Célubée
Récit d’Anticléridès
Ce soir-là, pourtant, ils ne me déçurent pas. Anticléridès avait appris mon retour et m’attendait sur la terrasse pour dîner. Ni Nagar ni Phoil ne se montrèrent. Nagar avait envoyé un messager nous informer qu’elle passait quelques jours au palais. Quand j’arrivai sur la terrasse éclairée, Anticléridès me prit la main, la serra contre sa poitrine et me dit que je lui avais manqué. Il n’ajouta rien d’autre mais toute la soirée, son regard demeura posé sur moi, suivant mes gestes affamés. Il parla très peu de ce qu’il avait fait tout au long des jours passés. Quand j’eus fini de manger, il posa sa main sur la mienne et demanda : « Pourquoi es-tu allée là-bas ? » Malgré ma réponse, il répéta deux fois sa question.
Le silence durant trop longtemps entre nous, je me levai. Comme il se levait aussi, j’éteignis les lampes et n’en gardai que deux. Je lui en tendis une. Il la souffla, la reposa à terre et me prit par la taille pour que je le guide à travers la maison obscure, vers ma chambre. Dans la nuit, la palpitation des flammes des lampes est trop faible pour qu’on distingue clairement quoi que ce soit. Mes souvenirs sont d’ombres, d’odeurs douces, de chuchotements et de chaleurs sous mes mains, contre ma poitrine, mes flancs et dans mon corps courbatu.
Récit d’Anticléridès
(…) Lorsque nous arrivâmes, à la fin du jour, la maison était déserte. Nous ne nous en préoccupâmes pas dans les premiers instants. Mais lorsqu’à l’heure du dîner nous comprîmes que ni Nagar ni Coelia ne viendraient, nous demandâmes à la servante quelle en était la cause. Elle ignorait où se trouvait Coelia, quant à Nagar, elle était partie de bon matin, en avertissant qu’elle coucherait sans doute au palais.
À cette annonce, Phoil entra dans une rage inapaisable. Malgré la faim qui devait le dévorer, car nous n’avions pas pris un repas complet depuis deux jours, il abandonna ce qu’il était en train de manger et se mit à parcourir la terrasse de long en large, parlant davantage pour lui que pour moi, car je ne comprenais pas un mot de ce langage à peine articulé, coupé de jurons. Chaque fois qu’il revenait devant moi, il me regardait et criait : « C’est intolérable. Absolument intolérable », avant de reprendre son monologue furieux. Il finit par s’arrêter et but plusieurs coupes de cet alcool sucré, qui est la spécialité du Royaume, mais ne vaut pas, à mon avis, une bonne cruche de vin. Quand il s’avisa de mon impassibilité – j’avais benoîtement continué à manger –, il se mit à nouveau en colère et me demanda ce que je pensais de « tout cela ». Je finis de boire ma coupe, m’essuyai la bouche et lui répondis :
« Je me demande où peut bien être Coelia.
— Coelia ? Mais quelle importance, Coelia ! Avec sa maîtresse, bien sûr.
— Bien sûr que non. La servante t’a dit que Nagar était partie seule et que personne n’a vu Coelia depuis hier. »
Il réfléchit un instant, consentant à s’intéresser à autre chose qu’à sa colère et à son objet. Puis, ne trouvant pas de réponse, il finit par dire :
« Après tout, elle a le droit de faire ce qu’elle veut et ce point est sans importance. »
Il reprit aussitôt ses allées et venues et ses grommellements, tandis que je m’inquiétais de l’absence de Coelia. Bientôt, ce mouvement perpétuel me donna le tournis et je lui conseillai de s’arrêter et de manger quelques morceaux de la délicieuse viande qui refroidissait. Il me regarda avec étonnement, surpris, je crois, que je me permette une critique implicite de son comportement. Sans lui laisser le temps de répondre, je me levai et quittai la terrasse. Je pense qu’il finit par dîner, attristé que sa colère n’ait plus de spectateur.
Je partis vers les cuisines. L’une des cuisinières, encore debout, achevait de ranger. Quand je lui demandai où se trouvait Coelia, elle répondit : « Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que quelqu’un a pris dans mes réserves de quoi faire un dîner d’anniversaire. Il se pourrait bien que ce soit elle. »
Il était exclu que je lui demande de m’éclairer davantage, car elle paraissait à la fois si affairée et si pressée d’aller dormir, que je compris que je l’ennuyais. J’allai trouver le jardinier. Comme souvent à cette heure, il était couché dans le jardin intérieur et fouillait parmi les étoiles du ciel. J’aimais cet homme taciturne, qui passait tant d’heures à contempler constellations et planètes au lieu d’aller boire dans quelque obscure taverne.
« Sais-tu où est Coelia ? demandai-je.
— Bien sûr, répondit-il aussitôt, elle est à la nécropole. Je lui ai ouvert la porte ce matin. Elle était pieds nus et voilée comme pour les jours d’anniversaire. Elle ne reviendra pas avant demain. »
Timidement, il ajouta : « Dès que je la verrai, je lui dirai que tu es rentré. Cela calmera son chagrin. »
Je m’accroupis à ses côtés, amusé de cette réflexion.
« Tu l’aimes donc tant pour vouloir apaiser son chagrin ?
— Elle est comme une enfant dans cette maison. Personne ne peut lui souhaiter du mal. Elle est trop jeune et trop sensible pour supporter l’épreuve de l’anniversaire. Nagar n’aurait jamais dû l’autoriser à sortir.
— Peut-être ne l’y a-t-elle pas autorisée ?
— Alors elle aurait dû veiller à ne pas la laisser seule aujourd’hui. D’ordinaire, elle me donne l’ordre de ne pas lui ouvrir la porte ce jour-là. Elle n’aurait pas dû l’oublier. De grand matin, elle a galopé vers la Cité. Et moi, je me souvenais. Je lui ai dit : « Maîtresse, n’y a-t-il pas d’instructions pour la journée ? » Elle a souri et a répondu : « Pourquoi y en aurait-il ? Je crois que je serai absente jusqu’à demain. Veille bien sur la porte. » Elle avait oublié. Quand on a la charge d’une maison, on doit se souvenir de ces choses-là.
« Et moi, qui suis-je pour retenir Coelia ? Elle ne m’aurait pas écouté. Alors, je lui ai ouvert la porte et je l’ai vue partir toute seule et voûtée comme une vieille, trébuchant dans le sable et sur les pierres. »
Je demandai ce qu’était l’épreuve de l’anniversaire et ce dîner d’anniversaire dont m’avait parlé la cuisinière. Il respira profondément, les yeux fixés sur Orion. Son regard chavira entre Bételgeuse et Rigel.
« Je ne me lasse jamais, me dit-il, de regarder ces étoiles. J’aime tout particulièrement, au centre du dessin que forme cette constellation, ces trois étoiles qui se suivent. Un vieil astrologue m’a dit qu’on les appelait « le baudrier d’Orion ». Cela m’attriste, car, pour moi, elles évoquent autre chose. Lorsque je les regarde, je pense toujours à trois hommes marchant l’un derrière l’autre, lumineux de richesses, de bonté et des fardeaux précieux qu’ils doivent transporter vers une direction inconnue.
— Chez moi, on les appelait « le râteau », bien qu’elles rentrent dans la constellation d’Orion. Mais qui sait, peut-être as-tu raison. Peut-être un jour les nommera-t-on autrement parce que l’image que tu en as se sera imposée à d’autres que toi.
« Beaucoup d’hommes sont comme toi et vénèrent Orion et l’éclatante Bételgeuse. Mais moi, j’ai une passion pour les petites Pléiades et leur timide scintillement, dis-je en tournant mes yeux davantage vers l’occident et le nord.
« Dis-moi, repris-je, qu’est-ce que cet anniversaire ?
— Tu es étranger et tu ne peux tout comprendre de ce qui se passe chez nous. » Il détourna ses yeux du ciel pour me regarder. « Mais, puisque tu aimes les Pléiades et que tu sais reconnaître les étoiles, tu dois être un homme honorable. Nous n’avons pas à parler de nos coutumes aux étrangers. Mais tu n’en es pas vraiment un, n’est-ce pas ? »
Aussi m’expliqua-t-il l’anniversaire et ce qui attendait Coelia dans la nécropole. Cela me sembla d’une grande inhumanité que d’imposer de telles souffrances aux vivants. Les morts du Royaume étaient d’une cruauté sans pareille.
Je m’en fus, laissant le vieil homme rechercher l’étoile brillante de la Baleine. Je ne lui savais pas de nom, mais lui, la nommait « la merveilleuse ». Et sans doute l’est-elle, cette capricieuse, qui tantôt se montre et tantôt refuse de le faire, quand, dans toute la voûte du ciel, les étoiles apparaissent, pour y dessiner la fresque de l’univers. Mon esprit à moi n’était pas éclairé d’étoiles, mais assombri à la pensée de ce que vivait Coelia. J’hésitai à me rendre aussitôt à la nécropole, mais la certitude de me perdre dans cet enchevêtrement de rues tombales me retint finalement.
On vint me dire le lendemain, alors que je m’étais mis au travail, après avoir refusé d’accompagner Phoil à la Cité, qu’elle venait de rentrer et s’était couchée. Le portier m’apprit dans la journée qu’il lui avait trouvé une bien triste figure. Il en voulait à Nagar plus encore que la veille.
J’avais bien sûr réfléchi à ce que devait être ma conduite à l’égard de Coelia. L’inquiétude qu’elle me donnait montrait assez qu’elle m’était chère et j’avais eu suffisamment de signes des sentiments qu’elle m’inspirait. Mais je n’ai pas coutume de m’abandonner à mes désirs, même si leur objet est accessible, voire offert. En outre, l’entrée intempestive de Phoil dans ma chambre ce matin-là et la reprise de son discours sur la nécessité de faire parler Coelia m’avaient mis de mauvaise humeur. Je ne savais pas si je voulais Coelia, mais je ne la désirais sûrement pas pour satisfaire les besoins de Phoil. Je sais que mes hésitations pourront paraître ridicules. Certains diront que je n’aime pas les femmes. Ce qui est faux, mais ne m’empêche néanmoins pas de m’en méfier. Ce n’est pas que je les croie perfides, Coelia en tout cas. Mais je crois que nous pouvons perdre la tête pour elles et commettre alors des erreurs et des injustices. D’autres diront que j’avais trop de scrupules. Mais comment ne pas en avoir ? Ou bien je n’aimais pas Coelia et le problème ne se posait pas, car je n’aurais pour rien au monde séduit une femme dans le seul but de la tromper et de me servir d’elle. Ou bien j’aimais Coelia et, si je venais à approfondir nos relations, je finirais par apprendre d’elle sans même le demander ce qu’espérait savoir Phoil. Alors comment pourrais-je soutenir leurs regards ? Lui, me croirait un habile hypocrite et elle, un amant curieux de sa maîtresse. Elle finirait par savoir que je racontais tout à Phoil. J’étais certain, en effet, que si elle m’avisait de quelque élément important pour la réussite des projets du prince, je ne pourrais m’empêcher d’en faire part à ce dernier.
Lorsque Coelia apparut sur la terrasse où je m’étais réfugié, faute de pouvoir travailler, je n’avais toujours rien décidé. Cette minute trancha cependant mes hésitations. Quand je la vis si pâle, les yeux rouges et cernés, le corps si manifestement douloureux et la démarche prudente de quelqu’un qui s’est écorché la plante des pieds, je sus que je n’étais pas maître de mon destin et je choisis de m’y abandonner.
Je la découvris, ce soir où nous étions seuls, timide et hésitante. Elle ne savait plus si elle pouvait se fier à moi et refusait de se livrer comme par le passé. Je l’avais blessée. S’y ajoutait sans doute la détresse de la nuit précédente. Je m’en voulus d’avoir manqué d’audace ou, plutôt, de lui avoir donné un peu d’espoir, tout en me dérobant constamment. Je me trouvais au pied du mur et, à moins d’accepter de passer pour un lâche et un goujat, je n’avais plus qu’une chose à faire.
Je le fis toute la nuit durant, sans respect, je le crains, de ce corps éreinté, mais qui parvenait si bien à me faire croire qu’il ne l’était pas. Je le fis pour mon plus grand bonheur et le sien, je pense. Coelia se révéla telle que je l’avais toujours rêvée, virginale, comme seule peut le rester une femme songeuse et sentimentale, douce et inventive, comme ces amoureuses ferventes qu’espère chaque homme et surtout, émerveillée de ce saut soudain dans ses rêves les plus fous. Il me sembla, lorsque le matin apparut à sa fenêtre, que je ne devais rien regretter et qu’il en aurait été ainsi de toute manière. Je ne comprenais plus que nous ayons pu vivre avant cette nuit. Je ne me souvenais plus de l’époque antérieure, où nous nous scrutions l’un l’autre, tout en nous interrogeant, et où chaque minute qui passait était tout à la fois délicieuse et cruelle.
Pendant plusieurs jours, nous restâmes seuls sur la presqu’île. Phoil et Nagar semblaient des personnages que nous aurions rêvés et qui se seraient évanouis avec la nuit. Par un tacite arrangement, Coelia me laissait travailler tout le jour et nous ne nous retrouvions qu’à l’heure du dîner sur la terrasse. Dire que j’étais inspiré serait exagéré, car en esprit, je repassais les moments de la nuit et je sentais mon corps vibrer à ces souvenirs. Mon cœur s’emballait à la pensée que nous nous aimions. Je venais soudain de redécouvrir l’indispensable certitude d’être aimé. Pour apaiser mes sens et la brûlure d’amour, je laissais parfois de côté mes travaux et, taillant un calame, j’écrivais bien vite un épithalame que je lisais le soir à Coelia. Elle le mettait en musique et, dès le lendemain, j’entendais les sons de sa cithare et sa douce voix modulant mes paroles d’amour. J’attendais avec impatience qu’arrive le moment de la retrouver et je me précipitais avec bonheur dans les jardins, où toujours elle m’attendait, au point que je pouvais croire qu’elle n’avait occupé sa journée qu’à cela.
Nous n’osions échanger ni mots d’amour ni souvenirs au cours du repas, car Coelia ne voulait pas que la servante pût rapporter quoi que ce soit à Nagar. Elle ne m’autorisait aucune caresse, aucun baiser, à peine si je pouvais frôler sa main ou son bras pour me servir. En vain lui dis-je que, dans la maisonnée, nul ne devait à présent ignorer notre liaison. J’étais persuadé qu’ils savaient tous que je passais chacune de mes nuits auprès de Coelia. Elle assurait que non. Mais elle ne voyait pas, comme moi, à travers la nuit, lorsque nous gagnions sa chambre à tâtons, pour que personne ne nous aperçoive. Chaque soir, je distinguais, couché dans le jardin intérieur, le vieux gardien. La pleine lune, qui éclairait ces nuits-là, étendait sur lui une lueur bleuâtre. Je voyais son œil gauche occupé à repérer parmi les esquisses astrales, sans cesse effacées par les nuages vaporeux et irrémédiablement déplacées par le mouvement de la nuit, sa « merveilleuse », tandis que son œil droit suivait mélancoliquement notre progression vers l’amour.
À cause de la pudeur et de la discrétion de Coelia, je dus trouver un moyen de faire passer le temps au cours des repas et de me distraire de l’envoûtante passion que sa seule vue provoquait en moi. Je lui racontai donc l’histoire de Célubée. (…)
« Et si je reprenais l’histoire de Célubée ? », me demanda-t-il dès le lendemain soir, tandis que ses yeux se posaient sur moi. « Nous n’allons pas passer ce dîner à nous regarder sans mot dire. Puisque tu ne veux pas ici de mon amour, laisse-moi te raconter cette histoire. Je mourrai sur place, si je ne trouve pas un moyen de ne plus penser à toi. »
Je réussis à le faire taire car la servante revenait. Je suis sûre qu’elle nous espionnait et s’apprêtait à raconter à Nagar ce qui s’était passé en son absence. Je n’avais pas osé demander à Anticléridès qui était la femme que j’avais vue entrer dans sa chambre une nuit. Je craignais moins de le mettre en colère que de me faire souffrir et, pour cela, je préférais demeurer dans l’ignorance. Mais je ne cessais de penser que ce pouvait être ma maîtresse et, dans ce cas, comment réagirait-elle si elle apprenait mes nouveaux rapports avec son invité ? Pour que la servante ne se doute de rien, je me hâtai de dire :
« Reprends ton histoire, poète, si tu le souhaites, mais que diront Nagar et Phoil ?
— Nagar connaît Célubée presque aussi bien que moi. Quant à Phoil, il m’a tant supplié au cours de notre voyage de poursuivre mon récit que j’ai cédé. Tu n’as donc pas de scrupules à avoir. »
J’acceptai donc et chaque soir, aussi longtemps que dura l’absence de Phoil et de Nagar, il me raconta une partie de l’histoire de Célubée, avant que nous nous retrouvions enfin dans les douces ténèbres de ma chambre. Malgré mon impatience de l’attirer dans mes bras au fond de ma couche, il réussit à nouveau à me captiver, au point que j’en vins à attendre autant l’heure du repas que celle des songes amoureux que nous avions entrepris de construire ensemble.