Célubée

Célubée · Chapitre 14 sur 42

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Célubée

Chapitre IX

 

Quand je parvins à la villa, le jardinier m’apprit que tout le monde était rentré depuis plusieurs heures et que Nagar s’était inquiétée de moi. Dans la galerie, l’une des servantes, adossée à un pilier, dormait à moitié, le visage à demi éclairé par le crépuscule qui commençait déjà à tomber. Je la secouai pour lui demander où se trouvait notre maîtresse. Elle sortit à peine de sa somnolence, pour m’indiquer que Nagar, le prince et le poète m’attendaient sur la plus haute terrasse.

Il faisait encore chaud dehors. Mais le jardin du haut, celui où nous prenions le dîner par les nuits claires et tièdes, est, dans sa partie supérieure, abrité par une sorte d’avancée de la toiture qui permet de se tenir dehors dès la fin de l’après-midi. Nagar et ses deux invités y buvaient des coupes de ce qui devait être la boisson dite par les cuisinières, du Passage du Temps, car elles ne la préparaient, lorsqu’elles servaient chez le père de Nagar, qu’à cette seule occasion. J’en aimais le goût, légèrement sucré, comme il convient à la fin de l’été où l’on a moins envie d’acidité, la température tiède et la saveur mousseuse, dont je n’ai jamais percé l’origine.

Quand ils me virent, poussiéreuse, transpirante, rougie et haletante de ma dernière course, ils se levèrent tous trois d’un bond.

« Où étais-tu donc, Coelia ? Je t’ai attendue au palais et, ne te voyant pas venir, je suis même retournée au Temple en compagnie de Phoil et d’Anticléridès, pensant que tu me guettais devant le portail. De ton absence, nous avons conclu que tu avais été emportée par la foule jusqu’au port. Anticléridès y est descendu sans succès, pendant que nous demandions autour de nous si l’on t’avait vue. Nous avons alors pensé que tu avais regagné seule la villa. Juge de notre inquiétude, quand nous ne t’y avons pas trouvée !

« Mais dans quel état es-tu ? Toi qui jamais ne salirais tes vêtements en un tel jour, de peur que les esprits ne se jettent immédiatement sur toi ! Que t’est-il arrivé ?

— Que peut-il m’arriver encore, après ce qui s’est passé aujourd’hui ? répondis-je. Je suis désolée de t’avoir causé du souci, Nagar. Je suis allée prier dans la crypte à la fin de la cérémonie et j’ai oublié l’heure. Pardonne-moi.

— Tu es allée prier… Mais pourquoi ? Le culte de tout à l’heure ne t’a-t-il pas suffi ? Tu as pourtant eu double ration de prières.

— C’est bien pourquoi j’ai pensé qu’il fallait que je supplie les dieux de ne pas nous châtier. »

Nagar me regarda curieusement, avec un soupçon d’étonnement.

« Quel dommage que tu sois née fille, tu aurais fait un excellent prêtre. Mais puisque tu as provisoirement renoncé à une observation stricte des rites du jour du Passage du Temps, je ne saurais trop t’inviter à te laver et à changer de robe. Tu dois bien avoir quelque vieille robe blanche qui te permette de sauvegarder une partie au moins des traditions. »

Elle se rassit et reprit sa coupe. Elle venait de me congédier. Mais je ne pus faire le moindre geste. Je restai immobile devant elle et mes yeux se remplirent de larmes. Phoil et Anticléridès, toujours debout, ne bougèrent pas, se contentant de nous dévisager. Nagar releva la tête. Nous devions être ridicules tous les trois, plantés raidement autour d’elle. Mais, elle, si ironique d’habitude, n’y parut pas sensible.

« Qu’y a-t-il Coelia ? Que s’est-il passé ? »

Si nous avions été seules ou si j’avais été seule avec Phoil ou Anticléridès, j’aurais peut-être trouvé le courage de dire tout ce qui m’agitait. Mais il me sembla impossible de me livrer devant tant de témoins, si grand que fût mon désarroi. En outre, le fait d’avoir entr’aperçu une partie de la vérité du Royaume et du Temple me donnait tout à la fois une pudeur et une force dont je n’étais pas coutumière. Aussi je me contentai de dire très rapidement, de peur de ne pouvoir finir ma phrase : « Il s’est passé tant de choses aujourd’hui, que je ne sais plus très bien où j’en suis. »

 

Lorsque je revins, lavée et revêtue d’une robe propre, la terrasse était déserte. Je fus déçue qu’après m’avoir tant attendue, on n’ait pas eu la patience de m’attendre encore un peu. J’espérais non seulement boire à mon tour une coupe, mais aussi écouter les commentaires qu’ils ne manqueraient pas de faire sur le déroulement de la cérémonie. Il n’y avait plus rien à boire et je dus aller aux cuisines chercher de l’eau fraîche, à défaut du breuvage particulier que l’on avait rangé et que je n’osai pas réclamer aux deux cuisinières, occupées à cette heure à achever le dîner.

Le jour du Passage du Temps, nul ne doit travailler. Pour pouvoir appliquer strictement cette règle, les femmes préparent leur repas la veille. Elles ne devraient même pas allumer de feu. Mais, outre qu’il est souvent nécessaire à cette époque de l’année de faire chauffer l’eau des bains qu’impose la tradition, beaucoup tiennent à cuire les petites friandises que l’on ne peut manger qu’à cette date. Les femmes de la Cité tournent cette interdiction en ne laissant pas s’éteindre le feu pendant la nuit et en préparant la veille les gâteaux qu’il suffit d’enfourner au petit matin. Ainsi les travaux ménagers de la journée sont-ils réduits à leur plus strict minimum.

Cependant, les deux cuisinières de Nagar font fi de cette règle. Le jour du Passage du Temps est l’un de ceux où elles travaillent le plus. Elles connaissent nombre de plats qui ne peuvent être confectionnés que ce jour-là. Elles consacrent une partie de la veille et l’essentiel de la journée à leurs préparatifs et servent, du début à la fin de la fête, des mets inoubliables, dont le regret agace nos palais tout au long de l’année. Toutes ces recettes viennent de la maison du Grand-Prêtre, où elles ont été préparées chaque jour du Passage du Temps depuis le commencement des âges. Les cuisinières et cuisiniers qui s’y sont succédé y ont été initiés par leur maître même et dispensés de l’obligation de repos. Les plats et la façon de les accommoder et de les cuire sont en eux-mêmes une manière de rite. Aucun geste n’est gratuit et ne doit être oublié, remplacé par un autre ou accompli dans un ordre différent de celui requis par la recette. Lorsqu’elles avaient achevé une boisson ou un plat, elles prononçaient une prière. Puis elles séparaient le liquide des breuvages en deux parts. La première, versée dans une amphore, dont l’une des anses était d’argent et l’autre de simple terre cuite, était abandonnée devant la porte de la cuisine à l’intention des esprits. Elles partageaient également les différents plats et en offraient la moitié, au même endroit, à la gourmandise des démons.

Quand je suis entrée dans la maison de Nagar, j’ai trouvé grotesque la disproportion entre le temps et l’énergie dépensés par les cuisinières et la quantité de nourriture que l’on déposait finalement sur les tables. L’idée que la moitié de ces plats, si admirables, qu’on ne pouvait goûter qu’une fois par an, fût stupidement laissée à la poussière et aux bêtes qui erraient sur la presqu’île, me scandalisait. Mais mon indignation choqua Nagar. Elle se moqua de ce que, moi, si prompte à me soumettre à tous les rites, si respectueuse de la volonté des esprits, je remette en cause, à cette occasion, et leurs désirs et leur existence. Je ne pouvais cependant supporter la pensée de ces mets et de ces boissons livrés, non aux dieux, mais aux animaux nuisibles de la presqu’île. Je frissonnais à la pensée des crocodiles se hissant jusqu’à la porte de la maison pour happer d’un coup de dents cela même que nous étions en train de manger.

Mais, après quelques années passées dans la villa, ayant pris goût sans doute à la douceur des dîners du Passage du Temps, je cessai de me moquer des habitudes de la cuisine. J’avais compris que nos offrandes sacrées aux dieux devaient aller bien souvent nourrir les crocodiles entretenus par le Temple. Enfin, il m’est arrivé, en constatant que l’amphore, si lourde et si difficile à manier, avait été vidée sans avoir été cassée ou fêlée et sans que son contenu se soit répandu à terre, d’admettre que les esprits pouvaient bien, somme toute, visiter la porte de Nagar.

 

J’abandonnai les deux vieilles femmes et descendis dans les jardins. La nuit était presque tombée à présent, mais il restait encore, à l’ouest, dans le ciel au-dessus du fleuve, des éclats rougeâtres qui m’attirèrent vers la seconde terrasse.

Les buissons ardents et les fleurs écarlates reflétaient cette lumière trouble, au point que le fleuve paraissait charrier des flots de sang. Parmi les massifs incarnats, poussant en bouquets sous les arbrisseaux violets – dont la couleur, dit Anticléridès, est semblable à celle du dépôt qui se forme dans son pays au fond des jarres tapissées de poix, où l’on conserve le vin frais –, je baignais dans une marée sanglante. Cette couleur excessive, difficile à supporter en temps ordinaire, me souleva le cœur et ce, d’autant plus, que j’avais le ventre vide, les membres lourds et endoloris et l’esprit agité. Je ne pus souffrir tout ce rouge autour de moi et l’impression que mes yeux avaient soudain perdu la faculté de discerner les couleurs.

J’empruntai donc le sentier menant à la dernière terrasse, la terrasse bleue. Au fur et à mesure que je quittais les jardins enflammés et que mon regard plongeait dans les profondeurs anesthésiantes, le soleil lui-même perdait de sa force et commençait à s’enfoncer dans les eaux du fleuve. Je me sentis immédiatement rafraîchie, lorsque je m’enfouis dans les buissons bleutés où commençait le dernier jardin. Comme chaque fois que je m’asseyais sur cette terrasse, à cette heure du jour, ou plutôt du début de la nuit, je fus étourdie de bonheur et prête à entrer dans le monde des rêves, au milieu de ce berceau de fleurs.

J’allais m’arrêter juste au-dessus du fleuve et du petit embarcadère aménagé par Nagar, quand je vis émerger de plus bas, des massifs céruléens, Anticléridès. Sa robe, dans ce début d’obscurité, me parut plus bleue que blanche et je pensai un moment qu’il était allé se changer. Mais je m’aperçus, tandis qu’il venait vers moi, que mon propre vêtement s’était, lui aussi, fondu dans la couleur du jardin.

Anticléridès me tendit les mains, prit les miennes et les serra fortement. Il restait encore suffisamment de jour pour que je distingue ses yeux clairs fixés sur mon visage. D’une voix lente et douce, il chuchota :

« J’écrirai un jour un poème pour décrire la venue de voiles blanches sur un fleuve de lumière. Je dirai qu’il y avait un vent léger qui les poussait au port et que cette scène banale se transformait en moment de légende du fait d’un peuple fou et d’une jeune nymphe brune, envoyée par les dieux pour contempler le spectacle ambigu du bonheur changé en démence.

— Donneras-tu un nom à cette nymphe ?

— Oui, dit-il, je l’appellerai Coelia, ma douceur… »

Il ne finit pas son poème nocturne. Du haut du coteau s’éleva la voix de Nagar appelant ses invités. Une lampe apparut au sommet de la terrasse supérieure. Elle scintillait comme une première étoile dans cette nuit épaisse et magique, qui, sans que j’en prenne conscience, s’était étendue sur la presqu’île.

Je m’attristai de la fin brutale de cet instant, m’inquiétai que Nagar nous ait devinés dans l’ombre du jardin et fus saisie en même temps, une fois de plus dans cette journée, de vivre une minute si semblable, par sa beauté et son mystère, à un rêve que j’aurais fait jadis.