Célubée

Célubée · Chapitre 31 sur 42

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Célubée

Chronique de Célubée

 

« Ainsi que je l’ai dit, reprit Anticléridès, Mizar régna sur Célubée avec sagesse et ses enfants après lui. La race de Neter était féconde et il se trouva toujours un garçon pour succéder à son père. Mizar dut trouver quelque moyen pour assurer la transmission du pouvoir sans problème, mais nous l’ignorons. Les siècles passèrent et avec eux venaient la paix et la prospérité. Les royaumes d’Arkkande et du cuivre paraissaient soumis à la puissance de Célubée.

Célubée était devenue une cité à l’image de ce qu’avait rêvé Larme. Des terrasses montaient jusqu’à la montagne, menant de palier en palier au vieux chemin que Neter et ses descendants avaient si souvent parcouru. Des maisons de pierre, dont certaines comportaient même un étage, avaient été élevées en bordure du fleuve, au milieu de jardins foisonnants. Elles côtoyaient les maisons plus modestes des artisans construites de l’autre côté de l’allée centrale. Cette allée, qui traversait Célubée en son milieu, débouchait sur la maison royale.

Au loin, dans la plaine fertile, les hameaux s’étaient agrandis et multipliés.

Sur la place haute de Célubée, l’ancien promontoire auquel les terrasses donnaient insensiblement accès, se tenaient les réunions convoquées par les rois ou les cultes célébrés par les prêtres de Célubée. La place basse, aménagée du côté de la ville des artisans, servait aux marchés où se rassemblaient les caravanes venues des pays conquis ou alliés de Célubée et où les paysans venaient vendre leurs récoltes.

Sur toute la terre connue, s’était répandue la nouvelle qu’existait une ville prospère et puissante où l’on travaillait le cuivre, où l’on façonnait les plus élégantes poteries et les plus originales céramiques. Les artisans de Célubée avaient inventé des formes nouvelles. Ils tressaient les fils de cuivre en colliers. Ils sculptaient dans les pierres rares de la montagne des pendentifs et des breloques qu’on achetait à l’autre bout du monde. Ils taillaient des poignards tranchants aux formes triangulaires. Leurs poteries et leurs céramiques n’étaient pas seulement lustrées comme celles qu’on rencontrait chez les autres peuples, mais gravées de motifs anciens ou peintes de couleurs nouvelles.

Là encore, manquent sans doute ces rouleaux où fut consignée l’histoire de Célubée. Je ne peux en effet imaginer qu’il ne se soit pas passé au cours de si nombreuses années quelques événements importants, ou que les rois qui gouvernèrent Célubée aient été meilleurs que leurs prédécesseurs. Par différents points de repère dans la chronique de Célubée nous savons seulement que près de cent rois se succédèrent à la tête de ce peuple, jusqu’à l’avènement de Kiffa, à partir duquel la chronologie de Célubée nous a été à nouveau transmise.

Kiffa était le fils du roi de Célubée et d’une épouse qu’il était allé quérir dans le pays d’Arkkande. À la mort de son père, Kiffa lui succéda, assisté par sa mère. Celle-ci était mal acceptée par Célubée qui, depuis le règne de Mizar, se méfiait de ses voisins d’Arkkande. Bien que tout y fût calme et que l’on ne parlât plus depuis bien longtemps du dieu noir et de ses prêtres, les Célubéens ne pouvaient croire que les Arkkandiens qui avaient montré tant de dispositions à la fois pour la cruauté et pour le mysticisme, soient subitement devenus aussi rangés et paisibles qu’eux.

Pendant cette période, rares avaient dû être les rois qui avaient épousé des femmes d’Arkkande. L’un d’entre eux, nous le savons, ramena son épouse du pays du cuivre et avec elle de nombreux artisans qui apportèrent avec eux leur technique et leur art. Mais le père de Kiffa, homme d’humeur mélancolique et peu attaché au charme des femmes, n’avait pas découvert au sein de Célubée une compagne qui lui plût assez pour qu’il se résolve à vivre auprès d’elle. Au cours d’un séjour à Arkkande où il était allé, selon une habitude ancienne, vérifier l’administration de son gouverneur, il rencontra une très jeune fille dans la maison de son commis. Elle accompagnait son père, un riche marchand d’Arkkande, venu se plaindre des vols dont il avait été victime. Sa fille, qu’il appelait Eren, parce que dans la vieille langue d’Arkkande ce mot signifiait richesse, sortait à peine de l’enfance. Cependant tout Arkkande la connaissait parce que son père ne se déplaçait jamais sans elle – Eren étant son seul enfant et sa femme étant morte, sans qu’il s’en puisse consoler – mais aussi parce que, très belle, elle possédait les yeux les plus tristes qui se pouvaient voir.

Lorsque le père de Kiffa la vit, il en tomba aussitôt amoureux. Ce fut moins sa beauté que la mystérieuse tristesse de son regard qui l’attira. Sans hésiter ou attendre davantage, assuré qu’il se sentait d’avoir enfin trouvé la femme qu’il cherchait, il fit demander par son gouverneur au marchand de lui donner la main de sa fille, mais celui-ci refusa fermement. Il s’entêta dans son refus, même après que le gouverneur lui eut appris que le prétendant était le roi de Célubée et le souverain d’Arkkande. Le gouverneur se mit en colère. Ce que voyant, le marchand lui répliqua : “Si tu le prends ainsi, je m’en vais” et il quitta aussitôt la résidence.

Le gouverneur s’en revint désespéré vers le roi. Mais celui-ci, quoique mécontent de la manière dont se présentait l’affaire, était si amoureux que son apathie naturelle avait disparu et qu’il se sentait une énergie suffisante pour faire tomber les résistances les plus acharnées.

Cependant, aucune des tractations qu’il fit mener ne réussit. Il proposa une fortune que nul n’aurait eu la force de refuser, des dignités dans les royaumes qu’il lui semblait impossible de rejeter. Mais rien n’ébranla le marchand. Lorsque le roi décida de passer aux menaces, l’homme lui fit répondre que s’il en venait à ces extrémités, il tuerait lui-même sa fille pour qu’elle ne tombe pas entre les mains du roi. Alors, le père de Kiffa, désespérant de découvrir un moyen de convaincre le bonhomme, médita d’enlever la jeune fille. Toutefois, il dut renoncer également à ce projet, car il apparut qu’elle était enfermée et étroitement surveillée nuit et jour.

Il fit tant pour obtenir ce qu’il désirait qu’il réussit à soudoyer la vieille femme par laquelle le marchand faisait garder sa fille. Elle se présenta une nuit à la résidence du gouverneur pour y recevoir l’argent que lui promettait le roi en échange de son appui. Quand il se trouva seul avec elle et une fois d’accord sur la manière dont il pénétrerait dans la maison pour ravir Eren, il lui demanda pourquoi le marchand ne voulait pas d’un mariage que n’importe lequel des Célubéens ou des habitants d’Arkkande aurait souhaité. Elle commença par refuser de répondre en prétextant qu’elle l’ignorait. Mais il la pressa si bien qu’elle finit par lui révéler que le brave homme, inconsolé de la mort de sa femme, avait reporté son amour sur sa fille.

“C’est, dit le roi, chose bien normale, mais pas au point de justifier son refus de la marier à son souverain.

— Ce n’est pas qu’il ne veuille pas de toi, répondit-elle, c’est qu’il ne veut pas la marier du tout.

— Comment oserait-il priver une si jolie personne des charmes de l’amour ?

— Je ne pense pas qu’il comptait l’en priver. Je crois seulement, dit-elle enfin, qu’il comptait les lui révéler lui-même.”

À ces mots, le père de Kiffa bondit de son siège. Après avoir congédié la vieille, il passa une nuit sans sommeil et attendit avec impatience que s’écoulât le temps qui menait jusqu’au soir où il enlèverait Eren. Ainsi fît-il et s’enfuit-il avec elle en direction de Célubée. Le marchand, dit-on, se pendit de douleur, mais je crains, moi, que ce ne soient les troupes du gouverneur qui l’aient ainsi traité.

 

Le roi, plus épris que jamais des beaux yeux tristes de son épouse, ne sut jamais si elle connaissait le sort que son père lui réservait. Elle était taciturne et ne manifestait rien, hormis cette mélancolique expression que conservaient en toutes circonstances ses yeux bruns de biche. Lorsque Kiffa naquit, le roi considéra qu’il avait rempli son devoir à l’endroit de Célubée. Il s’assura que l’enfant vivrait, serait fort et résistant et aurait les dispositions nécessaires pour régner sur Célubée et ses territoires. Alors, en dépit de son amour pour Eren, il alla se noyer dans le fleuve, une nuit, afin d’être bien sûr qu’on ne l’empêcherait pas d’accomplir son projet.

Eren accueillit sans émotion l’annonce de la mort de son mari. Son regard parut seulement plus lointain et plus humide à ceux qui la rencontrèrent à cette époque. Malgré le mépris et la défiance dans lesquels la tenaient les Célubéens, elle se montra admirable par la manière dont elle assura la transition du pouvoir, comme par celle dont elle éleva son fils. Bien qu’elle semblât constamment indifférente à ce qui n’était pas sa douleur, elle s’intéressa de très près à l’éducation de Kiffa. Elle exerça sur lui une grande influence au point qu’il s’en remit à elle pour le choix d’une épouse et que, celle-ci étant morte en couches, il lui confia ses trois enfants.

Néanmoins, Kiffa ne s’en remit à personne pour les décisions intéressant Célubée. Il ne consulta jamais sa mère sur ces questions, se bornant imprudemment à lui abandonner ce qui lui paraissait l’accessoire.

Pendant qu’Eren veillait sur ses petits-enfants, Kiffa, après avoir fait le tour de son territoire et en avoir pris la mesure, décida que Célubée devait, pour s’enrichir davantage, s’agrandir encore. Il se souvenait des récits entendus dans son enfance et qui, très anciens, avaient été transmis, siècle après siècle, par les caravanes de marchands. Un prêtre auquel il en parla lui apprit que la chronique secrète en faisait mention depuis l’un de ses très lointains ancêtres, le roi Alcor. Les marchands racontaient qu’au nord de Célubée, une fois franchies les montagnes auxquelles s’adossait la Cité, se trouvaient des terres fertiles où un peuple s’était installé. Ce peuple mystérieux, dont tous parlaient, nul ne le connaissait. Les récits les plus précis se contentaient d’expliquer que ce nouveau pays demeurait plus impénétrable encore que les terres de Célubée.

Quand Kiffa, curieux de ce pays dont on disait les terres fécondes, demandait où il se trouvait, on lui répondait sans cesse : “Au nord, au nord, au-delà des montagnes.” Il circulait tant de légendes sur ce peuple que Kiffa, du haut de la montagne qui dominait Célubée, contemplait rêveusement, jour après jour, les pentes abruptes des sommets qui, au-dessus des montagnes, arrêtaient le regard vers le nord.

Il aurait pu, sa vie durant, rêver de cette fabuleuse contrée si Célubée n’avait connu une année de disette. Il y eut une sécheresse importante, non pas inhabituelle, puisque les périodes sèches revenaient par cycle régulier à raison d’une tous les règnes ou tous les deux règnes, mais plus considérable que les précédentes. Elle prit de telles proportions et dura si longtemps que les réserves de Célubée s’épuisèrent. Kiffa décida d’aller se ravitailler dans le pays d’Arkkande, dont l’arrière-pays fertile produisait – quoique en moindre proportion que la plaine de Célubée – les céréales et les légumineuses nécessaires. Cependant, au même moment, se produisit dans cette région un très violent tremblement de terre qui creusa dans les champs des failles, d’où montèrent pendant plusieurs jours des vapeurs toxiques. Les terres, sur le point d’être moissonnées, furent aussitôt infectées et les épis se flétrirent et s’asséchèrent. Lorsque, enfin, les gaz se dissipèrent, alors qu’on s’apprêtait à récolter ce qui pouvait encore être sauvé, un volcan voisin, dont l’activité s’était ralentie depuis des siècles, se ralluma et dégorgea sa lave sur les champs alentour. Devant pareille catastrophe, il ne fut plus question pour Kiffa de prélever sur cette province les provisions nécessaires.

Il instaura un rationnement si sévère que nombreux furent les Célubéens et les Arkkandiens qui, cette année-là, moururent de faim. Comme il avait interdit que l’on abatte trop d’animaux de manière à assurer leur reproduction, on se nourrissait de racines, de reptiles plus ou moins comestibles et d’insectes qu’on faisait grésiller sur les flammes avant de les avaler. Kiffa craignait que son peuple ne se rebelle contre sa décision d’épargner les troupeaux et il les fit conduire dans la montagne par des bergers en qui il avait confiance, afin de les soustraire à l’appétit de ses sujets et de les mener vers des lieux que, peut-être, la sécheresse n’avait pas touchés.

Mais les aliments de substitution venant à manquer alors que les récoltes suivantes que l’on pouvait présumer maigres – vu l’état du sol –, n’étaient toujours pas sorties de terre, les Célubéens se mirent à mourir en grand nombre. La famille de Kiffa n’était pas mieux lotie. À Eren, qui vint un jour le supplier d’envoyer chercher au moins une chèvre, afin de nourrir ses trois enfants, il recommanda de se résigner au sort commun. Kiffa subsistait depuis toujours avec peu de nourriture. La famine l’amaigrit davantage, sans miner réellement ses forces. Il se contraignit à avaler des herbes et des animaux dont il n’aurait jamais voulu en temps ordinaire et qui, pris en faible quantité, comme il le faisait, l’entretenaient sans lui causer de mal, alors qu’ils entraînaient chez les autres empoisonnements et maladies de ventre puantes et contagieuses.

 

À la fin, parce qu’il sentait que tout son peuple allait céder au désespoir et se laisser mourir, il conseilla de manger ceux qui venaient juste de trépasser à la condition qu’ils soient morts de faim et non de l’une de ces maladies qui se répandaient. Lorsque cette consigne fut connue dans Célubée, il y eut un grand mouvement d’indignation et de révolte. Malgré leur faiblesse, les Célubéens se traînèrent devant la maison royale et y conspuèrent Kiffa.

“Kiffa, c’est ta faute si nous en sommes là. Tu es le roi et tu devais veiller aux réserves et aux récoltes. Ou bien tu es incompétent et tu ne dois pas rester roi, ou bien les dieux te sont hostiles et tu ne dois pas non plus rester roi”, cria l’un des plus vigoureux afin de le faire sortir de chez lui.

Kiffa parut enfin et, derrière lui, Eren et deux de ses enfants. Eren sembla à tous plus désespérée qu’à l’habitude, mais comme il était dans sa nature d’être triste, personne n’y prit vraiment garde.

“Vous savez bien, dit Kiffa, que j’avais engrangé des provisions importantes. Pouvais-je prévoir que la sécheresse durerait si longtemps et que la terre d’Arkkande serait ravagée comme elle l’a été ?

“J’ai demandé des renforts au pays du cuivre, mais ils ont si peu à manger d’ordinaire qu’ils n’ont rien à nous donner. Autour de nous, toutes les contrées sont victimes de la sécheresse. Voyez, les caravanes ne viennent plus. C’est le signe que tous sont touchés.

— Ce sont les dieux qui te punissent, lança le meneur, qui n’avait pas oublié son second argument.

— Et de quoi me puniraient-ils ? Dites-le, si vous le savez.”

Un silence se fit, chacun sachant au fond de lui qu’il n’y avait rien à reprocher à Kiffa. Cependant le chef des mécontents reprit :

“S’ils te traitent ainsi quand ils n’ont rien à te reprocher, que feront-ils maintenant que tu nous conseilles de manger nos morts ?

— Ah ! dit Kiffa, cette décision me pèse beaucoup. Je sais que nous violons notre plus fondamental devoir qui est le respect dû à nos morts. Mais que puis-je faire d’autre à présent ? Lorsque nous serons tous des cadavres, qui nous enterrera et qui dira pour nous les prières des morts ?

“Au reste, je sais que certains n’ont pas attendu mon autorisation pour goûter de la chair humaine. Il y a des odeurs qui montent de quelques maisons… Je ne vous oblige pas à commettre ce sacrilège. Je vous y autorise seulement, si demeure en vous l’étincelle de vie qui donne le courage de se battre contre la mort. Je vous demande aussi de ne pas consommer de chair corrompue.”

De nouveau, tomba le silence. Tous méditaient. Kiffa voyait que beaucoup ne pouvaient se résoudre à une telle ignominie, fût-ce pour survivre. Il avança alors d’un pas et reprit la parole.

“Voici que ma fille est morte ce matin, morte de faim, comme beaucoup des vôtres. Ma mère est en pleurs parce qu’elle n’a pu la sauver et que j’ai ordonné que son corps fût cuit pour être mangé par notre famille.

“Devant vous, aujourd’hui, je vais commettre ce sacrilège. Les dieux me pardonneront. Je ne le fais que pour la survie de Célubée et de sa gloire.”

Alors il fit venir un plat sur lequel avaient été coupés des morceaux noircis dont il ne faisait aucun doute qu’ils étaient les restes d’un enfant. Kiffa retailla dans la chair quatre petits morceaux. Il en donna un à chacun de ses enfants, en prit un et présenta l’autre à sa mère. Eren détourna la tête et ne toucha pas aux lambeaux de sa petite-fille. Kiffa incita ses deux fils à manger et lui-même mordit dans la chair et se mit à mâcher.

Aussitôt, écœurée ou affamée la foule se dispersa, encore que Kiffa pensât, comme la suite lui donna raison, que la faim devait l’emporter sur l’écœurement. Dès que le dernier Célubéen eut disparu des jardins, Kiffa cracha le morceau qu’il avait feint de mâcher et le remit dans le plat. Il tourna la tête de peur de voir ses deux fils mordre à nouveau dans la chair qu’il leur avait lui-même donnée. Mais le plus jeune, qui ne devait guère avoir plus de quatre ans, cracha lui aussi son morceau et le tendit, intact, à son père. Kiffa répondit au sourire plein de larmes du petit garçon et, lui caressant la joue, lui murmura : “Tu seras roi un jour, Zosra.” L’aîné demeura indifférent à cette scène et ne s’en retourna derrière les autres qu’après avoir achevé son repas. Dès la nuit, Kiffa rassembla les restes mutilés de sa fille et, pleurant auprès d’Eren, les enterra dans son jardin.

 

Néanmoins, le nombre de morts diminua et Célubée réussit ainsi à survivre jusqu’à la moisson. Kiffa et sa famille vécurent de racines plus ou moins comestibles. Kiffa en rapportait chaque jour, espérant toujours que, parmi elles, s’en serait glissée une que ne pourrait digérer son fils aîné, dont il ne supportait plus la vue. Eren protégeait l’enfant comme elle pouvait, mais elle savait que son sort était à jamais scellé et, au fond d’elle-même, souhaitait que l’enfant mourût vite sans atteindre l’âge de connaître les humiliations et la violence.

Le jour où l’on récolta les grains nouveaux, l’un des bergers redescendit de la montagne avec quelques bêtes. Il ramenait une nouvelle extraordinaire. Ils avaient trouvé un passage vers une autre montagne, plus haute, qui dominait tout un second massif au nord. De son sommet, on voyait s’étendre au-delà du massif, une plaine vaste et longue, semblable à celle de Célubée.

Lorsqu’il l’apprit, Kiffa décida de s’en aller conquérir cette plaine que le berger lui disait resplendissante sous le soleil. Malgré les réticences de son peuple et d’Eren qui craignaient d’être abandonnés en ces temps peu sûrs, il ne changea pas d’avis. Il attendit que le compte de la récolte fût fait et que l’on eût à nouveau planté dans l’espoir d’obtenir une seconde moisson. Puis, il partagea les vivres entre la population et l’armée qu’il emmenait avec lui, ranimant le courage des Célubéens en leur faisant valoir que partaient avec lui de nombreuses bouches que Célubée n’aurait pas à nourrir.

Son départ fut triste, cependant. En dépit de l’enthousiasme du berger, personne à Célubée ne croyait vraiment à son histoire. Au contraire, les sommets escarpés, que l’on distinguait parfois au-dessus du massif connu, terrifiaient le peuple. Douces, quoique sauvages, étaient les montagnes qui séparaient Célubée d’Arkkande. Lorsqu’on en connaissait les passages, elles n’inquiétaient plus, mais au contraire, émerveillaient les voyageurs, tant leurs roches brillaient et se découpaient en formes harmonieuses. Quand Kiffa et sa troupe disparurent derrière le plateau qui protégeait Célubée au nord, le désespoir s’empara de la ville. Toute triste qu’elle fût, Eren dut s’employer, plusieurs jours durant, à rendre leur énergie aux Célubéens et à les remettre au travail.

 

Kiffa suivit le berger sur les chemins scabreux. Ils montèrent sur des pentes si raides qu’il se demandait comment les animaux avaient réussi à les grimper. Ils longèrent d’étroites vallées qu’ils distinguaient du haut des corniches où les guidait le berger guilleret. Ils remontèrent des torrents à sec, où l’eau suintait à peine pour étancher leur soif. Ils se glissèrent dans des défilés profonds où le ciel disparaissait et où leur cœur battait de frayeur à l’idée qu’ils venaient de pénétrer dans un monde qui risquait de se refermer sur eux. Mais, toujours, le berger poursuivait sa course et, à le voir si joyeux et si sûr de lui, tous reprenaient espoir. Kiffa, cependant, commençait à s’inquiéter de la longueur du chemin et de l’épaisseur de cette barrière montagneuse qui défendait le pays vers lequel il courait. Il en était si affecté qu’il s’en ouvrit au capitaine des troupes. “Ces montagnes, répondit sagement celui-ci, ne protègent pas seulement la contrée où tu nous mènes, mais aussi Célubée.”

Et Kiffa marchait, rêvant de son pays, dont soudain il percevait mieux la place dans le monde, sorte d’écrin, encerclé de montagnes. Il songeait que par l’est, où le relief est moins accidenté, d’autres peuples s’étaient aventurés jusqu’à Célubée. Mais il savait qu’au-delà d’Arkkande, les montagnes devenaient infranchissables. Elles se hérissaient de sommets acérés, se déformaient dangereusement sous les coups des mouvements souterrains et parfois s’éclairaient d’explosions lumineuses qui déchiraient l’air. Quant au pays du cuivre, il ouvrait sur un désert où personne ne s’était hasardé. Les caravaniers venaient d’une région située entre Arkkande et le pays du cuivre où un fleuve, à présent asséché, avait tracé une route naturelle. Mais ils racontaient à Kiffa qu’au-delà des deux nations qui vivaient là, dans deux vallées en enfilade, s’ouvraient des failles si profondes qu’on ne pouvait les traverser. Au-delà, on apercevait des montagnes et des forêts obscures. Kiffa soupira en regardant le monde sauvage qui l’environnait. Trop de choses le dépassaient et lui restaient incompréhensibles pour qu’il ne souffre pas de son impuissance à dominer l’univers.

Enfin, ils rejoignirent le camp des bergers sur un plateau verdoyant. On tua quelques chèvres pour célébrer ces retrouvailles. Les soldats se jetèrent sur cette viande enfin comestible et se repurent avec gloutonnerie de rôtis et de lait tiède. Kiffa les regardait, accroupi devant le feu, le gobelet de corne dans lequel on lui avait versé le lait de chèvre à demi bu et la viande grillée à peine entamée devant lui. Il se sentait malheureux sans savoir pourquoi alors que son rêve était presque à portée de main, que ses hommes avaient le cœur en paix de se sentir le ventre plein, que même la nuit était claire avec la lune blafardement ronde, ruisselant autour d’eux. Il se secoua et alla marcher à l’écart. Lorsqu’il vit que tous se couchaient autour du feu, il s’assit enfin, les yeux levés vers le ciel. La lune était si envahissante qu’il avait peine à distinguer les étoiles. Il chercha la sienne, celle à laquelle il devait son nom, mais ne la trouva pas. Il s’allongea, les yeux toujours fixés sur le ciel. Il pensa à son père et à sa mère, à leur incurable mélancolie – dont les dieux lui avaient épargné la permanence, mais non les accès, tel celui qui le tourmentait à cette minute – et s’endormit, les yeux absorbés par les ténèbres environnantes.

Le lendemain, deux bergers l’emmenèrent sur le promontoire d’où ils avaient aperçu les terres nouvelles. Il les suivit d’un bon pas, se sentant soudain indifférent à ce qu’il allait trouver. Cependant, entre deux rochers, rabattus de telle sorte qu’ils formaient une niche exiguë où l’on pouvait à peine se tenir, il découvrit enfin, à demi perdue dans la brume lumineuse du matin, par-delà une nouvelle cascade de sommets, de pics, de plateaux et de collines, une plaine évasée, si dorée et frémissante qu’elle semblait immatérielle. Il resta tout le jour dans son observatoire et surveilla les évolutions de la lumière sur la plaine du Nord. Les deux bergers s’en furent, promettant de revenir le chercher à la tombée de la nuit.

Et tout le jour, Kiffa regarda vers le nord. Lorsque la brume se dissipa, comme refluant vers le nord-est, il remarqua qu’une chaîne montagneuse et sauvage, serrée et plissée, fermait le flanc oriental de la plaine. Longtemps, une coulée de brume flotta, comme un ruban, sur une étendue étroite, étirée vers l’ouest. Quand elle se dissipa, un fleuve étincelant apparut, bordant les terres occidentales. La plaine s’élargissait progressivement vers le nord. Kiffa scruta longuement l’horizon, mais il paraissait se dérober devant lui et il ne put distinguer le fond de cette terre palpitante, aussi verte que le plateau où il avait dormi. Il se pénétra jusqu’au dernier instant des brûlures du couchant déversées sur les eaux du fleuve. Elles inondaient toutes les terres d’une couleur nostalgique qui avait à la fois le moelleux et la densité mystique de ses rêves. Il tressaillit lorsque la main d’un berger se posa sur son épaule. Avant de s’en retourner, il laissa ses yeux errer encore sur l’ombre descendue des sommets orientaux et qui progressait insensiblement en direction du fleuve. Il marcha comme dans un songe jusqu’au campement dans l’obscurité crépusculaire, remarquant seulement lorsqu’ils furent arrivés que la lune qui venait de se lever était déjà cabossée et moins lumineuse.

Le lendemain, il se mit en route avec son armée. Ils marchèrent tant de jours, dans des conditions si difficiles, franchissant des obstacles plus rudes que ceux qu’ils avaient rencontrés entre Célubée et le plateau des bergers, souffrant de la peur et de la faim, que Kiffa perdit plusieurs soldats dans cette expédition. Lui-même, était à bout de forces, moins du fait de la fatigue et de la sous-alimentation que parce qu’il n’avait plus jamais revu sa plaine miraculeuse. Le temps passant – faute de pouvoir vérifier qu’elle s’étendait bien en avant – il finissait par se demander si elle ne reculait pas devant eux ou s’il n’en avait pas rêvé la tendre douceur. Malgré les supplications de ses hommes qui, sans cesse, lui demandaient de faire demi-tour, il avançait toujours.

Enfin, un matin, lorsqu’ils s’éveillèrent, Kiffa vit, déployée devant lui, l’immense plaine nappée de brume matinale. Il dévala les derniers contreforts qui le séparaient de son but et, le lendemain soir, il campait au pied du massif.

 

Kiffa ignorait ce qu’il comptait trouver en cet endroit. Le bonheur de contempler ce paysage avait écarté toute autre préoccupation. Il avait rêvé du pays plus que du peuple qui l’habitait. Cette nuit-là, pour la première fois depuis son départ, il lui revint que les histoires entendues faisaient toutes mention d’un peuple inconnu, installé dans la plaine isolée. Lorsqu’ils se remirent en marche, au matin, il s’attendait un peu à découvrir des villes comme Célubée ou Arkkande ou du moins comme la petite agglomération de maisons qui servait de capitale au pays du cuivre. Au lieu de quoi, il marcha très longtemps dans des prairies vertes et humides où paissaient des animaux inconnus, avant de rencontrer de pauvres hameaux ou des fermes reculées dont les habitants fuyaient à sa vue.

Après plusieurs jours passés à tenter d’apprivoiser la population, Kiffa céda au découragement. Ses hommes se montraient moins abattus que lui, ayant trouvé dans les cabanes désertées de quoi s’abriter et de quoi se nourrir. Kiffa ne comprenait rien à cet étrange pays dont les habitants ne vivaient pas regroupés et étaient farouches au point d’abandonner leurs biens. Ses soldats lui faisaient valoir que ces terres si fertiles en prenaient d’autant plus de valeur et deviendraient un nouveau grenier pour Célubée et ses territoires. Kiffa en était moins convaincu qu’eux, trouvant qu’ils avaient bien rapidement oublié la longueur et les difficultés du voyage.

Sa perplexité grandissait au point qu’il allait se résigner à repartir vers Célubée, quand un soir, au crépuscule, deux hommes vinrent à lui. Au contraire de tous ceux qu’il avait chassés devant lui, ceux-ci étaient dignes et manifestement pas apeurés. Ils firent quelques gestes que Kiffa interpréta comme des saluts. Il était si heureux de leur présence, alors qu’il s’apprêtait à renoncer, qu’il en oublia de se sentir supérieur à ses visiteurs et répondit à leurs salutations. Ce que voyant, le plus âgé des deux hommes se mit à parler dans une langue inconnue de Kiffa. Celui-ci connaissait bien celle que parlaient encore les Arkkandiens malgré les tentatives de Célubée pour imposer la sienne, ainsi que celle, compliquée et gutturale, du peuple du pays du cuivre. Mais aucun des mots prononcés par le nouveau venu ne ressemblait à ceux qu’avait pu apprendre Kiffa. Même les sons vibraient différemment. On y entendait moins de sifflements et davantage de sons mouillés que dans la langue de Célubée. Plus mélodique aussi, paraissait-elle, parce que moins hachée et comme portée par des mouvements ascendants et descendants, qui donnaient à chaque phrase, au-delà de son mystère, un rythme dansant. Kiffa, sans rien comprendre, écoutait, fasciné, cette espèce de musique coulant des lèvres du vieil homme. Lorsqu’il eut terminé, Kiffa lui répondit, dans les trois langues qu’il connaissait, qu’il n’avait rien compris.

Manifestement, son interlocuteur ne le comprit pas mieux, car il se tourna vers son compagnon et ils échangèrent un regard interloqué. Kiffa essaya alors, par signes, d’expliquer ce qu’il venait de dire. Mais même les signes demeurèrent incompréhensibles aux deux hommes. Du moins, ressortit-il de ce subtil échange qu’aucune des deux parties ne parvenait à s’entendre. Les deux visiteurs repartirent, non sans avoir fait de profonds saluts à Kiffa et aux soldats qui l’entouraient. Kiffa les regarda disparaître dans la nuit, se demandant s’il devait les retenir ou les laisser aller. L’idée de perdre son seul lien avec cette contrée nouvelle, fût-il indéchiffrable, le désespérait. Toutefois, il ne s’opposa pas à leur départ. Il se résignait le lendemain à regagner Célubée, lorsque les deux hommes reparurent. Ils étaient accompagnés de deux autres personnes, dont l’une, au corps desséché et au visage fripé, était une femme.

Ce fut elle qui prit la parole. Elle s’adressa à Kiffa dans la langue employée la veille par ses deux compagnons. S’apercevant que Kiffa ne comprenait rien, elle utilisa un langage nouveau, tout aussi inconnu de Kiffa, mais qui, cependant, ressemblait davantage à ceux qu’il avait appris, tant par ses sonorités que par la manière de détacher les mots. Kiffa lui fit un sourire désabusé pour lui indiquer qu’il n’y avait pas de progrès. Alors, elle se lança dans une troisième langue. Elle se rapprochait de celle dont elle venait d’user et donc de celles de Célubée et de ses voisins. Mais Kiffa ne la connaissait pas davantage. Toutefois, au passage, il retint deux ou trois mots qu’il lui sembla comprendre et qu’il répéta aussitôt. La vieille femme les reprit et, désignant le chemin et les montagnes, lui en donna la signification. Kiffa approuva avec précipitation. Mais le vocabulaire différait trop de celui qu’il savait pour qu’ils puissent véritablement s’exprimer par le truchement de cette langue. Kiffa vit que les trois hommes paraissaient découragés.

Alors, à son tour, usant de mots pris dans plusieurs langues et dont il vérifiait, pour chacun, qu’ils étaient connus de son interlocutrice, il expliqua qu’il voulait communiquer avec elle et apprendre cette langue qu’elle parlait pour pouvoir dialoguer. Il s’attendait à un refus, mais après avoir parlementé avec les trois hommes, la vieille femme lui fit signe qu’elle acceptait. Aussi demeura-t-elle au campement que Kiffa avait installé tandis que s’en retournaient ses compagnons.

Pendant que ses soldats se reposaient dans ce pays tranquille, Kiffa passa deux lunaisons avec la vieille femme. Elle l’initia à cette langue si proche des siennes. Au bout de ce temps, ils parvenaient à se comprendre par l’intermédiaire d’une langue qui n’appartenait ni à l’un ni à l’autre, alors qu’à l’évidence, ils ignoraient tout du peuple qui la parlait ou qui l’avait parlée. Elle partit chercher les hommes qui étaient venus avec elle et Kiffa put enfin s’entretenir avec les habitants de la plaine. Il avait bien essayé de faire parler la femme, mais elle n’avait jamais voulu s’intéresser à ses questions, affirmant toujours que ce n’était pas à elle d’y répondre.

Kiffa passa plusieurs jours avec les trois hommes que ramena son interprète. Il aurait souhaité les interroger sur leur pays, mais la conversation s’engagea de manière telle que ce furent eux qui posèrent des questions et lui, venu en conquérant, qui en fut réduit à répondre à leurs interrogations. Cependant le dialogue n’avançait pas parce qu’il fallait traduire tout ce qui se disait. Au bout de quelques jours, Kiffa n’avait pas réussi à satisfaire la curiosité de ses interlocuteurs et n’avait toujours pas posé la moindre question, lorsque, petit à petit, les trois hommes se mirent – à l’immense stupeur de Kiffa – à s’exprimer dans la langue intermédiaire à laquelle ils avaient recours, la vieille femme et lui. Bien qu’ils n’aient jusque-là accordé aucune importance à la curiosité manifestée par Kiffa, ils remarquèrent son étonnement et lui dirent, comme en passant, qu’ils apprenaient très facilement. Au reste, la vieille femme avait, entre-temps, achevé l’étude de la langue de Célubée en discutant, pendant ses moments de loisir, avec Kiffa et ses hommes.

Lorsque Kiffa vint enfin au bout de la torture que représentait pour lui l’obligation de devoir répondre inlassablement à des questions sans pouvoir en poser aucune, ses quatre visiteurs admirent qu’il souhaitait peut-être, lui aussi, obtenir des renseignements sur eux et leur pays. S’engagea alors un très long entretien que Kiffa fit par la suite inscrire dans la chronique secrète de Célubée.

Le pays où il se trouvait n’avait pas de nom, pas de villes et, pour ainsi dire, pas de société, au sens, du moins, où la concevait Célubée. Le peuple, installé ici depuis des temps lointains, s’était divisé en deux catégories, celle des paysans, qu’avait rencontrée Kiffa à son arrivée et celle des sages, à laquelle appartenaient ses quatre interlocuteurs. Les paysans cultivaient la terre pour nourrir le groupe des sages.

“Mais, s’étonna Kiffa, ils vous alimentent sans rien exiger en contrepartie ? Que leur donnez-vous en échange ?

— Notre science, répondit le plus âgé des quatre. Nous prévoyons pour eux le temps qu’il fera. Nous calculons le cours des étoiles dans le ciel. Nous choisissons leurs noms et ceux de leurs enfants afin que les dieux leur soient favorables. Nous dressons la carte de leur destin…

— Et à quoi occupez-vous vos journées ? demanda Kiffa.

— Nous nous instruisons et nous instruisons ceux qui nous succéderont afin qu’aucune parcelle de savoir ne soit perdue.”

Il fallut de nombreuses journées à Kiffa pour percer le mystère de cette étrange organisation. Il finit par comprendre que le peuplement de cette région s’était fait en deux temps. D’abord étaient arrivés les cultivateurs. On ne savait d’où ils venaient. Ils avaient dû, comme les Célubéens jadis, être poussés dans cette migration par la faim et la fuite devant un destin incertain. Ils avaient pris possession de cette terre fertile et si vaste qu’ils s’étaient éparpillés en petits groupes. Coupés du monde par les barrières naturelles que constituaient les montagnes et le fleuve, ils n’avaient jamais été dérangés dans leurs activités rupestres et n’avaient jamais ni songé ni été contraints à s’organiser et à se regrouper.

Plus récemment étaient arrivés ceux qui s’appelaient les sages. Comment ils avaient réussi à franchir les montagnes de l’est, Kiffa ne parvint pas à le leur faire dire. Leur tradition avait cependant conservé le souvenir des épreuves qu’ils avaient alors traversées. Mais ils venaient d’en subir de si grandes qu’ils avaient trouvé en eux assez de courage et de volonté pour endurer la fatigue, la faim, le froid et la peur. Leur pays – celui qu’ils avaient quitté et qui devait se tenir à l’est, très à l’est, selon eux, de la contrée qu’ils habitaient à présent – avait été ravagé par un envahisseur. Ils avaient fui, emportant avec eux, serrés plus précieusement dans leurs bras que leurs enfants, contraints de courir derrière eux ou de s’accrocher aux pans de leurs robes, les sacs où ils avaient jeté le contenu de leur savoir.

Les sages expliquèrent à Kiffa que leurs ancêtres provenaient d’une cité où régnait un roi, dont ils avaient été les conseillers. Afin de le guider dans son gouvernement, ils avaient cherché à recueillir un savoir universel. Ils avaient dessiné des cartes de la terre où ils vivaient et des cartes du ciel pour suivre le cheminement des constellations et des comètes dans la nuit d’où procède toute chose, ainsi que le leur avaient enseigné leurs lointains prédécesseurs. Ils avaient envoyé certains d’entre eux reconnaître les pays alentour et les peuples qui les habitaient. Ils avaient appris leurs langues pour communiquer et pactiser avec eux. Et sans doute avaient-ils dû, un jour, entrer en relation avec une nation venue du pays de Kiffa ou de ses environs. Pour mieux commercer avec leurs voisins, ils avaient inventé des mesures différentes de celles que pratiquait Célubée. Ils avaient comptabilisé ce qu’ils achetaient et ce qu’ils vendaient et avaient trouvé, comme Célubée, quoique d’une manière distincte, le moyen de le noter. Ils avaient aussi, pour en assurer la transmission, inscrit sur des blocs d’argile, par une méthode simplifiée qui souleva la curiosité de Kiffa, l’histoire de leur peuple et le bilan de leurs connaissances. Ils avaient répertorié l’ensemble des plantes et des animaux présents sur leur territoire. Ils avaient découvert des remèdes aux maladies dont souffraient les leurs. Lorsque les colonnes ennemies avaient pénétré sur leur terre, ils venaient de porter au roi – afin qu’il y apposât sa marque et en donnât lecture à l’ensemble de la société – un texte affirmant qu’ils avaient percé tous les mystères du monde accessible aux hommes.

L’un de leurs voisins, avec lequel ils avaient jusque-là vécu en bonne intelligence, avait envahi leur pays. Il avait mis à feu et à sang leur royaume, détruisant et massacrant tout ce qu’ils avaient mis tant de temps à construire. L’armée du roi, faible et peu résistante, ne put empêcher le souverain voisin de prendre possession de la cité. Celui-ci se jeta dans la maison du roi, l’égorgea, lui et sa famille. Puis, mettant le pays en coupe réglée, il convoqua tous les conseillers de l’ancien roi et exigea d’eux qu’ils lui remettent leur science et qu’ils travaillent désormais pour lui. Plusieurs ayant ouvertement refusé, il les fit aussitôt mettre à mort. Et ainsi se perdit à jamais une partie du savoir si longuement accumulé.

“Mais, interrompit Kiffa, je croyais que vous aviez noté sur vos tablettes l’intégralité de vos connaissances ?

— Hélas, répondirent-ils, ce long travail était en cours lorsque survint ce tyran. Nous avions jusque-là assuré la transmission et la conservation de notre science en la répartissant entre un grand nombre de conseillers qui, à l’aide de dessins et d’indications sommaires, pouvaient récapituler et restituer ce qu’ils avaient appris. Nous étions en train de tout transcrire sur nos tablettes quand est survenue la catastrophe.”

Les autres conseillers feignirent d’accepter les exigences du nouveau roi. Comme il consentit à leur accorder le délai qu’ils réclamaient pour achever une entreprise qui devait leur permettre de mieux le servir qu’ils n’avaient servi leur précédent maître, ils occupèrent ce répit à empaqueter leurs tablettes et à se procurer secrètement quelque nourriture. Ce qu’ils virent tout au long de ces jours les confirma dans leur résolution de s’enfuir. Le tyran, ainsi qu’ils le désignaient entre eux, procéda à une série d’exécutions pour affirmer sa puissance. Il interdit la pratique de la religion du pays et imposa la sienne ainsi que ses prêtres. Il fit détruire les sculptures commandées par l’ancien roi à ses meilleurs artisans et s’employa à effacer du royaume toute trace du gouvernement antérieur, décapitant sans sourciller tous ceux – à l’exception des conseillers – qui l’avaient servi. Les ancêtres des sages comprirent que le sort qui les attendait, lorsqu’ils auraient livré la totalité de leur savoir, ne serait pas meilleur. Ils avaient d’abord envisagé, afin de ne pas embarrasser leur marche et de leur épargner les rigueurs qui ne pouvaient manquer de les attendre, de laisser sur place leurs femmes et leur enfants. Mais ils résolurent finalement de les emmener avec eux, pensant que rien ne serait pire que le régime instauré par le nouveau souverain, pas même la mort et la souffrance, que mieux valait mourir dignement d’une mort librement consentie que sous l’humiliation et les tortures infligées par les nouveaux maîtres du pays.

Chemin faisant – parce qu’ils pressentaient que beaucoup mourraient au cours du voyage – ils enseignèrent à leurs femmes et même à ceux de leurs enfants qui n’avaient pas encore commencé les études auxquelles leur condition les destinait, ce qu’ils avaient eux-mêmes appris. Mais pendant les jours de leur épreuve, beaucoup de connaissances disparurent. Et ils étaient peu nombreux lorsque, du haut d’une montagne, ils aperçurent la plaine miraculeuse.

 

Le reste, Kiffa le devina plus qu’ils ne le lui apprirent. Ils avaient réussi à subjuguer les braves et paisibles cultivateurs, sans doute en usant d’une magie, pour eux très ordinaire. Sans leur faire le moindre mal et alors que les paysans étaient en nombre bien plus élevé, ils les soumirent à leur volonté et les transformèrent en pourvoyeurs bénévoles de nourriture. Malignement, mais sans oser le dire parce qu’il était au fond confondu devant la science et les certitudes de ces quatre sages, Kiffa songea qu’en réalité ils n’avaient guère fait mieux que ceux qu’ils condamnaient. Mais comme il était roi lui-même, il savait qu’il est de la nature des puissants d’exploiter la crédulité du peuple et que, celle-ci devenant toujours plus difficile à exploiter, tous les moyens sont bons.

Une fois qu’il eut compris le fonctionnement social du pays, rencontré d’autres sages (ils vivaient ensemble, à l’écart des paysans en bordure du fleuve sur une langue de terre qui s’avançait dans les eaux vers l’ouest), saisi enfin que cette organisation comportait une importante faiblesse – elle ne disposait d’aucun moyen de défense –, Kiffa s’en alla explorer le nord de la plaine. Il revint après avoir rencontré au bout de sa route de grands marais putrides dans lesquels il n’éprouvait aucune envie de s’enfoncer. Tandis qu’il avançait, en remontant vers le sud où se trouvaient les plus importantes concentrations de population, il examina attentivement les formes de la plaine, mesurant du regard l’écart entre le fleuve et les montagnes de l’est. Son esprit enregistra l’impression fugitive d’une vision familière, sans arriver à démêler clairement d’où elle lui venait.

Enfin, il s’apprêta au retour, se rendant compte que son absence avait duré plus longtemps qu’il ne l’aurait voulu. Il avait renoncé à ses espoirs de conquête. Non parce que ce pays lui paraissait invincible, bien au contraire, ou qu’il avait scrupule à briser l’indépendance de ces étranges sages, si soucieux par ailleurs de leur confort matériel, mais parce qu’il ne voyait pas comment il pourrait contrôler un pays tellement lointain. Cela le chagrinait beaucoup car il aurait aimé posséder cette belle terre et mettre pour toujours Célubée à l’abri de la famine. Il promit, avant son départ, qu’il enverrait aux sages quelques-uns des siens pour les aider à progresser dans la connaissance de Célubée et de ses territoires. Il donna le signal du départ, tristement, pensant qu’il ne reverrait jamais plus cette contrée dont il avait tant rêvé.

Le voyage du retour ressembla à celui de l’aller, encore que, s’étant munie de provisions abondantes, sa troupe souffrît moins de la faim. Ils retrouvèrent les bergers qui descendirent avec eux vers Célubée. Kiffa et ses hommes les précédaient sur le chemin. En dépit de son amertume d’avoir dû renoncer à l’objectif de son expédition et de revenir chez lui sans gloire, Kiffa se réjouissait de rentrer à Célubée et marchait souvent en tête.

Ainsi se trouva-t-il le premier à déboucher sur une arête montagneuse qui surplombait le col où se trouvait la route redescendant vers Célubée. Et de cet endroit, où il était passé quelques lunaisons plus tôt, dans l’autre sens, sans songer à se retourner pour regarder derrière lui, parce qu’il ne pouvait penser qu’il y eût quelque chose à voir, il distingua loin devant, au sud, la plaine de Célubée. C’était presque le soir et chaque forme prenait du relief. Il n’avait jamais vu son royaume d’aussi haut et ne l’avait donc jamais embrassé dans son immensité. Il s’arrêta, le souffle coupé de ce qu’il venait de voir. Les yeux écarquillés, il se força à regarder encore pour se pénétrer de la certitude qui lui avait soudain sauté aux yeux. Et ce qu’il voyait, immuable, ne parvenait pas à chasser de son esprit la conviction que la plaine de Célubée, qui s’élargissait insensiblement en s’étendant vers le sud, entre son fleuve et ses montagnes, était la réplique de la plaine du Nord qu’il avait quittée tant de jours auparavant.

Jusqu’à son entrée dans Célubée, il demeura dans un état de grande exaltation. Et même ses retrouvailles avec son peuple et sa famille, débordants de joie de voir revenir ceux qu’ils avaient crus disparus, ne suffirent pas à calmer le bouleversement de son cœur et de son esprit. Plus encore que la découverte qu’il venait de faire – l’existence d’une perfection formelle au sein de l’univers et la signification de sa vie et de ses rêves –, le troublait l’impression que cette révélation devait emporter de nombreuses conséquences.

Il ne fut pas très long, en réalité, à les déceler. Un après-midi où il se promenait sur les bords du fleuve, à quelque distance de Célubée qu’il avait quittée depuis l’aube, il s’aperçut que se formait dans le fleuve, par dépôts d’alluvions en cet endroit, une langue de terre semblable à celle où, de l’autre côté des montagnes, s’étaient installés les sages. Il découvrait dans son royaume une telle volonté de ressembler à la terre qui se tenait derrière l’espèce d’axe que constituait la chaîne montagneuse qu’il en demeura saisi. Il ne prit pas la peine de calculer, même sommairement, si la distance séparant chacune de ces presqu’îles du pied des massifs était la même. Il savait qu’elle l’était.

Il s’assit, sans crainte des crocodiles qui, pourtant, foisonnaient en cet endroit, et regarda le fleuve. Pour la première fois, il se demanda d’où jaillissaient ses eaux régénératrices et troublantes et où elles s’écoulaient. La question n’avait apparemment agité personne à Célubée, le fleuve paraissant venir de ce point invisible où la plaine s’achevait et disparaître dans l’étranglement de la montagne. Comme il envisageait songeusement le problème, sans désir réel de le résoudre, la réponse lui apparut cependant, aussi limpide que les eaux du fleuve, lorsqu’il cessait de charrier les boues qu’il venait déposer sur ses berges. Ce fleuve traversait les montagnes et coulait de l’autre côté, fertilisant la terre inverse, ainsi qu’il le faisait dans le royaume.

Kiffa en bondit de joie, car outre que cela parachevait son image intérieure de ces mondes parallèles, il pensa avoir trouvé le moyen d’accès au pays des sages.

Il n’eut de cesse, à compter de ce jour, de préparer une expédition pour aller reconnaître le cours du fleuve. Il s’y engagea avec plusieurs de ses hommes et un marchand, venu de l’un de ces pays trop éloignés de Célubée pour qu’elle y étende son empire, qui prétendait connaître le moyen de progresser sur l’eau avec un fort chargement.

Ils ne pouvaient suivre la rive du fleuve, qui disparaissait totalement au moment où les eaux se ruaient à l’assaut de la montagne. Ne subsistaient à cet endroit que de minces corniches, étroites et friables, comme bien des enfants de Célubée en avaient fait l’expérience. Kiffa et ses hommes escaladèrent donc la montagne et s’efforcèrent de la traverser sans jamais perdre le fleuve de vue. À plusieurs reprises, le lit s’élargissant, ils redescendirent pour marcher plus commodément. En maints endroits, là où la roche apparaissait plus dure et dense, son cours se resserrait à nouveau et ses eaux devenaient tourbillonnantes et écumantes. Toutefois, en moitié moins de temps qu’il ne leur en avait fallu pour franchir les sommets au cours du précédent voyage, ils se retrouvèrent, un matin où ils longeaient la rive sablonneuse du fleuve, après un dernier coude, devant le pays des sages.

Ses hommes auraient souhaité continuer leur route pour aller rendre visite aux paysans et aux sages, qui les avaient si bien accueillis, mais Kiffa donna l’ordre de rebrousser chemin, non sans avoir jeté un coup d’œil en direction de la mince presqu’île qui devait se trouver droit devant lui, à une journée de marche.

Au retour, il conféra longuement avec le marchand qui ne cessait d’examiner les eaux, leur débit et leur courant. Celui-ci avait voyagé loin vers le nord, jusqu’à une étendue d’eau si large qu’on n’en pouvait distinguer les confins. Il raconta qu’il avait vu chez un peuple, installé en bordure de ces eaux, des embarcations plus importantes que les esquifs sur lesquels les plus aventureux des Célubéens allaient se promener ou pêcher aux périodes d’étiage. Elles pouvaient transporter, raconta le marchand, plusieurs hommes et un chargement équivalent de nourritures ou d’armes. Ces bateaux allaient si loin qu’il arrivait qu’ils disparussent au regard de ceux qui les surveillaient de la rive. Plus généralement, ils progressaient en suivant les côtes pour ne pas s’égarer et risquer de s’abîmer au milieu des eaux où bouillonnaient des dangers inconnus.

Selon le marchand, on pouvait tenter de construire des embarcations de ce genre et les lancer sur le fleuve pour que son courant les porte vers le pays des sages. Il faudrait veiller seulement, aux passages troublés, à conserver la maîtrise du vaisseau, à l’aide des rames qui serviraient au retour pour remonter le courant. Les distances se raccourciraient au point que Célubée, du moins à l’aller, se trouverait plus proche du pays des sages que d’Arkkande. Aussi Kiffa mobilisa-t-il l’essentiel de son peuple pour construire sa flotte. Lui-même y prit part. Dès qu’une embarcation fut prête, il alla l’essayer avec deux hommes et le marchand pour que celui-ci lui apprenne à dominer les courants tourbillonnants et à éviter les récifs qui se rencontraient en de nombreux points du fleuve.

 

Au bout d’une année, Kiffa se sentit suffisamment préparé et équipé. Il embarqua son armée et son équipement sur ses navires et se laissa porter, sans encombres, jusqu’aux portes de son nouveau territoire. Il éprouva quelques difficultés à faire comprendre aux habitants, qui vinrent innocemment et avec enjouement au-devant de lui, qu’il était revenu avec des intentions moins amicales qu’ils ne le supposaient. Il n’eut pas cependant à livrer bataille, les deux peuples de ce pays n’ayant aucune défense à lui opposer.

Il manda les sages au campement qu’il avait établi pour leur expliquer ses intentions. Elles n’étaient pas tyranniques, non plus qu’intolérantes. Il voulait rattacher cette région à son royaume, l’administrer pour la mettre en valeur, la faire profiter des avantages dont bénéficiait Célubée et recevoir en retour aide en cas de famine et échanges d’informations sur les sciences connues des sages. Il n’exigeait d’eux que de reconnaître sa souveraineté sur ce territoire et ses habitants et promettait en échange de respecter leur tranquillité et leurs recherches.

“Que pouvons-nous faire d’autre que nous incliner ? répondit le vieillard qui dirigeait la communauté des sages. Où pourrions-nous tourner nos pas à présent ? Le fleuve, à l’ouest, borne notre route, les marais du nord sont infranchissables et nous ne voudrions pour rien au monde retourner au pays d’où nous venons.

“Cependant, roi Kiffa, voici ce que je te dis aujourd’hui, garde-le en mémoire et transmets-le scrupuleusement à tes successeurs. Nous te reconnaissons comme notre roi et nous t’obéirons aussi longtemps que tes ordres ne heurteront ni notre conscience ni nos convictions et n’entraveront pas notre liberté de penser. Mais si, un jour, tu venais à faillir à cette promesse que tu nous as faite, nous nous délivrerions à tout jamais de ta tutelle.”

Kiffa sourit, convaincu que ceux qui n’avaient pas su s’opposer à son armée ne sauraient pas mieux résister, une fois qu’il aurait imprimé sa marque et celle de Célubée sur son nouveau royaume. Il accepta les conditions des sages, assuré qu’il était de pouvoir, avec le temps, agir comme il l’entendait.

Ainsi Célubée s’agrandit-elle à nouveau. Jamais elle ne s’enrichit autant. Les paysans du nouveau royaume acceptèrent de céder une partie de leurs récoltes en échange de produits nouveaux. Ils ne regrettèrent pas leur ancienne condition où ils donnaient presque autant de leurs moissons sans rien recevoir de palpable en échange. Quant aux sages, ils consentirent, sans la moindre mauvaise volonté, à livrer le secret de leur écriture. Ils accueillirent des prêtres de Célubée et allèrent les visiter pour comparer leur savoir respectif. Et bien que le Grand-Prêtre ne cessât de susurrer à l’oreille de Kiffa qu’ils ne dévoilaient pas la totalité de leurs connaissances, celui-ci ne les obligea jamais à en dire davantage qu’ils ne le souhaitaient.

 

Au temps où Kiffa construisait sa flotte pour envahir le royaume des sages, il profita de sa présence à Célubée pour s’occuper de ses fils et régler définitivement la question de sa succession. Il interrogea Eren sur les deux enfants et sur les progrès qu’ils avaient accomplis. Eren lui répondit que tous deux avaient également profité de l’éducation qu’elle leur donnait.

“Tu pourras, ajouta-t-elle, choisir l’un pour te succéder et nommer l’autre Grand-Prêtre sans redouter leur inaptitude à l’exercice de l’une ou l’autre de ces fonctions.

— Certes, poursuivit Kiffa sans émotion, mais lequel choisirais-tu comme roi ?

— Je ne suis pas qualifiée pour faire ce choix.

— Tu l’es, puisque tu es celle qui les connaît le mieux.

— Ne me demande pas, supplia-t-elle, de choisir.

— Et pourquoi ne le pourrais-tu pas ?”

Mais Eren l’implora une nouvelle fois de ne pas l’obliger à répondre.

“Je sais bien, reprit-il, pourquoi tu ne veux pas m’indiquer celui de mes fils qui est le plus digne de me succéder. Tu crains, en désignant le plus jeune, de m’indiquer par là que l’aîné est incapable de faire face aux charges qu’implique la royauté. Mais tu redoutes autant, en choisissant l’aîné afin de le protéger, de doter Célubée d’un piètre roi.

“Ton silence est plus révélateur que tu ne le penses. Il me montre mieux qu’un long discours ce que je dois faire.

— Non, dit Eren, tu ne peux faire cela. Nomme-le Grand-Prêtre. Il est ton fils, il en est digne.

— Il ne suffit pas d’être mon fils pour être digne d’exercer des fonctions dans le royaume. On ne m’accusera pas d’avoir préféré l’intérêt de ma famille à celui de Célubée.

— Qui le dirait ? Tu as déjà sacrifié ta fille à ton royaume.

— Cesse tes reproches, Eren. Pour ne pas être condamnée au dépérissement et à la disparition, Célubée doit avoir le gouvernement le meilleur qui soit. Les temps à venir seront toujours plus durs. Le roi de Célubée doit pouvoir disposer de l’appui et des conseils du Grand-Prêtre.

— La vérité, cria Eren, au désespoir de ne pas trouver d’arguments pour convaincre son fils, c’est que tu n’aimes pas ton fils aîné.

— Peut-être, mais c’est une chance. Cela rend cette décision plus facile à prendre.”

 

Quelques jours plus tard, on retrouva au bord du fleuve, le corps noyé et à demi dévoré par les crocodiles du fils aîné de Kiffa. Ce fut miracle qu’on le découvrît avant qu’il n’ait été entièrement englouti par les crocodiles. On le ramena à son père. Kiffa, épouvanté, moins de l’état dans lequel se trouvait le cadavre, que de ce qu’il n’ait pas disparu, donna l’ordre qu’on l’ensevelisse immédiatement. Il ne parvint cependant pas à le soustraire à la vue d’Eren qui, attirée par les allées et venues qu’elle entendait, pénétra dans la pièce où Kiffa faisait emmailloter les restes de son fils dans des linges pour les transporter. Lorsque Eren vit le cadavre, elle demeura pétrifiée et silencieuse. Interdits, les trois hommes interrompirent leur tâche, contemplant le travail de la douleur et de l’horreur sur son visage. Ils crurent qu’elle allait hurler ou du moins fondre en larmes. Mais elle ne dit rien et ne pleura pas. Sans bouger de l’endroit où elle se tenait, elle leur fit signe de continuer. Elle surveilla leur funèbre activité, s’effaça pour les laisser passer lorsqu’ils sortirent en portant le linceul. Jamais, elle ne parla de son petit-fils à Kiffa. Ce dernier, fort ennuyé qu’elle ait assisté à la scène et découvert ce qu’il était advenu de l’enfant, n’aborda pas davantage le sujet. Il l’observa plusieurs jours durant et, voyant qu’elle ne manifestait pas plus de tristesse qu’à l’accoutumée, cessa de s’inquiéter.

Lorsqu’il s’embarqua pour le pays des sages, Kiffa avait publiquement désigné Zosra pour lui succéder après sa mort. Satisfait des décisions qu’il avait prises et rasséréné de savoir que le meilleur de ses fils deviendrait un jour roi de Célubée, il se désintéressa de la question et s’en remit totalement à Eren pour l’achèvement de l’éducation de Zosra. Il se borna à faire venir l’un des sages à Célubée pour compléter la formation de son fils. Comme il ne cessait de voyager, courant sans cesse entre Célubée, Arkkande et le pays des sages, lorsqu’il ne décidait pas de repartir vers le pays du cuivre pour y étudier de nouvelles méthodes de façonnement des objets métalliques, Kiffa était toujours surpris, à son retour, de découvrir Zosra plus grand et plus sage qu’il ne l’avait laissé.

Après l’un de ces interminables voyages, Kiffa se sentit fatigué. Il décida de demeurer quelque temps à Célubée avant de repartir, comme il en avait l’intention, vers le nord. Il passa alors de nombreuses heures en compagnie de Zosra. Il le trouva étonnamment instruit. Il ne pouvait se promener avec lui sans remarquer combien ses connaissances en toutes matières étaient étendues. Son jugement était infaillible, que ce soit sur les décisions à prendre ou sur les hommes. Kiffa, que le repos ne défatiguait pas, trouvait quelque consolation dans la présence de son fils. Quoique chaque jour plus affaibli, il persistait à sortir avec Zosra et, lorsqu’il ne le put plus, à le recevoir auprès de sa couche pour discuter avec lui. Malgré son épuisement croissant, Kiffa n’admettait pas qu’il puisse ne pas guérir. Il était à deux jours de sa fin, quand soudain lui apparut la principale faiblesse de son fils : l’amour débordant qu’il vouait à sa grand-mère. Kiffa y réfléchit longuement. Avant de s’endormir, cette nuit-là, il se promit de mettre en garde Zosra contre Eren et sa partialité. Mais au matin, il s’éveilla paralysé et muet. Quand Zosra vint le voir, il essaya désespérément de lui faire comprendre qu’il avait quelque chose à lui dire. Zosra chercha à lui venir en aide en posant des questions, songeant que son père pourrait par des signes lui donner à entendre le sujet qui le tracassait tant. Mais Zosra ne réussit pas à le découvrir. De plus en plus agité et fiévreux à la suite des efforts inutiles qu’il faisait, Kiffa perdit conscience dans l’après-midi. Il mourut dans la nuit et fut enterré le lendemain. Tandis que sous les yeux de Célubée, Zosra pleurait comme un enfant, Eren, impassible, conservait son expression de tristesse habituelle, quoique certains prétendirent par la suite que le pli de sa bouche n’était pas aussi affligé qu’ordinairement. »