reproches ? Nous avons toujours enterré les morts en respectant chacun des rites. Mais jusqu’ici nous n’avons vu mourir que les nôtres. Ceux-là sont, tu l’as dit toi-même, nos ennemis.

— Ils étaient nos ennemis, vivants. Morts, ils ne sont que des hommes. Nous avons toujours vécu seuls. C’est vrai, nous n’avons jamais vu mourir que les nôtres et nous n’avons compris la mort qui nous guette que par les yeux de notre peuple. La prière des morts, que nous récitons depuis tant d’années, ne dit-elle pas que la mort est dans l’homme qui sait qu’il va mourir. Ne dit-elle pas aussi que dans le sein de la terre, nous nous préparons à la deuxième vie ? Priver un homme de sépulture c’est, tu le sais, le condamner à disparaître à jamais. Nous avons appris hier la douleur de mourir ; nous venons d’apprendre à la fois le danger et la griserie de tuer d’autres hommes. Je ne sais encore si l’on doit juger juste ou injuste de tuer qui nous ressemble. Mais je crois – je le crois dans ma chair et dans mon esprit – qu’il est impardonnable d’envoyer un être humain à l’éternité du néant.

“Que l’on apporte des linceuls et que l’on y couche ce qui reste de ces hommes. Qu’on les enterre ensuite à l’entrée de la ville, derrière la palissade qui ferme le chemin de la montagne. Demain nous réfléchirons à nos actes d’hier et à ceux de l’avenir.”

Il s’éloigna au bras de son frère sans attendre de réponse et regagna son lit. À la nuit tombée, la terrasse était vide. Les femmes avaient versé des jarres d’eau sur la terre et l’avaient couverte de sable propre. On y avait brûlé des brassées d’herbes odorantes. Tout était rentré dans l’ordre. »

 

À l’Orient, la nuit se faisait moins obscure. Les étoiles avaient disparu dans la brume des dernières heures de la nuit. Anticléridès se frotta les yeux. Sa langue était lourde d’avoir tant parlé. Phoil, à demi couché sur les coussins, le regardait de ses yeux toujours vifs. Nagar, adossée à un muret de la terrasse, frissonnait depuis un long moment. Moi seule, sentais mes yeux se fermer doucement sous la voix du poète.

« Je voudrais que tu parles toujours, Anticléridès, dit Phoil d’une voix ferme. Quand je t’écoute ainsi, je crois voir la vérité apparaître devant moi. Il me semble que ce que tu dis, je l’ai toujours su et que c’est cela même qu’il me fallait pour conduire ma volonté. J’ai dans le même temps le sentiment que le temps réel et ses douleurs s’effacent, qu’enfin je pourrais respirer sans que m’étouffent les contraintes et les incertitudes de l’heure.

— Sans doute est-ce pour cela, Phoil, que les hommes ont tant besoin du rêve ou de ce qui peut le remplacer. Je voudrais te satisfaire. Mais avec le matin, le temps des rêves va prendre fin. Le jour se lèvera bientôt et, avec lui, la vie va recommencer. Nous ne pouvons nous nourrir seulement de poésie. Et toi, ton destin ne t’attend pas sur cette terrasse. Enfin, dit-il en étirant ses jambes, je ne saurais parler davantage aujourd’hui. Que la fin de la nuit vous soit douce », acheva-t-il, en se levant brusquement.

Nous nous séparâmes ainsi. Je me hâtai vers ma chambre sans attendre ma maîtresse, qui paraissait vouloir s’entretenir avec Phoil, et m’endormis presque aussitôt.

 

Lorsque je me levai, la journée était à son milieu. J’avais honte d’avoir tant dormi sans que les bruits domestiques ne m’éveillent. Je fus plus honteuse encore quand j’appris qu’aucun de mes trois compagnons de veille n’avait dormi.

Phoil était parti peu après mon coucher. Il avait résolu au cours de la soirée de parcourir les provinces pour apprécier par lui-même la mise en œuvre des mesures arrêtées par le Roi. Le jardinier qui avait assisté à son départ m’assura qu’il ne paraissait nullement fatigué et qu’il avait lancé son cheval au galop aussitôt qu’il avait rejoint la route menant à la Cité.

Nagar, quant à elle, avait gagné le palais du Roi ; elle n’avait laissé aucune instruction, sauf de me laisser dormir et de ne pas l’attendre la nuit prochaine. En fin d’après-midi, je rencontrai Anticléridès sur la terrasse supérieure. Il avait passé la journée entre sa chambre, où il travaillait, et les bords du fleuve, qu’il avait longuement parcourus. Ses traits étaient tirés et son teint gris, ses mouvements nerveux. Il ne parvenait pas à écrire et avait, à plusieurs reprises, abandonné son rouleau et son calame pour chercher un apaisement dans la promenade. Elle n’avait apparemment servi à rien, car il demeurait très agité.

« Je ne puis me résoudre à perdre ainsi du temps, quand j’ai tant à écrire.

— Ce que tu n’as pas fait aujourd’hui, tu le reprendras demain. Il y a tant de jours devant nous qu’il vaut mieux ne pas trop remplir chacun d’entre eux.

— Les jours sont comptés, Coelia, ne le sais-tu pas, toi qui remets ton destin au jugement des prêtres ? Il nous en est donné si peu que je souhaiterais que chacun constituât une vie entière à lui seul. J’ai entrepris une œuvre que je crois essentielle. Je sais aujourd’hui qu’il s’agit de la dernière tâche que m’a confiée mon peuple, dont l’ambition était de transmettre le savoir du monde. Il importe que je l’accomplisse. Sinon, je serais né pour rien et mon peuple serait mort inutilement. »

Je ne comprenais qu’imparfaitement l’enchaînement de ses idées. Je voyais seulement qu’accablé de fatigue, il venait d’entrer dans l’une de ses humeurs chagrines, qui se saisissaient de lui après une période de trop grand bonheur. Je l’avais connu se plaignant de n’écrire que des vers boiteux, que des textes mièvres, de n’avoir plus d’inspiration ou d’en avoir trop à la fois. Pour la première fois, je l’entendais regretter que le temps lui fasse défaut.

« Nous t’avons volé du temps la nuit dernière. Tu aurais pu le consacrer à ton repos ou à ton poème.

— Mais non. Au cours de mon récit, j’ai abordé des passages déjà composés et je me suis aperçu des faiblesses du poème. Ce n’était pas du temps perdu, encore moins volé. J’ai compris ainsi que je ne disposerais jamais assez d’heures pour laisser derrière moi cette perfection à laquelle j’ai rêvé. Mon ouvrage existe tout entier dans mon cœur. Il vit de moi et je vis de lui. Mais sitôt que je le pose sur mon papyrus, il s’émiette et se transforme. Sans cesse, je dois le recomposer pour le laisser tel que je le veux. Il importe à présent que je me résigne, soit à ne pas achever ce récit, soit à ne pas l’écrire dans la forme que je souhaitais. »

Pendant tout ce discours, il avait arpenté la terrasse, m’obligeant à le suivre, pour le comprendre tant il parlait à la fois doucement et rapidement. Mais aux derniers mots, il s’assit sur un muret et me tendit les mains.

« Chère Coelia, je t’ennuie. Viens près de moi. Chante-moi ce poème que j’ai écrit pour toi et verse-moi un vin aromatisé. Alors, j’oublierai mieux ma peine. » Il caressa les paumes de mes mains qu’il avait saisies et fit courir son index sur les lignes incrustées dans la chair. Il promena ainsi son doigt plusieurs minutes. Je sentis mon souffle se précipiter sous ce tendre frôlement. Mon corps se tendait, espérant que cette caresse se prolongerait éternellement. Mais il cessa brusquement et éleva ma main dans la lumière du couchant, en la fixant avec stupeur.

« Que les dieux soient avec toi, Coelia, ta main est griffée de tragédies, mais elle est celle des gardiens de la tradition.

— Que veux-tu dire ? Quelles tragédies ? Et quelle tradition ?

— Je ne puis en dire plus. Il y a des choses que je sens, mais dont je ne sais quelle forme elles prendront. Il en est d’autres que je sais, mais que tu ne pourrais comprendre et qu’il est bon que tu ignores.

— Je ne savais pas tu lisais dans les mains, poète.

— Je lis dans les mains, dans les yeux et dans les cœurs, dit-il, moqueur. Je lis dans le ciel et dans les rêves. Je lis sans avoir jamais appris à lire et souvent sans comprendre. Je sais que ce qui m’échappe encore me sera révélé en son temps et je redoute que ce temps n’arrive.

« Tes mains sont belles et riches. Les miennes sont plus embrouillées. Elles promettent plus que la vie n’a tenu ou ne tiendra. Va chercher ta cithare et mon vin. Ton destin t’attend et tu peux en être fière, car ton nom est inscrit dans la course du temps. »

Lorsque je revins, tenant une coupe de vin et ma cithare, le poète était parti. Je demeurai songeuse sur la terrasse jusqu’à la nuit. J’étais troublée par sa prédiction que je ne comprenais pas. Je me demandais s’il avait réellement entrevu mon avenir dans mes mains ou s’il avait cherché à se débarrasser de moi par un compliment ambigu. Mon corps et ma main, surtout, se souvenaient encore de la tendresse de ses doigts. Je sentais mes espérances inassouvies et mon âme inquiète. Je ne savais au juste si mes tourments venaient de ce désir insatisfait qu’assombrissait l’incertitude de mes sentiments envers Anticléridès ou de ses dernières et obscures paroles.

J’aurais voulu, alors, que tout soit simple, que mon cœur et mon corps se prononcent entre les deux hommes qui partageaient notre existence, qu’eux-mêmes cessent d’avoir une attitude équivoque, qu’enfin s’éloigne cette menace, que je sentais peu à peu étreindre la presqu’île. J’aspirais à la sérénité tout en sachant que les questions que je me posais depuis plusieurs semaines étaient le sel de la vie.

Lorsque je ne parvins plus à distinguer le jardin et que la première étoile apparut dans le ciel, je versai la coupe inutilisée sur le sol et m’en retournai vers ma chambre.

 

L’absence de Phoil se prolongea plus de cinq jours. Nagar ne reparut pas non plus à la villa pendant cette période. Elle s’était installée au palais. Elle me fit dire, par un messager du Roi, de lui faire porter des robes et des affaires de toilette.

Le messager m’apprit qu’on lui avait attribué un appartement dans le couloir du Roi et de la Reine. Nagar passait ses journées auprès du souverain et de ses conseillers dans des conciliabules qui inquiétaient les courtisans et surtout les membres de l’Assemblée. Chaque soir, elle rendait visite à la Reine qui, au contraire de son époux, demeurait enfermée dans sa chambre et ne tolérait que ses deux suivantes et ses servantes habituelles. Elle avait refusé de recevoir les nobles venus lui apporter leurs témoignages de sympathie ou qui désiraient la distraire. Elle avait même fermé la porte à son mari qu’elle tenait, on ne sait pourquoi, pour responsable de la mort de leur fils. Quant à son benjamin, elle avait fortement prié qu’on l’éloigne désormais de sa vue. Elle ne l’avait jamais aimé et ne supportait pas que cet être débile, dont elle ne parvenait à admettre qu’elle l’ait un jour porté dans ses flancs, demeurât vivant quand son frère s’était enfoncé dans les ténèbres de la mort.

Recluse, elle restait couchée la moitié du jour, ne se levait que pour se baigner, se faire coiffer ou maquiller. Elle s’informait auprès de ses deux suivantes, d’un ton las, de l’avancement de l’édification du monument funéraire de son fils. Rien d’autre n’intéressait la Reine qui n’écoutait jamais ce que les suivantes ou ses domestiques tentaient de lui apprendre des événements récents de la Cour ou du Royaume.

Le Roi et les courtisans estimaient que son esprit était demeuré affaibli. Beaucoup allaient jusqu’à regretter qu’elle n’ait pas réussi son suicide, qui aurait eu en outre l’avantage de permettre au Roi de se remarier et de résoudre ainsi le difficile problème de sa succession.

L’étonnement fut grand quand elle consentit à ouvrir sa porte à Nagar. La Reine ne lui avait jusqu’alors jamais témoigné d’amitié et l’on y avait vu la confirmation des bruits qui faisaient de Nagar la maîtresse du souverain. Mais le père de Nagar avait marié la Reine et lui avait prodigué plus de réconfort que quiconque lors de la naissance de son second fils.

Nagar me raconta plus tard que la Reine, amaigrie et vieillie, les yeux secs, mais les lèvres tremblantes, avait longuement évoqué le jeune mort et les espoirs qu’elle avait mis en lui et rappelé ce que le père de Nagar lui avait dit de cet aîné pour atténuer sa douleur d’avoir enfanté un imbécile. Nagar revint la voir chacune des nuits qu’elle passa au palais. Peu après, la Reine se vêtit somptueusement et s’en alla dans son char d’apparat, en compagnie de ses suivantes, vérifier par elle-même les travaux du tombeau de son fils. Elle prit l’habitude de s’y rendre de temps à autre. Lorsque j’ai quitté la Cité pour venir ici, on la croisait encore, raide dans son char, mais le regard éteint. C’était, pensait-on, la seule entorse à l’ennuyeuse réclusion qu’elle s’était imposée.

Tous ces jours coulèrent bien lentement pour moi. Après ces journées confuses, ces nuits d’interrogation ou d’émerveillement, je me retrouvais soudain seule dans le silence de la maison. Anticléridès n’avait pas quitté sa chambre depuis le moment où, délaissant la coupe de vin que j’étais allée lui chercher, il s’y était enfermé. La villa était comme vide, accablée de surcroît par la chaleur bourdonnante de ces derniers jours de l’été. Les domestiques accomplissaient leur service mécaniquement, sans échanger une parole avec moi, en dehors de celles que leur tâche rendait indispensables.

Assise dans la galerie sur mon rebord de pierre préféré, j’eus donc tout loisir pour terminer la broderie et assembler la nouvelle robe que Nagar porterait pour la fête du Passage du Temps. Tout loisir aussi de penser à faire, à mon habitude, mille rêves sur un avenir que je rebâtissais sans cesse, pour le plaisir de revivre les moments les plus doux qu’inventait mon imagination et celui de reconstruire ceux qui ne me satisfaisaient qu’imparfaitement. J’ai vécu ces jours-là plusieurs vies dont je savais que le destin me les défendrait.

 

— Voilà qu’une nouvelle nuit est tombée. Veux-tu, avant que nous nous séparions, que je te lise ce que j’ai écrit ?

— Lis ce que tu as écrit, puisque tu ne peux relire ce que j’ai dicté. Tu déformes mon histoire, car souvent ta pensée domine la mienne.

— Vieille querelle. Change de scribe, si tu critiques mes écrits. Alors peut-être aurais-je l’esprit en paix.

— Que ferait un autre ? Lis et viens avec moi. Pour te prouver que je ne te porte pas rancune, je t’invite à partager mon dîner dans l’auberge qu’il te plaira de choisir.

— Je lis et je ferai ce qu’il est déraisonnable que je fasse, je te suivrai.

 

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