Célubée
Chant de Coelia
— Un poème d’Anticléridès, dont il m’a fait présent ce matin. Je viens d’en composer la mélodie.
— Je t’ai entendue en passant dans la galerie. Ou plutôt, j’ai entendu une musique si douloureuse et si nouvelle que je n’ai pu résister à la curiosité. Chante-le-moi, je te prie. »
Aussi chantai-je ma chanson. Et je l’ai si souvent chantée depuis qu’elle m’a fait oublier toutes celles que j’avais apprises auparavant, même celles dont j’avais trouvé moi-même la musique. Quand je la chante, les yeux me piquent et mon cœur se gonfle de chagrin à l’idée de tout ce qui n’est plus et de la tristesse infinie dont est tissé le temps qui nous est donné pour vivre. Laisse-moi chanter encore, laisse-moi me souvenir ainsi non des événements et des récits de ces jours-là, mais des émotions que j’ai alors ressenties. Parce que seule, la musique pourra exprimer un jour la totalité et les nuances des sentiments humains. Et son langage sera si incontestable qu’il donnera, à son tour, naissance à de nouvelles émotions. Laisse-moi chanter.
Chant de Coelia
Si mon bien-aimé arrive quand la nuit sera tombée,
Je lui verserai le miel et les liqueurs
Et nous regarderons monter Orion dans le ciel,
Enlacés.
S’il vient à cette heure des ténèbres
Où il fait soudain si froid et où le vent se lève,
Je m’éveillerai et prendrai son visage entre mes mains
Pour le baiser.
Si mon aimé arrive avant la fin de la nuit,
Je lui ouvrirai ma couche
Pour célébrer ensemble les chants
De l’amour.
S’il se présente au matin, quand la chaleur dissipe la brume,
Je l’emmènerai dans mon jardin encore humide.
Nous nous dirons des mots d’amour, cachés derrière
Le bosquet.
Si le bien-aimé arrive à l’heure de midi, celle où les oiseaux ont cessé de chanter,
Je lui dirai : « Vois, il fait chaud, viens dormir auprès de moi. »
J’ouvrirai le lit frais et je m’y étendrai pour devancer
Ses caresses.
S’il ne vient qu’au crépuscule violet,
Je prendrai ses mains douces et je le mènerai au-dessus du fleuve
Pour regarder le soir venir et la nuit nous envelopper
De voiles amoureux.
Un jour tout entier est passé.
Et voilà qu’il n’est pas venu. En vain j’ai guetté ses pas
Sur le chemin de poussière. Mon cœur est triste.
Il se tourne vers le soir. Il attend encore.
Peut-être arrivera-t-il quand la nuit sera tombée.
Alors, je verserai le miel et les liqueurs
Et près de lui, je regarderai monter Orion
Dans le ciel.
Ou bien viendra-t-il à l’heure des ténèbres
Quand il fait si froid que les feuilles se mettent à frissonner ?
Je me redresserai et je baiserai son visage
Dans la nuit.
S’il peut encore venir avant la fin de la nuit,
Je lui ouvrirai ma couche et je m’écarterai
Dans l’espoir qu’il veuille chanter pour moi ses psaumes
D’amour.
Mais s’il n’est pas là au matin, quand la chaleur dissipe la brume,
J’irai dans mon jardin, humide comme mes yeux.
J’écouterai chanter l’oiseau, celui qui vient vous consoler
De mourir.
Laisse mes pleurs couler, ils sécheront seuls. Quand les yeux ne servent plus à séduire celui qu’on aime, ils permettent du moins de pleurer.
Et de pleurer, Nagar en était proche ce jour-là, quand j’eus fini de chanter.
« Coelia, dit-elle, c’est la plus belle chanson que j’aie entendue de ma vie. Chaque mot me touche et chacune des notes de ta musique vibre comme un poignard. Je voudrais ne l’avoir jamais entendue, tant je sais qu’elle va à présent me poursuivre. Mais je sens qu’il me manquerait toujours quelque chose si tu n’avais pas chanté ta chanson, Coelia, ta chanson aux accents désespérés. »