Célubée

Célubée · Chapitre 35 sur 42

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Célubée

Chronique de Célubée

Pendant que je chantais et qu’elle écoutait, nous ne nous étions pas aperçues que le temps passait et qu’étaient venues la nuit et la fraîcheur. Rien ne pouvait nous rappeler au cours du temps, puisque ni Phoil ni Anticléridès ne sortaient de la maison pour nous rejoindre. Lorsqu’ils vinrent enfin, la nuit était déjà avancée.

Cependant Anticléridès reprit son récit.

 

Chronique de Célubée

 

« Zosra fut sans doute l’un des rois les plus sages que Célubée eût connu, car il gouverna avec prudence et intelligence. Kiffa s’en serait réjoui s’il l’avait vu.

Il y eut du mérite, car sa vie personnelle fut si dramatique qu’il lui fallut beaucoup de courage et de force d’âme pour régner, comme il fit, sur son pays et ses dépendances.

Peu après la mort de son père, alors qu’il venait d’être nommé roi, Zosra, sur les conseils d’Eren, songea à se marier. Il était difficile et aucune jeune fille de Célubée ou des terres environnantes ne l’émouvait suffisamment pour qu’il la choisisse pour épouse. Aussi malgré les remontrances d’Eren, demeura-t-il plusieurs années seul sur sa couche.

Un jour, cependant, où il surveillait les travaux de construction de la forteresse qu’on élevait à l’endroit où le fleuve plonge dans la montagne, afin de surveiller la route fluviale, il aperçut sur le chantier une jeune fille qui s’entretenait avec l’architecte auquel il avait confié le soin de dessiner les plans de la citadelle. De l’emplacement où il se trouvait, il ne pouvait distinguer son visage. Mais sa silhouette, la manière dont elle se tenait et, pour tout dire, le mouvement des voiles qui l’enveloppaient et que vent rabattait sans cesse sur son corps, le troublèrent. Lorsqu’il redescendit vers l’architecte, elle avait disparu.

L’homme venait du pays des sages et Zosra l’avait choisi pour sa science de la construction. Il prétendait savoir reconstruire le palais qu’avait dû abandonner l’un de ses ancêtres, tant d’années auparavant et qui, selon lui, était le plus bel édifice jamais élevé sur la surface de la terre. Sans cesse, il suppliait Zosra de le laisser démolir la maison royale pour lui élever une nouvelle et plus digne résidence. Mais Zosra aimait cette vieille bâtisse, consolidée à plusieurs reprises et, à plusieurs reprises, reconstruite, au même lieu et sur le même plan. De guerre lasse, il avait mis l’architecte à l’épreuve en lui commandant l’actuel chantier.

Zosra, éduqué par l’un de ces hommes du pays des sages, y avait fait différents séjours et s’était, comme son père, pris d’affection pour ce peuple peu commun. Parlant leur langue, tandis qu’eux maîtrisaient également la sienne, il était plus libre avec eux que ne l’avait été Kiffa. En outre, s’ils n’avaient jamais vraiment pardonné à Kiffa de leur avoir imposé la souveraineté de Célubée, ils témoignaient une grande indulgence à Zosra qu’ils avaient formé et dont le caractère se rapprochait tant du leur.

Lors d’un passage chez eux, le jeune homme avait lié connaissance avec celui d’entre eux qui se disait architecte et dressait sans cesse des plans sur toutes les surfaces planes qu’on voulait bien lui concéder. Il utilisait de curieux instruments et assemblait des chiffres avec une telle virtuosité et une telle passion qu’il avait séduit Zosra. Lequel avait très vite compris que le drame de ce sage était de n’avoir jamais réussi à convaincre les siens de fonder une ville véritable. Leur habitat exigu de la presqu’île le mettait, chaque fois qu’il se risquait à poser les yeux dessus, dans une telle rage, qu’il évitait de le regarder. Il s’était même, à l’aide de quelques paysans, construit une petite maison de briques crues à l’écart des autres.

Zosra l’avait invité à Célubée, pensant que le spectacle de la Cité serait un baume pour lui. Il était venu peu après. Mais, contrairement à ce qu’avait escompté Zosra, il n’avait émis que des critiques, tant sur l’agencement général que sur l’esthétique de Célubée. Il s’était logé dans une maison ancienne sur les bords du fleuve, avait parcouru Célubée et ses environs avant de se lancer à l’assaut de Zosra et lui démontrer qu’il avait un besoin urgent d’un véritable architecte.

Lorsque, ce jour-là, l’architecte l’aborda, Zosra sut, à son regard enivré, qu’il était enfin heureux. Il aurait sans doute entrepris un long discours sur l’état d’avancement des travaux et les projets nouveaux qu’il avait en tête si Zosra ne l’avait devancé.

“Qui est la jeune fille qui te parlait tout à l’heure ?

— Mais c’est ma fille, Algeiba.

— Tu as une fille ?

— Bien sûr. Elle est venue avec moi et habite auprès de moi afin de continuer à s’instruire.

— Qu’apprend-elle ?

— Je lui enseigne tout mon savoir et l’architecture. Elle est mon unique enfant. Elle doit perpétuer mes connaissances pour pouvoir les transmettre ensuite.

— Je croyais que tout votre savoir était consigné sur vos tablettes.

— L’est ce qui peut l’être. Mais il y a des choses intranscriptibles, qui ne s’enseignent que par la voix, l’œil et la main.

— J’aimerais connaître ta fille.

— Je crois qu’elle aussi aimerait te connaître.

— Comment peut-elle le désirer ? Elle ne m’a jamais vu.

— Détrompe-toi. Elle t’a vu cent fois passer sur les bords du fleuve depuis la fenêtre où elle s’éclaire pour faire ses dessins et ses calculs. Et, cent fois, elle m’a interrogé sur toi. Viens demain, à l’heure où tu l’as vue, tu la trouveras auprès de moi.”

Lorsqu’il la vit, le lendemain, son cœur palpita dans sa poitrine. Elle était moins belle que bien des femmes de Célubée parce que trop maigre et mal coiffée. Son visage aurait pu être laid, tant ses traits, acérés et fins, en exagéraient la structure. Mais il y avait ses yeux, à la fois perçants et doux, brillants d’intelligence et humides de générosité. Elle avait un regard si complexe que Zosra voulut immédiatement le posséder pour en démêler les contradictions.

L’architecte consentit à peine à sortir de ses habituelles obsessions pour surveiller paternellement la rencontre. S’il ferma les yeux ou ne s’intéressa pas aux développements qui s’ensuivirent, cela importe finalement peu. Zosra prit l’habitude de visiter le chantier chaque jour au moment du passage d’Algeiba, puis celle de la raccompagner jusque chez elle, enfin celle d’aller la voir, sans se soucier de prétextes. Plus les jours passaient, plus il en devenait amoureux. Et Algeiba l’aimait de la même manière.

Zosra décida de l’épouser. L’architecte donna son accord à la condition qu’Algeiba puisse poursuivre ses études et transmettre à l’un de ses enfants ce que lui avait appris son père. Zosra alla ensuite trouver le Grand-Prêtre pour fixer la date du mariage. Le prêtre passa la nuit auprès de lui, à surveiller les étoiles. Zosra lutta tant qu’il put contre le sommeil, anxieux qu’il était de connaître la date que les dieux arrêtaient pour ses noces. Mais il finit par s’endormir, la tête entre les genoux. Le Grand-Prêtre le réveilla à l’aube, à l’heure où la dernière étoile disparaissait.

“Tu ne peux, lui dit-il, te marier avant le retour du printemps.

— Du printemps ! Est-ce que tu plaisantes ? Le printemps vient à peine de finir. Pourquoi devrais-je attendre aussi longtemps ? As-tu jamais assigné pareille durée à des fiançailles ?

— Jamais, je te l’accorde, mais c’est ce que dit le ciel.”

Zosra, furieux, s’en fut voir Algeiba. Il lui rapporta les paroles du prêtre. Elle frémit imperceptiblement.

“Je ne puis croire, déclara Zosra, que les dieux en aient ainsi décidé. Ce vieil homme a dû se tromper. Il est temps que je lui trouve un successeur.

“Toi, Algeiba, dit-il à la très silencieuse jeune fille, toi, qui sais tant de choses, ne pourrais-tu à ton tour regarder le ciel et vérifier la décision des dieux ?

— Je ne sais rien du ciel, Zosra. Mais il faut se plier à la décision des dieux.

— Je m’y plierai si je suis sûr qu’elle est exacte. Aussi longtemps qu’un doute subsistera en moi, je ne m’y résoudrai pas.

“Je vais aller dans ton pays, consulter vos astrologues. Eux ne pourront se tromper.

— Mais, demanda Algeiba, ne vaudrait-il pas mieux se soumettre au choix des dieux, tel que le Grand-Prêtre te l’a appris, en supposant qu’il s’est sans doute trompé ?

— Pour quelle raison ? s’étonna Zosra. Si les tiens m’affirment que je peux t’épouser tout de suite, parce que le Grand-Prêtre a effectivement commis une erreur, n’est-ce pas mieux que d’attendre inutilement ?

— Mais s’ils t’apprennent qu’il n’y a pas d’erreur, nous n’aurons alors même plus l’espoir que ton prêtre se soit mépris dans l’interprétation du ciel.”

Zosra l’examina avec curiosité, surpris de cette réaction.

“Je ne te comprends pas, Algeiba.

— Peut-être ne peux-tu pas comprendre. Je voudrais tellement qu’il y ait eu une erreur. Si tu viens me dire qu’il n’y en a pas, je vivrai dans l’angoisse.

— Parce qu’il s’agit d’un délai anormal ? Parce que tu redoutes quelque chose ?

— J’ai peur, Zosra. Je voudrais que tu n’ailles pas consulter nos astrologues.

— J’irai cependant, parce qu’on ne lutte pas contre la peur par l’incertitude. En outre, ils m’expliqueront peut-être, s’ils obtiennent la même réponse que le Grand-Prêtre, les raisons des dieux.”

Zosra s’embarqua le lendemain. Algeiba vint lui dire au revoir avant de monter au chantier. Elle s’y précipita aussitôt que le vaisseau se fut éloigné. Lorsqu’ils eurent franchi le resserrement du fleuve, Zosra se retourna. Il aperçut au loin, sur le promontoire, la silhouette blanche d’Algeiba. Il devina qu’elle regardait dans sa direction et, qu’une fois de plus, le vent l’avait enveloppée dans ses longs voiles. Il lui fit un signe de la main, doutant qu’à cette distance, elle le perçût. Mais elle le vit et, tout agitée qu’elle fût par la démarche qu’il accomplissait malgré elle, elle en tressaillit de douceur.

 

Sur le fleuve du retour, tandis qu’il aidait les rameurs, Zosra songeait à la manière dont il parlerait à sa fiancée. Il avait rencontré l’astrologue dès son arrivée.

“Pourquoi me demandes-tu cela ? Ton prêtre n’a pu se tromper. Chez nous, nous ne procédons pas ainsi. Nous n’interrogeons pas le ciel pour fixer la date des mariages. Ce serait bien trop dangereux. Il n’est pas bon de vouloir trop en savoir.

— Mais à quoi sers-tu dans ces conditions ?

— J’apprends le ciel, à le connaître, à l’interpréter. Je ne cherche jamais à savoir ce qu’il adviendra de moi. Et lorsqu’on m’interroge sur l’avenir, j’essaie de dissuader mon visiteur de sa curiosité.

— Mais s’il s’entête ?

— Eh bien, je réponds à ses questions.

— T’arrive-t-il de mentir ?

— Jamais. Celui qui désire connaître son destin, doit l’affronter. Et s’il souhaite que l’avenir se déchire devant ses yeux, c’est que tel était son destin et que cet événement y a sa place.”

Zosra vint à bout des résistances de l’astrologue. Celui-ci ignorait les méthodes employées par le Grand-Prêtre, mais utilisa les siennes. Il posa de nombreuses questions au jeune roi et traça sur le sol des dessins compliqués. Cependant, comme le Grand-Prêtre, il s’assit dehors quand tomba la nuit et ne quitta pas le ciel des yeux jusqu’au matin. Cette fois, Zosra ne s’endormit pas. Il surveillait attentivement tantôt le ciel, tantôt l’astrologue, espérant que l’un ou l’autre livrerait involontairement la réponse à sa question. La nuit lui parut éternelle et le ciel tourbillonnant de nuées blanchâtres, tant sa nuque lui faisait mal et tant ses yeux pleuraient de fatigue.

Au petit matin, il se tourna enfin avec impatience vers l’astrologue. Ce dernier était si fatigué qu’il chancela en tentant de se relever. Ses yeux cernés se plissaient pour ne pas se fermer. Il finit par se mettre debout et alla jusqu’à sa maison chercher un cratère d’eau fraîche, dont il but et s’aspergea avant de l’offrir à Zosra.

“Peu importe, dit celui-ci qui n’avait pas bougé, dis-moi ce que tu as vu ?

— Ton prêtre ne s’est pas trompé, répondit-il, tu ne peux te marier avant le retour du printemps.”

Zosra baissa la tête, totalement épuisé par ce dernier coup. Il se passa plusieurs minutes avant qu’il ne la relève et demande à nouveau :

“Sais-tu au moins pourquoi ?

— Non, je ne le sais pas.

— Mais tu as vu des choses. Tu as passé ta nuit à lire dans le ciel et tes lèvres murmuraient sans cesse. Je sais que tu as appris d’autres choses.

— Je t’ai appris, répondit l’astrologue. Pour répondre à ta question, il fallait que je sache tout de toi. Mais je ne peux pas répondre à ta dernière question, parce que je n’en connais pas la réponse. Peut-être aurait-il fallu que je me penche autant sur Algeiba que sur toi pour être en mesure de satisfaire ta curiosité.

— Qu’as-tu appris, qui trouble tant tes mouvements ?

— La fatigue seule suffirait à troubler mes mouvements.

— Tu ne veux pas répondre ?

— Je souhaiterais que tu ne m’y obliges pas.

— Que dois-je en conclure ?

— Rien, sinon qu’il est préférable de vivre dans l’incertitude, comme te l’a dit Algeiba.

— Comment sais-tu qu’elle me l’a dit ?

— Serais-je astrologue, si je ne le savais pas ? Écoute, Zosra. Retourne chez toi et obéis aux dieux. Si je pense, un jour, pouvoir t’aider, je te promets que je le ferai. Aujourd’hui, je crois que ton destin est celui d’un roi soumis aux dieux et à la destinée de son peuple. Tu ne peux choisir seul d’être heureux.”

 

Lorsqu’il débarqua, Algeiba, qu’on avait dû prévenir à l’approche des bateaux, l’attendait. Il la serra contre lui sans un mot. Elle se blottit plus fort sans parler davantage. Elle avait compris. Elle ne lui fit aucun reproche, mais son humeur devint mélancolique. L’expression de ses yeux aurait ressemblé à celle d’Eren, si n’y était pas passé, par intermittence, une nuance de peur.

Zosra se résigna à obéir à la volonté des dieux et s’efforça d’adoucir ces moments d’attente. Mais quelque effort qu’il tentât, il ne parvenait plus à rendre à la jeune fille sa gaieté d’autrefois. Un soir d’été où ils se promenaient tous deux le long du fleuve, elle finit par lui parler.

“Cher Zosra, dit-elle, mon cœur est lourd d’angoisse, comme tu le vois bien. Je n’arrive pas à dominer ma tristesse.

— Et d’où te vient cette irrépressible tristesse ?

— Du pressentiment que je ne parviendrai jamais à être ni semblable aux autres ni heureuse.

“Lorsque j’étais enfant, rien ne m’arrivait jamais comme aux autres. Au pays des sages, comme tu le sais, tous les enfants, quel que soit leur sexe, ont pour devoir d’étudier une partie des connaissances accumulées. Cependant, on réserve souvent aux filles des disciplines que l’on pense être plus proches de leurs capacités physiques et de leurs goûts. Beaucoup d’entre nous apprennent des langues étrangères, l’art d’écrire, qui demandent surtout de l’application et de la patience. Certaines s’initient à la médecine en apprenant la préparation des potions, baumes, cataplasmes, onguents et crèmes. Elles savent aussi reconnaître les plantes et les cueillir à la bonne saison. Mais rarement, on pousse leur formation jusqu’aux grands principes de la curation. De même n’exige-t-on pas de nous que nous sachions toutes les subtilités du calcul et des techniques qu’il autorise.

“Malgré cela, mon père a souhaité que je devienne, comme lui, architecte, parce qu’il ne voulait pas livrer son savoir et ses secrets à qui ne serait pas de son sang. J’ai dû travailler des arts compliqués et fastidieux. Jamais mon père ne m’autorisait à jouer avec les filles de mon âge, à chanter et danser avec elles. Il ne m’accordait comme seuls divertissements que ceux qui exerçaient mon endurance et ma force physique, pour que je sois capable de travailler malgré la fatigue si la nécessité l’imposait, pour qu’enfin, je ne sois pas moquée des ouvriers que je dirigerais parce que je ne pouvais pas déplacer une pierre ou cuire des briques d’argile. Je croyais que je n’étais pas comme les autres filles.

“Aussi, lorsqu’il m’arrivait, à moi aussi, des événements normaux, j’en étais surprise. Quand mes formes d’enfant disparurent et que le sang se mit à couler de mon corps, il me fallut plusieurs lunaisons pour comprendre et admettre que je ressemblais quand même à celles que je voyais jouer depuis ma fenêtre.

“Mais chacun de ces petits faits me paraissait une concession du destin à ma nature féminine. Je demeurais convaincue que rien de ce qui arrive aux autres femmes ne pourrait m’échoir. Je ne me concevais ni adulte ni, bien sûr, aimée de quiconque. Je savais que cela n’était pas mon lot.

— Pourtant te voilà adulte et aimée.

— C’est vrai et, cependant, je demeure convaincue que mon sort n’est pas de ressembler aux autres. Vois, tu ne peux m’épouser immédiatement, comme font presque tous tes sujets qui veulent se marier.

— C’est un simple contretemps.

— Non. Pour moi, c’est le signe que je suis différente et ne peux rien faire ni obtenir de ce qui revient aux autres.

— Mais comment expliques-tu que, par bien des côtés, tu sois précisément si semblable à eux ?

— Soit que l’on ne puisse jamais différer totalement des autres, soit que les dieux cherchent à me tromper en me rassurant de temps à autre.”

Zosra rit doucement et prenant son visage obscur entre ses mains, chuchota :

“Tu es bien compliquée, ma belle Algeiba. Ne serais-tu pas finalement plus navrée de risquer de ressembler aux autres que d’être trop différente d’eux ?

— Que veux-tu dire ?

— Que tu es très prétentieuse et que c’est la perspective de ne pouvoir échapper aux destins si semblables des hommes qui t’angoisse.

“Cesse de te tourmenter. Bientôt l’été finira. Nous entrerons dans l’automne et le temps où je t’épouserai et chasserai définitivement tes pressentiments sera vite là.”

Mais ce temps ne venait que lentement et plus les jours passaient, plus Algeiba devenait inquiète. Son père se plaignait de ce qu’elle travaillât trop lentement, commît des erreurs trop nombreuses et gâchât ainsi leur œuvre commune. Algeiba parlait peu de son angoisse. Mais lorsqu’elle le faisait, toujours, elle répétait à Zosra : “Tu verras, je ne pourrai pas t’épouser. D’ici là, il se passera quelque chose qui m’en empêchera.” Le jeune homme, qui l’aimait toujours plus et dont l’esprit curieux était séduit par les motifs compliqués qu’empruntait la pensée d’Algeiba, cherchait inlassablement à la rasséréner.

“Il n’est pas possible, disait-elle ou réfléchissait-elle, que tout se passe normalement. Je ne puis le croire.”

Souvent, l’idée – que lui rappelait sans cesse Zosra – que c’était elle qui souhaitait échapper à la normalité la réconfortait. Elle admettait qu’elle puisse être à l’origine de sa propre anxiété. Mais cette pensée ne la calmait que quelques instants, parce que la volonté des dieux, exprimée par le ciel, ne cadrait pas avec cette interprétation de son sort. Elle y trouvait la confirmation de la justesse de ses pressentiments, malgré l’explication que lui avait aussitôt fournie Zosra, dont l’amour pour Algeiba avait encore accru les facultés de raisonnement.

“Sans doute, avait-il avancé, les dieux ont-ils voulu éprouver ta sagesse, ta raison et ton humilité. Ton désir de ne vouloir pas être réduite au sort commun doit les mécontenter.”

À l’entrée de l’hiver, Zosra essaya une nouvelle objection :

“Je me demande si ton inébranlable certitude ne vient pas de ce que tu n’arrives pas à imaginer une existence différente de celle qui a toujours été la tienne jusqu’à présent. C’est ton défaut d’imagination qui provoque tes tourments. Mais, Algeiba, ce n’est pas parce qu’une chose paraît inconcevable qu’elle ne se produira pas.”

La logique d’Algeiba, affermie par les années d’exercices intellectuels auxquels son père l’avait soumise, l’amena à considérer avec intérêt ce nouvel argument. Comme il reposait sur un défaut de son intelligence et non plus de son tempérament, elle joua beaucoup avec lui. Elle se raccrochait à lui lorsqu’à nouveau le désespoir la submergeait, l’entraînant dans des tourbillons de chagrin si douloureux qu’il lui semblait toujours qu’une nouvelle partie d’elle-même lui avait été arrachée.

“Mais que pourrait-il arriver ? demanda Zosra un jour. Que pourrait-il arriver qui empêche notre mariage ?

“Que je ne t’aime plus ? C’est exclu. Aucune femme avant toi n’avait réussi à m’émouvoir. Il me serait difficile d’en retrouver une semblable à toi.

“Que tu ne m’aimes plus ? Mais ce serait à moi de me désespérer et non à toi…

“Que pourrait-il y avoir d’autre ?

— Un événement fortuit auquel nous ne pensons pas.

— Une guerre ? Une inondation ? Une révolte ? Un tremblement de terre qui nous engloutirait tous ou nous séparerait ?

— Peut-être, ou quelque chose de plus simple, de plus ordinaire.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Et si je le sais, je ne veux pas le dire.”

L’hiver avança. Curieusement, alors qu’on aurait pu penser que l’approche du jour fixé pour les épousailles allait accroître l’angoisse d’Algeiba, elle parut la diminuer. Ce n’étaient pas les préparatifs de la cérémonie et de la fête prévue par Zosra qui l’occupaient au point de lui faire oublier son obsession. Au reste, elle se mêlait à peine à ces apprêts et passait de longues heures à réfléchir sur les plans que lui proposait son père. La nuit, elle se relevait parfois pour vérifier, à la clarté de la lune, un calcul trop vite abandonné. Elle s’acharnait à achever les travaux que lui avait confiés son père. En réalité, la réconfortait l’idée qu’il restait trop peu de jours pour que puisse survenir la catastrophe qu’elle pressentait.

Zosra se réjouissait de la voir plus sereine, si amoureuse qu’elle tremblait de bonheur aussitôt qu’il s’approchait d’elle. Alors qu’elle paraissait enfin en paix, lui, ne parvenait pas à maîtriser son impatience. Il se divertissait comme il le pouvait pour oublier le cours ralenti des derniers jours, s’étonnant qu’Algeiba puisse consacrer tant d’énergie aux projets de son père.

 

Enfin, se leva le matin de leur mariage. Algeiba s’éveilla à l’aube et sortit sur le pas de la porte, pour regarder le jour apparaître. Le ciel était dégagé. Il ferait beau. Les premiers oiseaux se mirent à chanter. Leurs voix étaient un peu hésitantes, comme s’ils avaient du mal à se convaincre de la nécessité d’accueillir le retour du jour. L’un d’eux lança, au milieu d’un silence, deux ou trois trilles déchirants. Algeiba recula aussitôt dans la maison, à nouveau frappée par la certitude que le mariage, maintenant si proche, ne se ferait pas. Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre ses esprits et se contraindre à rejeter ses sombres pensées.

La cérémonie devait avoir lieu en fin d’après-midi, juste avant le crépuscule. Elle s’occupa donc à ses tâches habituelles, sans pourtant recevoir la visite de Zosra, qui n’avait plus le droit de venir la voir depuis que le soleil s’était couché, la veille, jusqu’à l’heure où le Grand-Prêtre les unirait. Au milieu de l’après-midi, elle revêtit la robe qu’avaient tissée pour elle les femmes de Célubée. Il lui restait encore du temps avant que vienne le moment de se rendre sur la plate-forme sacrée où aurait lieu le mariage. Elle avait définitivement achevé l’ensemble de l’ouvrage que lui avait remis l’architecte. Elle se demanda ce qu’elle pourrait bien faire.

En sortant, elle se sentit heureuse. Il faisait beau et l’air était doux, enveloppant. Elle avait terminé la vérification des plans de son père pour la reconstruction de la maison royale. Et les travaux de la forteresse avançaient vite à présent.

Ils avançaient si bien que l’architecte avait décidé, ce jour-là, de retirer les lourds étais de bois qui soutenaient le mur méridional de la construction. Les maçons dégagèrent les poutres des cales qui les immobilisaient. Comme la forteresse était bâtie presque sur le rebord de la plate-forme dominant le fleuve, les étais basculèrent en avant et dévalèrent les parois de la montagne. L’architecte, trop content d’en avoir fini avec la première armature de la citadelle, n’eut pas le courage de critiquer trop sévèrement la maladresse de ses ouvriers. Il se borna à leur faire valoir qu’ils seraient eux-mêmes punis de cette erreur en ayant à remonter le lendemain les étais jusqu’au chantier où ils devaient encore servir.

L’heure tournant et les lueurs du couchant apparaissant déjà à l’ouest, l’architecte fit arrêter le travail et emmena ses hommes avec lui au mariage de sa fille. Pour aller plus vite, car ils craignaient d’être en retard, ils passèrent par la montagne pour rejoindre le chemin qui descendait vers le promontoire.

Sur le promontoire, le Grand-Prêtre et Zosra discutaient, entourés du cercle des Célubéens. Lorsqu’il vit venir son architecte, Zosra s’avança vers lui et le salua avec affection. Après avoir dit deux mots de l’état d’avancement de la citadelle, l’architecte s’aperçut que son futur gendre ne l’écoutait pas et qu’il se passait – sans qu’il devinât très bien quoi – quelque chose d’anormal.

“Qu’y a-t-il, Zosra ?

— Algeiba n’est pas avec toi ?

— Mais non, pourquoi serait-elle avec moi ?” Et disant ces mots, il se rendit compte que l’élément troublant qu’il n’avait pas réussi à analyser était l’absence de sa fille.

“Où est-elle alors ? reprit Zosra.

— Mais, je ne sais pas, encore en train de s’apprêter ou sur le chemin”, répondit l’architecte avec malaise, parce qu’il ne ressemblait pas à sa fille d’être en retard.

Finalement, après avoir consulté le Grand-Prêtre, Zosra décida d’envoyer quelqu’un à la recherche d’Algeiba.

“Descends, dit-il à son messager, jusqu’à sa maison, en observant bien autour de toi, au cas où elle serait passée par un autre chemin. Et presse-toi, je t’en conjure.”

Bien que l’homme envoyé par Zosra fût réputé pour sa rapidité à la course, ils savaient tous qu’en raison de l’éloignement de la maison de l’architecte, ils devraient attendre encore de longs instants avant son retour. Zosra et l’architecte se mirent à arpenter le promontoire. L’un, les yeux baissés sur le sable où il enfonçait les pieds, l’autre, les yeux levés vers le couchant où les derniers rayons du soleil glissaient peu à peu dans la nuit. Zosra craignait que le Grand-Prêtre refuse de célébrer le mariage s’il n’y avait plus de lumière. En marchant, il ne cessait de se demander où était Algeiba, ce qu’elle faisait ou ce qu’elle avait fait et son cœur se tordait d’angoisse au souvenir des inquiétudes qui l’avaient si longtemps agitée. Plus le temps passait, plus la peur, totalement incontrôlable, lui serrait les tempes, lui ébouriffait les cheveux et faisait suinter dans le creux de son dos, un liquide épais et dont l’odeur forte entretenait son anxiété. Il se sentait peu à peu et, avec toujours plus de force, envahi par la certitude que les pressentiments d’Algeiba étaient fondés. Le temps lui paraissait immobile et, inébranlables les remparts qu’il avait resserrés autour de lui. L’angoisse et l’inaction l’oppressaient au point qu’il crut que son cerveau et son cœur allaient être broyés de douleur, lorsqu’on entendit un cri sur la montagne, au-dessus du promontoire.

Aussitôt, Zosra bondit et hurla pour demander qui était là. Une silhouette dégringola dans la pénombre. À la lumière des torches qu’on avait finalement allumées, l’architecte reconnut, au moment où il entrait dans le cercle, l’un de ses hommes. Il était comme ramassé sur lui-même, voûté, tel un homme roué de coups. Quand son visage apparut, Zosra et l’architecte virent qu’il pleurait sans essuyer les larmes qui ne cessaient de jaillir de ses yeux. Aucun des deux ne parla. Ils se raidirent mécaniquement.

“Zosra, notre roi, un malheur terrible est arrivé, murmura l’homme, qui parvenait à peine à parler, tant la douleur l’avait frappé.

— Algeiba ? demanda Zosra.

— Oui, souffla l’homme, Algeiba.”

Comme il ne disait plus rien, Zosra l’empoigna aux épaules et le secoua.

“Mais parle ! Parle donc ! Que s’est-il passé ? Où est Algeiba ?

— Elle est morte”, répondit-il.

Zosra allait à nouveau l’agripper et peut-être le battre tant il semblait hors de lui, quand l’architecte s’interposa. Il calma son ouvrier, le força à s’asseoir et lui arracha peu à peu l’histoire.

Il faisait partie du groupe qui avait enlevé les étais. Furieux de sa maladresse, il avait décidé de ne pas suivre ses compagnons à la cérémonie, mais de profiter des derniers instants de clarté pour aller récupérer les poutres. Il en avait déjà retrouvé une et l’avait rangée sur le rebord du chemin pour qu’on puisse la monter plus rapidement le lendemain, lorsqu’il avait aperçu la seconde, perpendiculaire au sentier et dont un fourré avait arrêté la course. Il s’en était approché pour la faire rouler jusqu’à la première, quand il avait découvert le corps d’Algeiba. Son torse était enfoncé et elle était couverte de sang. La poutre avait dû, en tombant, la frapper de plein fouet alors qu’elle montait au chantier.

Zosra poussa un hurlement prolongé et si effrayant qu’il semblait celui d’une bête. Un long silence tomba, tandis que le Grand-Prêtre le prenait aux épaules et tentait de le calmer. Seul, le père d’Algeiba, dont tous les traits du visage s’étaient brutalement décomposés demeura immobile. Il fut le premier à réclamer une torche et à disparaître en compagnie de son ouvrier. Le Grand-Prêtre, malgré ses efforts, ne réussit pas à empêcher Zosra de courir derrière eux. Lorsqu’il eut invité le peuple à se disperser et à regagner Célubée, il prit à son tour, avec deux des soldats de Zosra, la direction empruntée par les trois hommes.

Ils ramenèrent le corps de la jeune fille dans la maison de son père. Sa robe blanche était brunie de sang et de terre. Mais son visage était intact et ses yeux, lorsqu’on l’avait éclairée, presque gais. On la mit très vite en terre, tant le chagrin de Zosra et de son père était déraisonnable. Eren, qui avait escorté le peuple jusqu’à la ville, à la demande du Grand-Prêtre, se chargea de toutes les mesures pratiques et décida de hâter les funérailles.

 

Pendant une assez longue période, Zosra demeura dans un tel état d’abattement et de révolte que personne, à l’exception de son architecte, abîmé dans la même douleur que lui, ne put lui adresser la parole. Les travaux de construction de la forteresse avaient été interrompus et les deux hommes passaient leurs journées l’un auprès de l’autre, soit dans la maison du bord du fleuve, soit en promenades.

Zosra ne se résignait pas à la mort d’Algeiba parce qu’il avait le sentiment d’avoir été dupé et qu’on avait privé abusivement la jeune fille du bonheur auquel elle aurait pu prétendre. Lorsqu’il lui arrivait de rompre le silence au cours des marches de celui qui aurait dû devenir son beau-père, il portait toujours la même accusation contre la cruauté des dieux.

“Si les dieux n’avaient pas repoussé la date de notre mariage au jour de la mort d’Algeiba, nous aurions pu vivre ensemble tous ces jours où nous avons vainement attendu que se lève l’aube de notre union. Nous aurions pu avoir un enfant. Te rends-tu compte ? J’aurais un héritier à présent. Il ne me reste plus rien d’Algeiba et il me faudra en plus, un jour, trahir la parole que je lui avais donnée en épousant une autre pour qu’elle me donne des enfants.

— Mais, répondait l’architecte, du moins le sens de ta vie n’est-il pas perdu. Tu pourras transmettre ton pouvoir à tes futurs enfants, même si Algeiba n’est pas leur mère.

“Mais, moi ? Moi, à qui laisserai-je mon savoir et mon expérience ? J’ai passé tant d’années de ma vie à former Algeiba pour faire d’elle une architecte aussi compétente et savante que moi. Tout cela est perdu à jamais.”

Ils gémissaient parallèlement sur l’amertume de leur sort, écoutant, sans la comprendre pleinement, la détresse de l’autre, ne s’accordant que sur l’ironie du destin qui avait voulu que l’on achevât la première muraille le jour prévu pour le mariage d’Algeiba.

“Pourquoi ai-je écouté le message des dieux, se lamentait Zosra. Pourquoi ne l’ai-je pas transgressé ? Pourquoi ai-je laissé Algeiba vivre dans l’angoisse ? Elle savait qu’elle ne serait jamais ma femme, même si elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi.

— Détrompe-toi, répondait l’architecte, elle savait qu’elle allait mourir. Elle a terminé le jour de sa mort l’ensemble des travaux dont je l’avais chargée, comme si elle n’avait pas voulu laisser derrière elle des problèmes non résolus.

— Peut-être souhaitait-elle seulement passer en paix les premiers jours de son mariage ?

— Cela n’aurait pas ressemblé à Algeiba. Elle savait qu’elle devait mourir. Et ne savait-elle pas d’ailleurs qu’on devait enlever ce jour-là les étais du mur ? Pourquoi est-elle montée au chantier où elle n’avait rien à faire ?

— N’exagère pas la prescience ou le désir de mourir d’Algeiba. N’excuse pas les dieux. Ce sont eux et leur malignité qui sont responsables. Comment Algeiba aurait-elle pu prévoir la maladresse de tes ouvriers et la trajectoire des poutres pendant leur chute ?”

Jamais, ils ne montaient à la forteresse abandonnée et, errant sur les chemins aux alentours de Célubée, ressassaient toujours ces mêmes idées, dans l’espoir que leur répétition finirait par atténuer leur chagrin, comme l’aurait fait un exorcisme.

 

Un jour, cependant, au retour de l’une de leurs longues promenades, un homme, venu du pays des sages, attendait Zosra. Il était porteur d’un message pour lui de la part de l’astrologue.

“Notre astrologue te fait dire ceci, déclara l’homme : ‘J’ai vu dans le ciel la mort d’Algeiba. Si les dieux n’ont pas voulu que tu puisses l’épouser et la féconder, c’est qu’elle n’était pas destinée à porter le futur roi de Célubée. Tu es roi et tu dois songer à ton peuple et à tes devoirs à son égard. Surmonte ta tristesse et consacre-toi à tes tâches royales. Tu n’es pas au bout de tes épreuves. Préserve ton courage et ta volonté pour les dominer. ‘”

Ce message, fort peu consolateur et inquiétant, provoqua cependant le choc nécessaire pour sortir Zosra de sa prostration. Dès le lendemain, il reprenait ses activités antérieures avec la même énergie. Il s’absorba ainsi, plusieurs jours durant, dans les travaux qu’il avait si longtemps négligés. Un après-midi où il revenait du hameau le plus proche de Célubée, où il avait réglé un litige entre deux paysans, il rencontra l’architecte sur les bords du fleuve. Ce dernier marchait lentement, les bras croisés derrière son dos, voûté, les yeux perdus au-delà du fleuve sur des images que Zosra imaginait trop bien.

“Ne crois-tu pas, lui demanda Zosra, que tu devrais reprendre le chantier de la forteresse, plutôt que d’entretenir ainsi ton désespoir ?

— Tu as déjà oublié Algeiba, soupira tristement l’architecte.

— Non, je ne l’ai pas oubliée. Comment le pourrais-je ? Mon cœur est aussi lourd que le tien. Quand la nuit descend sur Célubée, l’envie de pleurer me prend ou celle de courir me jeter dans le fleuve, pour n’avoir pas à supporter tous ces jours à venir où je ne verrai plus Algeiba, ou l’épouvantable pensée qu’elle est seule sous la terre, trempée par la pluie les nuits d’orage, desséchée par la chaleur de l’été, abandonnée par nous sans que nous ayons pu faire autre chose que de l’abandonner. Lorsque le jour réapparaît, qu’une nouvelle nuit d’insomnie est derrière moi, je revois le visage d’Algeiba, j’entends sa voix, je sens ses bras autour de mon corps et je songe qu’elle est vivante aussi longtemps que je vis pour garder son souvenir en moi. Alors, le courage me revient, du moins celui d’agir pour chasser les obsessions morbides qui hantent mes nuits.

“Tu devrais te remettre au travail et terminer la citadelle. Après cela, tu pourrais t’attaquer à la maison royale. Algeiba en avait vérifié les plans, tu me l’as dit. Tout est donc prêt pour que tu t’y attelles et ainsi l’esprit de ta fille survivrait dans ma nouvelle maison.

— Je n’en ai pas le courage, Zosra. À quoi bon, ma vie est perdue.

— Pourquoi ? Tu auras laissé des traces tangibles de ta réflexion si tu construis ma forteresse et mon palais. N’est-ce pas mieux que de n’avoir rien créé ?

“J’ai beaucoup réfléchi à ton cas. Tu es jeune encore. Il te reste suffisamment d’années devant toi pour avoir un nouvel enfant et le former, comme tu avais formé Algeiba.

— Je ne puis faire cela.

— Pourquoi ne le pourrais-tu pas ?

— Ce serait trahir et mon épouse morte et ma fille morte.

— Mais ne pas le faire, c’est trahir ton peuple tout entier. Tu as autant que moi des responsabilités à l’égard du peuple dont tu es issu.

“Retourne dans ton pays. Va chercher une nouvelle femme. Lorsque tu sauras qu’elle est grosse, reviens ici et achève les travaux que tu avais envisagés pour Célubée.”

Après plusieurs jours et plusieurs conversations semblables à celle-là, l’architecte se décida à suivre le conseil de Zosra, moins parce qu’il en reconnaissait la force que pour tenter de sortir de son interminable accablement. Presque au même moment, Zosra demanda à Eren de lui trouver une épouse. Celle-ci, qui n’avait rien fait pour apporter quelque consolation à son petit-fils aux pires moments de sa détresse, lui fit remarquer – sans même chercher à adoucir son regard grave – qu’il était grand temps qu’il abandonne enfin son deuil. Zosra avait, depuis son enfance, pris son parti du manque de gaieté de sa grand-mère. Elle lui avait consacré tant de temps ainsi qu’à son frère et à sa sœur à l’époque où tous deux vivaient encore, qu’il s’était attaché à elle sans en exiger plus de démonstrations d’affection qu’elle n’en était capable.

 

Deux lunaisons plus tard, un messager venu de l’autre côté de la montagne lui apprit que l’architecte souhaitait qu’il assiste à son remariage. Aussitôt, Zosra s’embarqua. Le père d’Algeiba se jeta dans ses bras en le revoyant. Tous deux avaient les larmes aux yeux lorsqu’ils cessèrent de s’étreindre. Ils s’en furent ensemble vers la maison de la presqu’île où demeurait la future épousée. C’était une jeune fille, à peine plus âgée qu’Algeiba. Elle avait accepté toutes les conditions que son fiancé avait mises à leur mariage et notamment celle que dès qu’un enfant leur serait né, elle lui en abandonnerait l’éducation et retournerait vivre dans sa famille. Zosra la trouva à la fois très jolie et discrètement intelligente. Il jugea bien cruelle la décision de son ami, même si, dans son for intérieur, il était décidé à ne pas s’attacher à celle que sa grand-mère était allée choisir pour lui et qui, à son retour à Célubée, serait depuis peu arrivée d’Arkkande.

Il prit part à la cérémonie avec autant de joie qu’il le put. Comme il pensait que son architecte n’y mettait pas autant de cœur qu’il aurait dû, il s’efforça de faire bonne figure à un événement que sa raison l’avait poussé à encourager et le forçait à accepter, mais que son cœur condamnait. Au milieu du repas, il sortit un moment pour calmer la tension de son corps et de son esprit. Il faisait quelques pas dans la nuit, lorsqu’une main se posa sur son épaule. Il se retourna lorsqu’il reconnut la voix de l’astrologue.

“Je sais que tu vas, toi aussi, prochainement te marier. Il te faudra y mettre plus d’âme que notre ami. Et, à te voir ce soir, je ne suis pas sûr que tu en sois capable.

— Tu t’intéresses beaucoup à moi.

— Depuis que j’ai déchiffré ton destin, je suis, lune après lune, ce que tu deviens. Tout est bien embrouillé dans ton avenir, aussi je me passionne pour cette énigme que tu me poses.

— Je croyais que tu savais tout de moi.

— Si cela avait été le cas, je t’aurais conseillé d’épouser Algeiba lorsque tu es venu me voir.

— Tu m’as pourtant fait dire que les dieux ne l’avaient pas choisie pour donner un nouveau roi à Célubée.

— C’est vrai. Mais il faut parfois braver les interdits pour transformer sa destinée. Ton destin – pour autant que je le comprenne clairement – semble être de commettre plusieurs erreurs et de subir des revers.

— Le message que tu m’as envoyé m’a beaucoup aidé. Ne peux-tu aujourd’hui me dire quelque chose ? Du moins me donner un conseil ?” demanda Zosra en levant les yeux vers le ciel, pour lui indéchiffrable, où les dieux semblaient avoir semé, au milieu des étoiles, les secrets de son avenir.

“Je peux te donner un conseil, mais peut-être ne le comprendras-tu pas ?

— Dis toujours.

— Méfie-toi des femmes âgées. Méfie-toi aussi de la lune.”

Instinctivement, Zosra la chercha dans le ciel. Elle était pleine et grosse, lumineusement lactée, si riche de promesses que Zosra demanda : “Pourquoi de la lune ?” Mais l’astrologue était parti.

 

Avant son départ, Zosra alla se promener avec l’architecte en direction des montagnes. Ils discutèrent des travaux de la forteresse et des projets de nouvelle maison royale. Lorsqu’ils arrivèrent à l’endroit où le niveau de la plaine commençait à s’élever en pente douce vers les montagnes, Zosra s’arrêta brusquement.

“C’est étrange, la dernière fois que je suis venu ici, il me semble qu’il y avait de l’herbe et même des bosquets. Aujourd’hui, il n’y a que des pierres et du sable.

— Je n’ai pas remarqué, répondit l’architecte. Le pied des montagnes a toujours été plus sec que le reste de la plaine.”

Comme ils allaient reprendre la route de la presqu’île, l’architecte l’entraîna vers une sorte de tertre qui, un peu plus à l’ouest, constituait un échelon intermédiaire entre la plaine et le versant de la montagne.

“J’ai souvent rêvé de bâtir une ville sur cet emplacement.

— Adossée à la montagne, comme l’est Célubée ?

— Oui… N’aimerais-tu pas avoir ta ville dans notre pays, avec son palais, ses maisons et ses rues ? Assez proche du fleuve pour qu’on puisse y avoir de l’eau et y installer un lieu d’embarquement pour Célubée ?”

Zosra ne répondit pas, se bornant à considérer le site et à dévisager son compagnon à l’excitation renaissante.

 

Lorsque Zosra fut revenu dans son pays, il épousa la jeune fille ramenée par Eren. Les dieux n’ayant pas fixé de délai excessif au jour du mariage, on expédia les préparatifs et Zosra eut à peine le temps de s’apercevoir combien sa promise était délicate et fine, avec de beaux cheveux noirs et des yeux légèrement étirés qu’on aurait trouvés beaux s’ils avaient été plus expressifs, qu’il était déjà marié. Elle était venue d’Arkkande avec sa mère. Cette dernière devait repartir chez elle après la cérémonie, mais Eren semblait si heureuse de sa présence que Zosra lui proposa de rester encore un peu à Célubée.

Rapidement, sa jeune épouse lui donna un fils. Zosra, qui lui avait toujours manifesté beaucoup de gentillesse pour compenser la faible passion qu’elle lui inspirait, se montra particulièrement reconnaissant. À la même époque, le père d’Algeiba revint à Célubée. Il venait de lui naître un fils, à lui aussi. Aussitôt arrivé à Célubée, il se remit au chantier de la forteresse. Il avait laissé sa femme et son enfant chez lui, mais redescendait si souvent le fleuve pour aller les voir que Zosra comprit qu’il n’était pas si malheureux qu’il l’avait pensé de sa nouvelle situation matrimoniale.

Zosra l’accompagna un jour sous prétexte de revoir le tertre. En réalité pour observer le comportement de son ami vis-à-vis de sa famille. L’architecte était à l’évidence en adoration devant son fils et lui vouait une affection que Zosra était loin d’éprouver pour le sien. Sa jeune femme veillait sur l’enfant avec dévouement. Celui-ci aurait pu, à lui seul, justifier que, bien que l’enfant soit sevré, son père ne l’ait pas – comme il l’avait annoncé – emmené avec lui. Mais la nouvelle grossesse avancée de la jeune femme expliquait pourquoi l’architecte avait modifié ses projets. Alors que Zosra se trouvait encore chez eux, elle accoucha d’une petite fille. L’architecte la nomma Scheat, comme il avait nommé Markab son frère, du nom des étoiles qui, alignées dans le ciel que découvrait Algeiba de sa fenêtre les nuits où elle réfléchissait aux calculs imposés par son père, formaient avec deux autres étoiles une figure géométrique qui avait toujours fasciné la jeune fille.

Quand Zosra revint à Célubée, sa femme avait également mis au monde une fille. Autant l’architecte avait été heureux d’avoir une fille, autant Zosra fut désappointé. Après la naissance de son fils, Aswa, il avait souhaité un second garçon afin d’assurer plus certainement sa succession. Au contraire de son ami, Zosra n’avait pas trouvé auprès de sa femme la consolation à laquelle aspirait son cœur déchiré de tristesse depuis la mort d’Algeiba.

Elle était assez distante et sortait peu de la maison royale où elle passait ses journées auprès de sa mère et d’Eren. Elle supportait mal les caresses que Zosra se croyait obligé de lui prodiguer par devoir royal et générosité conjugale, n’y répondait jamais et se bornait à les subir avec plus ou moins de patience. Si elle était assez jolie et avait un port de tête élégant, ses étranges yeux, indéchiffrables et impassibles, inquiétaient et repoussaient un peu Zosra, qui ne parvenait pas, pour cette raison, à la trouver pleinement désirable. En dépit de leurs réticences mutuelles, il eut d’elle cinq enfants : Aswa et quatre filles. Zosra eut beau se désespérer de ne voir naître que des filles et prendre conseil de tous ceux auxquels il prêtait quelque science en ce domaine, Aswa demeura son seul garçon. Il ne persévéra pas au-delà, car sa femme mourut en mettant au monde sa dernière fille.

Zosra n’en éprouva pas beaucoup de peine et, malgré la contrariété que lui causait le fait de n’avoir qu’un fils, il se trouva plutôt soulagé. Il confia ses enfants à Eren, comme l’avait fait son père avant lui et, parce qu’il craignait que, l’âge venant, elle n’ait plus autant de forces qu’autrefois, il demanda à sa belle-mère, qui voulait retourner à Arkkande, de rester avec eux pour lui prêter main-forte.

 

Entre-temps, l’architecte, ayant achevé la citadelle, avait fait venir à Célubée sa femme et ses deux enfants. Tandis que Zosra prenait possession de la forteresse et y installait ses soldats, l’architecte entamait la construction du palais qui devait remplacer la maison royale. Afin que Zosra et sa famille n’aient pas à déménager pendant les travaux, il commença par élever la façade orientale. Elle se trouvait précisément à l’emplacement où Neter avait jadis enterré Alla et devait donc longer le vieux chemin montant au promontoire. L’architecte n’avait pas l’intention de faire disparaître les jardins plantés par Larme autour de la maison royale, mais d’en transformer certains en jardins intérieurs sur lesquels ouvriraient de nombreuses chambres du palais. Dans les plans qu’il avait élaborés avec Algeiba, la maison royale actuelle ne constituerait qu’une aile provisoire qui serait ensuite détruite pour conserver son harmonie à l’édifice. Elle se prolongerait par des jardins jusqu’à l’extrême bord de la terrasse, légèrement au-dessus du fleuve, d’où l’on pourrait, en levant la tête, admirer l’étonnante forteresse, si discrètement accrochée aux flancs de la montagne qu’on la croyait suspendue dans le vide.

Pendant les nombreuses années que dura la construction de l’édifice, Zosra ne passa jamais un jour sans aller surveiller l’avancement des travaux. Malgré les plaintes continuelles d’Eren et de sa belle-mère, qui ne supportaient ni le bruit ni la poussière soulevée par le chantier, il encouragea son ami à poursuivre son entreprise. Il aimait les discussions avec l’architecte, à nouveau perdu dans le bonheur de mettre sa science en pratique et de la transmettre. Presque toujours se tenait auprès de lui son petit garçon. Ou bien il exerçait son œil. Ou bien il courait vérifier que les matériaux que son père comptait employer avaient bien la forme et la consistance désirées. Ou bien encore, assis aux pieds de son père, il dessinait sur le sol de fantomatiques plans de maisons ou de villes que l’architecte balayait de coups de pied lorsque Markab avait commis une erreur d’interprétation ou d’appréciation des directives qu’il lui avait données. Zosra s’étonnait toujours que l’enfant accepte si gentiment de se soumettre au tyrannique besoin de son père de lui enseigner son art. Mais Markab était appliqué et curieux et n’aurait jamais songé à se plaindre de ce qu’on le privât de jeux.

Tout aussi étonnante était Scheat à qui son père apprenait les mathématiques. Il n’avait pas voulu qu’elle se contente des enseignements de sa mère. Il ne lui avait pas imposé, comme à son frère, la rigueur de l’apprentissage de l’architecture. Mais il voulait qu’elle fût du moins capable de comprendre et de corriger les plans que Markab dessinerait. Elle montrait tant de dispositions que son père était décidé à la confier bientôt à celui qui, au sein de son peuple, dominait cette science.

Lorsque Zosra, en passant, venait rendre visite à la femme de son ami, il trouvait généralement la petite fille penchée sur ses exercices et sa mère se lamentant de ce qu’elle ne veuille pas consacrer autant de temps à apprendre les trois langues qu’elle-même pratiquait et aurait souhaité lui enseigner. Zosra ne pouvait s’empêcher de venir souvent dans la maison du bord du fleuve, malgré le chagrin qui le prenait toujours lorsqu’il en repartait, car Scheat ressemblait à Algeiba quand elle travaillait devant sa fenêtre. C’était toujours ce qu’il apercevait d’abord en arrivant, la tête, soit songeusement levée, soit courbée, de Scheat, si semblable dans chacune de ses attitudes à Algeiba, qu’il croyait parfois que le temps s’était renversé. Bien que ses traits ne fussent pas en tous points ceux de sa demi-sœur, Scheat lui ressemblait incontestablement, sans qu’il soit possible de déterminer clairement ce qu’elles avaient en commun. Lorsqu’elle partit avec sa mère pour la presqu’île du pays des sages, ses yeux avaient pris l’expression d’Algeiba, et Zosra voyait que même son père en était affecté.

 

Quand Aswa eut une dizaine d’années, Zosra décida qu’il était temps qu’il s’en occupe. Jusque-là, il s’était reposé sur sa grand-mère, se souvenant trop bien du bonheur de son enfance auprès d’elle pour ne pas souhaiter que son fils en profite à son tour. Zosra était toujours entouré de plusieurs sages. Sachant son intérêt pour leur savoir, ils venaient le trouver pour l’entretenir de leurs travaux et, parfois, lui demander de l’aide lorsqu’ils souhaitaient organiser un voyage dans l’une des contrées voisines et approfondir tel ou tel point qu’ils jugeaient encore contestable. Zosra poursuivait ainsi, jour après jour, son instruction commencée dans ses jeunes années. Il désirait que son fils reçoive la même formation que lui et manda plusieurs sages pour lui apprendre les rudiments des sciences.

Eren et la grand-mère d’Aswa se montrèrent assez mécontentes de cet arrangement. Même Aswa mit une certaine mauvaise humeur à se plier aux exigences de son père. Mais Zosra ne céda pas et installa trois sages dans la maison royale. Il accorda toutefois à Eren et à sa belle-mère qu’Aswa passât plusieurs heures auprès d’elles chaque jour. Lui-même l’emmenait tous les jours faire une courte promenade d’inspection pour le préparer à ses fonctions royales. En réalité, Zosra se sentait mal à l’aise avec son fils et s’en voulait de ne pas l’aimer comme il l’aurait dû. Il préférait ses filles et surtout la benjamine, celle dont la naissance avait coïncidé avec la mort de sa mère, parce qu’elles étaient enjouées et affectueuses, toujours prêtes à se laisser cajoler par leur père lorsqu’il leur rendait visite, tandis qu’Aswa était maussade et le fuyait. Zosra se persuada que l’enfant lui en voulait de l’avoir abandonné à son arrière-grand-mère et à sa grand-mère et décida de réparer l’injustice que pouvait avoir ressentie son fils.

Cependant, ces promenades s’avérèrent décevantes. Aswa ne parlait pas, répondait à peine aux questions de son père et marchait sinistrement à ses côtés, comme pour bien manifester l’étendue de sa complaisance. Zosra en souffrait tant qu’il emmena un jour aussi sa benjamine. Elle réagit comme il avait secrètement espéré que le ferait Aswa, gambadant autour d’eux, s’amusant de tout, babillant sans relâche et posant tant de questions que Zosra était débordé. Malgré sa présence, l’humeur d’Aswa ne s’améliora pas. Il parut au contraire agacé et finit par répondre sèchement à l’une des questions de sa sœur pour avoir enfin la paix. Étrangement, cette réaction à la fois surprit et plut à Zosra. Que son fils manquât de patience le décevait un peu, mais qu’il ait répondu si précisément et intelligemment à la question posée lui apportait enfin ce qu’il cherchait : la certitude que son fils était apte aux tâches qu’il devrait lui confier.

À compter de ce jour, Zosra se prit d’affection pour lui et multiplia les efforts pour dissiper le permanent ennui qui semblait affecter son fils. Il en était parfois récompensé d’une réflexion pénétrante, voire – mais c’était plus rare – d’une ébauche de sourire. Aswa restait un tel mystère que Zosra avait résolu de le percer et de s’en faire aimer. Aussi prolongea-t-il les moments qu’ils passaient ensemble chaque jour. L’enfant ne manifesta ni contrariété ni plaisir. Mais Eren et sa grand-mère vinrent se plaindre de ce qu’elles le voyaient de moins en moins. Zosra entra dans une violente colère et leur défendit de se mêler de ce qui ne les regardait pas. Sa belle-mère ne répondit pas à ces reproches, mais Eren écarquilla ses yeux tristes et répliqua :

“Je vois que tu es comme ton père et que ton respect pour qui t’a élevé ne s’étend pas au-delà des limites de ton plaisir. Il y a des erreurs qu’il ne faut pas répéter, Zosra.

— Que veux-tu dire ? Je te respecte autant que je le dois et grande est ma gratitude à ton égard. Mais je ne te permets ni de me parler sur ce ton ni de t’opposer aux décisions du souverain de Célubée.”

Eren ne jugea pas utile de répondre et fît demi-tour au bras de la belle-mère de Zosra.

Ce dernier poursuivit donc l’éducation de son fils. Il l’emmenait souvent sur le nouveau chantier dans l’espoir de l’intéresser à l’œuvre entreprise par l’architecte et espérant qu’il se prendrait d’amitié pour Markab. Mais Aswa ignorait le fils de l’architecte et balayait d’un regard ennuyé et les plans étalés devant lui et les murs qui s’élevaient vers le ciel. Quant à Markab, il surveillait Aswa du coin de l’œil, mais ne fît jamais le moindre geste vers lui, malgré la tendre gentillesse de son caractère. Zosra, qui voyait tout cela, en était malheureux. Plusieurs fois, il essaya de s’en ouvrir à l’architecte, mais celui-ci, repris par sa passion, n’était pas suffisamment intéressé par la question pour répondre autrement que par des banalités.

 

Quelques années passèrent ainsi et le palais était à présent presque achevé. L’architecte, qui souhaitait entreprendre autre chose, avait réussi à convaincre Zosra de construire une ville au pays des sages sur le tertre qu’il lui avait montré au moment de son mariage. Aidé par Markab, il en avait quasiment achevé les plans. Zosra partit avec lui pour étudier sur place les projets conçus par son ami. On laissa Markab à Célubée pour surveiller les derniers travaux. Zosra aurait souhaité emmener Aswa avec lui. Mais ce dernier manifesta si peu d’intérêt pour ce voyage et un tel plaisir lorsque son père l’autorisa finalement à rester à Célubée que Zosra, à la fois heureux d’avoir réussi à l’obliger à faire preuve de reconnaissance et triste que ce soit en acceptant qu’il ne l’accompagne pas, s’en alla, l’esprit amer.

Sur place, il passa de merveilleux moments auprès de son architecte, à découvrir les lieux, à regarder la jeune Scheat courir de droite à gauche autour d’eux avant d’aller reproduire les plans de son père sur le sol et de s’extasier de son imagination et de celle de Markab. Il fit aussi de longues courses, seul dans la plaine, pour se reposer de ses inquiétudes mentales et de la tristesse héréditaire qui l’envahissait de plus en plus au fil des années. Il s’étonna de voir le pied des montagnes aussi desséché, mais ne jugea pas utile d’attirer à nouveau l’attention de l’architecte sur ce point. Enfin, il retourna voir l’astrologue et lui avoua qu’il ne savait que penser de son fils.

“Ne saurais-tu me dire, demanda-t-il, ce qu’il est au fond de lui et pourquoi il est si différent de tous les enfants ?

— Ce n’est plus vraiment un enfant à présent, fit remarquer l’astrologue. N’avais-tu pas son âge lorsque tu devins roi ?

— À peu de chose près, admit Zosra.

— Je ne peux rien te dire, soupira l’astrologue. Mais je crois que tu sauras bientôt ce que tu cherches. Bientôt aussi, viendra la fin du temps de tes épreuves…”

Comme Zosra souriait, il ajouta cependant : “Ce temps n’est pas encore fini, souviens-t’en.”

Zosra repartit donc, à la fois apaisé, comme chaque fois, par son passage dans le pays des sages et troublé par tout ce qu’il allait retrouver à Célubée. Rien pourtant n’avait changé, à l’exception du palais, dont la construction était terminée et qui restait à décorer. Markab lui demanda la permission de retourner chez lui pour prendre l’avis de son père sur les sculpteurs et les peintres à engager. Zosra l’y autorisa, bien qu’il sût qu’il ressentirait de la tristesse à n’avoir plus auprès de lui ni l’architecte ni son fils.

Pour s’occuper l’esprit et ne pas céder à la dépression qu’il sentait le gagner, il se mit à marcher longuement et à reprendre l’étude approfondie de la langue des sages. Pour cela, il demanda l’aide de l’un des professeurs d’Aswa. Chaque soir, ils s’installaient tous les deux, le plus souvent dans les jardins, pour travailler. Zosra aimait le calme de la nuit et son pouvoir de concentration des choses.

Une nuit où ils travaillaient ainsi tous deux, ils virent monter la lune dans le ciel. Elle était si parfaitement ronde et sa clarté si troublante que la nuit se trouvait comme imprégnée de son parfum. Zosra la regarda s’élever, transformant peu à peu le paysage ténébreux. Son professeur attendit la fin de sa songerie. Comme elle se prolongeait, il murmura :

“Voici revenues les heures qu’ils espèrent tant.”

Zosra mit un moment à comprendre ce que le sage venait de lui dire. Il se tourna vers lui et lui demanda ce qu’il entendait par là.

“La lune, répondit le sage, ne le sais-tu donc pas ?

— Que devrais-je savoir ?

— Il y a chez toi des adorateurs de la lune.

— De la lune ? interrogea Zosra, plus amusé qu’intrigué. Mais ne fait-elle pas partie des dieux que nous célébrons avec nos prêtres ?

— Oui, sans doute. Je crois cependant qu’il s’agit d’un culte différent.

— Quel culte ? demanda Zosra d’un ton sec.

— Je n’en sais rien. Je pense seulement qu’il ne peut s’agir de vos rites ordinaires.

— Qu’est-ce qui te le fait penser ?

— Écoute, Zosra, répondit le sage, ennuyé, est-ce que tu te moques de moi ? Feins-tu d’ignorer les agissements d’une partie de ta maison ? Que veux-tu de moi ?”

À ces mots, Zosra se leva et s’éloigna de quelques pas en surveillant la lune. Elle lui parut soudain dangereuse. Il se souvint de l’astrologue puis fit demi-tour et revint vers le sage, toujours assis dans l’herbe.

“Viens avec moi, chuchota-t-il, nous sommes trop près du palais, ici.”

Ils s’éloignèrent vers le fleuve, jusqu’à l’extrême bord des jardins. Zosra et son compagnon s’installèrent sur les rochers qui fermaient la terrasse à cet endroit.

“Maintenant, commença Zosra, parle. Je ne sais rien de ce que tu insinues.

— Veux-tu dire que tu n’as pas autorisé ce qui se passe ici ?

— Je n’ai rien autorisé parce que je ne sais rien.”

Alors, le sage parla et Zosra, de plus en plus secoué par ce qu’il apprenait, sentant la sueur ruisseler sur ses tempes et sur son dos, sut que l’astrologue avait eu raison. Le temps des épreuves n’était pas encore achevé.

 

Eren et la belle-mère de Zosra, et sans doute sa femme au temps où elle vivait, pratiquaient l’ancien culte interdit d’Arkkande. Elles adoraient la lune, attribut du dieu noir que les prédécesseurs de Zosra avaient fait disparaître du pays d’Arkkande bien des années plus tôt.

“Comment sais-tu que c’est de ce culte et de ce dieu qu’il s’agit ?

— Tu sais que je suis chez moi le gardien des traditions religieuses. J’ai recueilli celles de nombreux peuples et, lorsque tu m’as invité à Célubée, j’ai pu m’instruire auprès de ton Grand-Prêtre. Je l’ai aidé aussi à transcrire dans notre écriture ce que vous nommez la chronique secrète de Célubée. C’est là que j’ai appris l’histoire de ce dieu noir, du culte de la lune et des serpents et de votre ancien roi Naïra, qui tenta d’introduire cette religion à Célubée et fut assassiné. Ne sais-tu pas cette histoire ?

— Je l’ai apprise, enfant, du temps où le Grand-Prêtre m’enseignait l’histoire de Célubée. Mais il répétait toujours que les prêtres de ce dieu avaient été exterminés.

— Il semble que non. Ce culte est resté secret pendant tous ces siècles où vous l’avez interdit. Mais il n’a jamais disparu. Je suis allé à Arkkande lorsque j’ai compris ce qui se passait dans ta maison. J’ai rencontré quelques personnes qui ont bien voulu me parler. On dit là-bas que dans l’arrière-pays d’Arkkande, là où sont les volcans, le dieu noir marche toujours les nuits de pleine lune au bord des lacs dont il a surgi. À Arkkande même, peu de gens pratiquent ce culte. Mais dans la région des volcans, presque tous les habitants sont restés fidèles à leur dieu maudit.

— Mais pourquoi Eren observerait-elle ce culte infernal ? Et comment ne l’ai-je pas su plus tôt ? Comment mon père et mon grand-père l’auraient-ils ignoré ?

— D’après ce que je sais de ton grand-père, il était si épris d’elle qu’il ne s’inquiéta guère de ce qu’elle pensait ou de ses origines. Quant à ton père, il était souvent absent. Vis-à-vis de toi, elle a cru bon d’être discrète.

“Le père d’Eren était marchand à Arkkande, mais sa mère venait du pays des volcans. Elle mourut très jeune mais obtint de son mari que sa fille soit élevée par l’une de ses servantes. C’est par elle qu’Eren fut instruite de cette religion. Comme elle est intelligente, elle a compris, en arrivant à Célubée, qu’il était préférable qu’elle cache sa dévotion au dieu noir. Elle n’a pas voulu, bien qu’elle l’eût pu puisqu’elle s’est retrouvée seule avec lui très tôt, que Kiffa apprenne le nom du dieu noir. Sans doute a-t-elle elle-même célébré ses rites, à l’écart et en silence. Elle aurait pu aussi, lorsque ton père vous a confiés à elle, vous enseigner sa religion. Il ne semble pas qu’elle l’ait voulu, du moins pas en ce qui te concerne…

“Quand tu lui as laissé le soin de te trouver une épouse, reprit-il très vite, elle est allée au pays d’Arkkande et a choisi pour toi une femme du pays des volcans qui célébrait le culte du dieu noir. Depuis, elle n’a plus été seule à accomplir les rites proscrits.

— Tu sais beaucoup de choses, sage. Tu en sais sûrement davantage encore, murmura Zosra, soudain las.

— Es-tu certain de vouloir l’apprendre ?

— Puis-je faire autrement ?” répondit Zosra.

Le sage lui jeta un coup d’œil. Sous la lune malfaisante, le visage du souverain était blême. Son compagnon remarqua ses épaules courbées et que ses mains, jointes entre ses genoux, étaient plus crispées que serrées.

“Que veux-tu savoir ?

— Tout ce que tu peux me dire et surtout pourquoi Eren a soudain renoncé à sa première discrétion.

— Cela, je crois que tu dois le savoir. Pour moi, je l’ignore. Il a dû se passer quelque chose dans la vie d’Eren ou dans la tienne qui l’a amenée à te vouloir du mal.

— Pourquoi dis-tu qu’elle me veut du mal ? N’est-elle pas ma grand-mère ?

— N’a-t-elle pas choisi pour toi une femme dont elle savait qu’elle pratiquait des rites interdits et innommables ? Ne l’a-t-elle pas encouragée à persévérer ? N’a-t-elle pas fait plus encore ? Si elle t’aimait, elle n’aurait pas tout mis en œuvre pour te déplaire, tout préparé pour te rendre malheureux et détruire les fondements de Célubée.

— Que veux-tu dire ?

— Ne peux-tu comprendre sans m’obliger à parler ? soupira le sage. Eren s’est abstenue de vous révéler, à Kiffa et à toi, l’existence et le culte du dieu noir. Mais elle n’a pas persisté dans ces dispositions vis-à-vis de tes enfants.”

Comme Zosra ne disait rien, le sage poursuivit :

“Ta grand-mère et ta belle-mère, auxquelles tu l’avais confié, ont, dès son plus jeune âge, initié Aswa à leurs mystères. Il a su, avant de parler, rendre hommage au dieu noir. Elles ont fait venir un prêtre d’Arkkande qui lui a appris à utiliser les serpents. Chaque nuit de pleine lune, c’est lui qui célèbre le culte pour les deux vieilles femmes et ses sœurs. Lorsqu’il te succédera à Célubée, il introduira le culte du dieu noir. C’est pourquoi Eren t’a empêché de concevoir un autre fils. Si tu avais engendré un second garçon, tu l’aurais immédiatement confié au Grand-Prêtre pour qu’il le forme. Aswa aurait eu alors, non seulement un rival parce que tu pouvais t’aviser de lui préférer son cadet pour te succéder, mais un adversaire.

— Depuis combien de temps sais-tu tout cela ?

— Depuis que tu m’as confié l’éducation de ton fils. J’ai vite compris que mes leçons ne l’intéressaient pas, malgré la vivacité de son intelligence. Il semblait avoir toujours l’esprit ailleurs et les lendemains des nuits de pleine lune, ses yeux étaient étranges. Enfin, il ne t’aimait pas ou du moins paraissait ne pas t’aimer. J’en ai parlé avec les autres sages que tu avais appelés auprès de lui. Tous avaient fait les mêmes observations que moi. Alors, nous l’avons surveillé et suivi. Ainsi avons-nous appris ce qui se passait. Cependant nous pensions – malgré ce que nous connaissions de toi – que tu fermais les yeux sur ces pratiques.

“Nous savions tous combien tu aimais ta grand-mère et combien tu désirais qu’Aswa s’attache à toi. Nous ne pouvions supposer que tu ignorais tout. Nous respections ce que nous pensions être ta volonté. C’est pourquoi nous ne t’avons rien dit.”

Zosra ne répondit pas. À son attitude, le sage comprit qu’il était accablé. Quand Zosra leva les yeux vers le ciel où la lune était maintenant très haute, il suivit son regard. Les yeux toujours fixés sur la lune, Zosra demanda :

“Tu sembles bien connaître Aswa. Crois-tu qu’il soit trop tard pour le faire renoncer à cette abomination ? Puis-je espérer, en le séparant du reste de sa famille, le transformer complètement ?

— Je crains qu’il ne soit trop tard, Zosra. Il a été totalement perverti par ces deux femmes. Tu ne pourras plus le changer.”

Zosra soupira tristement. Il prit sa tête entre ses mains et regarda le sol. Il releva finalement la tête et dévisagea son compagnon. Les yeux de Zosra étaient si brillants dans le clair de lune que le sage comprit qu’il pleurait.

“Tu aimes beaucoup Aswa, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

— Beaucoup ? Je ne sais pas. Je m’étais attaché à lui. Il semblait si fort et si intelligent que j’étais fier à l’idée qu’il me succéderait même si je ne comprenais guère son comportement. Je pensais qu’il me reprochait de ne m’être pas intéressé à lui du temps de son jeune âge et que c’était ce qui l’empêchait de m’aimer.

— Je crois qu’il a fini, lui aussi, par t’estimer et apprécier ta compagnie. Mais il est tellement sous la coupe des deux vieilles qu’il n’ose ni s’abandonner à ses sentiments ni encore moins les exprimer. Ce sont elles qui ont dû le prévenir contre toi.

— Mais que leur ai-je fait ? Qu’ai-je fait à Eren ? Je l’ai toujours aimée. Pourquoi me déteste-t-elle ? Pourquoi me priver de mon fils ?

— Cherche en toi. Cherche dans ton histoire. Peut-être découvriras-tu pourquoi ? Peut-être n’y a-t-il pas de raison. Nous ne sommes pas obligés de trouver toujours des explications à nos amours et à nos haines.

“Que vas-tu faire ?” demanda-t-il après un nouveau silence.

Les yeux luisants de Zosra se posèrent sur lui.

“Que puis-je faire ? demanda-t-il. Ai-je le choix ?”

Le sage tressaillit à ces derniers mots. Il se leva.

“Me permets-tu de rentrer chez moi dès demain ? Je ne pourrais supporter de rester davantage à Célubée.

— Tu es libre”, répondit Zosra.

 

Le sage lui tourna le dos et s’enfonça dans la nuit laiteuse. Zosra regarda sa silhouette s’effacer. Il demeura sur son rocher toute la nuit, à écouter le fleuve couler en contrebas. Il avait si mal qu’il hésita à se laisser basculer dans les eaux. Mais il était roi, roi de Célubée et aucun malheur personnel ne devait l’affecter au point d’oublier son peuple dont le sort dépendait de lui.

Quand l’aube se leva, il jeta un dernier regard aux eaux tentatrices. Il vit que les trois sages s’embarquaient. Ils l’aperçurent et lui firent un signe. Il répondit, puis traversa ses jardins. Le palais était silencieux. Il le quitta rapidement pour aller marcher dans les rues de Célubée où le peuple s’éveillait, déclosant ses portes et ses fenêtres. Zosra les regarda prendre possession de la vie revenue. Les artisans se remettaient au travail. Les femmes descendaient à nouveau chercher de l’eau et les enfants s’élançaient à travers les ruelles. La nuit n’avait été, pour eux, qu’une parenthèse évanouie. Tout était semblable à la veille et sans doute au lendemain. Il répondit à leurs saluts. Il les aimait et eux l’aimaient. Cela seul comptait si c’était son destin.

De retour à la maison royale, il convoqua Aswa. Lorsque celui-ci entra, ses yeux étaient cernés et brillaient de cet éclat étrange signalé par le sage. Zosra se demanda ce qu’on lui faisait au cours de ces nuits de sorcellerie. Il eut un mouvement d’attendrissement pour lui, qui n’était que la victime d’une haine ou d’une vengeance que Zosra ne comprenait pas et qu’il ne voulait pas connaître.

Il passa plusieurs heures avec son fils, au point qu’Eren, inquiète, fit irruption dans la pièce. Mais Zosra la chassa si sèchement qu’elle disparut aussitôt. Quand Aswa lui eut confessé tout ce qu’il savait depuis la dernière nuit, Zosra lui demanda :

“Es-tu prêt à renoncer à ce dieu et à ces rites ?

— Je ne le puis, répondit Aswa.

— As-tu peur de ces deux femmes ? De ce dieu cruel ? De leur vengeance ?

— Je n’ai pas peur. Mon cœur est ferme et la crainte d’une vengeance ne m’empêcherait pas, si je le désirais, d’abandonner mon dieu. Je ne le puis, parce que j’aime ce dieu, que mon sort est à tout jamais lié à lui.

— Comment peux-tu aimer ce dieu mauvais, ce dieu méchant ?

— Il n’est méchant que pour ceux qui ne le connaissent pas. Pour moi, il est l’infini, le sens de ma vie.

— Mais ces pratiques atroces qu’il exige ? Tu exécutes des serpents. Tu offres du sang à ton dieu. Irais-tu un jour jusqu’à tuer des hommes pour lui ?

— S’il me le demandait, je le ferais.”

Après quelques heures de cette discussion, Zosra comprit qu’il n’y avait pas d’espoir et que le sage avait raison. Il se tut quelques instants et dévisagea Aswa qui, pour la première fois, le regardait en face, presque avec confiance. Enfin, il reprit :

“Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ?

— On me l’avait interdit et je crois que tu ne pouvais comprendre.

— N’as-tu jamais eu envie de m’en parler ?

— Parfois”, admit Aswa.

Le père et le fils se regardèrent. Jamais, ils le savaient, ils n’avaient été aussi proches. Zosra sourit douloureusement.

“Aswa, tu sais qu’il m’est impossible de tolérer ce culte.

— Je le sais.

— Si tu ne veux pas l’abandonner, tu sais ce que cela signifie ?

— Je le sais.”

Zosra grimaça. Les yeux d’Aswa avaient perdu leur étincelle trouble. Ils étaient profonds et doux. Ils plongeaient dans ceux de son père. Zosra essaya une nouvelle fois :

“Ne veux-tu pas, Aswa, tenter de renoncer à ton dieu ?

— Si je te le promettais aujourd’hui, demain, je manquerais à ma parole. Mon cœur est plein de mon dieu.

— Mon cœur à moi est plein de tristesse, Aswa.

— Le mien l’est aussi, même si tu ne peux le croire”, répondit Aswa dans un murmure.

Aswa se leva et vint vers son père. Il l’étreignit.

“Je comprends, chuchota-t-il, je comprends.

— Tu aurais pu être un grand roi, murmura Zosra à son tour.

— Je ne crois pas”, dit Aswa en s’écartant de son père.

Comme il allait quitter la pièce, il se retourna une dernière fois.

“Je suppose qu’il est inutile de te demander d’être clément envers Eren et ma grand-mère ?

— Inutile”, répondit Zosra d’un sourire si triste qu’Aswa se précipita hors de la pièce.

 

Le lendemain matin, un soldat ramena le corps d’Aswa à Zosra. On l’avait trouvé, un serpent enroulé autour de son cou. L’animal l’avait mordu à la naissance de l’épaule, mais était étrangement demeuré blotti autour du cadavre. Il avait fallu le tuer pour délivrer Aswa.

Le surlendemain, Zosra prit la route du pays du cuivre. On enterra en son absence Eren, sa belle-mère et ses trois filles aînées retrouvées étranglées dans leur chambre juste avant son départ. Zosra chargea des funérailles le capitaine des troupes et lui confia Célubée pour quelques lunaisons. Il emmena sa plus jeune fille avec lui.

Lorsqu’il revint, seul, il paraissait plus accablé encore qu’au moment de son départ. Il avait marié sa benjamine à un marchand du pays du cuivre et avait erré sur les routes de la montagne avant de regagner son pays. Il était si désemparé et épuisé qu’il ne prit pas garde à l’animation du palais et se rua vers sa chambre dans l’ancienne maison royale. Il y dormit jusqu’à ce que la voix de Markab le réveille. Le jeune homme se tenait au pied de son lit.

Zosra se jeta dans ses bras et l’étreignit si longtemps que Markab dut se dégager. Il fît un petit sourire à Zosra : “Je suis revenu finir le palais”, dit-il.

Pendant de nombreux jours, la compagnie de Markab fut le seul réconfort de Zosra. Avec lui, il pouvait parler. Il aimait tellement le jeune homme et depuis si longtemps, que l’idée que son fils aurait pu lui ressembler ne lui causait pas d’amertume. Markab savait qu’outre la douleur qu’éprouvait Zosra d’avoir dû faire disparaître tous les siens, celui-ci se désespérait à la pensée qu’il se retrouvait à présent, à un âge plus que mûr, sans héritier auquel confier les destinées de Célubée après sa mort. Il regardait Markab diriger les travaux d’embellissement de son immense palais, si vide. Avec tristesse, les jours où il laissait son chagrin le déborder et, ironie, ceux où il parvenait à prendre du recul sur lui-même.

Plusieurs lunaisons s’étaient écoulées depuis la nuit où Zosra avait été contraint de trancher dans sa vie, lorsque débarqua son architecte. C’était un vieil homme à présent et Zosra vit qu’il lui avait fallu prendre sur lui pour accomplir le voyage. Les deux hommes s’embrassèrent longuement.

“Zosra, lui dit son ami, mon cher Zosra, j’ai longtemps cru que les dieux m’atteignaient plus cruellement que toi. Souvent, aux premiers temps de la mort d’Algeiba, je t’ai envié et haï. Je pensais qu’on ne pouvait souffrir davantage que moi. Je sais à présent qu’aucun homme n’a été aussi frappé que toi.”

L’architecte passa plusieurs jours auprès de lui, ne le quittant que pour aller arpenter les salles du palais qu’il contemplait d’un œil satisfait.

Avant de repartir, l’architecte lui dit :

“Lorsque Algeiba est morte, j’avais ton âge et je me désespérais de n’avoir plus d’enfant à qui transmettre mon savoir. C’est toi qui m’as engagé à me remarier. Cesse de te tourmenter inutilement à l’idée que tu n’as pas d’héritier. Remarie-toi. Tu peux encore engendrer d’autres enfants, les élever et les former.

“Autre chose encore, ajouta-t-il, un pied déjà dans la barque, viens voir mes travaux de l’autre côté de la montagne. Ta ville pousse. Je voudrais te la montrer avant de mourir.”

Zosra promit d’étudier les deux propositions, bien qu’il fût surtout hanté par le désir de monter une expédition contre l’arrière-pays d’Arkkande afin d’en extirper définitivement la religion maudite qui avait tant ravagé sa dynastie. Quand il s’en ouvrit à Markab, celui-ci le lui déconseilla.

“Tes ancêtres l’ont fait avant toi. Ils n’ont jamais réussi à détruire ce dieu noir. Tu n’y parviendras sans doute pas davantage. Mieux vaut renoncer à choisir vos femmes dans ce pays trouble. Rejoins plutôt mon père. Distrais-toi pour calmer ta douleur. Oublie-la au lieu de l’entretenir.”

Zosra embarqua donc. Sur la presqu’île, on l’accueillit avec un tel bonheur qu’il se sentit presque heureux. Il visita la nouvelle ville. Une seule maison était totalement achevée. C’était la sienne. L’architecte, certain que Zosra souhaiterait avoir une résidence au pays des sages, lui en avait aménagé une. Moins somptueuse que son palais de Célubée, elle se repliait sur des jardins intérieurs et d’étranges couloirs. Zosra s’y installa pour le temps qu’il comptait passer au pays des sages. L’architecte occupait déjà sa propre maison, encore qu’elle ne fût pas, selon lui, réellement terminée. Il triomphait parce que la presqu’île commençait à se vider au profit du tertre au pied de la montagne. En réalité, c’était plus à la nécessité qu’à la force de ses idées que tenait cette migration. La presqu’île était devenue trop exiguë pour la population croissante des sages. Et ce, malgré la disparition, cette année-là, d’un grand nombre des plus âgés, dont l’astrologue de Zosra. L’un de ses neveux avait repris sa fonction et lorsque Zosra vint le voir, il l’accueillit avec enthousiasme.

“Ton cas a passionné mon oncle, lui dit-il. Nous avons passé de nombreuses nuits tous les deux à l’étudier.

— Il n’a jamais rien voulu me dire.

— C’est que tout était si indéchiffrable, si compliqué.

— Et aujourd’hui, me dirais-tu quel sera mon avenir ?

— Aujourd’hui, je pourrais te le dire. Mais je ne te révélerai rien, parce que tu le connais aussi bien que moi.”

Zosra aurait pu être guéri à tout jamais de la consultation des astrologues, s’il n’avait compris le sens de ces dernières paroles.

Il repartit à Célubée avec Scheat qu’il épousa presque aussitôt, les dieux n’ayant, cette fois, fixé aucun délai à la cérémonie. Dès qu’il l’avait vue sur la presqu’île, au moment de son débarquement, Zosra avait compris la raison des doubles propos de l’architecte. Il avait manqué défaillir tant elle ressemblait à Algeiba. Et elle lui était si semblable qu’elle s’était, comme elle, éprise de Zosra.

“Tu t’étais trop hâté de vouloir devenir mon gendre”, le plaisanta un soir l’architecte. Cependant, malgré la force de sa passion et de son désir, Zosra demeurait troublé. Il se demandait parfois si Scheat n’était pas son Algeiba, sortie de la terre et revenue à lui. Scheat, qui était fine et comprenait les angoisses de son mari, se hâtait alors de lui révéler les aspects de son caractère qui la démarquaient de sa demi-sœur. Mais elle ne parvint jamais, malgré sa patience, son amour et les deux fils qu’elle donna à Zosra à le débarrasser de l’épouvantable certitude que les dieux s’étaient moqués de lui pendant la moitié de sa vie. Il ne comprenait pas quel était le but de ces impasses tortueuses, à travers lesquelles son destin l’avait promené. Il ne concevait pas quelle était l’utilité de ces morts semées derrière lui. Il persistait à vouloir trouver un sens à toute la douleur qu’il avait dû absorber pour survivre. Et ce, malgré Scheat et Markab qui, le nez dans les étoiles où se trouvaient résumés pour eux toute la beauté et le sens du monde, lui affirmaient qu’il n’y avait pas nécessairement de raison à ses souffrances. Mais Markab et Scheat étaient nés de ces déchirements et ils lui paraissaient trop imprégnés du hasard, dont ils étaient les fruits, pour qu’il pût se fier à leurs cyniques jugements. »

 

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