Célubée
Chronique de Célubée
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
« Il n’est pas aisé, commença-t-il, de savoir précisément ce que devint
Célubée après la mort de Neter. Son fils(1) lui succéda et régna avec sagesse sur les terres qu’avait administrées son père. On sait qu’il eut un fils qui le remplaça quand il mourut. C’est à l’arrière-petit-fils de Neter qu’ont de nouveau prêté attention ceux qui rédigèrent la chronique de Célubée.
Lorsqu’il succéda à son père, Célubée s’était notablement agrandie. Les champs défrichés s’étendaient loin vers le sud et le nombre de ceux que les cultivateurs labouraient et mettaient en culture avait augmenté. La ville que Neter avait entrepris d’édifier au bas de la montagne s’était étoffée au point que les rues étaient devenues étroites et sombres. Seule, la maison qu’avait occupée Neter et que ses descendants avaient conservée, la consolidant chaque hiver, demeurait légèrement à l’écart des autres.
Ces derniers avaient agrandi la maison par l’est, car l’arbre d’Alla, massif à présent au milieu de la cour, demeurait vénéré par la famille, sans que celle-ci se rappelle pourquoi. Jusque-là, aucun problème de succession ne s’était posé. Vraisemblablement parce qu’un seul fils avait survécu et qu’il n’avait jamais été question que les filles puissent reprendre la charge paternelle.
L’arrière-petit-fils de Neter avait engendré de nombreux enfants et beaucoup survécurent. Outre les filles, qui résistaient mieux aux dangers de l’enfance, deux garçons arrivèrent à l’adolescence. Leur père s’enchantait de ce miracle, qui prouvait la robustesse de sa lignée, tout en s’inquiétant de ce qui se passerait après sa mort. Il résolut de faire confiance au destin qui ne manquerait pas de faire disparaître l’un d’eux avant que ne surgisse le problème de la succession.
Depuis Neter, Célubée n’avait jamais remis en cause l’autorité de la famille qui la gouvernait. Toutefois, la question que posait l’existence de deux superbes garçons, incontestablement taillés pour vivre très longtemps et gouverner leur peuple avec ardeur, excitait les passions. Tous s’étonnaient que leur chef actuel ne parût pas manifester le moindre intérêt pour le problème posé par le hasard. Le prêtre du moment, un très lointain cousin, tenta d’aborder le sujet avec lui, mais il refusa d’en discuter. Les personnalités des deux frères constituaient un autre point d’interrogation. Malgré leur ressemblance physique, due moins à la similitude des traits qu’à une commune vigueur, à des manières et des jeux de physionomie proches et au peu d’années qui les séparaient, ils étaient très différents et ne s’entendaient guère. L’un se voulait davantage chasseur et soldat, coureur infatigable de la montagne, solitaire et réservé pour ce qui était de ses affaires personnelles et de ses promenades, mais aimant la compagnie des hommes et la rudesse des exercices pris en commun, lorsqu’il s’agissait de monter la garde ou de courir les pistes d’automne à la recherche de gibier. L’autre préférait les champs, le travail des labours et des récoltes. Il aimait discuter avec les agriculteurs de tout ce qui concernait la vie collective et se plaisait en la compagnie des femmes, dès qu’il avait besoin de conseils. Autant le premier paraissait dur et fermé – sauf sans doute aux soldats, qui le jugeaient honnête compagnon –, autant le second se montrait avenant et charmant, séduisant pour tout dire. Néanmoins, tous deux excellaient aux armes, même si l’un y trouvait un plaisir que l’autre ne prenait pas la peine de rechercher. Personne enfin, ne mettait en doute leur identique compétence à gouverner Célubée.
Le maître de Célubée mourut soudainement d’un accident de chasse. Ses soldats le ramenèrent un soir sur leurs épaules. On retarda les funérailles aussi longtemps que possible, parce que la coutume – qui s’était introduite, lors de la disparition de Neter, dont on avait vainement attendu le retour, plusieurs jours durant – voulait que tant qu’on n’avait pas mis en terre le chef de Célubée, son fils ne soit pas considéré comme le nouveau responsable du pays. Mais le miracle espéré par tous ne s’étant pas produit, il fallut se résigner à enterrer le descendant de Neter.
Ses deux fils avaient patienté jusque-là, chacun dans une pièce différente de la maison. Nul ne savait ce qu’ils pensaient. Il n’était pas dans la nature de l’aîné de faire part de son opinion. Quant au second, il n’avait, étrangement, jamais donné son avis à quiconque sur le problème de la transmission du pouvoir. Aux funérailles, ils parurent côte à côte devant leurs sœurs. Ils offraient le même visage grave. Le peuple s’en fut après la cérémonie, se désespérant de ce que son souverain n’ait pas jugé bon de régler longtemps à l’avance sa succession. Il n’existait aucun moyen de choisir entre les deux garçons, puisque leur père n’avait jamais voulu distinguer entre les deux. Neter et ses descendants avaient si bien pris le contrôle de Célubée, de ses gestes et de son âme, qu’il ne se trouva personne pour remettre en cause, à cette occasion, le pouvoir détenu par cette famille. Et ce qui aurait tant réjoui la moitié de la ville au temps de Neter apparaissait aujourd’hui comme une catastrophe.
Le lendemain, le peuple fut réveillé par le bruit d’une violente querelle. Seuls ceux qui demeuraient encore dans la montagne tardèrent à se montrer, mais les habitants de la ville nouvelle se précipitèrent dehors. Dans le jardin de la maison de Neter, au pied de l’arbre d’Alla, les deux jeunes hommes se disputaient. Manifestement, ils s’étaient décidés à aborder le problème. Ils avaient entrepris la discussion pleins de confiance. À l’évidence, chacun avait vécu jusque-là convaincu ou bien que le destin lui donnerait la préséance, ou bien que l’autre s’inclinerait devant ses compétences et son droit à exercer le pouvoir. Lorsqu’ils comprirent qu’aucun des deux n’était prêt à céder, ils entrèrent l’un et l’autre dans une grande colère. Chacun fit valoir ses qualités et la préférence que lui avait toujours porté leur père. Les Célubéens apparurent à ce moment-là. Les propos des deux frères se faisaient de plus en plus exagérés et violents. Leurs yeux brillaient de rage. Ils s’invectivèrent, remplaçant leur propre panégyrique par des insultes. Sans qu’aucun des témoins ne comprenne pourquoi, mais sans doute parce que eux, avaient senti qu’il n’y avait plus d’autre issue, ils se jetèrent l’un sur l’autre.
Leur lutte dura longtemps car ils se valaient par la force et l’habileté. Devant Célubée tout entière réunie à présent – on avait couru chercher les habitants de la vieille ville – ils se battirent avec une violence et un acharnement qui empêchèrent qui que ce soit d’intervenir. Curieusement, alors que leurs visages étaient noirs de poussière, leurs traits contractés de fureur et de tension, leurs corps tremblants sous la douleur et la volonté de l’emporter, ils se relevaient toujours et se portaient l’un à l’autre des coups toujours plus terribles. La foule, muette, les regardait, ne sachant ni ce qu’elle devait faire ni ce qu’elle devait souhaiter, incapable de saisir que c’était son sort à elle qui se jouait en cette minute. Enfin, à un moment où le combat paraissait s’apaiser, parce que leurs mouvements s’alourdissaient et qu’ils contrôlaient mal leurs attaques, l’aîné, mieux entraîné, trouva une dernière réserve d’énergie et s’élança sur son frère. Il le prit à la gorge. Tous virent l’agonie du jeune homme, ses grands yeux si doux écarquillés de souffrance et du chagrin que lui donnait la certitude irrémédiable de sa défaite et de sa mort. Le vainqueur ne desserra ses mains que lorsqu’il fut sûr que l’autre venait de trépasser. Il abandonna le corps d’un geste résigné et, sans un mot, fendit la foule. On le vit s’en aller à grands pas sur la montagne. Il n’en redescendit que lorsqu’on eut enterré son frère.
Il devint roi de Célubée. On conserva son nom, Cephres, parce qu’il instaura un mode de succession qui devint la règle après lui et parce qu’il tourna l’activité de Célubée vers la vie militaire plus que vers la culture. Il s’intéressait peu aux champs et ne poursuivit pas les défrichages que chacun des descendants de Neter avait eu à cœur d’intensifier. La surface cultivée lui paraissant suffisante, il se borna à veiller que les cultures fournissent à la ville et à son peuple de soldats une nourriture abondante.
Il consacra toute son énergie à développer l’armée que Neter avait mise sur pied et à construire au-dessus du fleuve, à l’endroit stratégique de son étranglement, un poste d’où l’on pouvait surveiller la plaine méridionale, autant que le cours septentrional des eaux qui bordaient Célubée. Il réclama davantage d’hommes à Célubée pour en faire des soldats, organisa la hiérarchie militaire en créant des grades au sein de l’uniformité première et, surtout, renforça la discipline et la rigueur de son armée.
Cephres réussit au cours de son règne à rendre à Célubée une armée comparable en nombre et en qualité à celle de son trisaïeul. Alors que son père et son grand-père n’avaient retenu des leçons de Neter que celle de l’enrichissement, il se voulait, quant à lui, le dépositaire de toutes les vertus guerrières du légendaire Neter. Il apparut vers la fin de sa vie qu’il avait dû hériter aussi de son intuition perçante, car ce qu’il avait attendu toute sa vie se réalisa. Célubée fut attaquée une nuit par une troupe d’hommes mieux équipés, mais de moindre vaillance, que Cephres parvint à repousser. Cette victoire presque facile lui donna le goût d’étendre plus loin l’empire de Célubée et il fit jurer à son unique fils qu’il entreprendrait une expédition par-delà les montagnes de l’est et du nord, à la recherche de nouvelles terres et de nouvelles richesses. Lui-même eut le temps, avant de mourir du mal qui le minait depuis des années, de monter l’opération. Il mourut en rêvant sans doute des pays lointains qui agrandiraient un jour son pays bien-aimé.
Il est peu probable que son fils montrât beaucoup de conscience à accomplir la volonté de son père, car Célubée n’annexa ni terres ni royaumes à cette époque. Il poursuivit cependant l’œuvre militaire, puisque les textes font référence à quelques batailles qu’il livra et gagna sur de nouveaux envahisseurs, attirés par les riches champs de Célubée. Il dut reprendre la tâche de ses ancêtres et ordonner de nouveaux défrichages. Il apparaît en effet que l’on récolta un volume de grains plus important qu’à aucune autre époque antérieure. On ne sait rien de plus de lui, sinon qu’il laissa deux fils.
Les souverains qui lui succédèrent moururent tous comme lui, le chagrin au cœur à l’idée que les deux fils que les dieux leur avaient donnés et conservés devraient se battre jusqu’à la mort du plus faible. Depuis le combat livré par Cephres, il était acquis que, lorsque deux enfants mâles survivaient, le choix du maître de Célubée se faisait dans la lice. Il ne vint à personne, pas même aux intéressés, l’idée d’instituer d’autres règles, moins cruelles et plus juridiques. L’ironie du sort voulut qu’il restât toujours deux fils aux souverains qui succédèrent à Cephres, qui, par indulgence du destin, n’avait engendré qu’un seul mâle.
Il se trouva que le dernier de ces rois eut de son épouse, après plusieurs filles qui, selon leur humeur, vécurent ou ne vécurent pas, deux superbes jumeaux. Cette naissance, qui provoqua la mort de la mère, fut considérée par Célubée comme un signe divin et ce roi fut adulé presque autant que Neter. Il avait d’autres raisons de l’être : homme sage et judicieux, il réussit non seulement à défaire l’ennemi obstiné qui revenait sans cesse à l’assaut de la ville, mais à pactiser avec lui. Des échanges, très sporadiques, entre les deux peuples s’ébauchèrent à la fin de son règne. C’est lui sans doute, qui, avec plusieurs des plus sages de Célubée, mit au point le premier mode de calcul et conçut un système de notation très élémentaire des calculs opérés. C’est sous son règne en effet que les textes font mention, pour la première fois, de cette esquisse de comptabilité. Il semble qu’il éprouva – pour une raison que nous ignorons totalement – le besoin de recenser la population de Célubée et d’en conserver le souvenir. Pris d’une sorte de folie de calcul, il fit compter tout ce qu’il pouvait et enregistrer les résultats obtenus.
En dehors de cette excentricité, il fut un fort bon roi et la chronique l’a rangé parmi ceux qui firent prospérer Célubée. Comme il était également un très bon père, il se rongea d’inquiétude pour ses deux fils qu’il aimait d’un même amour. Il avait lui-même très calmement étranglé son frère après la mort de leur père. Cela ne lui avait guère coûté. Il n’aimait pas l’espèce d’avorton paisible que le destin lui avait donné comme rival. Sa mort ne lui avait causé aucun remords. En outre, elle n’avait pas duré bien longtemps, l’autre s’étant laissé tranquillement exécuter. Mais il savait qu’il avait eu la chance d’avoir un frère à la fois compréhensif et peu attaché à la vie.
Ses jumeaux étaient d’une autre trempe : en tout point semblables, beaux garçons, grands et bien découplés, d’une robustesse à toute épreuve, de surcroît vifs et d’une intelligence perçante, que le père prenait plaisir à consulter lorsqu’un problème nouveau se posait à lui. Enfin, et c’était là le pire, ils s’aimaient passionnément. Ils ne se quittaient jamais, fût-ce pour un instant.
Lorsqu’ils étaient nés, tandis que le peuple criait au miracle, le roi avait, lui, mesuré le dramatique présent que lui faisaient les dieux. La perte de son épouse l’affecta moins que la présence de ces gros bébés hurlants et sans cesse agités, qui ne se calmaient qu’à la condition de les coucher l’un contre l’autre, de les emboîter l’un dans l’autre sous les couvertures déployées par leur nourrice. À plusieurs reprises, il essaya dans leur enfance de les séparer, mais ils déjouèrent chacune de ses tentatives. Quand il se résolut à éloigner l’un d’eux, en chargeant un groupe de soldats de l’emmener avec eux dans leur tournée d’inspection, l’autre passa les trois jours de séparation à pleurer si bruyamment que son père dut envoyer un messager pour ramener le jumeau écarté. L’homme revint avec un enfant aussi rouge et larmoyant que son frère. Il avait sangloté sans interruption depuis le départ de Célubée, plongeant les soldats, trop disciplinés pour désobéir aux ordres de leur souverain, dans le plus grand embarras. Lorsque les deux frères se retrouvèrent, ils s’étreignirent avec tant de force et d’amour que leur père fut obligé de se retirer pour ne pas, à son tour, fondre en larmes devant le désastre qui s’était abattu sur sa famille.
Finalement, comme tant de ses ancêtres avant lui, il s’en remit au destin, espérant que la fatalité trancherait elle-même sans que l’un de ces malheureux enfants fût forcé de tuer l’autre. Mais il apparut que leur destin était de s’aimer sans cesse davantage. On ne les voyait jamais l’un sans l’autre et aucun d’eux n’entreprenait quoi que ce soit sans avoir au préalable consulté l’autre.
Quoiqu’il fût impossible de les distinguer quand ils se trouvaient côte à côte, ceux qui les connaissaient bien affirmaient qu’ils ne se ressemblaient pas totalement. Celui que son père avait nommé Achernar s’avérait un peu plus audacieux et ceux qui combattaient avec eux le trouvaient un rien plus valeureux que son frère. C’était lui que son père avait envoyé dans la montagne et on se demandait si ces trois jours de dépaysement et de dureté n’avaient pas doté son caractère de cette vigueur supplémentaire. Diphda, en revanche, manifestait plus de facilité à retenir et même à comprendre les difficultés qu’on lui exposait. Il possédait un don curieux qui lui permettait de deviner ce pourquoi on venait le trouver. Achernar s’en montrait totalement incapable, dès lors que son jumeau n’était pas en cause. Ils savaient en effet tous deux communiquer l’un avec l’autre par la pensée. Diphda semblait avoir davantage exploité cette faculté. Enfin Diphda paraissait à ses intimes plus émotif que son frère et, plus qu’Achernar, sensible à la détresse. Achernar ne s’intéressait qu’à Diphda et était jaloux de l’apparente tendresse de son frère pour tous ceux qui venaient lui raconter leurs malheurs. Ils n’étaient du reste pas si nombreux, car jamais sûrs de tomber sur Diphda. Ceux qui avaient la malchance d’entreprendre Achernar de leurs problèmes en croyant avoir affaire au jumeau compatissant se voyaient renvoyés avec brutalité à leurs tâches quotidiennes et priés de n’aller surtout pas déranger Diphda, qui avait déjà bien assez de soucis.
Ils ne parlaient jamais de l’avenir, bien qu’il fût impossible qu’ils ne sachent pas ce qui les attendait. On aurait pu croire que les années et l’approche de l’inéluctable combat où ils devraient s’affronter sans merci les sépareraient. Mais plus le temps passait, plus le lien qui les unissait paraissait indéfectible. Célubée se demandait si leur sérénité ne résultait pas d’un arrangement qu’ils avaient secrètement conclu. Comme il ne faisait aucun doute que les pensées de l’un étaient connues de l’autre, tout malentendu était exclu. Compte tenu de ce qu’on savait d’eux, on supputait que Diphda se sacrifierait pour son frère. Personne n’imaginait que le combat pût avoir lieu. Ce qui paraissait vraisemblable, c’est que Diphda se suiciderait aussitôt après la disparition de leur père, évitant ainsi à son frère bien-aimé de le mettre à mort.
C’est pourquoi la surprise fut immense lorsque, à la mort du roi – due plus que certainement à l’angoisse dans laquelle il vivait depuis la naissance de ses fils –, Diphda et Achernar présidèrent tous deux aux funérailles. Quelques jours se passèrent sans que rien ne se produise, ni suicide ni combat. Célubée, stupéfaite, épiait la maison royale où s’étaient retranchés les deux frères. La convocation des membres du conseil porta l’étonnement à son comble. Le nouveau souverain devait en effet obtenir, après la mort de son père et une fois réglée l’ennuyeuse question du meurtre du frère, l’assentiment du conseil. Tout ceci était très formel, mais les membres du conseil demeuraient attachés à cette tradition, remontant à l’époque où Neter avait dû se faire accepter.
Le matin du conseil, la salle était pleine avant l’heure fixée pour l’intronisation. Les réunions se tenaient encore dans l’ancienne salle du conseil, au cœur de la montagne. Les abords de cette pièce étaient occupés par les Célubéens qui campaient dans l’obscurité des couloirs. Achernar et Diphda se frayèrent un passage à travers eux et rentrèrent, l’air très dégagé, dans la chambre officielle. Ils s’assirent côte à côte à la place du souverain. Muets, les membres du conseil les regardèrent s’installer. Le silence qui avait précédé leur entrée persista une fois qu’ils furent assis. Diphda prit alors la parole et tous l’entendirent prononcer les phrases rituelles :
“Voici que notre père est mort. Célubée a besoin d’une nouvelle main pour la conduire. Nous sommes de la maison de Neter, qui releva Célubée. Nous vous demandons, mon frère et moi, de nous investir de la charge de diriger Célubée.”
Personne ne disant mot, Achernar se leva à son tour et demanda :
“Eh bien ! Que décidez-vous ? Nous donnerez-vous cette investiture ?”
Alors un vieillard se redressa et cria d’une voix chevrotante :
“Nous ne pouvons pas désigner deux rois. Il faut vous battre. Vous ne pouvez pas rompre avec la tradition de Célubée. Nous n’avons pas le droit de faire ce que vous nous demandez.
— Tu sais bien, répondit Achernar, que nous ne pouvons pas nous battre. Nous avons décidé Diphda et moi, d’abandonner cette cruelle coutume. Il est temps qu’à Célubée, le frère cesse de tuer le frère. Rien n’interdit qu’il y ait deux rois.
— Le bon sens l’interdit, répliqua le vieillard. Nous voulons être gouvernés et non déchirés.
— Nous as-tu jamais vus nous disputer ? Nous vous gouvernerons mieux que vous ne l’avez jamais été.
— Ceux qui sont au pouvoir sont incapables de conserver leurs sentiments antérieurs. Vous ne pourrez pas vous entendre et nous en pâtirons. Jamais nous ne vous confierons le pouvoir. Ou bien vous vous battrez, ou bien vous renoncerez au pouvoir.”
Il était clair que le conseil partageait l’opinion du vieil homme. Diphda et Achernar se regardèrent. Ils n’échangèrent pas un mot, mais à la tristesse qui creusait leur visage, tout le monde comprit qu’il n’y avait pas de compromis possible. Ils venaient de se rendre compte en même temps qu’ils tenaient tous deux de la même façon au pouvoir. Ni l’un ni l’autre ne se sentaient prêts à l’abandonner, fût-ce par amour de l’autre. Ils sortirent tous deux et, au déchirement qui se lisait dans leurs yeux, quand ils traversèrent les couloirs, Célubée sut qu’ils allaient se battre.
Ils descendirent du même pas mécanique vers la cour de leur maison, où, depuis le jour où Cephres avait tué son frère, se tenaient toujours les combats. Célubée les suivit, la mort dans l’âme, quoiqu’elle fût incapable de transgresser le rite de la succession. Le peuple se rangea de chaque côté du jardin, enfermant les jumeaux dans un cercle infranchissable. Sans oser échanger la moindre caresse et encore moins un regard, de peur de ne pouvoir aller plus loin, les deux frères se ruèrent l’un sur l’autre et entreprirent avec rage de se battre. Jamais à Célubée on n’assista à pareil combat. Le désespoir de faire ce qui leur répugnait le plus au monde et qu’ils avaient chassé de leur esprit, comme impossible et inacceptable, s’exprimait par une violence intolérable pour tous les spectateurs. On approcha du moment où ils allaient s’entre-tuer, tant ils mettaient de passion à se faire mal. Mais ce que tout le monde avait toujours pensé arriva. Achernar maîtrisa son frère. Il allait presser ses mains sur sa gorge, quand il jeta un regard sur son jumeau. Il vit les yeux de Diphda posés sur les siens. Alors Achernar sentit que des larmes coulaient de ses yeux. Terrassé, Diphda pleurait lui aussi. Il murmura : “Épargne-moi, Achernar. Épargne-moi, je t’en prie. Épargne-nous.” Les yeux brouillés, Achernar relâcha sa pression et chuchota à son tour :
“Diphda, que ferai-je de toi ? Ils ne supporteront pas d’avoir deux rois.
— Ils n’en auront qu’un seul. Tu as gagné. Fais de moi le prêtre de Célubée, je ne pourrai pas te nuire. Au contraire, je pourrai légitimement t’aider.
— Mais il y a déjà un prêtre, Diphda. L’as-tu oublié ?
— Alors étrangle-moi, Achernar. Mais pour l’amour de moi, fais-le vite.”
Achernar libéra son frère et, devant Célubée abasourdie, qui avait suivi le manège inhabituel des deux frères, sans comprendre ce qui se passait, il se releva et dit :
“Il suffit. J’ai gagné le combat. M’acceptez-vous pour souverain à présent ?
— Que vas-tu faire de ton frère ? hurla le vieux conservateur. Tu dois le mettre à mort.
— Jamais, dit Achernar. Jamais je ne tuerai Diphda. J’ai prouvé devant vous que j’étais digne de succéder à Neter et à mon père. Diphda renonce à son droit sur Célubée. Est-ce que cela ne vous suffit pas ?
— Mais, reprit le vieillard qui pensait à tout, comment pourras-tu être sûr qu’il ne souhaite pas ta mort ? Tu l’as humilié aujourd’hui. S’il est du sang de Neter, il voudra se venger.
— Parce qu’il est du sang de Neter, il ne le souhaitera pas, dit Achernar. En voilà assez. Me voulez-vous comme roi ?”
Célubée, soulagée, répondit aux lieu et place du conseil en hurlant son nom. Ainsi Achernar fut-il proclamé roi. Il se retira aussitôt avec Diphda dans la maison royale.
Malgré leur amour réciproque, ils avaient tous deux compris que quelque chose s’était rompu en eux. Ils avaient accepté de se battre l’un contre l’autre. Ils avaient préféré le pouvoir à leur attachement. Ils ne pouvaient plus avoir totalement confiance l’un en l’autre. Ils ne pouvaient plus, et c’était encore plus épouvantable, parce qu’il ne leur restait plus aucune consolation, se conserver leur propre estime. Ils avaient beau se convaincre qu’ils n’auraient pu aller jusqu’au bout, comme les faits l’avaient prouvé, chacun savait que s’ils ne s’étaient pas regardés, l’un serait mort et l’autre assassin.
“Explique-moi, Diphda, ce que tu voulais me dire tout à l’heure ?” demanda Achernar. Ce dernier s’était étonné de voir que son frère, aux bornes de la mort, avait trouvé le courage de continuer à réfléchir pour se sortir d’affaire. Il avait toujours admiré l’intelligence et la perspicacité de Diphda et, au fond de lui-même, il était persuadé que, plus que lui, son jumeau était fait pour régner sur Célubée. Il savait qu’il devait son pouvoir à cette légère différence de force qui existait entre eux. Il se réjouissait de régner sur Célubée, mais il était suffisamment fin pour se rendre compte de l’insignifiance de ce procédé de désignation du roi. Cependant, compte tenu de ce qui venait de se passer entre eux et de l’imperceptible altération de leurs relations – qu’ils ressentaient tous deux, tout en sachant qu’ils n’en parleraient jamais –, l’intelligence et l’habileté de Diphda l’inquiétaient un peu.
“Il faut que tu me nommes prêtre. Le vieil homme a raison. Tu ne seras jamais tranquille si tu me laisses en vie et fais de moi un simple citoyen. Tu cours le risque de monter une faction contre toi.
“Si je deviens prêtre, j’exercerai un certain pouvoir. Je n’aurai pas de raison de te menacer. Bien au contraire, je serai là pour t’aider.
— Mais il y a déjà un prêtre, encore jeune et qui a entrepris de former son successeur. Je ne peux même pas le mettre à mort, il sait trop de choses que j’ai besoin de connaître.
— Il n’est pas question de le faire disparaître. J’ai toujours pensé qu’un seul prêtre ne pouvait suffire à présent. Nous avons de nombreux soldats, un grand nombre de cultivateurs. Pourquoi n’avons-nous qu’un seul prêtre ? Tu nommeras deux ou trois prêtres. Je régnerai sur cette organisation religieuse.
— Mais comment feras-tu ? Tu n’y as pas été préparé.
— J’apprends vite, tu le sais, et retiens mieux que quiconque à Célubée. En un an, je saurai l’essentiel. Le prêtre actuel me guidera pour le reste. N’aie crainte, tout se passera le mieux du monde. Il n’est pas ambitieux. Je suis convaincu que depuis que son prédécesseur l’a choisi, il se demande pour quelle raison il l’a désigné. Sa charge l’étouffe, il sera enchanté de pouvoir respirer un peu.
— Ce n’est pas le prêtre d’aujourd’hui qui me fait peur, répondit en souriant Achernar, c’est celui de demain.”
Diphda sourit à son tour. Il croisa tristement ses mains devant lui.
“Dans ces conditions, tu dois vraiment me faire disparaître.
— Comment, reprit Achernar, supporteras-tu de n’avoir pas d’épouse ?
— Cela ne m’inquiète pas pour le moment. Si c’est cela qui te trouble, ne crains rien, je trouverai le moyen de m’accommoder des rigueurs de ma charge.”
Dès le lendemain, Achernar éleva son frère à la dignité nouvelle de Grand-Prêtre. Il prit ce même jour l’une de ses sœurs pour femme. Il espérait ainsi, en imitant Neter, asseoir son pouvoir, qu’il redoutait d’avoir ébranlé en n’ayant pas le courage d’étrangler Diphda. Avec lui, s’acheva la tradition du meurtre officiel du frère. Ses successeurs se débarrassèrent de leurs frères en leur donnant la charge de Grand-Prêtre, désormais réservée à un membre de la maison de Neter, ou en les faisant disparaître secrètement, mais tout aussi sûrement que par le passé.
Pendant une année entière, Diphda sembla avoir disparu de Célubée. Alors qu’Achernar commençait son règne et poursuivait l’œuvre de son père, notamment en envoyant une mission auprès de l’ancien ennemi, son frère s’enferma dans la grotte du prêtre. Les successeurs du frère de Neter ne s’étaient jamais résolus à abandonner la caverne qu’il avait occupée. Diphda, tel un disciple ordinaire, avait monté une paillasse dans cette grotte et provisoirement renoncé à la dignité de ses nouvelles fonctions. Il passait ses jours et une partie de ses nuits à apprendre ce qui exigeait normalement vingt ans d’efforts soutenus. Le prêtre, à demi terrorisé, qui lui enseignait ce qu’il devait connaître s’émerveillait de la mémoire et de l’intelligence de Diphda. Mais son courage et sa volonté étaient encore plus méritoires. Diphda savait ce qu’il faut sacrifier pour parvenir à ses fins. Ambitieux et porté par cette ambition, il ne sentait plus la fatigue des exercices qu’il s’imposait. Le jeune garçon que le prêtre avait également chez lui pour le préparer à lui succéder n’arrivait plus à suivre les leçons parce que s’étendant de l’aube à la moitié de la nuit presque sans interruption, elles requéraient une puissance de concentration dont il n’était pas capable. (Le prêtre lui-même ne soutenait le rythme imposé par Diphda que par la résistance que lui avait donnée l’entraînement. Mais bien souvent, il s’assoupissait en faisant réciter à son brillant élève ce qu’il lui avait appris et il fallait, le matin, aux premières lueurs de l’aurore, que Diphda le secoue violemment pour le réveiller.) De plus, ces leçons atteignaient une telle intensité et une telle profondeur, en raison notamment des questions et digressions de Diphda, que le jeune disciple n’y comprenait rien. Malgré sa fatigue, le prêtre se réjouissait d’avoir enfin un interlocuteur stimulant et il lui livrait sans réticence tout le savoir accumulé par Célubée depuis plusieurs siècles.
Au bout d’un an, Diphda jugea qu’il en savait assez pour débuter dans ses nouvelles fonctions. Il réapparut à l’occasion d’une cérémonie où il officia, assisté du prêtre. Ainsi qu’il l’avait prédit, celui-ci ne manifesta jamais ni jalousie ni dépit et servit avec un dévouement exemplaire celui qui avait pris sa place. Toutefois, Diphda poursuivait avec acharnement ses leçons. Il avait découvert le bonheur d’apprendre et il lui semblait qu’il n’en aurait jamais fini, même si son mentor lui assurait qu’un jour viendrait où il aurait fait le tour de tout le savoir du monde. Cette pensée inquiétait tellement Diphda qu’il s’efforçait d’en reculer l’échéance, en posant sans cesse de nouvelles questions, toujours plus difficiles. Il avait plongé dans le monde ténébreux auquel seul le prêtre avait accès. Il savait désormais tout ce qu’on pouvait savoir de l’histoire de Célubée et connaissait tout ce que son frère avait soigneusement celé à Neter. Il apprenait aussi à maîtriser les signes, à lire les étoiles, à guérir et à tuer, et tout ce savoir lui donnait un sentiment de puissance qu’il n’aurait sans doute jamais éprouvé en devenant roi de Célubée.
Il quitta la grotte, non seulement parce qu’il estima qu’il était temps pour lui de réapparaître, mais aussi parce qu’une partie de la science qu’il désirait acquérir ne pouvait s’enseigner dans les limites du logement du prêtre. Il alla sur la montagne pour reconnaître les simples. Il aida à soigner les blessures et à mettre les enfants au monde, jusqu’au moment où il égala en habileté son professeur. Il devint dans ces derniers domaines encore plus compétent que le prêtre, parce que son intuition lui permettait de deviner le mal dont souffrait son patient et de trouver le remède le plus adapté. Il sauva tant de ses concitoyens par la pertinence et l’intelligence de ses soins qu’on lui attribua des dons divins et qu’il fut, par ce biais, plus que par n’importe quel autre, accepté comme Grand-Prêtre.
Un jour, Achernar le fit venir. Eux qui ne s’étaient jamais quittés pendant tant d’années ne s’étaient plus revus depuis le lendemain du combat. Diphda avait été trop occupé pour en souffrir, mais Achernar s’était ennuyé de son frère et il se sentait amer de voir que celui-ci avait si bien réussi à se passer de lui.
“Te voilà célèbre au point que le roi voisin, notre ancien ennemi, a demandé à te voir pour te soumettre plusieurs cas jugés incurables dans son pays.
— Bien entendu, tu as refusé.
— Bien entendu. Tu serais trop dangereux à l’extérieur de Célubée, pour que je te laisse partir.”
Diphda sourit malicieusement et regarda attentivement ce visage si semblable au sien. Achernar ne lui parut pas en excellente santé. Ses traits étaient tirés, son teint brouillé et un tic nerveux faisait, par moments, trembler sa lèvre supérieure.
Au bout d’un moment, Achernar se hasarda à lui faire part de quelques-uns des soucis qui l’agitaient et qui concernaient la gestion de la cité. Diphda écouta silencieusement et donna, presque sans réfléchir, les avis que son frère attendait. Ils apportèrent un intense soulagement à Achernar, soit qu’ils correspondissent à sa propre opinion, soit qu’ils fussent la solution que lui-même ne réussissait pas à trouver.
Cet entretien l’avait beaucoup aidé et il y réfléchit plusieurs jours avant de se convaincre qu’il expliquait son actuel contentement et la disparition des traces de fatigue de son visage. Mais il dut reconnaître que c’était d’abord la joie d’avoir retrouvé son jumeau, qui avait amélioré son état. Un soir qu’il rentrait d’une tournée des terres les plus méridionales dont il avait inspecté les cultures, il lui apparut que toutes les questions qu’il avait soumises à son frère n’avaient constitué que des prétextes pour le revoir. Il en avait toujours connu la réponse ou bien n’avait jamais pris la peine de la chercher.
À compter de ce jour, il se mit à consulter son jumeau. Il le convoquait chez lui, mais n’hésitait pas non plus à aller le trouver dans l’espèce de logis que Diphda s’était aménagé dans l’un des compartiments de l’ancienne Célubée. Achernar l’accompagna plusieurs fois sur la montagne pour cueillir les plantes nécessaires à la confection de ses remèdes. Ils reprirent l’habitude de discuter ensemble, même si c’était Achernar qui parlait le plus, demandait conseil, racontait ses journées. Diphda ne se livrait jamais, se bornant à réconforter son frère, lorsque celui-ci le désirait ou à rechercher des moyens de résoudre les difficultés auxquelles se trouvait confronté son souverain de jumeau. Il ne semblait pas qu’Achernar eût remarqué l’espèce de distance de son frère, tant il se sentait heureux de l’avoir retrouvé.
Un soir où ils redescendaient de la montagne, tous deux chargés des plantes qu’Achernar s’était offert à porter, ce dernier demanda :
“Toi, qui es le plus habile médecin que nous ayons jamais eu, peux-tu me dire pourquoi je demeure sans descendance ?
— Oui, répondit Diphda. Il n’est jamais bon d’épouser sa sœur. Ne te souviens-tu pas que Neter n’eut pas d’enfant de la sienne ? C’est avec une autre femme, venue d’un autre pays qu’il conçut son fils.
— Certes, mais comment peux-tu être sûr qu’il n’eut pas d’enfant de sa sœur à cause de leur parenté ? Bien des hommes ici ont des épouses stériles qui ne sont pas leurs sœurs.
— Tu as raison. Mais dis-moi, connais-tu d’autres hommes qui ont pris leur sœur pour femme ? Si cela ne se fait pas, c’est qu’existe une loi divine qui l’interdit. Tu l’as transgressée et sans doute est-ce pour cela que tu n’as pas d’enfant.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ?
— Tu ne m’aurais pas écouté. En outre, ton mariage était la contrepartie de ma grâce. Puisque tu ne me tuais pas, tu devais asseoir autrement ton autorité. Tu as remplacé un meurtre par la transgression d’un interdit.
“Mais je donnerai à ta femme, notre sœur, quelques plantes qui sont souvent efficaces contre la stérilité.”
Malgré le sermon de Diphda, Achernar, qui avait toute confiance en son frère, éperdu de reconnaissance, lui demanda si la chasteté qu’il s’imposait ne lui pesait pas excessivement. Diphda l’assura sèchement qu’il n’en était rien et Achernar n’osa pas en demander davantage.
Aucune règle n’interdisait au prêtre de prendre une épouse, mais aucun ne l’ayant fait, la coutume voulait que le prêtre vécût sans femme et donc chastement. Diphda, en se dotant d’un titre nouveau, aurait aisément pu instituer une règle nouvelle. Mais il avait été trop occupé, les premiers temps, à s’instruire, puis à se faire admettre par l’ensemble de Célubée comme le nouveau détenteur du pouvoir religieux, pour avoir le temps ou l’envie de se préoccuper de cette question. Lorsque l’appétit sexuel lui revint, il se rendit compte qu’il ne pouvait plus revenir sur la tradition. Il savait aussi qu’une partie du respect porté au prêtre et à présent au Grand-Prêtre, provenait de son aptitude à l’abstinence. Il résolut donc ses problèmes discrètement, grâce à une jeune fille pour laquelle il avait eu un fort penchant avant d’abandonner ses prétentions au trône. Elle lui était demeurée fidèle, même après sa nomination comme Grand-Prêtre et avait refusé de se marier. Il l’avait retrouvée quand ses besoins de science s’étaient un peu apaisés. Il ne redoutait rien d’elle. Elle était soumise et réservée. Il savait qu’elle conserverait jalousement leur secret.
Il soigna sa sœur et, grâce à ses cures, elle se retrouva enceinte l’année suivante. Achernar ne sut que faire pour remercier son jumeau. Mais toutes ses questions pour savoir ce qui pourrait le satisfaire se heurtèrent à une fin de non-recevoir. “Je ne veux rien”, répondait Diphda. Achernar se tourmentait de ne pouvoir exprimer son affection et sa gratitude au frère bien-aimé qu’il avait lésé. Au fur et à mesure que la grossesse de sa femme avançait, il se faisait plus pressant. Mais Diphda se montrait de plus en plus fermé et il finit par se mettre en colère et par demander à son frère de cesser de l’importuner. Achernar en fut si malheureux que Diphda dut le consoler et lui expliquer qu’il se trouvait satisfait de son sort et n’avait aucun souhait à exprimer.
L’après-midi où leur sœur entra en travail, Achernar envoya chercher son jumeau. L’homme qu’il avait dépêché à cette fin revint bredouille, assurant que Diphda était introuvable. Achernar se mit en colère et fit appeler le prêtre qu’avait remplacé Diphda. Lorsqu’on le lui amena, Achernar lui demanda où se trouvait le Grand-Prêtre. Mais lui non plus n’en savait rien. Les cris de sa femme ramenèrent Achernar à la raison. Il confia son épouse au prêtre, tandis qu’il sortait à son tour à la recherche de Diphda. Il dut lui aussi constater que son logement était vide. Achernar se sentait de plus en plus fou de rage. Il était convaincu que son frère, ayant pressenti que l’enfant allait naître dans la nuit, était parti à dessein pour laisser son jumeau dans l’embarras. Diphda avait, à plusieurs reprises, au cours de la grossesse de leur sœur, indiqué que l’accouchement serait difficile en raison de la conformation de la jeune femme, laquelle était congénitale – toutes les descendantes de Neter et d’Alla eurent des enfantements pénibles et peu d’entre elles y survécurent. Achernar pensa que son frère se vengeait et sa fureur augmenta au point qu’il se mit à bouleverser la maison de Diphda.
Tandis qu’il jetait à terre des bouquets de plantes mis à sécher et les piétinait, il s’aperçut que manquait, dans l’une des niches où Diphda rangeait ses potions, toute une série de récipients. À force de rendre visite à son frère, Achernar connaissait parfaitement son logis et savait où chaque chose était rangée. Plusieurs fois il avait assisté à la confection de remèdes à laquelle Diphda se livrait pendant que lui parlait, selon son habitude. Il avait noté que son jumeau entreposait bon nombre de ses préparations dans cette niche. Achernar remarqua que manquait aussi l’espèce de grand sac dans lequel son frère fourrait les herbes qu’il rapportait de ses expéditions ou bien les médicaments et pansements dont il avait besoin pour soigner ses malades. Il comprit alors que Diphda avait dû être appelé ailleurs.
Quelque peu rasséréné, Achernar résolut d’aller chercher son frère dans Célubée. Il fit le tour des maisons de la montagne qui avoisinaient la demeure de Diphda. Mais, partout, l’obscurité et le silence le détournèrent d’entrer. Il s’apprêtait à descendre vers la nouvelle ville en prenant le sentier qui passait devant sa maison, quand, à la lueur de la lune, il vit, descendant péniblement de la montagne, Diphda qui regagnait son logis.
Achernar se jeta sur lui et lui raconta précipitamment que leur sœur était au plus mal, abandonnée au prêtre et à son disciple. Il le supplia de venir au plus vite. Diphda réclama quelques instants pour poser son sac et prendre ce dont il avait besoin. Promettant de n’être pas long, il conseilla à Achernar de rejoindre sa femme et de l’attendre.
Il arriva peu après. Achernar, qui l’accueillit sur le pas de la porte, oublia en le voyant l’état de son épouse.
“Diphda, s’écria-t-il, bouleversé, Diphda, que t’arrive-t-il ?
— Mais rien”, répondit Diphda en lui jetant le même regard de détresse que celui qu’il avait eu le jour où ils s’étaient battus. Diphda semblait soudainement vieilli. Ses yeux, cernés de plusieurs traits, étaient rouges et gonflés, ses gestes lents et fatigués. Toute son attitude témoignait d’un profond désarroi. Achernar l’étreignit et, pour la première fois depuis si longtemps, il sentit que le corps de son jumeau s’abandonnait contre le sien.
“Diphda, chuchota-t-il à son oreille, dis-moi ce qui ne va pas. Je ne puis supporter de te voir ainsi.”
Il sentit que les mains de Diphda s’agrippaient à sa taille et que son corps se pressait contre le sien, comme celui d’une femme qui cherche à exprimer la violence de son amour. Il devina que son jumeau allait parler. Mais la femme qu’ils avaient tous deux oubliée poussa de la pièce voisine un hurlement déchirant. Achernar ne broncha pas, mais Diphda relâcha aussitôt son étreinte.
“Il faut que j’y aille”, dit-il d’un ton las.
Il trouva sa sœur dans une mare de sang, que le prêtre et son jeune assistant essayaient vainement d’endiguer. Elle était si agitée qu’elle ne parvenait pas à conduire efficacement son travail. Il commença par chasser le jeune garçon, à qui l’odeur du sang donnait des haut-le-cœur, en le confiant à Achernar. Il s’employa ensuite à apaiser sa sœur. Mais ses douleurs devenaient si fréquentes et si intenses qu’elle n’avait que de très brefs instants de lucidité. Elle se laissait submerger par l’angoisse du retour de la souffrance et la panique de mourir. La présence du prêtre, accroupi auprès d’elle et qui, désemparé, avait renoncé à la soigner pour marmonner des prières, achevait de l’inquiéter. Diphda le mit alors à la porte et resta seul avec la jeune femme.