Célubée
Chapitre VIII
Le lendemain, Nagar m’emmena avec elle à la Cité. Parce qu’il s’agissait d’une cérémonie importante, elle avait demandé à l’un de ses serviteurs de conduire son char. Elle se tenait à ses côtés et sa magnifique robe, dont j’étais si fière, flottait sous la cape dont je l’avais couverte pour la protéger. Installée à l’arrière, je me cramponnais au rebord du char pour ne pas tomber. Je me sentais heureuse car je savais que ma maîtresse et son équipage seraient admirés quand nous entrerions dans la Cité.
Moi-même, j’avais revêtu une robe de lin blanc sans ornementation, comme il sied à la suivante d’une dame noble. Nagar aurait sans doute admis qu’en ce jour de fête, je sois vêtue au-dessus de ma condition. Mais le tissu de ma robe était déjà plus luxueux que ceux que portaient les femmes de la Cité assistant avec moi, au bas des marches du Temple, à la cérémonie.
Je m’étais levée dès la prime heure pour pouvoir me laver sans déranger ma maîtresse et ses deux invités. J’avais ensuite habillé Nagar et achevé de draper autour d’elle la somptueuse étoffe. Quand on était venu apporter le déjeuner, elle était parée et coiffée, prête à prendre la route de la Cité.
Phoil et Anticléridès, de leur côté, avaient déjeuné ensemble avant de partir pour le Temple. Lorsque j’étais passée sur la terrasse pour m’assurer au grand jour de la propreté et de la tenue de la robe de Nagar, je les avais vus, assis près d’une table basse, où une servante avait posé des coupes d’une boisson fraîche, un plat de fruits et un autre de ces pâtisseries rondes et soufflées, que l’on sert traditionnellement le jour du Passage du Temps. Je n’entendis rien de leur conversation, car ils chuchotaient plutôt qu’ils ne parlaient. Ils étaient si occupés qu’ils ne m’aperçurent pas. Si je n’avais été si pressée, peut-être aurais-je tenté de saisir ce qu’ils disaient. Lorsque nous partîmes, eux-mêmes s’en étaient allés depuis longtemps déjà. Phoil souhaitant s’arrêter au palais pour y mettre une robe, avait offert au poète de lui en prêter une.
Les vêtements d’Anticléridès ne ressemblaient nullement à ceux que l’on doit revêtir le jour de l’une des plus grandes fêtes du Royaume. Il ne possédait que des robes courtes, celles que portent ordinairement les hommes de notre pays et dont les femmes se servent comme tuniques. Ces tenues amples, généralement plissées depuis le col, tombent jusqu’aux genoux. Les femmes les raccourcissent soit d’un ourlet, soit en les remontant dans une large ceinture et cachent leurs jambes d’une étoffe simplement nouée autour de la taille ou, lorsqu’il fait froid, d’une seconde robe enfilée sous la tunique. Les hommes, qui craignent moins de dénuder leurs jambes et souffrent d’être entravés dans des vêtements trop longs, affectionnent particulièrement cet habit.
Mais le jour du Passage du Temps, chacun doit revêtir une robe longue. Plus elle est longue et plus prospère sera l’année. Certaines femmes en avaient pris prétexte pour allonger leur habit d’une traîne démesurée qui s’étalait dans la poussière et s’enroulait dangereusement autour de leurs jambes, lorsqu’elle n’était pas piétinée par leurs voisins.
Les prêtres avaient réagi contre ces excès en précisant que la robe devait frôler le sol, mais non y reposer. La raison de cette règle, malaisée à respecter, est qu’il convient, en ce dernier jour de l’année, où le jour dure autant que la nuit, d’empêcher que le souffle des esprits de la nuit, qui s’emparent alors du monde, ne se glisse entre vos jambes et, s’y nichant à votre insu, ne provoque votre mort avant la fin de l’année.
Il est de règle également que cette robe soit neuve. Comme les plus pauvres ne peuvent s’offrir une nouvelle robe tous les ans, ils tournent cette obligation en transformant, souvent par un simple détail, leur vêtement. Certains rajoutent ou suppriment une ceinture, d’autres brodent le tissu, tandis que leurs voisins cachent la broderie de l’an passé en plaquant une bande de tissu neuf. Quelques-uns froncent leur robe en prenant de l’ampleur dans les coutures – généralement laissées larges en prévision de ces modifications – là où les autres rétrécissent, préférant une ligne plus épurée. Il n’est pas une maison où, dans la semaine précédant la cérémonie, on ne lave, mesure, bâtisse, couse ou brode, défroisse ou plisse, allège ou empèse et en fin de compte, discute des nuits entières de la tenue que l’on arborera le grand jour.
Quand nous entrâmes dans la ville, tous ses habitants avaient déjà gagné le Temple et les rues étaient désertes et immobiles. Nagar me fit déposer sur le port pour que je rejoigne seule le Temple, pendant qu’elle allait au palais. Elle devait arriver, comme les autres seigneurs, en compagnie du Roi.
Le Temple est construit en bordure du fleuve, sur un monticule moins élevé que celui du palais. De nombreuses maisons ont été édifiées entre le port et le sommet du rocher où se dresse le Temple. De ce fait, il faut s’installer sur la plus haute de ses marches ou sur le portique du lieu saint pour voir le fleuve et le port. J’empruntai l’une des ruelles escarpées, en direction du Temple, celle où s’ouvrent d’habitude les boutiques des marchands d’étoffes. La foule, importante, se dépêchait vers la porte du Temple. Lorsque j’arrivai dans la cour que domine le Temple et sa volée de marches de pierre blanche, j’eus peine à me faufiler vers le premier rang.
Chaque année, je suppliais Nagar de partir de bonne heure pour arriver tôt, de manière à m’assurer une bonne place. Elle promettait toujours de me donner satisfaction, mais nous ne parvenions jamais à tenir l’horaire que je me fixais secrètement. Cela venait, je crois, de ce que ma maîtresse répugnait à arriver en avance à la Cour et à paraître attendre le bon vouloir du Roi. Elle trouvait toujours mille prétextes pour retarder notre départ et ne pouvait, une fois dans la Cité, me laisser devant le portail du Temple, en raison de la presse dans les ruelles avoisinantes. Aussi la maudissais-je en mon cœur lorsque j’apercevais l’enceinte du Temple où avaient déjà pris position la majorité des habitants de la Cité. En tant que suivante de Nagar, je pouvais prétendre aux premiers rangs, mais je n’aimais pas à faire valoir ma condition. J’usais donc de subterfuges. Je me glissais entre les corps en inventant des excuses. Les domestiques des prêtres, chargés de contenir la foule et de veiller au bon ordre de la cérémonie, me connaissaient. Quand l’un d’eux apercevait mon visage au milieu de la bousculade que je provoquais régulièrement, il se dépêchait de me venir en aide et de me faire franchir rapidement la distance qui me séparait encore de la première marche. Tout cela ne se faisait jamais sans heurts et je me faisais insulter, surtout par les femmes. Les hommes se montraient souvent plus indulgents et se contentaient, en riant, de ralentir ma progression.
Ce jour-là, il en fut ainsi. Je parvins difficilement au premier rang, sur le côté droit de la cour qui surplombe le fleuve, ou plus exactement les maisons de la Cité, car il faut se pencher dangereusement ou grimper sur le mur d’enceinte pour voir le fleuve.
J’attendis alors, parmi les autres, sous le soleil, qu’arrivent enfin le Roi et sa Cour avec le Grand-Prêtre et sa suite. Chaque année, le peuple patientait jusqu’au début de la cérémonie. Ces lents moments se révélaient pourtant très pénibles. La chaleur était souvent insupportable et, au fur et à mesure que passaient les heures et que le soleil s’élevait dans le ciel, la fournaise s’épaississait. La promiscuité, l’impossibilité où nous étions parfois de remuer, les pleurs des enfants qui ne supportaient pas l’ennui de l’attente et cuisaient plus que les autres, offerts qu’ils étaient au soleil du haut des épaules de leurs parents, provoquaient des malaises. Les victimes étaient évacuées par leurs proches et les domestiques des prêtres, au milieu des chuchotements curieux ou des exclamations irritées de ceux que l’on bousculait à nouveau. Dans cette mêlée suante et malodorante, les plus belles robes se salissaient et se flétrissaient en moins de temps qu’il n’en avait fallu pour les ourler. Seule la piété donnait aux habitants de la Cité le courage de demeurer jusqu’au bout dans la cour et de persévérer, d’une année à l’autre, dans cette pratique.
Cette cérémonie constitue la plus grande fête religieuse du Royaume. Elle symbolise le point d’équilibre entre la vie et la mort, que se doit de trouver celui qui veut vaincre ses angoisses. Elle est le dernier palier avant la plongée au plus profond des ténèbres jusqu’à la fête de la Peur, qui a lieu ce jour même où les nuits ont atteint leur plus longue durée et où les jours sont réduits comme fil sur quenouille dévidée. Alors les citadins se pressent aux marches du Temple pour s’assurer la protection des dieux avant de franchir la difficile étape de la nuit.
Lorsqu’apparut enfin le groupe des prêtres blancs, la foule poussa un soupir de joie.
Ils se placèrent de manière à ceinturer le portique du Temple et à donner aux fidèles l’illusion que, des colonnades, tombaient des draperies blanches, enfermant trois côtés du Temple dans un cocon lumineux.
Ils se figèrent aussitôt dans une totale immobilité. Pendant toute la cérémonie, ils doivent demeurer debout, raidis dans la position qu’ils ont choisie en s’installant, leur crâne rasé brûlant de soleil, pour ceux qui ferment les côtés ouest et est du portique. Leurs corps hiératiques et leurs visages graves, qui ne doivent à aucun moment broncher, savent résister à cette torture plusieurs heures. Ils se sont exercés des années durant à conserver cette rigidité des muscles. Leur esprit, par la contrainte du corps, parvient à s’élever par-delà le Temple et la Cité, jusqu’en des lieux qu’ils se refusent à décrire à tout autre que le Grand-Prêtre.
Tous sont choisis très jeunes parmi les enfants fréquentant l’école du Temple. Éduqués comme leurs camarades, ils sont en outre soumis à d’intensifs exercices physiques. Leur volonté et leur résistance en sortent à jamais, soit anéanties, soit trempées. Leurs facultés divinatoires et sensorielles, décuplées, transforment certains en prophètes. Mais ce pouvoir qui leur est donné, ils ne peuvent s’en servir pour eux-mêmes ou pour en tirer gloire. Ils n’ont le droit d’adresser la parole à nul autre qu’au Grand-Prêtre, leur chef. Il leur est fait défense d’avoir commerce avec des femmes et ils vivent cloîtrés dans l’enceinte du Temple. Pour éviter que l’un d’eux n’échappe à cette dure règle et ne profite de sa science, ils n’ont pas accès à la charge de Grand-Prêtre.
Cependant, quand l’âge les a mis à l’abri des passions, le Grand-Prêtre les délivre de certaines obligations. Il leur est alors permis de quitter le Temple et de prendre, s’ils le désirent, un logement en ville et surtout de parler librement avec tous ceux qu’ils rencontrent, à la seule condition de ne dévoiler jamais le contenu de leurs rêves ou de leurs transes. Ils assistent les autres prêtres dans leur service au Temple et surtout à l’école du Temple, où ils prennent en charge les élèves désireux de revêtir la longue robe blanche. Ce sont eux qui brisent les moins résolus ou les simples prétentieux, les renvoyant sans pitié de l’école du Temple. Ces adolescents-là n’ont pas d’avenir. Ils sont condamnés soit à mourir parce que leur famille les rejette, trop honteuse de la faiblesse et de la vanité de ses enfants, soit à venir grossir le nombre des domestiques du Temple. S’ils témoignent de suffisamment d’humilité pour accepter de s’employer comme valets, de se charger de basses et répugnantes besognes et surtout de servir leurs anciens condisciples, le Temple les accueille et pourvoit à leur entretien. Rares sont ceux qui résistent jusqu’au bout à cette épreuve. Quelques-uns, que leur faiblesse avait préservés du suicide, se donnent enfin la mort. Beaucoup disparaissent sans que quiconque sache où ils sont allés porter leurs pas. D’autres deviennent soldats et mettent au service du Roi leur esprit fatigué et leur corps endurci.
On cite néanmoins le cas d’un homme qui passa vingt ans à servir humblement ce corps qui l’avait rejeté. Il faisait montre de tant de dignité dans son malheur, de tant de sainteté, que le Grand-Prêtre de l’époque l’autorisa à reprendre ses études là où il avait dû les abandonner.
Après les prêtres-devins, sortirent les prêtres ordinaires, vêtus de robes rouges. Ils s’assirent en deux demi-cercles à l’intérieur de celui formé par leurs prédécesseurs. Leur apparition ne provoqua aucune réaction. Le peuple s’attendait qu’ils se montrent dans les instants suivant l’installation des prêtres blancs. En outre, leurs figures sont connues de tous.
Ce sont de jeunes prêtres qui viennent d’achever leur scolarité à l’école du Temple. On les rencontre quotidiennement, souvent dans l’enceinte du Temple. Ils reçoivent les fidèles, écoutent leurs problèmes, les conseillent sur les dieux à consulter et sur les prières à choisir ou encore les dirigent vers leurs aînés pour la célébration des cérémonies privées ou l’octroi des aides morales et spirituelles, qu’ils ne sont pas toujours en mesure de fournir.
Bien souvent, ils baguenaudent sur les bords du fleuve, sous prétexte d’aller au-devant de ceux qui n’ont pas le loisir de venir les trouver. Mais les conversations qu’ils engagent avec les commerçants dont les boutiques ouvrent sur les quais, les pêcheurs ramenant leurs filets ou les marins étrangers déchargeant leur cargaison, sont essentiellement pratiques et terre à terre. Ils en retirent toujours quelque léger profit, car on respecte leur fonction et on n’ose leur déplaire. Aussi sont-ils fréquemment invités à partager un repas, à choisir une étoffe ou un colifichet, une friandise ou une boisson aromatisée. Les tristes menus qu’on leur sert au Temple les incitent toujours à accepter les nourritures offertes. Au reste, les habitants de la Cité se réjouissent de voir ces garçons efflanqués manger de si bon cœur. Et moi, je me demande comment ils peuvent rester si maigres à dévorer comme ils font aux tables de la Cité.
Ces jeunes prêtres ne sont pas, comme les prêtres blancs, astreints à la plus sévère chasteté. Sans doute restent-ils enfermés, au cours des six années où ils portent la robe rouge, dans l’enceinte du Temple pendant la nuit et ne peuvent-ils habiter à l’extérieur chez un parent, un ami ou dans une maison qui leur appartient. Mais ils gardent la liberté de leurs mouvements pendant la journée, comme je l’ai dit. Il leur est interdit d’avoir des rapports amoureux avec une femme durant ces années, afin de fortifier leur âme. Il ne fait de doute pour personne que quelques-uns transgressent cette obligation, avec allégresse pour certains, avec remords pour d’autres. Ils savent bien en effet quelle est la sanction qui les attend s’ils sont dénoncés. Pour une première faiblesse, une année de pénitence, qui prolonge d’autant leur obligation de chasteté et surtout les cloître, à l’instar des prêtres blancs, à l’intérieur du Temple, sans aucune dérogation possible. La seconde les condamne à six mois de réclusion dans les prisons du Temple. Ces cachots sont aménagés dans des voûtes ténébreuses où l’air est rare et la lumière inexistante. Ils sont nourris un jour sur deux d’aliments insipides et peu abondants, abreuvés d’une cruche d’eau tiède, mais reçoivent chaque matin la visite d’un prêtre-devin âgé qui, dans la totale obscurité, les contraint aux plus rudes exercices spirituels et moraux. Cette épreuve est si inhumaine, qu’en cas de seconde récidive, on juge inutile d’offrir au relaps une nouvelle tentative de réhabilitation. Ce dernier est alors livré vivant, après avoir été entendu par le Grand-Prêtre, chargé de vérifier notamment qu’il n’est pas victime d’un complot, aux crocodiles du Temple.
Ces sanctions, dont nous ne saurions rien sans la douleur des familles touchées, sont unanimement critiquées dans la Cité. Nous trouvons illogique de contraindre de très jeunes hommes à brider leurs sens dans leur jeunesse, alors même qu’ils seront, quelques années après, autorisés à accéder aux plaisirs charnels. À l’issue de six années de service en robe rouge, ils revêtent une robe bleu sombre, laissent à nouveau pousser leurs cheveux et quittent l’enceinte du Temple. Ils sont affectés aux petits sanctuaires qui jalonnent les rues de la Cité. Les plus méritants sont même envoyés dans les campagnes, lorsque y subsiste encore un autel et qu’une population suffisamment importante le demande. Car notre religion n’exige aucun zèle, ni aucun prosélytisme de la part de ceux qui la servent. Ceux qui se refusent à admettre le culte de nos dieux ou tout culte en général sont laissés libres, et nul prêtre ne vient jamais les tourmenter en cherchant à les convaincre qu’ils sont voués à la mort éternelle. Nos dieux défendent que l’on persécute en leur nom. Aussi beaucoup de seigneuries demeuraient-elles sans prêtres, à l’exception du Centre royal qui comptait toujours parmi sa population de soldats et d’administrateurs un prêtre en robe bleue.
Ces prêtres, qui avaient fait leurs preuves ou avaient réussi à donner l’illusion qu’ils les avaient faites, car beaucoup furent de bien mauvais serviteurs des dieux, étaient vivement incités, s’ils ne pouvaient vivre sans faire usage de leur virilité, à prendre femme. On jugeait en effet prudent d’écarter de cette manière les prêtres des filles publiques qui vivaient immoralement de leur corps dans certaines venelles de la Cité. Cela n’empêcha pas, bien entendu, quelques prêtres, demeurés célèbres pour cette raison même, de fréquenter assidûment les péripatéticiennes et d’être, après l’échec du mariage auquel on les avait contraints, exclus du nombre des prêtres. Cette grave mesure se rapproche de celle qui frappe les candidats malheureux à la fonction de prêtre-devin. Car l’infamie s’attache à l’homme auquel on retire sa robe bleue et dont on rase les longs cheveux. Cet homme-là n’a droit à aucun respect, ni surtout à aucune protection. Nul ne peut l’employer ou le nourrir bénévolement. Il est contraint de cette façon à la mort s’il a assez d’honneur ou à l’exil au fond des campagnes.
À l’intérieur de l’espace qu’encadraient les trois demi-cercles de prêtres, vinrent se glisser les prêtres supérieurs. Hommes déjà âgés, grisonnants ou blanchissants pour la plupart et revêtus de robes pourpres, ils jouissent d’une très haute estime. Ils sont choisis par le Grand-Prêtre et ses aides immédiats, parmi les prêtres en robe bleue qui ont passé un certain âge et démontre le sérieux de leur vocation et la qualité de leurs services.
Ces prêtres, attachés au Temple – mais n’y demeurant que s’ils sont veufs ou ont décidé, pour se consacrer entièrement à leur tâche, de se retirer de leur famille –, y assurent les enseignements et les services religieux en dehors de ceux où le Grand-Prêtre officie personnellement.
Les prêtres supérieurs s’assirent à leur tour, formant un quatrième demi-cercle ouvert, comme les trois autres, sur la foule massée au bas des marches.
Le dernier prêtre installé, le silence se fît. On attendit avec respect que paraisse enfin le Grand-Prêtre suivi du Roi et de sa Cour. Enfin les plus grands d’entre nous ou les enfants juchés sur les épaules de leurs parents distinguèrent, au-delà de la barrière blanche des prêtres-devins, une clarté qui traversait les profondeurs du sanctuaire. Lorsque les pas fermes du Grand-Prêtre se firent entendre parmi les colonnades de l’arrière du portique, les prêtres en blanc, d’un seul mouvement, si vif que personne ne put réellement le remarquer, s’agenouillèrent et se décalèrent mi vers l’Orient, mi vers l’Occident, pour livrer passage à leur maître, tandis que les trois autres demi-cercles s’écartaient pareillement.
L’immense robe blanche de l’espèce de colosse qu’était le Grand-Prêtre apparut alors au seuil du passage. Il s’y arrêta et les deux acolytes qui le suivaient à distance le rejoignirent et lui tendirent le bassin d’argent dans lequel il plongea ses mains, les retirant immédiatement pour les secouer sur la tête des prêtres qui bordaient le chemin dans lequel il s’engageait.
Sitôt qu’il eut repris son avancée, on vit venir le Roi, suivi de ses deux fils, puis des seigneurs qu’il avait désignés pour l’accompagner et parmi lesquels se trouvaient, comme toujours, Nagar et Phoil, que leur haute naissance ne pouvait légitimement écarter. L’escorte du Roi se déploya sur la largeur de la colonnade en plusieurs lignes, protocolairement fixées. Le Roi et ses deux fils s’avancèrent de manière à se rapprocher du premier cercle. J’aperçus Nagar, dans sa robe frissonnant à la brise, qui venait tout à coup de se lever. Très loin à l’arrière, entre deux têtes, je reconnus la chevelure claire d’Anticléridès que Phoil avait réussi à intégrer au cortège et à placer sur l’un des côtés surélevés pour qu’il puisse suivre le déroulement de la cérémonie.
Au centre des cercles concentriques, le Grand-Prêtre ploya sa haute stature en signe d’humilité à quatre reprises, en se tournant chaque fois vers une nouvelle direction. S’il est vrai que notre Grand-Prêtre doit être de taille élevée de manière à inspirer le respect devant sa personne et les œuvres des divinités, je regrettais cependant la longue et mince silhouette du précédent. Il me déplaisait d’avoir à révérer le géant lourd et gras, qui avait adopté une majesté pataude comme marque de sa dignité. Il paraissait fait pour retourner la terre, amener les voiles sur les bateaux cinglant vers le nord ou en décharger les cargaisons sur les quais. Certainement pas pour célébrer les cultes et les cérémonies de la Cité.
Mais, en dépit de ses défauts physiques et de sa faible envergure spirituelle, le peuple l’appréciait qui se retrouvait en lui. Les citadins avaient passionnément aimé le père de Nagar, si différent d’eux, mais si habité et puissant, héritier d’une longue tradition, plus riche et influent que beaucoup des seigneurs de la Cour, pour ce qu’il se situait, justement, bien au-dessus d’eux et constituait une figure que l’on ne pouvait manquer d’admirer et de respecter. Le nouveau Prêtre semblait si proche, si immédiatement compréhensible par chacun, qu’il leur inspirait une sympathie indulgente. Ancien acolyte du père de Nagar, intelligent sans génie, pieux sans ostentation, dépourvu d’ambition personnelle, quoique convaincu de l’importance de la fonction de Grand-Prêtre, le père de Nagar l’avait choisi pour cela, dans l’espoir, qu’avant sa mort, le nouveau Grand-Prêtre saurait désigner comme successeur l’un des enfants qu’il persistait encore à espérer de Nagar.
Le Grand-Prêtre plongea de nouveau ses mains dans le bassinet et, s’avançant jusqu’au rebord de la première marche, aspergea de gouttes d’eau symboliques – car elles tombèrent sur les degrés qui l’isolaient de la foule – les habitants de la Cité, en prononçant les paroles de bénédiction nécessaires pour que nous franchissions la périlleuse étape du Passage du Temps.
Cela fait, il retraversa les quatre demi-cercles et, nous tournant le dos, alla vers le Roi. Tous deux firent une brève génuflexion en signe du respect qu’ils se devaient mutuellement et apposèrent leurs mains l’une contre l’autre, pour rappeler l’inébranlable alliance du Temple et de la Cour. Dans cette position, qu’ils gardèrent quelques instants, ils échangèrent les propos rituels. En réalité, nous connaissons le rite, mais qui nous dit qu’il est observé puisque nul ne peut entendre ce qu’ils se disent ?
La tradition veut qu’en cet instant le Grand-Prêtre informe le Roi du contenu des prières qu’il a dites pour le Royaume dans le secret du sanctuaire pendant que la cérémonie se mettait en place. Le Roi doit alors le remercier et lui demander sa bénédiction. Lâchant l’une des mains royales, le Prêtre trempe une nouvelle fois l’une de ses mains et l’appose encore humide sur le front du Roi en murmurant les mots de bénédiction.
De nouveau, le Roi s’écarta et le Grand-Prêtre, derrière son clergé, prononça les prières consacrées, reprises à tour de rôle par chacun des cercles de prêtres et enfin, en écho, pour les tout derniers mots, dont nous retenons – et sans doute déformons – le son et non le sens, puisqu’ils appartiennent à la langue sacrée qui nous est inconnue, par l’ensemble des participants. Les prières qui s’enchaînent au nombre de douze, sont longues et allongées encore par le fait qu’elles sont intégralement psalmodiées six fois. Mais elles demeurent indispensables pour appeler sur nos têtes la bénignité des dieux. De même que le sont les sacrifices auxquels procèdent les prêtres, une fois achevée la fête et en l’absence du Grand-Prêtre, qui ne peut voir couler le sang. Ces sacrifices sont accomplis par les prêtres rouges, qui doivent à cette fonction leur robe sanguine, que le sang des animaux sacrifiés peut éclabousser sans dommage. Les prêtres en robe pourpre se saisissent soit des entrailles, soit de la dépouille, selon le sens du sacrifice, et portent à bout de bras le corps sanguinolent à l’un des prêtres-devins qui ne peut le toucher, mais doit y lire la réponse à la question posée ou, de manière plus générale, le destin et l’avenir qui se dessinent au fond de ces corps mutilés ou à la surface des cœurs encore palpitants. Le prêtre supérieur repose alors la victime sur l’autel spécialement consacré à cet usage, pendant que le sang, qui commence à se coaguler sur ses mains, prend peu à peu la couleur de sa robe.
Une fois les prières dites, le Grand-Prêtre retraversa les quatre demi-cercles et, face à nous, entama ses imprécations. Elles consistent en un long discours, une manière de harangue à l’usage du peuple, destiné à condamner certains de ses comportements ou à les louer, à rappeler les principes de la religion, de la vie et de la mort dans la Cité et le Royaume. Je pense cependant, quant à moi, qu’elles ne sont que l’occasion pour le prêtre de dire ce qu’il a envie de nous dire, sans qu’aucune contrainte ne bride sa parole. Elles ne sont prononcées qu’au moment des grandes cérémonies.
Ce jour-là, le Grand-Prêtre choisit de nous rappeler le sens du jour du Passage du Temps, ainsi que les grands risques que nous courions. Il avait jusqu’alors toujours préféré développer à cette occasion, des thèmes plus réconfortants, comme pour laver nos cœurs de l’angoisse. La surprise fut grande, lorsqu’il secoua au-dessus de nos têtes le sac d’horreurs que les dieux traînent derrière eux au Passage du Temps.
Il est bien étrange que nos âmes aient pu se troubler de ces discours, alors que le soleil si chaud enveloppait nos corps de moiteur, que les pierres et les étoffes de couleurs claires le réfléchissaient de toutes parts, que nous sentions enfin éclater partout le bonheur que donnent une belle journée et la compagnie d’êtres qui communient dans les mêmes espoirs et désespoirs que soi. Mais nous portons en chacun de nous l’angoisse du temps qui passe, la douleur de la mort séparatrice et la terreur de n’avoir pas su, dans cette vie, préparer dignement notre passage dans le monde des morts. Aussi les imprécations du prêtre nous firent-elles tressaillir et nous sentîmes couler sur nous la sueur qui naît des explosions soudaines d’angoisse. L’univers qu’il décrivait et que nous connaissions trop bien, pour en avoir si souvent rêvé et avoir tant prié qu’il nous soit épargné quand se déchirerait le voile du temps, était si terrifiant, qu’en dépit du peu de place, nous voulûmes nous jeter à terre pour prier sur-le-champ les dieux de nous délivrer des incertitudes de la vie.
Voyant l’agitation dans laquelle il nous avait plongés, le prêtre haussa la voix d’un ton pour ramener à lui nos oreilles épouvantées. Il nous expliqua avec violence et en fustigeant nos faiblesses, que les dieux nous envoyaient chaque année ces épreuves pour mesurer notre courage et notre endurance. Je compris en écoutant la suite de ses imprécations, combien ce discours était peu religieux et très politique. Il avait dû le préparer sur l’ordre du Roi, dans le dessein de conforter encore le pouvoir de ce dernier. Mais pour les âmes avides de nourritures religieuses comme moi – et sans doute aussi une partie des fidèles – il paraissait maladroit de mêler les affaires de ce monde, qui appartiennent au Roi, à celles du royaume des morts, qui sont régies par les dieux et révélées par la voix du Grand-Prêtre.
Il nous expliqua que les souffrances spirituelles, que nous devons affronter chaque année, risquaient cette fois de se doubler de difficultés matérielles. Il rappela ce que nous savions tous désormais, les bruits ayant couru d’un bout à l’autre de la Cité et les hommes du Roi ayant, d’une rue à l’autre, informé les citadins qu’en dépit du risque de disette, ils seraient alimentés pour peu qu’ils acceptent d’aller se fournir auprès des marchands du Roi, chargés d’organiser la répartition. Je crois cependant, qu’emporté par son sujet et se sentant ce jour-là d’humeur à user de son pouvoir de faire trembler le peuple, il alla plus loin que le souverain ne l’aurait souhaité. Car il décrivit la famine avec des détails si réalistes et horribles, en évoquant ces temps à peine reculés où la Cité avait été ébranlée par les conséquences de disettes imprévues, que nous en vînmes tous à douter que les mesures adoptées par le Roi suffisent jamais à nous empêcher tous de mourir de faim. Moi-même, qui savais pourtant de Phoil que les paysans étaient plus à plaindre que nous, je ne pus retenir mes pleurs.
Nous en étions là, le prêtre vaticinant sur les horreurs de la famine, tandis qu’à ses pieds, le peuple gémissait en chœur, couvrant à demi sa voix tonnante, quand soudain, il s’immobilisa, une main en l’air, dans un geste de prophétie. De cette main, il nous calma et dans le silence revenu, il pointa son bras en direction du fleuve et s’écria : « Voici que viennent les bateaux chargés du grain que le Roi a envoyé quérir pour vous. »
Nous nous tournâmes tous vers le fleuve, mais nous nous trouvions trop en contrebas pour apercevoir quoi que ce soit. Au moment où je m’avisais que je pouvais grimper sur le rebord de pierre et m’élever ainsi à une hauteur suffisante pour distinguer le fleuve, une jeune fille, nerveuse et vive comme une jeune chèvre, s’élança d’un bond sur ce rebord. De là, elle hurla qu’elle voyait plusieurs voiles, que la faible brise poussait vers le port et que la plus proche devait être si chargée qu’elle paraissait à demi absorbée par les flots. À ces mots, le peuple se mit à crier de joie et, si le Prêtre ne l’avait retenu, il se serait précipité à son tour, dans la plus grande confusion, sur le muret où se tenait la mince et belle jeune fille, qui devait appartenir à la domesticité de la Cour, car son visage ne m’était pas inconnu.
« Que vous faut-il de plus que la vue de votre prêtre et celle d’une jeune vierge », cria le Grand-Prêtre. Ces derniers mots me laissèrent perplexe, car à bien envisager la nouvelle messagère, qui se trouvait juste au-dessus de moi, je doutais fort, à sa beauté et à l’assurance de son maintien et de sa démarche que, vierge, elle le fût encore.
Du haut de son perchoir, elle dominait le peuple et lui livrait, en raison du vent qui enroulait sa robe autour d’elle, la fermeté et la douceur de son corps. Et chacun, tout à la joie de savoir les dangers décrits par le Grand-Prêtre conjurés, levait un regard fasciné et admiratif vers elle qui, telle une souveraine, demeurait hiératique, le regard fixé sur le fleuve, qu’elle ne pouvait cependant pas s’empêcher de jeter fugitivement par instants sur son public. Le Grand-Prêtre, qui était d’abord entré dans son jeu, finit par s’en agacer, car plus personne ne prêtait attention à la cérémonie. Il lui cria de descendre et de venir achever ses dévotions.
Elle obéit et se laissa choir entre les bras de deux de mes voisins, qui s’empressèrent de l’embrasser pour lui témoigner leur gratitude. Le désordre devint alors plus grand encore qu’auparavant, car elle passa ainsi de bras en bras, l’allégresse croissant jusqu’à s’élever en un fort tumulte. Comme le Grand-Prêtre semblait avoir momentanément renoncé à ramener ses fidèles à l’ordre, je me hissai à mon tour sur le muret.
Il y avait sur le fleuve, étincelant de soleil, six grandes voiles blanches, gonflées par la brise, cinglant vers le port. La première, très lourde, avait peine à conserver son avance. De mon poste d’observation, je découvris un spectacle à la fois si irréel et si magique que je crus avoir pénétré dans l’une de ces légendes que l’on raconte aux enfants, où, à la fin des ténèbres, les dieux apparaissent enfin dans la plénitude de leur pouvoir et de leur majesté. Je me rendis compte que mes yeux s’emplissaient de larmes, tant je me sentais humble devant une aussi grande splendeur. Alors, je tournai mes regards vers le portique, où les prêtres et la Cour attendaient toujours que le peuple ait retrouvé son calme. Sur le bas-côté, dans le prolongement de mon muret, j’aperçus Anticléridès qui m’observait, de ses yeux tristes de poète. À son regard, je sus que je venais effectivement, ainsi que je l’avais éprouvé, de participer à la légende des temps.
La foule excitée poussait des cris de bonheur chaque fois que la jeune fille changeait de bras. Je vis qu’elle était presque portée en triomphe, à demi lancée d’homme en homme, étreinte fougueusement par chacun d’eux, écorchée par les femmes qui, soit par jalousie, soit par gratitude, s’agrippaient à elle et tentaient d’arracher des lambeaux de sa robe. Au-dessus de la mêlée, son corps souple et ses longs cheveux noirs se dépliaient soudain, tandis qu’elle retombait à nouveau dans d’autres bras et se soumettait à de nouvelles caresses. On entendait son rire désordonné, profane et sensuel lorsqu’elle bondissait dans les airs et ses gloussements indulgents, quand elle se reblottissait contre des poitrines inconnues, offrant la sienne, de plus en plus dénudée, aux regards et aux touchers gourmands.
Je devins inquiète du tour irrespectueux et indécent que prenait la cérémonie. Sur le portique, les prêtres et les princes étaient consternés. Seul le Roi conservait un minuscule sourire au fond de ses yeux. Je me tournai vers mes voisins, espérant qu’au fur et à mesure que s’éloignait la cause du désordre, le peuple reprendrait ses esprits. Mais ils criaient autant qu’au cœur de la mêlée, leurs yeux brillaient, aussi ivres et obscènes que ceux des nouveaux porteurs de la jeune fille. Leurs bras et leurs jambes s’agitaient avec la même frénésie. Leurs compagnes – dont on aurait pu légitimement espérer plus de modération – conservaient un comportement tout aussi incontrôlé et s’interpellaient à tue-tête, comme jamais elles n’oseraient le faire, fût-ce en pleine rue.
Muette de terreur devant le sacrilège qu’accomplissait une foule inconsciente, je m’apprêtais à entamer des prières à l’adresse des dieux, quand retentit un bruit éclatant, qui se répercuta d’une colonne à l’autre, pendant quelques secondes. Le premier acolyte du Grand-Prêtre avait décroché l’espèce de grand plateau d’argent suspendu dans l’allée centrale du Temple, qui servait aux fidèles à appeler un prêtre, lorsqu’il ne se trouvait personne pour les accueillir. De toutes ses forces, il avait cogné le bassin d’argent contre la surface du plateau. Le roulement profond produisit un effet immédiat. L’excitation retomba brusquement. La jeune fille fut brutalement lâchée par celui qui la tenait et s’en alla bousculer, en tombant, la masse compacte de ceux qui s’étaient assemblés pour la toucher. On entendit seulement son cri lorsque, saisie d’étonnement de se retrouver à terre, elle se reçut mal et se tordit sans doute la cheville. Je redescendis enfin de mon muret.
Le Grand-Prêtre traversa d’un pas vif les trois cercles et se retrouva seul devant nous. Il apostropha le peuple avec violence.
« Comment osez-vous ? Savez-vous ce que vous êtes en train de faire ? Avez-vous donc oublié qu’aujourd’hui les démons et les dieux nous guettent ? Que chacune de nos faiblesses, que chaque manque de respect sont enregistrés et retenus par eux. Sacrilèges ! Vous avez attiré sur vous et sur nous, sur chacune de nos têtes, sur la Cité, sur le Royaume, la colère des dieux ! Qui vous a permis non seulement de rire, mais encore de vous abandonner à cette débauche publique ?
« Et toi, toi que ta jeunesse devait retenir, qui t’a ordonné de te livrer à pareilles provocations ? Viens ici. Immédiatement. »
Il fallut qu’il répète deux fois cet ordre, d’une voix sans cesse plus forte, pour que la jeune fille consente enfin à sortir de la foule. Son assurance avait disparu. Ses cheveux en désordre, sa robe déchirée, dévoilant complètement sa poitrine et partiellement ses cuisses et ses jambes, elle tentait maladroitement de couvrir ses seins de ses bras croisés. Elle marcha piteusement vers les marches, soudain consciente et de ce qu’elle avait fait et de ce qu’elle risquait un jour pareil, à offrir ainsi à la pleine lumière son corps à demi nu. Elle essaya vainement d’enrouler les morceaux d’étoffe déchirée autour de ses jambes, montrant un sein rond et tendre, qu’elle recouvrit immédiatement lorsqu’elle comprit que les restes de sa robe ne la protégeaient plus contre les démons.
Bien qu’elle ait perdu toute son arrogance, elle était toujours très belle, plus émouvante peut-être dans son triste appareil. Le Grand-Prêtre la voyant monter, empêtrée dans les pans de tissu, qui se glissaient entre ses cuisses nues et gênée par l’impossibilité où elle se trouvait d’écarter ses mains de ses épaules, prit pitié d’elle. Il ordonna à l’un de ses aides de dégrafer la cape noire qui couvrait sa robe, s’en saisit et la mit sur les épaules de la jeune fille, qui la ferma prestement de ses deux mains, la tête basse.
« Prie les dieux qu’ils t’épargnent, dit-il. Tu n’auras pas assez de chaque jour qui te reste pour travailler à adoucir ton châtiment. »
Il appela d’un geste un garde du Temple et lui ordonna de ramener la jeune fille chez elle. Alors la foule se fendit d’elle-même et un chemin se creusa parmi les fidèles, qu’empruntèrent la jeune fille et son escorte. Dans la presse due à ce subit mouvement de la foule, je fus jetée contre le muret et m’y écorchai le dos. Plutôt que d’être ainsi comprimée, je m’y assis et regardai passer la fille. Je vis les femmes lâcher sur son passage les morceaux de tissu ou les fils qu’elles lui avaient tout à l’heure arrachés. Quand elle eut franchi l’enceinte du Temple, la foule se referma et se tourna à nouveau vers le Grand-Prêtre. Je la vis disparaître dans la ruelle qui montait vers le palais. Je fermai les yeux en signe de supplication. Cette fille était perdue, nous le savions tous, elle plus encore que nous. Moi, qui avais d’abord été si jalouse de son aplomb et de sa beauté, j’éprouvais, maintenant qu’elle était abattue et rejetée, de la commisération.
Dans le silence total, le Grand-Prêtre nous adjura de nous purifier de la conduite honteuse que nous avions eue et de prier avec plus de ferveur que d’habitude pour que nous soit pardonné notre irrespect. Il ordonna la reprise des prières et, six fois de suite, nous répétâmes la fin du verset de chacune des douze prières du Passage du Temps. Je m’aperçus que chacun obéissait et, humblement, reprenait les mots que lançaient les prêtres dans leur langue inconnue.
Je demeurai immobile et sans voix. Le Grand-Prêtre venait, à son tour, de commettre un sacrilège. Rien ne doit venir troubler l’ordre des cérémonies religieuses et particulièrement celle-ci où l’ordre du monde est sur le point de basculer. Le peuple y avait failli en se laissant aller à des débordements inopportuns. Il y avait déjà là matière à déchaîner la colère des dieux. Mais mon cœur tremblait plus encore d’effroi au souvenir de ce coup de gong, qui avait ébranlé l’air autour de nous et que les dieux ne pouvaient manquer d’avoir entendu et à l’idée que le prêtre faisait recommencer des prières que nous avions déjà dites. Je levai les yeux vers Nagar qui avait détourné la tête et parlait à voix basse à Phoil à ses côtés. Il n’était pas dans ses habitudes, aussi détachée soit-elle des manifestations religieuses, de témoigner tant d’impolitesse à l’égard du Grand-Prêtre et du Roi.
Ce dernier, l’entendant chuchoter, se recula de deux pas. À ce mouvement, Nagar tourna à nouveau la tête vers l’assemblée. Je vis alors à ses yeux qu’elle était très en colère. Le Roi l’interrogea du regard et renversa la tête pour qu’elle pût chuchoter à son oreille ce qu’elle venait de dire à Phoil. Je fus sûre, à sa colère, qu’elle jugeait que le Grand-Prêtre avait commis une faute. Son cœur ne tremblait pas d’angoisse, comme le mien, à la pensée que l’on avait dérangé les rites et que la fureur des dieux allait immanquablement s’abattre sur nous. Mais son intelligence se révoltait contre le manque de sang-froid, l’absence de psychologie et l’ignorance du sacré dont venait de témoigner le prêtre en nous proposant d’accomplir des actes impies.
Le Roi l’écouta sans sourciller, sans nous quitter du regard, comme pour surveiller nos réactions. Il n’y en eut du reste pas. Je crois que le peuple était trop abasourdi par ce qu’il avait fait pour s’étonner encore de cette violation des usages. Il répétait avec conviction, dans l’espoir de se racheter, les prières qu’il avait déjà dites. Et je ne découvris sur aucun visage la stupeur et l’incompréhension qui devaient se lire sur le mien.
Le Roi reprit sa place entre ses deux fils et attendit la fin des oraisons. Je restai totalement muette, ne voulant en aucun cas participer à l’outrage qu’était en train de perpétrer le peuple de la Cité sous la direction de son Grand-Prêtre. Peut-être le souverain pensa-t-il que la foule pourrait ultérieurement s’interroger sur l’incohérence de la cérémonie, qui était en partie de son fait, mais que le Grand-Prêtre avait considérablement accrue. Car il prit ce dernier par le bras lorsqu’il remonta vers lui et, lui tenant la main, échangea quelques paroles avec lui. Alors, nous vîmes le Roi contourner les cercles de prêtres en sautant sur les murets du côté droit, celui-là même où je me trouvais. Le souverain ne peut, comme le prêtre, franchir les cercles sacrés, parce que le clergé ne lui est pas soumis et qu’il ne maîtrise pas ces lignes magiques. Aussi prit-il grand soin de ne pas provoquer un autre sacrilège.
Il est rare qu’à la fin d’une fête religieuse, il vienne parler à son peuple. Cependant la tradition a gardé le souvenir de quelques occasions où cela se produisit. En outre, le protocole ne lui permet de prendre la parole devant le peuple qu’à l’issue de la célébration des fêtes religieuses. Aussi, quoique surprise de voir le Roi, si digne, sauter de gradin en gradin pour s’approcher de nous, je n’eus pas le sentiment que se préparait un nouveau blasphème.
Il s’arrêta enfin, juste au-dessus de moi et demeura quelques instants silencieux, regardant vers le fleuve, ébloui sans doute, comme je l’avais été peu auparavant, par la vue du fleuve amenant les lourdes nefs vers la Cité. Puis il nous envisagea, pressés et inquiets, osant à peine lever nos yeux vers lui. Autant il m’avait paru quelque peu amusé quand le peuple avait soudain perdu ses esprits, autant il semblait à présent sévère et énergique. Nous attendions tous une nouvelle semonce, mais il se contenta de nous dire que les dieux ne pourraient véritablement en vouloir à une Cité si prompte à obéir à son Prêtre, si soucieuse de prononcer clairement et scrupuleusement les prières qu’ils attendaient. Je compris que, par ces paroles, il cherchait à éviter que n’apparaisse soudain, dans une conscience ou dans une autre, l’idée que le Grand-Prêtre avait transgressé l’ordre établi et à affirmer que celui-ci avait eu raison de demander de nouvelles prières, mais qu’il signalait aussi au Prêtre l’erreur qu’il avait commise. Le Roi dit encore qu’il se réjouissait de voir son peuple satisfait de l’arrivée des réserves qui seraient engrangées dans les greniers royaux.
« Les dieux ne peuvent vous tenir rigueur d’être heureux que la nuit ne soit pas encore venue, que le monde soit encore debout et que vos enfants aient toujours à manger, car c’est un chant de louanges à leur bonté que vous leur adressez.
« Conservez à présent l’attitude modérée et humble que vous a rappelée votre prêtre. Souvenez-vous que cette journée est la plus périlleuse de l’année. Mais soyez sûrs que les dieux ne confondront pas un acte de piété avec un sacrilège, pour peu que la journée s’achève dans le calme et dans la dévotion.
« Vous pourrez descendre au port admirer les vaisseaux. Vous pourrez les toucher et parler aux marins qui les ont dirigés jusqu’ici. Mais il faudra attendre demain pour qu’ils soient déchargés, car aujourd’hui est la fête du Passage du Temps et seuls les gestes domestiques sont autorisés.
« Allez et priez les dieux car la journée n’est pas achevée. »
Il remonta les gradins un à un et regagna sa place auprès du Grand-Prêtre. Celui-ci me parut irrité. Il se saisit plus brusquement que ne le veut l’usage du flambeau que lui tendait l’un de ses aides et traversa d’un pas sec le parterre de courtisans pour rejoindre le sanctuaire. Nous vîmes la flamme s’éloigner dans les ténèbres sacrées. La Cour emboîta le pas au Roi, qui s’enfonça à son tour dans le temple et les prêtres suivirent dans l’ordre inverse de leur arrivée.
À la fin de ce culte, les fidèles s’en vont habituellement dans le calme et la tranquillité, pour ne pas attirer les esprits et sortent en bon ordre, attendant leur tour pour franchir l’enceinte. Mais ce jour-là le silence fut plus grand encore et tous se rangèrent en colonnes régulières et défilèrent d’un pas triste, les yeux baissés sur l’ourlet de leur robe, comme pour vérifier qu’ils se trouvaient bien à l’abri des tentatives des démons.
Je pus échapper au mouvement qui m’entraînait vers le portail, en demeurant sur mon muret. Quand il n’y eut plus personne autour de moi, je descendis vers la cour des prêtres. Je laissai de côté le petit temple, où ont lieu certains cours de l’école du Temple et traversai la cour. Elle était vide. Il y a toujours de nombreux prêtres sur cette place où l’on reçoit les fidèles. Les prêtres ordinaires s’y rassemblent pour discuter entre eux en attendant que quelqu’un les appelle ou simplement pour se dégourdir les jambes, car ils n’ont accès aux jardins sur lesquels ouvrent les salles communes qu’aux premières heures du jour et de la nuit.
J’aime cette cour. Les Grands-Prêtres successifs l’ont fait daller de pierres blanches et roses, découpées pour former des motifs sacrés.
Elle est douce et sereine, bordée par le temple qui s’élève au-dessus et par les bâtiments de l’école du Temple, le petit temple et les trois constructions à péristyles. On aperçoit entre ces bâtiments les jardins du Temple, où ne pénètrent que les prêtres et qui, dit-on, sont les plus beaux et les plus secrets jardins du monde. Beaux, ils le sont sans doute et secrets, peut-être, ne serait-ce que parce que nous ne pouvons nous y promener, mais ils n’atteignent pas la perfection de ceux de la villa. Il est vrai cependant que le demi-cercle de pierre, où se réverbère la lumière et où résonnent les pas des prêtres et des fidèles, est préservé de la raideur minérale par le bruit, dans les ombrages voisins, du vent venu du fleuve.
J’allai frapper à la porte menant à la crypte, espérant que le gardien de ces lieux n’aurait pas, comme les autres prêtres, disparu dans les replis de l’enceinte du Temple. On m’ouvrit rapidement. C’était un vieux prêtre en robe pourpre. Il avait l’air fatigué et grimaça devant la lumière.
« Que viens-tu faire ici ? demanda-t-il sèchement. La fête est terminée. Va avec les autres.
— Je voudrais prier quelques instants. Je voudrais me prosterner devant le petit autel de la crypte. Je ne te demande que quelques minutes. »
Il referma la porte et je l’entendis dans l’obscurité, qui marmonnait : « Je n’ai jamais vu cela ! Quelle journée ! »
Il se déplaçait aisément dans la nuit de la crypte et marchait rapidement, oubliant que j’étais, moi, à demi aveugle dans ce noir profond après la lumière de la cour. À plusieurs reprises, je me cognai à des meubles bizarres qui entravaient le passage. Il finit par avoir pitié de mon infirmité et me prit la main.
« Pourquoi veux-tu venir prier aujourd’hui précisément ? Personne n’a jamais demandé à prier dans la crypte un jour de Passage du Temps.
— Est-ce interdit ? demandai-je alarmée.
— Rien ne l’interdit et finalement tout le conseille, admit-il.
— J’ai peur, dis-je. J’ai très peur.
— De quoi as-tu peur ? De l’obscurité ?
— Pas de celle-là. De celle qui risque d’advenir après aujourd’hui.
— Ah ! Il fallait y penser avant de vous jeter sur cette fille. Que s’est-il passé dans vos esprits ? Que s’est-il passé ?
— Je ne sais pas. Je ne peux rien te dire, parce que moi je n’ai rien fait. J’ai seulement regardé le fleuve du haut du muret, après celle dont tu parles.
— Alors c’est toi la jeune fille qui contemplait le peuple avec tant d’horreur dans les yeux. Tous les prêtres ont tourné leurs regards vers toi, qui présentais une image inversée de la précédente beauté du muret. Nous avons tous prié que ton geste nous sauve, tant tu semblais alors habitée par les dieux. Je comprends pourquoi tu veux prier. »
Je m’étonnai qu’on m’eût remarquée dans cette confusion et mon cœur bondit d’orgueil à l’idée que j’avais, quelques instants, pour certains, incarné la divinité. Mais j’étais trop agitée alors pour réfléchir à cette nouvelle. Cependant, il me reste aujourd’hui la faculté d’imaginer cette scène et de me revivre comme un acteur essentiel, là où je ne m’étais vécue que comme un spectateur angoissé. Je poursuivis ainsi :
« Je ne voulais pas seulement parler de l’impiété du peuple. Est-ce que les dieux ne seront pas plus courroucés encore contre… » Je m’arrêtai devant tant d’irrespect. Mais le prêtre, qui tenait toujours ma main se tourna vers moi. Je pus distinguer alors le contour de son visage et l’éclat de ses yeux, car devant nous tremblotait à présent la lumière du second sanctuaire. Il m’obligea à m’asseoir sur une espèce de coffre, plaqué contre le mur et soupira.
« Tu as compris plus de choses que je ne le pensais. Qui es-tu donc pour savoir que le plus grand sacrilège est venu de celui qui ne doit jamais en commettre ?
— Je suis la suivante de Nagar.
— Nagar ! Pourquoi a-t-elle refusé d’obéir à son père ? Nous n’en serions pas là à présent. »
Il demeura silencieux avant de reprendre :
« Alors l’esprit souffle de la maîtresse à la suivante.
— Je ne crois pas, car ma maîtresse saurait ce qu’il faut faire pour conjurer le mauvais sort et moi je suis dans les ténèbres.
— C’est certain, dit-il en riant, car tu n’y vois goutte, ma pauvre. »
Je fus fâchée de voir qu’il pût faire des plaisanteries en un tel moment et j’en vins à douter de sa sagesse et même de son intelligence.
« Calme-toi, poursuivit-il, la journée a été dure pour moi aussi. Moi aussi, la peur me ronge et je ris pour oublier que mon cœur bat trop fort. Tu agis mieux que ta maîtresse qui est partie avec le Roi sans même se rendre au sanctuaire, comme son père l’y aurait incitée. Nagar sait trop de choses pour une âme que les dieux n’habitent pas. Tu as raison de vouloir prier. C’est le seul recours qu’il nous reste pour écarter de nous et du Royaume la malédiction que le Grand-Prêtre y a jetée. Je vais prier avec toi. Que ta voix pure et ton cœur tremblant m’aident à intercéder auprès des dieux avant que ne s’accomplissent définitivement leurs mystères. »
Il m’aida à me relever et me guida jusqu’au petit sanctuaire, où brûlaient les deux torches sacrées. Là, dans la demi-clarté de l’autel, nous avons prié jusqu’à ce que nos voix s’éteignent, à force de sanglots.
Nous demeurâmes ensuite immobiles et silencieux. Je me sentais si faible qu’il me semblait que je n’aurais jamais le courage de me relever, de refaire le chemin en sens inverse vers la porte et de poursuivre enfin vers la presqu’île. Je m’assis sur mes talons, sentant ma tête tourner et fermai les yeux. Lorsque je les rouvris, je vis que le prêtre à mes côtés en avait fait autant. Sa respiration était désordonnée.
Je regardai la crypte autour de moi. À l’exception du sanctuaire, on ne voyait rien. J’y étais venue quelquefois dans ma jeunesse avec ma mère. Mais je ne me souvenais pas qu’il y faisait si noir. Le grand sanctuaire, celui qui se trouvait au-dessus de nous, dans le temple, quoique plus impressionnant, paraissait somme toute moins mystérieux.
En reprenant mes esprits, je me rendis compte combien j’étais proche de l’autel placé à l’avant du sanctuaire. Il m’aurait suffi d’étendre le bras pour en toucher la pierre sacrée. Dans le temple, les fidèles ne dépassent pas la ligne à partir de laquelle le nombre des flambeaux se raréfie. Quand nous demandons à prier et apportons une offrande, le prêtre nous mène à cet emplacement, nous indique les prières et les gestes à accomplir pendant qu’il se faufile par l’une des allées latérales vers le cœur du sanctuaire où il procède, en notre nom, aux offrandes ou au sacrifice que nous avons décidés. « Les dieux aiment l’obscurité », est-il écrit sur l’une des colonnes du temple, aussi ne pouvons-nous, nous qui ne sommes pas consacrés, venir troubler leur refuge et percer leur identité. Nous demeurons dans la lumière, le visage offert à leurs regards, pour qu’ils nous reconnaissent et étendent leurs bienfaits sur nous.
Le prêtre se releva enfin et me tendit la main à nouveau.
« Beaucoup d’hommes et de femmes viennent prier ici. Lorsque c’est mon tour de garder la crypte, je les aide et nous prions ensemble. Il peut arriver que nous restions très longtemps devant le sanctuaire, parce qu’ils ont de nombreuses choses à demander et qu’ils connaissent mal les formules qui conviennent ou qu’ils hésitent sur la plus appropriée. Jamais, je n’ai ressenti en leur compagnie cet étourdissement qui m’a pris aujourd’hui près de toi et que je n’ai éprouvé que quelques fois dans les moments de méditation que m’imposait le Grand-Prêtre.
« Je ne sais si les dieux nous exauceront car nous ne pouvons pas en être assurés, mais je crois qu’ils nous ont écoutés et qu’ils auront au moins pitié de toi et de ta ferveur. »
Il me raccompagna à la porte de la crypte qu’il ouvrit toute grande, pour que le soleil y pénètre. La crypte était si large et profonde et la porte si étroite, que la lumière ne s’engagea pas très loin. Je vis cependant les grains de poussière qui tourbillonnaient dans cette mince bande lumineuse. Le prêtre me poussa sans ménagement au-dehors. Je me tournai vers lui et vers l’obscurité pour apaiser mes yeux.
« Va, dit-il. Il n’est pas bon de rester trop longtemps enfermé ici. Je prierai pour toi désormais, chaque fois que reviendra mon tour de garde dans ce sanctuaire. »
Il referma la porte sans attendre. Je traversai rapidement la cour en fermant les yeux pour m’abriter à l’ombre des péristyles. J’y restai quelques minutes, le temps que disparaissent enfin les taches blanches qui constellaient d’éclairs l’obscurité de mes yeux. J’allais quitter l’enceinte pour rejoindre la presqu’île lorsque je vis venir un prêtre à robe rouge que je connaissais et n’aimais guère.
Grand et exagérément maigre, sa robe rouge se drapait toujours élégamment autour de lui. On le disait intelligent et promis à de hautes fonctions. Les femmes de la Cité le trouvaient beau et n’hésitaient jamais à l’inviter à leur table où il présentait d’une manière inimitable les petites histoires de la ville et du Temple.
Je le tenais pour avide et prétentieux, trop bavard et coquet pour un prêtre. Je jugeais déplacées ses paroles et superflus ses gestes d’apaisement quand un fidèle s’adressait à lui. J’avais une raison supplémentaire de ne pas l’aimer : ses excessives assiduités auprès de moi. J’aime qu’on m’aime. J’aime plaire aux hommes et je ne suis jamais aussi malheureuse que lorsque je crains de n’être pas désirée. Mais je n’ai jamais pu supporter ni les discours ni la présence de cet homme.
Il ne manquait jamais, si d’aventure nous nous trouvions en un même endroit, de me faire mille compliments sur ma beauté et ma sagesse et tentait toujours de se comporter avec moi comme un fiancé et un protecteur. Si j’avais été moins pieuse et plus tentée par sa chair, j’aurais aimé l’attirer dans le péché. Mais il se montrait si prudent et si ambitieux qu’il n’aurait jamais cédé à mes avances et ne les aurait prises que comme autant d’acceptations de ses offres de mariage.
Dans la Cité, bien d’autres filles étaient plus belles et plus sages que moi. Bien d’autres aussi plus fortunées. Je savais pourquoi il tenait tant à m’épouser. Il s’était imaginé qu’il gagnerait ainsi la confiance de Nagar et apprendrait d’elle ce à quoi sa faible piété et sa trop ordinaire envergure ne lui avaient pas permis d’accéder. Il savait en effet que le pouvoir, au Temple, appartient à ceux qui sont initiés aux plus grands secrets et que la prêtrise ordinaire à laquelle il s’était limité par précaution n’y conduisait pas. Je le détestais pour cela aussi qu’il espérait se servir de moi pour satisfaire ses ambitions et qu’il était suffisamment prétentieux pour penser qu’il réussirait dans ses tortueux projets.
Je me sentais ce jour-là dans une humeur à la fois trop inquiète et trop élevée après ces moments de recueillement, pour chercher comme d’habitude à l’éviter. Je sortis donc de l’ombre et pris avec le plus grand naturel la direction du portail de l’enceinte.
« Voilà ma belle Coelia, s’écria-t-il en faisant un salut de la tête, celle qui se mêle d’être moins folle que les autres au moment du Passage du Temps. Tu te dis modeste et timide, mais tu n’hésites pas à escalader un muret pour faire admirer à tout le monde la beauté de ton corps. Et tu nous livres tes yeux de gazelle pleins de larmes devant le sacrilège commis, pareille à la jeune vierge des mosaïques du temple. Ah ! Quelle somptueuse journée !
— Fou que tu es de parler ainsi. Est-ce à un prêtre de prononcer de tels blasphèmes en ce jour d’horreur ? Il est vrai que les prêtres, aujourd’hui ne semblent guère inspirés par les dieux. »
À ces mots, la colère le prit :
« Que dis-tu ? Qui es-tu pour critiquer les prêtres ? Te crois-tu à l’abri de leur pouvoir ?
— De quel pouvoir ? Un prêtre sans ferveur, un prêtre qui ne sait plus ce que disent les textes, un prêtre qui perd son calme, ne mérite pas sa fonction. Et je crois, hélas, que les dieux le savent et qu’ils nous maudiront pour cela. »
Il tourna la tête avec gêne et vérifia que nous étions seuls et que, malgré le ton de nos voix, on ne pouvait nous entendre.
« Qui t’a mis ces idées dans la tête ? Ta Nagar de maîtresse, sans doute !
— Reste poli. La colère ne sied pas à un prêtre et tu es en train de me donner raison. Je n’ai pas besoin de Nagar pour juger les prêtres du Temple et celui auquel ils sont soumis. Mais puisque tu parles d’elle, c’est vrai qu’aujourd’hui, j’ai mille fois regretté qu’elle n’exerce pas cette fonction sacrée.
— Qu’est-elle de plus, Nagar, qu’une femelle en chaleur que peuvent avoir tous les courtisans qui le souhaitent ? Nous n’en aurions pas voulu au Temple. Jamais nous n’aurions accepté que cette femme nous dirige. On dit qu’elle sait plus de choses que tout le Royaume réuni, qu’elle est aussi sage que les dieux. Moi, je n’en crois rien. Sais-tu pourquoi elle a refusé la fonction qui lui revenait ?… Parce qu’elle était incapable d’y comprendre quelque chose. Parce qu’elle savait qu’elle ne nous dominerait pas. Parce qu’elle devinait qu’elle pourrait être plus puissante en obtenant les faveurs du Roi et en gouvernant derrière lui le Royaume. Voilà ce qu’est ta Nagar. Nous n’en avons pas voulu. Et je pourrais même te dire que de nombreux prêtres se sont réjouis que la puissance de sa famille arrive enfin à son terme. Ce Grand-Prêtre, dont on nous rebat les oreilles depuis sa mort, était un puits de prétention, un vaniteux pontifiant. Il en imposait peut-être, mais seulement à ceux qui se laissent prendre aux apparences. Un homme creux, aussi creux que sa fille », ricana-t-il, ravi de cette obscénité.
Je ne dis rien, attendant que se calme la fureur qui l’avait emporté. Sa rougeur finit par s’atténuer, de même que le tremblement qui secouait sa lèvre inférieure.
« Tu ne me mettras pas en colère aujourd’hui, quoi que tu fasses, répondis-je. Ce que tu as dit ne m’intéresse pas, parce que je n’en crois pas un mot et que je sais qu’au fond de toi, tu ne le crois pas davantage. Tu es seulement jaloux et envieux. Prie les dieux qu’ils veuillent vraiment de toi comme prêtre. »
Sur ces mots, je tournai le dos et poursuivis mon chemin. Quand je passai le portail, je résistai à l’envie de me retourner pour vérifier s’il était toujours là.
Je dégringolai la ruelle vers le fleuve. J’évitai le port où je savais, d’après la rumeur qui montait jusqu’à moi, que devait se trouver le peuple de la Cité et sortis de la ville par la porte du sud.
Il faisait très chaud dans ce milieu d’après-midi. Je n’avais rien mangé ni bu depuis le petit matin. J’étais sale et fatiguée. Pour toutes ces raisons, j’aurais dû, faute de pouvoir, vu l’heure, regagner la presqu’île avec Nagar, me hâter vers la villa. Cependant, aussitôt franchie la porte, je m’assis sur le rebord de la route, au-dessus du fleuve. Il y avait un peu d’herbe, très jaune, pour protéger ma robe de la poussière.
La sérénité que j’avais retirée de mes prières dans la crypte avait disparu. J’étais obsédée par les paroles du prêtre ordinaire. Non que je crusse ce qu’il avait dit de Nagar et de son père. Mais il m’apparaissait soudain que les prêtres détestaient ma maîtresse et qu’ils avaient pu détester son père de la même manière.
Je comprenais peu à peu qu’une querelle de succession avait dû éclater et que Nagar n’avait peut-être pas voulu de la charge qui lui revenait parce qu’elle savait qu’elle aurait à braver plus d’hostilité qu’elle n’aurait la force d’en supporter. J’entrevoyais que les prêtres n’étaient pas choisis parmi les plus fervents, mais en fonction d’obscures questions d’équilibre et de pouvoir et que, peut-être, la famille de Nagar, qui détenait le pouvoir spirituel depuis de si longues années, avait été renversée par une coalition de prêtres aspirant à leur tour au pouvoir. Je devinais que l’on avait fait passer des ambitions humaines avant le souci des dieux et le salut des habitants du Royaume.
Nous étions maudits, plus encore que je ne le supposais. Ce qui était arrivé aujourd’hui, en pleine lumière, avait dû se produire à maintes reprises déjà, sans que personne s’en aperçoive.
Nous étions maudits, parce que, avec le dernier Grand-Prêtre, s’était éteinte l’ardeur religieuse qui animait le Temple et que ses successeurs étaient incapables de poursuivre sa tâche, soit qu’ils n’aient pas l’étoffe nécessaire, soit que les plus grands secrets ne leur aient finalement pas été révélés.
Je repris mon chemin, faible et triste. Lorsque je quittai la route pour le sentier de la presqu’île, je me jurai de ne plus jamais écouter que mon cœur quand j’irais prier. Et je me souvins, tout à coup, que tout le Temple m’avait regardée lorsque, du haut du muret, je m’affligeais de la folie du peuple et que j’avais alors, pour beaucoup, symbolisé l’image de la divinité pleurant sur l’aveuglement des hommes.
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