Célubée
Chapitre IV
Je ne saurais raconter l’histoire de Nagar sans parler du prince Phoil.
Phoil était l’un des seigneurs de la province du Nord. À la différence de la plupart des autres princes, il était apparenté au Roi. Rares furent, au cours de notre histoire, les souverains que le sort dota de deux fils légitimes ou ceux, du moins, auxquels deux fils légitimes survécurent. Le trisaïeul de Phoil dut faire face à ce problème. Il jugeait, comme tout le monde, le plus jeune de ses fils plus fin et plus astucieux que l’aîné, pourvu certes de bon sens, mais à l’intelligence un peu lourde. Mais il n’eut pas le courage de transgresser la Loi du Royaume. Le cadet fut donc écarté du trône. Cependant son père, qui avait percé ses ambitions et ses rancœurs et compris qu’elles pourraient le rendre dangereux, lui donna en compensation le titre de prince de la première seigneurie, la plus vaste du Royaume et la plus proche de la Cité, ainsi qu’un immense et très riche domaine.
L’arrière-grand-père de Phoil chercha à se consoler de son amertume en occupant l’essentiel de son temps à ses propriétés et à la gestion de sa fortune. Il se reprit toutefois à espérer lorsqu’il apparut que son frère ne parvenait pas à avoir d’enfant, tandis que lui avait déjà engendré un fils. Ce prince poursuivit alors deux rêves alternativement. Dans le premier, il succédait lui-même à son frère, mort sans enfant. Dans le second – où il ne pouvait donner libre cours à toutes ses ambitions, mais dont il se serait contenté – c’était son fils qui devenait roi à la mort de son oncle. Il dut cependant renoncer à ces derniers espoirs, car la première épouse de son frère conçut finalement un enfant. Le prince mourut trop tôt – bien avant son frère aîné – pour observer que son jeune neveu présentait des signes de déséquilibre nerveux. Son fils, le grand-père de Phoil, auquel il avait transmis et son intelligence et ses ressentiments, ne manqua ni de le remarquer ni d’en tirer, comme l’avait fait son père dix ans plus tôt, d’illusoires fantasmes. C’est dans cet esprit qu’il éleva son fils.
De nouveau, leurs espoirs s’envolèrent. D’abord parce que la démence du Roi, épisodique, ne pouvait justifier qu’on l’éloigne du pouvoir et qu’on constitue un conseil de tutelle. Ensuite, parce que celui-ci engendra très vite un fils, notre Roi actuel, qui, en dépit de la manière dont il était élevé, ne manifestait aucune des faiblesses de son père. Le grand-père de Phoil fut si anéanti par cette naissance qu’il mourut peu de temps après, laissant à son fils, alors âgé d’une dizaine d’années, la charge de leur rêve familial. Le père de Phoil réussit mieux que son aïeul et que son père. Il parvint en effet, pendant les toutes dernières années du règne de son cousin, au moment où l’état mental de celui-ci s’aggravait avec le dérèglement de sa vie, à jouer un rôle indiscutable dans la conduite des affaires du Royaume. Mais la mort du Roi survint avant qu’il ait eu le temps de s’imposer véritablement. Son petit cousin succéda à son père, sans que le prince puisse tenter soit de l’écarter du pouvoir, soit de se faire désigner comme régent. L’influence exercée alors par le Grand-Prêtre sur le jeune Roi le réduisit définitivement à l’impuissance.
Il se retira sur ses terres où il se consacra à leur mise en valeur et à l’éducation du fils qui lui naquit alors.
Le prince était à la fois trop ambitieux et trop mal remis de ses blessures d’amour-propre, pour enseigner la résignation à Phoil, comme son habituelle lucidité aurait dû l’y pousser. Ainsi que son père l’avait fait autrefois, et son grand-père auparavant, il l’éleva dans l’idée que leur lignée possédait autant de droits et plus d’aptitudes à exercer le pouvoir que la famille régnante. Il l’éduqua comme un souverain avisé devrait avoir à cœur d’éduquer son successeur. Il développa son intelligence par tous les moyens qu’il connaissait et lui fit apprendre tout ce qu’il jugeait indispensable à un futur roi. Il ne toléra de lui aucune faiblesse ni aucune lâcheté, prit soin de lui endurcir le corps autant que le cœur et lui enseigna à n’avoir peur de rien, ni de personne.
Le prince incita l’enfant à ne pardonner à ses ennemis que si ce pardon pouvait lui servir. Il ne fit exception à cette dernière règle que pour le Grand-Prêtre, parce qu’il s’agissait de l’ennemi le plus intelligent et le plus remarquable qu’ait affronté leur famille et que, tout rancunier qu’il fût, le père de Phoil savait reconnaître chez ses adversaires les vertus qu’il estimait le plus.
Cette éducation développa en Phoil les qualités d’intelligence et de courage particulières à sa famille. Mais elle le rendit aussi arrogant, dominateur et critique au point que ses ennemis l’accusaient d’une part de se mettre constamment en avant et d’autre part de n’avoir que mépris pour les autres. En outre, son père exacerba tellement en lui l’orgueil et la conviction qu’il était autant, sinon plus, digne que le Roi de gouverner le pays, qu’il ne lui montra pas suffisamment – peut-être parce que lui-même n’en avait pas aperçu la nécessité – l’intérêt de la dissimulation et de l’hypocrisie. Phoil comprenait mal qu’on pût réussir en acceptant de s’abaisser ou de se laisser humilier. S’il avait consenti à passer pour un seigneur, à peu de chose près conforme au modèle en usage à la Cour, c’est-à-dire à sembler léger, futile et définitivement résigné à ne disposer que des apparences du pouvoir et ne s’était pas, en toutes circonstances, posé en rival irréductible du Roi, peut-être eût-il fini par acquérir une influence comparable à celle qu’avait, pendant un temps, exercée son père. Mais on lui avait appris à ne supporter aucune compromission, soit parce que toutes celles jusque-là tentées par sa famille avaient échoué, soit parce que, convaincus à présent qu’ils n’arriveraient jamais au pouvoir par des voies légitimes, son père et lui avaient choisi de se poser en ultime recours en cultivant l’intransigeance.
Cette attitude aurait pu effrayer un souverain moins sûr de lui que ne l’était le nôtre. Elle ne réussit qu’à l’indisposer et à le prévenir définitivement contre Phoil. S’il fut tenté de lui accorder un traitement de faveur, en raison de sa naissance ou de son intelligence, le comportement adopté par le prince dès son plus jeune âge l’en dissuada à jamais. En ceci sans doute, la perspicacité lui fit-elle défaut, car qui sait s’il ne se serait pas mieux débarrassé du danger que représentait Phoil en l’associant au gouvernement qu’en le traitant avec une feinte indifférence qui ne pouvait que pousser Phoil à surenchérir dans l’insolence et la contestation ?
La réalité était que le Roi, sans redouter véritablement le prince, se méfiait de lui. La nature et sa famille avaient doté Phoil de trop de dons pour qu’il ne réussisse pas ce qu’il entreprenait avec cette élégance désinvolte qui est l’un des facteurs du succès et de la popularité. Le Roi était obéi dans le Royaume parce qu’on le craignait. Il découvrit que le peuple respectait Phoil parce qu’il l’aimait. Le Roi était trop fin pour ne pas comprendre que le prince détenait là une arme dangereuse, voire imparable. Enfin le souverain s’agaçait des discours brillants et des objections toujours pertinentes que faisait le prince à l’Assemblée. Au contraire de la majorité des seigneurs, Phoil décelait immédiatement les points faibles des décisions arrêtées par le Roi. Il ne se contentait pas d’en analyser les conséquences et d’en signaler les dangers, mais en profitait pour prononcer de très violents réquisitoires contre la politique suivie et avancer des contre-propositions.
Aucun courtisan, même les plus dévoués au Roi, n’aurait osé affronter ouvertement le prince Phoil. Il en imposait à tout le monde, par sa haute et forte stature. On redoutait surtout son esprit et son ironie, d’autant plus acérée qu’il devinait toujours les intentions de ses adversaires et ne craignait personne. Il comptait cependant beaucoup d’ennemis à la Cour. Ceux qui appartenaient au parti du Roi, ceux qui le jalousaient. Et parmi ses partisans – en dehors de deux amis attachés à sa personne par une fidélité à toute épreuve, mais qui soutenaient ses idées moins par conviction que par amitié – on ne trouvait que quelques esprits frondeurs qui étaient moins pour lui que contre le Roi et des oisifs qui se seraient morfondus d’ennui si Phoil n’avait pas, de temps à autre, dérangé la routine de la Cour.
Bien que le Roi, d’une part n’attachât pas d’importance à ce qui se disait à l’Assemblée et, d’autre part, sût que Phoil ne disposait pas de nombreux appuis à la Cour, il cherchait toujours à l’empêcher de parler. Comme le reste de l’Assemblée, lorsqu’il voyait Phoil, tel un animal non maîtrisable, ramasser son grand corps avant de le déployer d’un bond pour, non pas demander, mais prendre la parole, il était parcouru d’un frisson de crainte à l’idée qu’allait résonner dans la salle la voix puissante et tellement imprévisible du prince. Le Roi avait beau se convaincre que les propos de Phoil produisaient aussi peu d’effet que ceux des autres seigneurs, il supportait très mal ses insolences, d’autant plus humiliantes qu’elles étaient toujours justifiées et il ne pouvait se défendre de penser que les invectives publiques du prince finiraient par entamer le respect qu’on lui devait. Il avait cependant cessé de le rabrouer, comme il s’y était risqué dans les premiers temps, car le tout jeune homme qu’était alors Phoil, nullement impressionné, lui avait chaque fois répondu sur un tel ton que le Roi avait dû, de crainte de se laisser emporter dans une querelle où sa dignité ne lui permettait pas d’entrer, céder le premier.
Le peuple, je l’ai dit, adorait Phoil.
Les paysans qui travaillaient sur son domaine et les autres sujets de sa seigneurie, qu’il protégeait inlassablement, quoiqu’ils ne dépendissent pas de lui, mais du commis, avaient reporté sur le prince l’affection qu’ils vouaient à sa famille depuis trois générations.
Le père de Phoil qui, après la perte de ses espérances, avait préféré s’éloigner de la Cour et s’installer définitivement sur son domaine, avait suscité davantage encore d’attachements que son père et son grand-père, moins présents. Il leur était du reste si dévoué, qu’il n’hésita pas, lors de l’épidémie qui suivit la dernière inondation, à venir leur porter secours et y périt avec bon nombre d’entre eux. Il mourut jeune, comme tous les hommes de sa famille. Phoil, encore adolescent, se retrouva, non pas démuni – son éducation étant alors quasiment achevée – mais contraint de prendre seul les décisions auxquelles son père avait juste entrepris de l’associer. Pour tout ce qui concernait la gestion et l’entretien de ses terres, il poursuivit l’œuvre paternelle.
La Cité était également attachée au prince. Il en connaissait la plupart des habitants et ses promenades dans les rues de la Cité, entrecoupées de saluts à ceux qui croisaient son chemin, étaient surtout interminables, parce que, non content de saluer, il s’arrêtait fréquemment pour discuter avec ceux qu’il rencontrait. Quand, par hasard, il ne trouvait personne sur sa route à qui parler, il entrait dans la première boutique venue sous prétexte d’acheter quelque chose, et engageait rapidement la conversation avec le commerçant et ses clients. On passait aisément avec lui des propos futiles aux propos sérieux et inversement. Il ne se bornait pas à encourager puis à écouter les traditionnelles récriminations contre la cherté de la vie et de la mort (car l’un des critères les plus usuels chez nous pour mesurer la hausse des prix est le coût des embaumements, des enterrements et, bien sûr, celui de la construction des monuments de la nécropole). Il s’intéressait aussi à toutes les techniques de fabrication et interrogeait sans cesse les artisans sur leurs méthodes de travail. Enfin, il ne se faisait pas prier pour participer aux joyeux commentaires échangés sur les rumeurs de la Cour. Il ajoutait des anecdotes à celles qui couraient déjà dans la Cité et les pimentait de réflexions de son cru qui amusaient d’autant plus que Phoil n’hésitait pas à reprendre les histoires qu’on racontait sur lui et à rire de lui-même de bon cœur avec les autres.
Il était si simple, si naturellement préoccupé des autres et de leurs problèmes et en même temps si drôle qu’on lui pardonnait tout, jusqu’à son intérêt pour les marins étrangers avec lesquels les citadins frayaient le moins possible.
Chaque fois qu’on signalait un navire, Phoil descendait au port. Il en surveillait d’abord l’approche au milieu de la foule qu’attirait toujours – malgré l’hostilité ostentatoire qu’il était de bon ton d’afficher, si les marins ne repartaient pas aussitôt leurs affaires conclues – le spectacle des voiles blanches remontant le fleuve. Il prenait sa part des remarques curieuses ou amusées qu’on s’adressait immanquablement à ces moments d’excitation. Mais une fois que les marins commençaient à débarquer, tandis que les badauds s’éloignaient et que ne demeuraient que les portefaix qui déchargeraient les vaisseaux et les commerçants de la Cité qui avaient à traiter avec le capitaine ou son représentant, Phoil allait à la rencontre des nouveaux venus. Les marins qui abordaient chez nous en étaient rarement à leur premier voyage à l’intérieur du Royaume et connaissaient tous Phoil. Mais lorsqu’apparaissait un équipage inconnu, venu d’une terre nouvelle, alors que chacun demeurait, sur le quai, dans une prudente expectative, Phoil n’hésitait pas à s’approcher pour l’accueillir et l’inviter, ainsi qu’il le faisait avec les autres, à venir boire avec lui à la taverne du port. Là, pendant des heures, inlassablement, il posait à ces hommes des questions sur le pays d’où ils venaient et sur ceux qu’ils avaient traversés. Il était d’une curiosité insatiable et épuisait ses interlocuteurs. Mais il se montrait si généreux, les abreuvant et les nourrissant sans compter, si charmant et attentif, par comparaison avec ses concitoyens, qu’ils acceptaient toujours de répondre et l’invitaient même, en retour, à monter sur leur bateau pour partager leur repas.
Phoil était marié à l’une des princesses de la Cour. Il n’en avait eu que des filles, ce qui l’attristait. On lui avait toujours connu des maîtresses, même aux premiers temps de son mariage. Il ne passa jamais pour un mari fidèle, mais l’absence de fils dans sa maison contribua certainement à l’éloigner de sa femme. Cependant, quand il eut renoncé à obtenir d’elle le garçon qu’il désirait, il manifesta à son égard la plus grande tolérance et, disait-on, complaisance. Il n’exigea pas d’elle, en effet, qu’elle demeurât enfermée dans son appartement du vieux palais, à guetter le bien improbable retour de son époux volage et déçu. Elle participa donc avec la plus grande liberté à toutes les réjouissances de la Cour et trouva à s’y consoler.
Il essaya ses charmes sur toutes les femmes de la Cour qui lui paraissaient désirables, mais ne négligea pas non plus les femmes de la Cité. De très nombreuses histoires circulaient à ce sujet. Il les adorait tant, qu’il avait dû, je crois, les enjoliver et les enrichir lui-même.
Cependant, du jour où il rencontra Nagar et en devint l’amant, il lui resta fidèle. À compter du début de leur liaison, il ne fut plus jamais question dans la Cité de ses fredaines. On le savait très épris d’elle. De fait, il l’aimait au point de lui pardonner plus de choses qu’il ne l’aurait dû.
Nagar ne manifestait aucune fierté d’avoir été remarquée par un homme si séduisant que toutes les femmes de la Cour et de la Cité lui enviaient.
Je ne comprenais pas que Nagar ne soit pas folle de bonheur à l’idée que ce séducteur l’aimait et, surtout, lui demeurait fidèle. Elle adoptait souvent avec lui un détachement qui m’indignait. En public, elle témoignait assez peu de tendresse au prince et le traitait parfois avec froideur, quand ce n’était pas avec impatience ou agacement.
Phoil venait chaque soir à la presqu’île. Il fallait que le temps fût bien mauvais ou qu’il dût paraître à une fête pour qu’il manquât à son habitude. Il arrivait à la nuit tombante et dînait avec Nagar. Il passait la nuit à la villa. Quelquefois, Nagar lui refusait sa couche et il allait dormir dans une chambre voisine, et j’ai connu des temps où il supportait mal cette humiliation.
Il m’est arrivé, à des moments où je sentais Nagar si proche de moi qu’elle ne m’intimidait plus, de l’interroger sur ses sentiments pour le prince et de lui faire de maladroits reproches. Le plus souvent, elle me grondait de mon indiscrétion, m’expliquait que cela ne me regardait pas et se moquait de ma sentimentalité. Rares étaient ses confidences sur ce sujet et violentes ses réactions lorsque je m’étais hasardée à critiquer sa conduite à l’égard de Phoil.
Quand je repense aujourd’hui à ce qui me semblait alors une excessive pudeur envers moi, qui ne pouvais rien ignorer de l’état de ses relations avec le prince, je dois reconnaître que ce n’était de sa part qu’une grande sagesse. Elle avait très vite compris, sans doute parce que je ne possédais ni sa réserve ni sa capacité de dissimulation, que j’étais, moi aussi, amoureuse du prince Phoil. Elle se rendait compte que le véritable but que je poursuivais en la questionnant sur sa liaison était d’entendre parler de Phoil. Elle savait que tout ce qu’elle pourrait me dire ne ferait qu’augmenter ma peine d’amour et ma jalousie. Elle m’aimait trop, j’en suis sûre à présent, même si j’ai parfois douté de la sincérité de l’affection qu’elle prétendait me porter, pour souhaiter me causer gratuitement du chagrin.
Ma position était inconfortable car Phoil me prenait souvent pour confidente. Les soirs où je portais sa lampe dans sa chambre solitaire, je devais écouter ses plaintes, le rassurer et lui prodiguer les paroles de consolation que nul n’avait pour moi. Je calmais sa douleur en augmentant la mienne et certains soirs, je fus bien prête de lui donner plus qu’il n’attendait.
Nous menions ces nuits-là d’interminables conversations parce que nous cherchions tous deux à y étourdir des désirs, qui, hélas, ne convergeaient pas. Parmi d’autres choses, il revenait sans cesse à la tristesse qu’il avait de l’obstination de Nagar à ne pas vouloir lui donner un fils. Il désirait par-dessus tout continuer l’œuvre entreprise par sa famille pour retrouver le pouvoir. Pour cela il lui fallait un enfant mâle. Il rêvait d’un fils, né de son sang et de celui de Nagar. Il savait que cet enfant, issu des deux plus prestigieuses familles du Royaume, réussirait infailliblement là où ses ancêtres avaient échoué. Je défendais cependant Nagar à ces instants car elle ne me semblait pas faite pour devenir mère. Je me souviens qu’un soir où une fois de plus je lui faisais cette objection, il répondit qu’il ne le croyait pas et que même si cela était, il n’appartiendrait qu’à lui d’élever cet enfant.
Nous explorions tous les deux, jusqu’à ce que le sommeil me chasse enfin vers ma chambre, les méandres compliqués de la personnalité de Nagar. Nous y cherchions des explications, toujours insatisfaisantes, comme celle de son éducation ou celle des sentiments et des rapports qu’elle avait pu entretenir avec son époux. « Il nous manque bien des choses pour comprendre notre commune maîtresse », concluait toujours Phoil en souriant.
Je ne sais si nous manquions vraiment d’éléments pour déchiffrer Nagar. Je crois que la vérité était moins compliquée et qu’elle nous aveuglait ou que nous la connaissions et que nous ne voulions pas admettre qu’elle fût si simple.
— Je me sens plus calme aujourd’hui. Tu avais raison. Évoquer ce passé lointain et tranquille m’a apaisée. Je peux enfin entrer dans mon récit. Donne-moi cependant encore quelques heures de répit : relis-moi, scribe, ce que je t’ai déjà dicté.
— Il ne le faut pas. Tu ne gagnerais rien à entendre à nouveau ton passé. À présent, reprends ton histoire là où tu l’as laissée.
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