Célubée
Chronique de Célubée
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Cela suffit à nous fournir un sujet de discussion assez neutre pour que nous nous y engagions tous quatre sans réticence. Nous bavardions devant le repas, plus frugal que la veille, comme de très bons amis, et aucune des servantes ne put surprendre quelque animosité que ce soit. Lorsqu’on eut retiré le dernier plat et posé entre nous la coupelle de friandises qu’exigeait Nagar les soirs où elle dînait en compagnie d’invités, Anticléridès proposa de reprendre son récit où il l’avait laissé, ce que chacun d’entre nous accepta avec reconnaissance. De nouveau la voix d’Anticléridès s’éleva au-dessus de nous, vers les étoiles.
Chronique de Célubée
« Aux lendemains de son mariage, Neter reprit ses précédentes habitudes. On le voyait parcourir du matin au soir Célubée, la montagne, les bords du fleuve et la plaine. Parfois, les sentinelles ou les pêcheurs le découvraient assis sur un rocher, face à la plaine, dans une attitude proche du sommeil, le regard fixe, si manifestement plongé dans une méditation qui l’isolait du reste du monde qu’ils s’éloignaient discrètement de lui. On trouvait étrange, bien sûr, que ce si jeune homme, qui avait tant insisté pour épouser sa sœur et avait passé tant d’heures auprès d’elle après leurs fiançailles, préfère la solitude des alentours de Célubée à la compagnie de sa femme. On se troublait aussi de ce que lorsqu’il rentrait, au soir couchant, quand les fumées de Célubée montaient sur le flanc de la montagne, il se rendît directement au logis de son frère, où il dînait et ne regagnât sa propre demeure qu’à une heure très avancée de la nuit.
Cependant, comme il était égal à lui-même, toujours prêt à répondre aux questions dont chacun le harcelait, présidait le conseil avec l’autorité qu’on lui connaissait et se montrait plus que jamais préoccupé de la sécurité de Célubée, on ne s’inquiétait que superficiellement. En outre sa jeune épouse était toujours aussi belle et rayonnante. Les Célubéens qui la croisaient, le matin et le soir, sa jarre d’eau dans les bras, ne remarquaient aucun changement en elle. Si son mari fréquentait assidûment leur frère aîné, elle s’y rendait, elle aussi, chaque jour pendant les tournées de Neter. On ne les voyait jamais ensemble, mais ils paraissaient si peu malheureux qu’on mit sur le compte de l’originalité de Neter la particularité de leur mode de vie.
Pendant ce temps, le printemps était venu et, avec lui, les pluies et la montée des graminées dans les champs de la plaine. Le gibier réapparaissait, mais Neter avait demandé qu’on ne le tue que parcimonieusement pour protéger sa prochaine reproduction. Les paysans assuraient que l’on pourrait entreprendre la première récolte de l’année dans peu de temps et que, si le climat se maintenait, on obtiendrait une seconde récolte. En outre, les chèvres et les moutons domestiqués qui avaient survécu à l’hiver avaient mis bas et, comme chaque printemps, les ruelles de Célubée étaient parcourues par de jeunes cabris échappés à leur mère et que les enfants poursuivaient avec des cris de joie.
L’humeur était donc excellente à Célubée. Chacun se détendait et se reprenait à espérer que le cours des choses, qui avait paru sur le point de s’inverser, allait enfin se remettre dans le bon sens. Ceux qui avaient frémi d’horreur aux épousailles de Neter allaient jusqu’à les regarder comme bénies des dieux, qui avaient rendu à Célubée ce qu’ils lui avaient provisoirement retiré.
Seul, Neter gardait sa mine sombre des jours d’hiver. Il ne supportait pas, au conseil, que l’on se permette de plaisanter avec les constats inquiétants qu’il dressait sur la sécurité de la ville. À peine s’il semblait satisfait de voir croître dans les champs les pousses vertes tant attendues. Il ne cessait d’arpenter le territoire de Célubée et de tracer sur le sol de la terrasse des dessins incompréhensibles. Si on ne l’avait pas tant craint et si chacun n’avait eu le plus grand respect pour sa compétence de soldat, il n’est pas douteux que les Célubéens auraient cherché à l’écarter du pouvoir. Mais il avait pris une autorité dont on savait qu’on ne parviendrait plus à se passer.
Les cultivateurs allaient jusqu’à solliciter son avis sur la meilleure date pour la moisson, alors qu’ils savaient sa totale ignorance des choses de la terre. Mais il posait tant de questions et avec tant d’à-propos qu’on ne pouvait imaginer qu’il ne connaisse pas le sujet dont il débattait. Au reste, il avait trop d’habileté et de finesse pour avancer des sottises et préférait, par une série de questions, amener le solliciteur à présenter lui-même la bonne réponse, celle qu’il attendait ou celle que la logique impliquait.
De la même manière, il avait réussi à imposer sa sœur. Prétextant des connaissances qu’elle avait acquises auprès du prêtre, de sa force et de son adresse, il avait demandé qu’on fasse appel à elle toutes les fois que se posait un problème touchant à la santé des habitants de Célubée. Aussi participa-t-elle à tous les accouchements, qui furent nombreux en ce printemps, acquérant ainsi peu à peu la compétence qu’on lui prêtait. Elle assistait enfin avec discrétion à tous les soins de quelque importance qui requéraient la présence de son frère.
Ainsi parvint-il à ne pas dissocier dans l’esprit des Célubéens son image de celle de sa femme. L’idée que chacun d’entre eux prenait sa part de la charge de la Cité devait s’imposer à tous et faire par là oublier la bizarrerie de leur mariage.
Chaque soir cependant, Neter regagnait la maison de son frère et s’y enfermait. Dans les premiers jours, il s’était borné à avaler, en regardant silencieusement le feu, la tisane qu’il lui préparait. Mais le prêtre s’était rendu compte que Neter, qui venait directement chez lui et allait ensuite se coucher, ne prenait pas le temps ou n’osait réclamer à dîner. Il se contentait du repas que sa femme lui préparait à son réveil et de ce qu’il trouvait sur sa route au cours de la journée, c’est-à-dire rien, le plus souvent. Aussi le prêtre demanda-t-il à leur sœur d’apporter chaque soir chez lui un repas pour Neter. Les deux hommes prirent alors l’habitude de dîner ensemble. La demi-heure silencieuse de la décoction se transforma bientôt en trois ou quatre heures de discussion.
Au temps de la convalescence de Neter, ils n’avaient jamais réussi à se parler. Leurs échanges tournaient à la dispute, aucun des deux ne voulant se livrer, tandis que chacun affirmait tout connaître des prétendus secrets de l’autre. Le prêtre surtout, qui méprisait et avait en horreur les projets qu’il devinait chez son frère, se refusait obstinément à abandonner la plus petite miette de son savoir. La souffrance de Neter et son courage, dès le lendemain de l’épreuve qu’il s’était si légèrement imposée, l’amenèrent à reconsidérer son opinion. Il compatissait au chagrin de son frère et à la torture qu’il endurait en présentant à tous la même fierté et le même détachement que par le passé. Neter ne se confiait pas à son frère et ne prononça plus jamais une seule parole de détresse. Mais il venait chaque soir et réclamait, nuit après nuit, des soins qui révélaient à eux seuls l’étendue de sa misère.
Pour l’aider à se consoler et permettre à ses potions d’agir plus rapidement, le prêtre prit le parti de lui parler. Ils commencèrent par échanger quelques réflexions sur l’évolution du temps et des récoltes et sur les potins de Célubée. Le temps et la confiance aidant, ils allèrent plus loin. Neter expliqua ou chercha à expliquer ce dont il rêvait pour lui et Célubée. Son frère discuta pied à pied chaque terme du projet, par instinct d’abord, par principe ensuite, par habitude enfin.
Mais chaque soir, au fur et à mesure que Célubée, telle que la reconstruisait Neter, prenait corps devant ses yeux, sa résistance s’amenuisait et son intérêt et sa curiosité grandissaient. Inversement, il accepta désormais de répondre aux questions que se posait Neter, triant résolument entre ce qu’il pouvait accepter de céder et ce qu’il devait tenir caché.
Neter aurait pu rejoindre la maison de sa femme au bout de quelques semaines sans grand danger pour son esprit car les médecines avalées et écoutées avaient eu raison de l’essentiel de sa douleur, mais il ne pouvait plus se passer de ces soirées.
Un soir, tandis qu’ils se chauffaient tous deux devant le foyer du prêtre, car les nuits restaient fraîches et les grottes se gorgeaient de l’humidité des pluies qui ruisselaient sur la montagne depuis plusieurs jours, Neter obtint de son frère une partie de l’histoire de leur peuple qu’il avait tant cherché à connaître pendant sa convalescence.
“Il y eut un temps où Célubée n’avait pas de prêtre et un temps plus lointain encore où Célubée n’existait pas et où notre peuple ne s’y était pas encore arrêté. Ces temps sont très anciens et ignorés : personne n’avait alors songé à garder la mémoire de toutes choses et beaucoup ont ainsi été oubliées.
“Cependant, il se passait rarement une génération sans que quelqu’un parvienne à retenir un fragment de ce qu’il avait entendu dans sa jeunesse et à le transmettre à plus jeune que lui. Bien sûr, la totalité des expériences ne pouvait être conservée et, à dire vrai, la plus grande partie a dû disparaître. Même aujourd’hui où le prêtre s’entraîne quotidiennement à exercer sa mémoire et où je passe plusieurs heures, chaque jour, à me remémorer ce dont il m’est fait obligation de me souvenir, je sens bien que je ne suffis pas à la tâche. Mais, quoi qu’il en soit, sont venus jusqu’à nous des lambeaux de notre histoire. Tu voudras en savoir toujours plus, mais je sais somme toute peu de chose et parmi celles que je connais, toutes ne peuvent être dites.
“Célubée a gardé le souvenir de l’époque où nos ancêtres l’ont établie. À dire vrai, ils se sont contentés d’élargir les abris naturels que constituait cette montagne creuse. Ce sont leurs enfants et les enfants de leurs enfants qui ont relié chaque cellule entre elles et déblayé le terre-plein qui constitue aujourd’hui la terrasse. Ils ont organisé leur vie peu à peu, cela chacun ici s’en souvient plus ou moins. Ils ont pris l’habitude de poster des gardes dans la montagne qui chassaient et alimentaient ainsi le reste de la population. Les moins habiles à la chasse parcouraient la plaine en contrebas. Les premiers Célubéens avaient remarqué combien la terre en était riche et prometteuse. Ils avaient choisi l’emplacement de leur installation en grande partie pour cette raison, lassés qu’ils étaient de devoir sans cesse couvrir de grandes distances pour cueillir des fruits et des grains. Ils durent arriver dans cette plaine dans les premiers jours de la saison d’automne, quand elle est couverte de cette herbe haute, drue et ployée sous les épis jaunis par la chaleur de l’été, quand les buissons et les arbres qui la bordent ou ceux qui poussent parmi les graminées rougissent sous le poids de leurs fruits.
“Les non-chasseurs cueillaient sans peine de quoi compléter les repas de Célubée. Les années passant, ils apprirent à tailler les plantes à grains de manière à obtenir une seconde récolte. Leurs femmes eurent l’idée, après avoir, des années durant, fait dorer les épis sur les braises de leur feu, de les réduire en une poudre fine et légère qui servait à façonner ces galettes dont nous sommes privés depuis tant de jours.
“Ils ciselèrent des faucilles de plus en plus acérées qui leur permettaient d’accomplir leur ouvrage efficacement. Progressivement, ils surent mieux comment aider les plantes et les arbres à produire davantage et plus souvent. Ils comprirent que lorsque les saisons étaient trop sèches, il fallait puiser l’eau du fleuve pour arroser la terre, que lorsqu’elles menaçaient d’être trop humides, il fallait rentrer les grains plus tôt sans attendre leur totale maturation, de peur que, pourris sur pied, ils ne deviennent incomestibles. Jusqu’à ces temps plus récents, où ils creusèrent certaines terres pendant l’hiver pour les retourner et leur donner une nouvelle jeunesse et y plantèrent des grains qui poussèrent à nouveau et mieux que par le passé. Voici comment nous sommes arrivés à notre culture actuelle où les laboureurs travaillent quelques champs pour assurer une partie de la moisson. Tu sais comme moi qu’un jour viendra où toute la terre sera ainsi labourée et que nos cultivateurs ne s’en remettront pas pour l’essentiel au hasard qui fait lever les graminées sur la plaine de Célubée.
“D’autres, qui n’aimaient ni les plantes ni la chasse, mais préféraient flâner dans la montagne ou sur la plaine le long du fleuve, apprivoisèrent certains des animaux qu’ils croisaient au cours de leurs promenades. Ils les avaient longuement observés auparavant, surveillant leurs errances, leur alimentation, leurs accouplements et leurs mises bas, l’allaitement des plus petits, leur sommeil et leur mort. Voyant qu’ils constituaient des proies fréquentes pour de gros animaux, notamment en raison de leurs faibles moyens de défense, ils en conclurent que leur chair devait en outre être appétissante. Comme ces animaux leur semblaient doux et attachants, susceptibles de devenir de vivantes réserves de nourritures, ils décidèrent de les ramener à Célubée avec eux et de les faire vivre à leurs côtés.
“Tous ces temps où se sont institués les habitudes et les rites qui nous gouvernent aujourd’hui et qui durèrent plus longtemps qu’il semblerait, demeurent présents à quelques mémoires. Tu trouveras encore dans Célubée des vieillards pour te raconter comment le père de leur grand-père a ramené un couple de chèvres dans sa maison et comment il s’échappa à plusieurs reprises avant d’accepter de se faire soigner par lui et de demeurer tout l’hiver dans les profondeurs de la montagne.
“Ce qui t’intéresse, c’est ce que tout le monde a oublié, parce que le commencement de Célubée, dont nul n’a gardé trace, est trop reculé, c’est ce qui s’est passé avant. Avant que la montagne ne soit habitée par notre peuple. Avant que les plantes ne tombent sous ses couteaux et que les moutons et les chèvres ne se résignent à nous suivre.
“Avant, nous n’avions pas de maisons, pas d’endroit où dormir, pas de paysage familier, pas vraiment d’espérance, mais seulement la peur de mourir dans la douleur et dans le froid, loin de ceux parmi lesquels nous étions nés et qui veillaient sur nous tant bien que mal et sans y prêter beaucoup d’attention. Nous vivions dans l’angoisse. Chaque pas était dangereux et risquait de mener à la mort. Le ciel était peuplé de menaces plus ou moins certaines et la terre, nous le savions, entretenait complaisamment des abîmes d’horreur. Nous étions pareils à des enfants perdus dans l’immensité hostile et incompréhensible.
“Avant, notre seule chance de survie était de marcher d’un bout à l’autre de la terre, en suivant les animaux que nous savions tuer, poursuivis par ceux qui savaient nous tuer. Dans les temps les plus doux, ceux des belles saisons, quand la nuit était chaude et parfumée, nous nous sentions presque heureux de nous endormir en fixant le ciel brillant d’étoiles. Il contenait comme une promesse informulée que le monde pourrait devenir bon et beau. Mais lorsque revenaient les hivers glacés, que nous n’avions rien à manger ou si peu, que nous devions chercher un abri dans les rochers, où nos feux ne parvenaient pas à prendre tant le bois était humide et tant nous étions malhabiles à les allumer, que nos enfants mouraient sans avoir même le temps de pousser un premier cri, que les femmes que nous avions prises ne se relevaient pas de leur enfantement, nous n’avions rien à aimer, rien à espérer, pas même l’idée de nous interroger sur la raison de notre existence, tant il paraissait clair que notre destin était seulement de survivre, pour un bref laps de temps, dans la cruauté de l’univers. De jour en jour, nous cheminions, cherchant de quoi manger, tremblant souvent de peur derrière les fourrés où nous guettions nos proies. Chaque instant de plaisir ou de repos était savouré avec une intensité que nous n’avons plus jamais retrouvée, car chacun de ces moments avait l’amertume de la mort à venir.
“En ces temps d’errance, nous devions ressembler beaucoup à ces hommes que tu as combattus sur la montagne. Nous n’avions pas découvert que nous pouvions nous vêtir avec les étoffes tissées des fils des plantes aquatiques ou des poils bouclés ou rêches de nos troupeaux. Nous devions, comme ces hommes, nous contenter sans doute du pelage des animaux abattus. Nous devions, comme eux, posséder un armement plus rudimentaire.
“Mais nous ne savons plus grand-chose – hormis ce que je t’ai dit – de ces temps de poussière et d’effroi. Il nous en reste au moins une chose cependant : l’idée de la peur. Cette épouvante qui nous étreint aux pires moments de notre existence. Tout cela a resurgi en chacun de nous le jour où ont disparu nos trois sentinelles et où nous avons retrouvé le cadavre de l’une d’elles, si abominablement maltraité. Je l’ai sentie en moi cette angoisse, cette peur de ce qui doit arriver et dont j’ignore jusqu’au nom. Nous avions pris l’habitude de dangers familiers, plus ou moins surmontables, mais surtout familiers. Je sais que la mort peut me prendre chaque jour, qu’un serpent peut me mordre, que je peux rouler au bas de la montagne, si je n’y prends garde, en cueillant les herbes dont j’ai besoin. Mais je connais tous ces dangers. Je sais le moyen d’éviter leur survenance dans la majorité des cas. Ils m’inquiètent sans doute, mais ne me paralysent pas et le corps et l’esprit. Je ne sens pas couler sur moi la sueur de l’effroi. Mon ventre ne se contracte pas en secousses violentes, comme s’il pouvait sentir, lui aussi, ce qui le menace. Mes sens ne sont pas soudain émoussés et mon corps ne se raidit pas, incapable du moindre mouvement et de la moindre réaction, dans l’attente de ce qui est soudain devenu inévitable. Non, les risques que je cours aujourd’hui, je les connais, je les domine et je les accepte. Ils sont presque le sel de ma vie.
“Mais ce qui est advenu de nous cette nuit, je ne peux l’oublier. Je ne peux oublier combien j’ai été lâche. Je ne peux oublier l’impression que la terre s’ouvrait soudain sous mes pas pour me précipiter dans des gouffres dont je n’avais jamais soupçonné l’existence et auxquels je ne m’étais jamais préparé. Ce qui a jailli de moi, c’est la peur, la peur toute nue, celle qui ronge jusqu’à la plus petite certitude sur laquelle on avait alors bâti sa vie. Cette peur qui enflait chaque nuit dans la poitrine de notre peuple, aux temps où il dormait sans défense, livré dans la nudité de son sommeil aux ténèbres inexplicables.
“Ces hommes, dont tu voudrais tout savoir, ces hommes que nous avons été et que, malgré mes convictions, nous sommes encore, voilà ce qu’ils étaient. Nous nous sommes hâtés – en nous installant sur cette terre accueillante et protectrice – d’oublier ces jours et ces nuits où seule la terreur nous poussait de l’avant et nous donnait paradoxalement l’intelligence de survivre. Il n’est pas bon de remuer ce passé. Je le crois d’autant plus aujourd’hui que je me rends compte que ce monde que nous avons construit, cet abri dans lequel nous nous sommes coulés avec tant de bonheur, comme s’il constituait l’aboutissement de toutes nos peines et de toutes nos douleurs, n’est qu’illusoire. Aujourd’hui, je sais que l’homme n’est pas fait pour demeurer le cœur en paix, mais je n’ai pas encore réussi à m’y résigner.
“Nous aurions dû deviner que le temps jouait contre nous. Si nous avions mieux conservé, de jour en jour et de marche en marche, le souvenir des grands moments de notre peuple, nous aurions dû savoir que cette terre si vaste contenait d’autres hommes que nous.
“Quand tu as ramené les dépouilles de ces hommes, j’ai passé bien des nuits, lorsque je te veillais, à chercher au plus profond de ma mémoire un événement que m’avait raconté l’ancien prêtre. J’étais enfant alors. On me disait sage et attentif, mais il m’imposait des exercices difficiles. Quand le soir venait, après avoir parcouru la montagne pour m’apprendre le nom des herbes et leurs propriétés, alors que je courais derrière lui qui marchait toujours plus vite sans se soucier de moi, il me racontait l’histoire de Célubée. Mais souvent, j’étais si fatigué que je m’endormais, entendant, sans plus écouter, la douceur de sa voix. Il ne s’en formalisait pas, convaincu qu’il était que même dans le sommeil, mon esprit continuait à travailler. Et sans doute avait-il raison car bien des faits que je ne me souviens pas d’avoir appris, me sont miraculeusement connus.
“Mais ceux-là ne me viennent pas spontanément à la mémoire. Ils ne font pas partie de ceux que je récite régulièrement. Il faut une situation inhabituelle pour que se mette en branle le long travail de la réminiscence. Je peux passer des jours et des nuits à chercher très loin ce que j’ai oublié. Parfois rien ne revient et j’use mes forces à ces vaines tentatives. Parfois, cependant, ils réapparaissent.
“Pendant les nuits où tu dormais de ton sommeil de fièvre, j’ai réussi à reconstituer une partie du récit que j’avais entendu dans mon plus jeune âge.
“Il arriva qu’un jour où nous marchions sur les traces d’un troupeau quelconque, nous croisâmes une colonne d’hommes. Ils nous ressemblaient et leurs petits enfants criards étaient, comme les nôtres, suspendus au cou ou aux mamelles de leur mère. Ils ne nous comprenaient pas et nous ne les comprenions pas. Mais, pas plus que nous, ils ne sortirent leurs armes en nous voyant. Ils ne se jetèrent pas à notre rencontre, mais s’arrêtèrent à quelque distance. Ils étaient aussi troublés que nous. Comme personne n’osait avancer, nous passâmes ainsi la nuit, à quelques pas les uns des autres. Ils allumèrent un feu et notre peuple, muet de terreur, assista à la montée vers le ciel impénétrable des flammes auxquelles se chauffaient nos voisins.
“Plusieurs jours passèrent ainsi, chacun demeurant sur ses positions. Tous les soirs, l’autre camp s’éclairait d’inoubliables lueurs qui réchauffaient les cœurs de notre peuple.
“Lorsque les autres hommes comprirent que nous n’avions pas de feu, ils vinrent nous apporter des tisons et nous montrer comment les rallumer. En échange, nous leur donnâmes du gibier que nous traînions derrière nous. Ils étaient chaleureux et rieurs, leurs femmes douces et jolies. Quelques-unes vinrent dans notre camp lorsque nous sûmes faire du feu. Plusieurs des nôtres rendirent la politesse au campement d’en face. Leurs enfants jouèrent avec les nôtres. Et nous restâmes tant de temps les uns auprès des autres que de nouveaux enfants naquirent ainsi. Quand l’hiver fut revenu et avec lui le moment de chercher un abri, nous partîmes ensemble. Nous ne nous sommes jamais quittés. Ce peuple, qui féconda le nôtre et fut par nous fécondé, s’agrégea au nôtre de telle sorte que je ne puis dire si nous étions eux ou nous dans le temps de cette rencontre.
“Je n’ai gardé aucun autre souvenir de ce genre. Si nous avons, un jour, rencontré d’autres hommes sur notre route et s’ils se sont montrés cruels comme ceux que tu as vaincus, nous n’en avons pas gardé trace. Cependant nous n’aurions jamais dû oublier que Célubée pouvait n’être pas seule au monde.”
Lorsque son frère eut achevé son récit, Neter demeura silencieux. Il finit par demander :
“Ne sais-tu vraiment rien de plus ? Ne peux-tu me dire autre chose, qui soit de nature à protéger Célubée ?
— Je n’ai rien d’autre à te dire. Tout ce que je pourrais ajouter ne te serait d’aucune utilité.”
À compter de cette nuit, Neter parut à nouveau soucieux. Il convoqua le conseil et lui proposa de nouvelles mesures de sécurité. Avec le retour du printemps, il craignait la venue d’un autre groupe d’ennemis.
“La terre est encore loin d’avoir retrouvé l’abondance que nous lui avons connue. Le gibier reste rare et beaucoup d’entre nous continuent à avaler des nourritures nauséabondes. Les premiers grains que nous avons cueillis sont bien verts et n’ont guère pu satisfaire notre appétit. S’il en va ainsi dans cette plaine si riche, quelle doit être la situation ailleurs ?”
Cet ailleurs intrigua quelque peu le conseil. Les Célubéens ne connaissaient du monde que la plaine immense au-dessus de laquelle s’élevait Célubée et la montagne qui dominait la ville. Cette montagne se prolongeait elle-même par d’autres sommets plus sauvages, qu’aucun d’entre eux n’avait jamais osé explorer. Aucun ne s’était jamais posé la question du pays où demeuraient leurs ennemis. Ils avaient surgi de la nuit à deux reprises et semblaient y être définitivement retournés. Neter avait beaucoup réfléchi aux propos de son frère, et l’univers s’était soudainement étiré jusqu’à des bornes qu’il ignorait et qu’il n’aurait pas même songé à concevoir.
Il était convaincu que seule la faim et les rigueurs de la saison précédente avaient poussé cet autre peuple à quitter son territoire. Les premiers éclaireurs avaient dû attiser sa curiosité en ramenant deux hommes (ou deux cadavres) étranges, bizarrement vêtus et armés. Neter supposait que même l’échec du second groupe, dont devaient à présent être persuadés leurs adversaires, ne suffirait pas à les empêcher de revenir rôder sur cette terre nouvelle aussi longtemps que la nourriture demeurerait rare. Il ne comptait guère sur la brièveté des nuits pour les en dissuader.
Cependant le conseil refusa de le suivre. Neter n’y avait jamais rencontré la moindre opposition depuis son mariage, mais il n’ignorait pas que celui-ci cherchait l’occasion de faire preuve d’indépendance. Neter savait aussi que c’était sur le chapitre de sa sécurité que Célubée se montrait la plus frivole. Il se rendait compte que les longues années de tranquillité avaient durablement endormi sa méfiance. Il pardonnait aux Célubéens de n’avoir pas gardé le souvenir de ce que son frère lui avait révélé et qu’il ne pouvait pas livrer sans trahir la promesse faite de garder le silence. Mais il ne supportait pas leur refus de tirer les conséquences des douloureux événements qu’ils avaient subis. Que quelques mois s’écoulent sans souci et ils oubliaient les terreurs ressenties.
Neter renonça à convaincre son auditoire et s’en fut sèchement, non sans avoir lancé : “Un jour déjà vous n’avez pas voulu m’écouter et vous vous en êtes repentis. Priez que vous n’ayez pas de nouveau à regretter vos erreurs !”
Néanmoins, il encouragea les sentinelles à la prudence. Il déplorait que les séances d’entraînement, qu’il avait entreprises l’hiver, aient été interrompues par sa blessure. Aucun habitant de Célubée ne voulut les reprendre.
Malgré l’inquiétude de Neter, le printemps s’acheva et après lui, l’été, sans que de nouveaux hommes cherchent à pénétrer dans Célubée. Les membres du conseil se réjouissaient tous de voir pour une fois les intuitions de Neter démenties par les faits. Tout Célubée se détendait dans les dernières chaleurs de l’été.
Seul, Neter demeurait insatisfait. Il ne se sentait pas blessé d’avoir, à tort, prédit qu’ils seraient à nouveau attaqués au cours du printemps. Tout le monde s’était complètement trompé à Célubée sur cette affaire. Lui, venait de commettre, lui semblait-il, une légère erreur d’appréciation, mais il savait que le temps jouait pour lui.
L’insatisfaction de Neter tenait en fait à la faiblesse des récoltes. Les champs travaillés et ensemencés n’avaient quasiment rien produit cette année, sans que quiconque fût en mesure d’expliquer pourquoi. Neter soupçonnait, sans l’avouer encore, que, la technique des cultivateurs n’était pas au point. Plus importante s’était révélée la moisson des prés abandonnés à la nature. Mais Neter savait, ainsi que les cultivateurs, que là aussi on avait moins récolté qu’à l’accoutumée. Les épis y étaient moins nombreux et moins beaux.
En outre, les animaux domestiqués qui avaient survécu à l’abattage de l’hiver avaient finalement donné des petits malingres qui, pour beaucoup, ne supportèrent pas les derniers jours froids du printemps.
Enfin sur la montagne, il demeurait difficile aux chasseurs de découvrir une proie intéressante, comme si les animaux sauvages, eux aussi, avaient choisi de ne pas se reproduire.
Neter voyait venir l’automne avec souci. Si l’hiver se faisait aussi rude que le précédent, Célubée tiendrait difficilement – compte tenu de la faiblesse de la récolte – jusqu’au printemps. Les paysans avaient promis que les trois champs qu’ils avaient retournés avec leurs socs de pierre et maigrement ensemencés pour ne pas trop prélever sur les réserves donneraient une seconde récolte avant l’hiver. Mais les champs avaient rapidement séché. Les pluies de la fin de l’été avaient juste suffi à faire sortir quelques pousses éparses dont la vue ne rassurait nullement Neter. Il ne croyait plus les promesses des cultivateurs. Quant aux plants naturels, par une erreur malheureuse, on avait trop tardé à les tailler et, à quelques exceptions près, ils n’avaient pas produit une seconde fois.
La population de Célubée, dans le même temps, s’était encore accrue. Si beaucoup n’avaient pas supporté les privations et le froid, il était cependant né plus d’enfants que les années précédentes et le nombre de bouches à nourrir s’était de ce fait élevé.
Lorsque les pluies d’automne se mirent à tomber, violentes et ininterrompues, Neter cessa d’espérer une seconde récolte. Il arrivait qu’il plût au moment de l’automne, juste à la fin des plus fortes chaleurs. Mais il ne s’était jamais produit une telle catastrophe, ainsi que le lui confirma son frère aîné.
On entra dans l’hiver avec un rationnement précocement instauré par Neter. Il ne pleuvait plus, mais il faisait frais, très frais, presque froid. Dans ses tuniques de laine grise, lorsqu’il inspectait la montagne, à l’affût du moindre signe d’une présence ennemie, Neter, grelottant, enviait les fourrures de ses adversaires. S’il avait pu rencontrer un animal au pelage suffisamment fourni, il l’aurait aussitôt abattu. Mais il semblait que la montagne fût déserte. Il y avait bien les chèvres, mais pour préserver l’avenir, Neter avait défendu qu’on les tue. Aussi, rares étaient ceux qui disposaient de manteaux de peaux pour se protéger du vent qui battait les sommets.
Plus le temps passait, plus il faisait froid, plus la faim tenaillait Célubée et plus Neter devenait inquiet. Célubée se demandait comment elle survivrait à une telle disette. Neter se demandait si elle aurait la force de repousser ses assaillants quand ils reviendraient. Son frère, chez qui il continuait à se rendre chaque soir, sentait croître en son cadet, chaque jour, une plus grande nervosité. Ses gestes se faisaient saccadés et hâtifs. Il sursautait au moindre bruit et semblait avoir acquis une ouïe nouvelle, plus fine et plus précise, car il identifiait sans hésitation chacun des bruits qu’il était seul à percevoir.
Lorsqu’il quittait son frère, en dépit du froid qui l’aurait normalement poussé chez lui – auprès de sa femme contre laquelle il se serrait, sans plus d’émotion, au cours des nuits glaciales –, il faisait un détour et gagnait la terrasse. Là, frémissant de froid, il regardait les étoiles crispées dans le ciel et guettait, le cœur battant, le moindre signal de ses sentinelles. Neter avait définitivement renoncé à installer des guetteurs sur la plate-forme, les hommes se refusant désormais à accomplir cette corvée. Il n’avait obtenu qu’une seule concession du conseil : les sentinelles seraient munies d’une sorte de tambour rudimentaire pour donner l’alerte en cas de danger. Un soldat dormirait chaque nuit dans une anfractuosité de la terrasse afin d’entendre les signaux de ses compagnons et de réveiller Célubée. Les hommes de Célubée devraient alors gagner la montagne pour assister leurs défenseurs.
Neter persistait à redouter le danger que constituait le fleuve, mais il l’avait momentanément écarté. Il faisait trop froid pour que quiconque se risque dans ces eaux déjà si dangereuses. Au reste, le conseil, qui n’avait jamais pris très au sérieux la brèche que représentait le fleuve, avait fini par demander à Neter de réduire la garde à cet endroit. Le froid venant, Neter s’était laissé convaincre. Une seule sentinelle veillait désormais sur le fleuve. Encore s’en tenait-elle assez loin, afin de bénéficier d’une sorte d’abri entre deux rochers et de s’écarter de la permanente humidité qui s’infiltrait dans les vêtements par ces nuits de brume.
Une nuit qu’il s’était davantage attardé chez son frère et qu’il se rendait sur la terrasse, selon son habitude, il entendit dans le lointain les sombres vibrations d’un tambour. Il se rua sur la terrasse. Le garde dormait paisiblement sous ses couvertures. Neter leva les yeux vers la montagne où se succédaient les tremblements du tambour. Dans les ténèbres, il distingua une lueur. Il comprit que les sentinelles, devinant la profondeur du sommeil de Célubée, tentaient d’allumer un feu. Il se précipita sur l’homme endormi et, le secouant à coups de pied, tapa violemment sur la membrane du tambour que le soldat étreignait dans son sommeil. Puis, sans attendre davantage, il courut, en hurlant, par les ruelles obscures. Il traversa ainsi la ville, réveilla l’une après l’autre chaque famille, tandis que les roulements du tambour de la terrasse ébranlaient les murailles de Célubée.
Neter, ses armes à la main, avait atteint la porte menant au chemin de la montagne. D’un coup d’œil, il s’assura que quelques hommes l’avaient suivi. À dire vrai, ils étaient encore peu nombreux. Seuls les plus jeunes et les plus vifs – en général ceux qui faisaient à tour de rôle office de sentinelle – avaient immédiatement réagi à ses appels. Les autres ne gagnèrent la montagne qu’avec retard.
Neter savait que ses plus fidèles partisans se recrutaient parmi le groupe des sentinelles. Son courage dans les deux épreuves qu’avait traversées Célubée, son adresse aux armes au moment des exercices, son souci constant de leur assurer les moyens de remplir leurs fonctions lui avaient acquis le respect et l’affection des jeunes soldats. Il se sentit heureux d’être bientôt rejoint par deux d’entre eux qui l’encadrèrent et, avec lui, se jetèrent dans le combat.
Celui-ci était bien mal engagé. Deux sentinelles avaient été tuées. Deux autres paraissaient grièvement blessées et continuaient à se battre avec plus de courage que d’efficacité. À la timide lueur du feu allumé par les siens, Neter remarqua que la vingtaine d’assaillants ressemblaient aux combattants précédents et faisaient preuve de la même force. Ses hommes avaient réussi à en blesser deux, sans aucunement entamer leur ardeur au combat.
À son tour, avec ses deux compagnons et dans la faible clarté du feu, il se mit à frapper de sa masse de pierre, cherchant, lorsque l’un des ennemis tentait de le désarmer, à l’écarter de sa lance acérée. Il était exclu, dans cette obscurité, de faire usage de flèches. L’emploi des masses, couteaux et lances demeurait aléatoire et dangereux. Neter se rendit compte qu’un corps à corps aurait été plus sage, mais il redoutait la brutalité de ces hommes et leurs mains d’étrangleurs.
Comme la dernière fois, l’exaltation le prit dès les premières minutes de la bataille. Chaque coup porté le stimulait. Ses forces se trouvaient décuplées par ce sentiment de puissance. Il abattit lui-même un homme et en blessa cruellement deux autres d’un profond coup de lance. Neter sentit que le sang, en jaillissant, éclaboussait son front et ses mains. Il battit des paupières et écarta d’un revers rapide le liquide qui lui ruisselait dans les yeux, avant de s’attaquer à un autre ennemi.
Dans la lutte qu’il avait engagée avec une sorte de colosse, qui l’aurait aisément assommé s’il ne l’avait sans cesse repoussé de sa lance, il entendit venir des renforts. C’était le reste du groupe des soldats, qui prit sa part du combat avec un courage et une habileté forçant l’admiration de leur chef. Il surveillait du coin de l’œil leurs silhouettes agiles ou le mouvement de leurs ombres par-delà le feu, tout en cherchant, sans succès, à maîtriser son adversaire. Son duel était manifestement déséquilibré. Neter, contraint à bondir pour parer les coups ou tenter d’en porter de nouveaux, se fatiguait. Sa haute taille ne lui servait à rien face au géant dont il ne distinguait pas les traits, mais dont il sentait qu’il n’aspirait qu’à lui broyer le crâne avec sa massue. Il résistait cependant, trouvant toujours de nouvelles forces, même si chaque minute qui passait les réduisait régulièrement et de plus en plus rapidement.
Au moment où il allait définitivement perdre pied et s’abandonner aux coups, il entendit des gémissements dans son dos. Neter comprit que venaient d’arriver d’autres hommes de Célubée qui, moins aguerris que les jeunes soldats, restaient atterrés devant la violence de la mêlée. Toutefois leur venue, quoique timide, suffit à dégager quelques-uns des leurs. C’est ainsi que l’une des sentinelles, délivrée de la pression à laquelle l’avaient soumise deux des ennemis, put se porter au secours de Neter. Surgissant derrière l’opposant du jeune homme, elle enfonça dans ses reins une lance aiguisée d’un tranchant de pierre. L’homme s’effondra doucement à leurs pieds, paralysé de douleur. Neter n’eut pas le cœur de lui porter un dernier coup, après s’être si longuement mesuré avec lui. Il écarta la main du soldat qui s’apprêtait à assommer son adversaire et s’éloigna de quelques pas en sa compagnie.