Célubée

Célubée · Chapitre 38 sur 42

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Célubée

Récit d’Anticléridès

Il mourut, emportant avec lui pour toujours, la fidèle image de sa sage épouse, semblant, aux dires de celui qui rédigeait alors la chronique secrète de Célubée, trouver dans la proximité de son trépas la sérénité qui le fuyait depuis la mort d’Anath. »

 

Anticléridès arrêta là son récit. Chacun se sépara. La nuit était douce, criblée d’étoiles pâlissantes. Je restai derrière eux. Je n’avais pas envie de dormir et savais que, même si je me couchais, le sommeil me délaisserait. Je souhaitais attendre l’aurore dans les jardins. Le jour qui allait paraître me faisait si peur que je désirais profiter de chacun des derniers instants de la paisible nuit.

 

Récit d’Anticléridès

 

(…) Je passai la nuit seul. Coelia ne m’avait pas rejoint. Bien que certain qu’elle eût été heureuse que j’aille la retrouver ou la presser de venir se coucher à mes côtés et qu’elle dût être froissée de mon manque de sollicitude, je demeurai dans ma chambre. Je voulais dormir. La nuit était déjà si avancée et Phoil si pressé de se précipiter vers la Cité et de m’entraîner dans l’espèce de tourbillon qui nous attendait et auquel il avait si longuement aspiré, que chaque minute devenait précieuse.

De très bonne heure, nous frappâmes à la porte de la taverne. Elle était encore fermée et le quai désert. Nous étions si excités que nous ne comprenions pas que la Cité ne soit pas, depuis de longues heures, en effervescence. Cependant, l’aube venait à peine de se lever et la ville avait tant bouillonné pendant l’essentiel de la nuit qu’elle se vidait à présent de sa fatigue, insouciante des premières lueurs.

Le tavernier finit par nous ouvrir. Il dormait à moitié, mais se montra satisfait de nous voir. Il nous cuisina un bref repas tout en nous faisant le récit de ce qui s’était passé en ville pendant la soirée. La nouvelle de l’augmentation des impôts avait jeté tous les citoyens dehors. On avait parlé en termes vifs et bruyants dans les rues, sur le quai et dans sa taverne des mesures adoptées par le Roi. Même les soldats, envoyés par ce dernier pour contraindre ses sujets à aller se coucher sur leurs soucis et rompre les attroupements, n’avaient pas réussi à rétablir l’ordre. Certains avaient été pris à partie par la foule et quelque peu molestés. D’autres s’étaient ouvertement rangés à ses côtés, ajoutant aux concerts de critiques leur propre fureur qui, comme on le sait, était plus ancienne encore. Le peuple s’était finalement dispersé sous l’effet de la fatigue et des admonestations de certains des marchands que Phoil devait aujourd’hui retrouver. Le chef des marchands avait lancé un appel au calme pour les heures de la nuit, assurant qu’il fallait attendre le retour du jour pour arrêter des décisions définitives. Avant de regagner sa propre maison, il avait demandé au tavernier de faire savoir à Phoil que la rencontre prévue aurait lieu chez lui.

Nous y allâmes aussitôt, traversant les rues qui s’éveillaient à peine. Lui, nous attendait déjà dans sa maison endormie et parut même trouver que nous avions tardé. Avant que ses confrères n’arrivent, il nous résuma à son tour les incidents de la nuit et insista longuement sur la profondeur du mécontentement du peuple. À l’évidence, il était, lui aussi, très mécontent. La pensée de devoir alimenter le trésor royal à cause de l’imprévoyance du Roi et de l’étroitesse de la politique suivie par celui-ci l’avait rendu furieux.

Ses confrères l’étaient tout autant que lui, ainsi que nous le vîmes lorsqu’ils nous rejoignirent. Notre hôte nous réunit dans une grande pièce que le soleil commençait à inonder au point qu’il fallut tirer les tentures devant les fenêtres de l’est. Une fois les marchands installés, ils tournèrent tous, en silence, leurs regards vers le prince. Il y eut un long moment d’embarras parce que Phoil ne disait rien. Comme aucun de ses interlocuteurs ne manifestait l’intention de rompre le silence, il se décida enfin à parler.

« Vous m’avez demandé de venir, commença-t-il, je suis prêt à écouter ce que vous avez à m’apprendre.

— Nous n’avons rien à t’apprendre que tu ne saches déjà, répliqua la voix de basse du chef des marchands. Nous t’avons demandé de venir pour que tu nous apprennes, toi, ce que tu comptes faire.

— Ce que je compte faire ?

— Lorsque nous avons conclu un accord avec toi, dit impatiemment notre hôte en poussant devant lui ce qui semblait être le document signé par Phoil, nous avons admis que tu gardes le silence sur le plan que tu comptais mettre en œuvre pour faire aboutir tes projets. Ce soir-là, tu nous as cependant promis de nous avertir, dès que possible et en fonction des circonstances, de ce que tu ferais.

« Les circonstances sont telles que le moment est venu pour toi de nous indiquer tes intentions. »

Je remarquai la surprise du prince. Il s’était attendu que cette réunion soit l’occasion d’un échange d’analyses de la situation, mais non d’une sommation d’avoir à s’expliquer. La veille, lorsqu’il m’avait raconté sa journée et que j’avais mesuré son exaltation, je n’avais pas douté un seul instant ni qu’il fût déterminé à passer à l’action, ni qu’il n’eût un plan à cet effet. Mon très ancien scepticisme sur le degré de résolution de Phoil m’assaillit à nouveau. Je dus poser sur lui un regard aussi désapprobateur que ceux que lui lançaient les marchands car, après m’avoir envisagé ainsi qu’il le faisait fréquemment lorsqu’il cherchait de l’aide, une expression d’angoisse traversa fugitivement ses yeux. Mais bien vite, il se reprit. Il nous regarda tous l’un après l’autre, moins pour percer nos sentiments que pour nous rappeler ce qu’il était.

« J’ai effectivement l’intention de profiter de la situation actuelle et de la dernière preuve d’incompétence que vient de nous donner le Roi.

— Quand penses-tu agir ? demanda le plus jeune marchand, au front plissé, depuis son arrivée, par ce qui pouvait être autant de l’inquiétude que de la fatigue.

— Quand ? » redemanda Phoil. Je me sentis très mal à l’aise. Les marchands, que je surveillais du coin de l’œil, me semblaient agacés de l’espèce d’étonnement perpétuel que manifestait le prince et qui ne correspondait manifestement pas à l’idée qu’ils se faisaient d’un futur roi.

« Je vous prie de me pardonner, dit Phoil, mais que souhaitez-vous savoir ? Voulez-vous que je vous donne une date et une heure précises ? Ou simplement une idée du délai dont je souhaite disposer ?

— Compte tenu de l’urgence, le délai nous semble nécessairement devoir être très bref, répondit le chef des marchands. C’est bien le moment précis que nous voulons connaître.

— Je ne pourrai vous le dire que lorsque j’aurai rencontré ceux sur lesquels je compte m’appuyer. Mais, poursuivit-il avec une assurance que je sentais très affectée, ce sera sans doute demain ou après-demain.

— C’est bien tard, commenta le jeune marchand. Chaque minute qui passe permet au Roi de se préparer à faire face aux conséquences de sa décision. Nous aurions souhaité que tu puisses agir cette nuit.

— C’est impossible, répondit Phoil, parce que, pour réussir, mon action doit être minutieusement préparée et soutenue par l’ensemble du Royaume. J’ai besoin d’un peu plus que les heures qui nous séparent de la fin du jour.

— Précisément, quelle est ton action ? Ton plan est prêt, d’après ce que tu nous laisses entendre. Dis-nous comment tu comptes procéder. »

Phoil baissa la tête. Il joua un court moment avec une coupe abandonnée sur la table autour de laquelle nous étions assis. Pour eux, qui ne le connaissaient pas, cette attitude pouvait peut-être passer pour celle de l’orateur qui hésite entre plusieurs manières d’exposer sa pensée. Pour moi, il était évident qu’il se demandait ce qu’il allait dire et non comment il allait le dire.

Néanmoins, quand il parla enfin, je me sentis rassuré. Il s’exprimait avec tant de clarté et de conviction et le plan qu’il décrivait était si détaillé et précis que j’en conclus qu’il y avait déjà longuement réfléchi ou que, si tel n’était pas le cas, il était inspiré, comme doivent l’être les chefs, pour le concevoir au fur et à mesure qu’il nous l’exposait. Je remarquai que nos interlocuteurs paraissaient aussi impressionnés que moi. Lorsque Phoil acheva son discours, le chef des marchands exprima de sa belle voix la satisfaction qu’ils éprouvaient tous. Il y mit tant de force qu’il semblait s’excuser d’avoir pu douter du prince. Il l’assura enfin qu’ils tiendraient le rôle qu’il leur demandait de jouer.

Avant que nous ne nous séparions, notre hôte nous proposa de prendre ensemble une boisson. Mais Phoil protesta que le soleil était haut à présent dans le ciel et qu’il lui restait trop de choses à faire pour que tout fût prêt au plus vite. Il me poussa dans la rue sans que j’aie eu le temps de me rendre compte que l’entretien était terminé et qu’il nous fallait affronter, sans réconfort, de nouvelles épreuves.

 

Quand je vis le prince, tout sautillant et excité, dévaler à grandes enjambées les rues menant au bas quartier, je m’interrogeai longuement sur son changement d’humeur. Il paraissait à présent aussi pressé d’agir et persuadé que – comme l’avait fait remarquer le benjamin des marchands – chaque minute comptait, qu’il était apparu hésitant et temporisateur au début de la rencontre. Je ne pouvais trouver qu’une seule explication à sa métamorphose. Le souffle de son propre discours l’avait convaincu en même temps qu’il nous convainquait. Il avait été emporté par sa logique et sa cohérence. Cela tendait à prouver qu’il avait tout inventé au moment même où il parlait. Tout en cherchant à suivre la cadence de son pas, je ne pus m’empêcher de me demander si cette qualité qu’il possédait et qui passe pour un don des dieux suffirait à compenser son défaut de sérieux et son incapacité à s’atteler à un problème aussi longtemps qu’on ne l’y contraignait pas et à en faire un grand roi. Il me harcela à plusieurs reprises parce que je ne marchais pas aussi vite que lui et que ma mine était plus grave que celle qu’on se compose pour aller à un enterrement, alors que c’était vers une explosion de bonheur et l’éternité que nous marchions.

Les jumeaux attendaient Phoil avec impatience, de même que tout le quartier. À peine y fûmes-nous entrés, que toute sa population nous fit escorte avec des exclamations de joie. Les plus rapides avaient dû courir jusqu’à la maison des jumeaux, car ces derniers se tenaient sur le pas de leur porte lorsque nous arrivâmes.

Ils lui reprochèrent de n’être pas venu les voir plus tôt et d’avoir préféré donner la priorité aux marchands. Preuve qu’ils avaient des espions dans la Cité ce dont nous nous doutions, ou que les gestes du prince étaient surveillés par d’aucuns, qui avaient cru bon de les leur rapporter. Quoi qu’il en soit, cela me parut inquiétant.

Les jumeaux fermèrent leur porte aux curieux qui se pressaient dans la rue. Le prince répéta pour eux le discours qu’il venait de tenir aux marchands. Ils se montrèrent moins impressionnés que nos précédents interlocuteurs et firent une ou deux observations qui obligèrent Phoil à corriger certains détails de son plan. Cependant, comme il était dans leur nature d’être plus critiques qu’extatiques et que leurs objections ne portaient pas sur des points fondamentaux, j’en déduisis que le projet de Phoil avait leur aval. Bien que je n’eusse pas besoin d’être convaincu de sa pertinence, leur indirecte approbation m’en confirma la valeur. Les jumeaux étaient gens pratiques et intelligents qui ne se seraient jamais laissé abuser par une construction séduisante mais trop aléatoire.

À eux aussi, il donna une série de directives pour la journée. Ils convinrent de se revoir à la nuit pour arrêter les ultimes détails de leur action et vérifier que ce que Phoil avait prévu était effectivement réalisable.

 

De chez eux nous nous glissâmes, à ma requête, jusqu’à la taverne où on nous servit à manger. Phoil chargea le tavernier de demander aux marchands d’envoyer l’un des leurs à l’entrevue nocturne qu’il venait de décider avec les deux portefaix. Le prince ne tenait pas en place, ne parvenait pas à manger et lançait constamment des regards d’impatience sur mon écuelle dont le contenu ne s’épuisait que lentement. Je voyais bien qu’il aurait déjà voulu être au cœur de l’action. S’il avait pu précipiter le temps ou se passer de toutes les étapes qu’il s’était imposées pour l’accomplissement de sa conspiration, il se serait lancé avec délices sur les chemins qui conduisaient à son triomphe.

Cependant, il se contraignit, une fois repoussée sa propre écuelle, à rédiger un long message destiné à l’intendant de Nagar. Il lui annonçait que le complot était sur le point d’aboutir et qu’à la date à laquelle il recevrait ce rouleau, lui, Phoil, aurait débarrassé le Royaume de son pire ennemi et s’apprêterait à abroger la totalité des mesures prises à l’encontre des paysans. En conséquence, il lui demandait de faire tenir la nouvelle aux paysans rebelles afin qu’ils le reconnaissent comme roi solennellement et le lui fassent savoir de chaque seigneurie, par les voies les plus officielles. Il me montra sa lettre avant de l’enrouler et de la sceller. Je n’osai lui faire remarquer qu’il me paraissait bien imprudent de s’engager à revenir sur les mesures décidées par le Roi et qui avaient toutes été exécutées à présent. Je ne voyais ni comment Phoil pourrait effectivement les abroger, ni comment – en supposant qu’il réussisse à en annuler les effets – il sortirait le Royaume des difficultés économiques dans lesquelles il se débattait. Je l’avais entendu, le matin, promettre aux marchands puis aux portefaix – mais comment aurait-il pu faire autrement ? – qu’aucun impôt supplémentaire ne serait levé sur la Cité. S’il ne devait ni prélever l’argent ni conserver le grain que le Roi avait obtenu de ses sujets, je ne voyais pas comment il parviendrait à passer le cap des mois à venir. Je comprenais que la modification des lois du Royaume devait logiquement l’enrichir. Mais il y faudrait plus de temps qu’il n’en fallait aujourd’hui pour mettre le pouvoir en faillite.

Phoil fit chercher par le tavernier un homme de confiance auquel il remit le message et de l’argent pour qu’il se procure un cheval et galope à bride abattue jusqu’au domaine de Nagar. L’homme prétendait connaître les routes du Royaume. Cela me surprit de la part d’un citadin de vieille souche.

Ce message constituait en fait la principale raison de Phoil pour différer le moment de renverser le Roi. Il lui était essentiel que les paysans lui fassent allégeance aussitôt ou presque aussitôt qu’il se serait emparé du pouvoir. Cela non seulement pour asseoir sa légitimité dans les campagnes – elle ne faisait aucun doute pour lui – mais surtout pour conforter son autorité sur le Royaume par la coïncidence entre son arrivée au pouvoir et la fin de la rébellion paysanne. Je voyais bien, après avoir entendu ses discours de la matinée, qu’il était, au contraire de tous ses interlocuteurs, moins préoccupé – ainsi qu’il me l’avait confié un jour – par la chute elle-même du Roi que par ses suites.

 

Une fois cette question réglée, je dus courir derrière lui en direction de la forteresse. Cette fois, le gardien nous ouvrit les portes dès qu’il nous reconnut et nous fit conduire, en grande hâte, à l’appartement du commandant. Ce dernier nous attendait. Il étreignit si affectueusement le prince que celui-ci comprit l’inutilité de toute explication. Il se contenta de lui dire dans un chuchotement, ce qui m’aurait fait rire si je n’avais été aussi grisé que Phoil par tout ce qui s’était déjà produit et tout ce qui allait encore arriver :

« C’est pour demain soir.

— Bien, répondit le commandant, lui aussi un ton plus bas que d’habitude, je ferai fermer la citadelle afin que nous ne puissions répondre à un éventuel appel du Roi. Et mes patrouilles de ce soir seront réduites et bienveillantes », ajouta-t-il dans un sourire, comme s’il avait prévenu la prière qu’allait lui faire Phoil. Il le serra à nouveau contre lui et m’octroya à moi aussi cette marque d’amitié, avant de nous laisser partir.

De là, il nous fallut, bien sûr, aller au palais. Nagar en sortait lorsque nous y pénétrâmes. Malgré le regard insistant de Phoil, elle ne tourna pas les yeux vers lui. En revanche, elle me regarda pesamment. Il y avait dans ses yeux un mélange de mécontentement et de tristesse. Je ne pus en pénétrer l’exacte signification, car elle détourna soudain la tête et marcha hautainement, sous le soleil, vers son char. Phoil ne s’attarda pas à considérer sa silhouette. Mais moi, je demeurai immobile, observant chacun de ses pas, comme s’ils devaient me donner le sens de son mystérieux regard.

Phoil m’avait distancé et je me perdis dans les couloirs du palais avant de réussir à le retrouver. Il se rendit chez ses deux amis. Le premier, le gendre d’un conseiller du Roi, était absent. Phoil lui laissa un message le priant de le rejoindre à la nuit tombée à la taverne du port. D’un pas vif, il gagna l’aile du palais où demeurait son second ami. Il s’y trouvait occupé à badiner avec une très jolie jeune fille. Sitôt qu’il vit le prince, il la renvoya sans aucune prévenance. C’était là une grande preuve d’amitié car ses chances de réussite auprès de la jeune belle me semblèrent, au regard noir qu’elle lui jeta, gravement compromises.

Comme aux autres, Phoil lui raconta comment il comptait procéder. Son ami lui demanda de le garder avec lui au moment crucial afin qu’il puisse l’aider et, le cas échéant, le protéger pendant que le prince accomplirait le dernier acte de son plan. Il fut, bien sûr, convenu qu’il se joindrait aux membres de la réunion du soir. Mais lorsqu’il sut que Phoil avait laissé à son autre ami un message pour l’inviter à participer aux derniers préparatifs, il s’inquiéta.

« Tu aurais dû t’abstenir, dit-il, de laisser derrière toi un écrit, surtout dans ce palais. »

Phoil convint de la justesse de la remarque. Nous courûmes tous les trois aux appartements où nous avions imprudemment laissé une invitation écrite. Le message n’y était plus. L’un des domestiques nous apprit qu’on l’avait porté à son maître peu de temps auparavant, à la demande de l’épouse de celui-ci qui avait pensé que, venant de Phoil, cette lettre ne pouvait qu’être urgente. Nous retournâmes, soucieux, chez notre compagnon. Phoil ne cessait de se faire des reproches et de se donner des sujets d’alarme tandis que nous cherchions à les apaiser. Le meilleur calmant fut en réalité l’arrivée du domestique qui avait remis le message de Phoil à son maître et qui venait nous transmettre une réponse affirmative.

Tranquillisé, Phoil se décida alors à s’en aller. Il restait encore deux heures avant le coucher du soleil. Le prince choisit de les passer chez lui afin de mettre en ordre dans son esprit les différentes phases de son projet. Comme il me rendait ma liberté, je lui demandai d’accepter de se priver de ma présence au cours de la réunion de la nuit. Je préférais rentrer à la presqu’île afin d’achever l’épode à laquelle je travaillais pour le moment. J’avais en effet résolu d’insérer une ode à la gloire de la poésie dans l’épopée de Célubée. Elle me donnait tant de mal que je savais que si je ne la terminais pas dans la soirée ou dans la nuit, je ne trouverais jamais le courage de la reprendre. Phoil manifesta tant de mécontentement que je promis d’essayer de les rejoindre si je finissais mon poème avant l’heure fixée pour la rencontre.

 

En redescendant vers le port où j’avais laissé mon cheval, je songeai qu’il y avait en fait bien peu de chances que je vienne. En outre et surtout, je ne m’en sentais guère l’envie, éprouvant à ce moment-là un violent désir de tranquillité, quelque excité que je me sentisse à l’idée de la proximité de l’heure tant attendue par le prince. La séance du soir ne me disait rien. J’avais trop entendu, tout au long de la journée, l’exposé des intentions de Phoil, qu’il ne pourrait manquer de répéter une nouvelle fois pour s’assurer que chacun l’avait compris et avait retenu ce que devait être sa participation.

Je galopai vers la presqu’île, impatient de retrouver mon travail. Quand j’arrivai à la villa, la lumière avait commencé à changer, signe que le soir s’approchait inéluctablement. Ce fut Coelia qui m’ouvrit, comme le premier jour. Elle se précipita contre moi, m’embrassant et me caressant à petits coups secs et confus, comme si elle essayait d’arrêter ses manifestations de tendresse sans y parvenir réellement. Lorsqu’elle s’écarta enfin, je vis qu’elle pleurait.

« Coelia, que t’arrive-t-il ? Que s’est-il passé ? »

Elle ne voulut pas répondre, affirmant que puisque j’étais là, plus rien n’avait d’importance. Malgré mon insistance, elle persista à ne pas me révéler la cause de son chagrin, se bornant à prétendre qu’elle ne pourrait me la dire sans me fâcher. Je ris doucement et lui demandai, dans ces conditions, de me laisser aller dans ma chambre où j’avais tant à écrire. Elle parut déçue, mais s’effaça pour me laisser passer. (…)

 

Lorsqu’Anticléridès revint, à la fin de la journée, peu de temps avant le crépuscule, l’angoisse qui m’avait paralysée tout le jour se condensa soudainement. Je ne pus retenir mes larmes, ni maîtriser mes mains et mes lèvres qui s’emparaient de lui, se collaient fiévreusement à lui. Comment aurais-je pu lui dire sans le mettre en colère, lui qui m’avait si manifestement dédaignée la nuit dernière et négligée au point de quitter la villa avant l’aube, sans même venir me voir, que depuis la minute où il était parti j’avais eu follement peur sans comprendre pourquoi. Je sentais confusément qu’était en train de naître quelque chose que j’ignorais et qui me terrifiait obscurément.

J’avais passé la nuit à guetter la première lueur du jour, à m’imprégner des dernières odeurs et des derniers bruits qui crevaient les ténèbres, incapable de penser, insensible à tout ce qui n’était pas directement perceptible par les sens. J’avais entendu, apporté par le vent des dernières minutes de la nuit, le galop des chevaux quittant la presqu’île. Je compris que Phoil et Anticléridès venaient de s’en aller. J’en étais si sûre, que je ne bougeai pas. Soudain mon esprit se remit à fonctionner.

Il marcha d’abord au ralenti, mais suffisamment pour que je puisse analyser mon comportement de la nuit et du moment. Je saisissais tout à coup que c’était la peur, la peur diaboliquement irraisonnée qui m’avait écartée de mon lit et du sommeil. À cette pensée, mon cœur se mit à battre plus vite et ma peau se granula sur mes bras, ma poitrine et mon dos.

Un peu plus tard, lorsque la conscience de la peur me permit – malgré le désordre physique dans lequel elle m’avait plongée – de réfléchir, je passai vainement en revue les raisons que je pouvais avoir d’être terrorisée. Je conclus à cet effroi divin qui saisit ceux pour lesquels l’avenir s’entrouvre parfois. Il avait dû s’entrouvrir pour moi à un moment de la soirée, sans que je m’en aperçoive et sans que je m’en souvienne autrement que sous la forme des pressentiments violents qui me troublaient à présent. Sans doute, les dernières décisions du Roi étaient-elles porteuses de bouleversements. Mais j’ignorais tout alors du complot ourdi par Phoil, bien que ses perpétuelles allées et venues entre la Cité et la presqu’île, ses voyages et son agitation n’aient pas manqué d’attirer ma curiosité.

Au fur et à mesure de l’avancée du jour, l’angoisse devint si accablante que je ne trouvai plus la force de quitter les jardins où j’étais assise depuis la nuit, ni pour aller manger ni pour aller me reposer dans ma chambre. Je somnolai quelques instants vers le milieu du jour, pour m’éveiller plus inquiète encore qu’auparavant. J’avais rêvé. C’était l’un de ces rêves lourds dont on ne retient que l’épouvante dont il vous a serré le cœur. En ouvrant les yeux, je sentis que ma peur venait de se cristalliser sur Anticléridès. Sans doute était-ce de lui que j’avais rêvé. Et ces images, montées du plus profond des ténèbres, recelaient peut-être l’avertissement des dieux que je cherchais depuis le matin. À cette pensée, mon cœur se gonfla de désespoir, parce que ayant oublié mon rêve, je ne saurais jamais ce que les dieux avaient tenté de me faire comprendre.

La certitude qu’il allait arriver malheur à Anticléridès me souleva enfin. Je me levai et regardai autour de moi. Il n’y avait rien de réconfortant dans la nature non plus. Pour une journée de début de printemps l’air était curieusement oppressant et le ciel bas et si gris qu’il semblait qu’une tempête s’apprêtait à se lever en un de ces lieux inconnus où se forment les tourmentes. Je regagnai la maison et arpentai sans but la galerie, jusqu’à ce que des coups ébranlent la porte. C’était Nagar. Elle était si grave que je ne pus m’empêcher de trembler de tous mes membres à sa vue. Elle ne dit pas un mot, me regarda à peine et traversa la maison avec hauteur. Je revins à la galerie. J’y demeurai assise, le temps de m’endormir à nouveau et d’être réveillée en sursaut, arrachée brutalement par le passage de Nagar de ce paisible plateau, suspendu entre ciel et terre, où m’avait enfin transportée le sommeil. J’entendis la porte violemment rabattue, dont les couloirs répercutaient l’écho jusqu’à la galerie.

Je me remis à marcher autour du jardin intérieur et y marchai jusqu’à l’arrivée d’Anticléridès.

Quand il m’eut fait comprendre qu’il ne tenait pas à ma compagnie, je partis, tout à la fois vexée et rassurée, me baigner et changer enfin mes vêtements poussiéreux et trempés de peur. Je retournai ensuite sur les terrasses. Je me sentais mieux. Le ciel s’était suffisamment dégagé pour que l’on puisse observer le coucher du soleil. Les jardins sentaient bon. Je m’y promenais lorsque Anticléridès apparut.

« Ne travailles-tu pas ? demandai-je, à la fois ironique et pleine d’espoir.

— Je n’y parviens pas, répondit-il en venant vers moi, mon esprit est trop agité. Il faudrait que je sois en paix pour écrire des vers. Jamais la prosodie ne m’a paru si contraignante et si aride. Mon esprit voudrait s’envoler hors des cadres dans lesquels je le force à s’exprimer.

— Pourquoi ton esprit est-il agité ?

— Tu le sauras bientôt, lorsque la cause de son agitation aura pris fin. Alors, je pourrai enfin achever mon œuvre dans la sérénité et peut-être, continua-t-il de son doux sourire, explorer pourquoi mon cœur est si attaché à toi. »

Il me prit par la taille pour que nous marchions côte à côte au milieu des reflets violents du soleil couchant. Parce que nous cheminions l’un à côté de l’autre, je ne voyais pas bien son visage. À un moment cependant, je tournai la tête vers lui. Ses yeux étaient posés, anxieux et sévères, sur le fleuve rouge. Malgré la chaleur et la pression de sa main contre mon flanc, je compris qu’il était absent de ces lieux que nous traversions ensemble. Soudain, sa main tressaillit. Il poussa un grand soupir et me regarda enfin.

« Il faudrait vraiment que je travaille, me dit-il. Il est urgent que je termine cette ode cette nuit. »

Je n’osai pas demander pourquoi il y avait urgence. Je sentais encore le mouvement involontaire de sa main et le frémissement qu’il m’avait communiqué. Mon âme était à nouveau inquiète et je savais qu’elle avait raison de l’être, parce que, pour Anticléridès aussi, l’avenir s’était subitement déchiré.

 

La nuit tombait. Nous étions seuls dans cette maison solitaire. Comme je voyais bien qu’il n’avait pas envie de repartir travailler, je lui demandai de me raconter encore l’histoire de Célubée.

« Célubée ? Mais j’ai terminé son histoire.

— Comment terminé ? Rien n’est terminé. Comment l’histoire d’Alkès et d’Anath peut-elle achever l’histoire de Célubée ? Il a bien dû se produire d’autres choses. Qu’est devenue Célubée ?

— Ce que tu demandes est sans doute le fond du problème. Nous ne savons plus rien ou presque plus rien de Célubée après le règne d’Alkès. Nous ne pouvons que très partiellement reconstituer les grandes lignes de son histoire jusqu’au jour de la séparation du pays des sages et de Célubée.

« La dynastie de Neter a régné sur Célubée pendant plusieurs siècles. Les Nétérides ont trouvé la vitalité nécessaire pour se perpétuer à travers le temps sans discontinuité d’une manière si surprenante qu’il faut croire que les dieux étaient avec eux et les protégeaient. La succession des rois, leurs noms et l’histoire de leur règne nous restent cependant inconnus pour beaucoup d’entre eux, parce que des rouleaux de la chronique secrète qu’on continuait à tenir, et à Célubée et dans la ville des sages, ont disparu au moment des troubles.

« Nous ne disposons pas du texte conservé à Célubée, aussi ne savons-nous pas si celui des sages lui était strictement conforme et, notamment, si on enregistrait également à Célubée les événements qui survenaient au pays des sages. Les derniers rouleaux, dont certains sont si abîmés que leur contenu est fragmentaire, font état des modifications intervenues dans le pays des sages et surtout de l’assèchement constant des campagnes autour de la ville des sages. Le climat avait coupé le pays en deux grandes zones, celle du Sud, de plus en plus aride et celle du Nord, miraculeusement épargnée. Les sages qui gouvernaient les domaines du Sud, rencontraient de plus en plus de difficultés pour tirer des revenus de leurs terres. Leurs paysans appauvris étaient affamés d’un bout à l’autre de l’année.

« Il ne semble pas qu’à Célubée on ait pris conscience de l’acuité du problème. Ou bien les relations étaient-elles déjà distendues au point que les sages aient acquis une assez large autonomie ? Toujours est-il que la seule mesure arrêtée, non par Célubée, mais par les sages eux-mêmes, fut d’établir une nouvelle cité, plus au nord, pour échapper à la chaleur et aux vents de poussière qui s’abattaient sur la ville construite par l’architecte de Zosra, s’infiltrant dans ses rues, s’attaquant à ses maisons, en raclant les façades avant de les soulever dans les airs en nouvelles colonnes de sable.

« On s’attela à sa construction, qui dut être très longue parce que l’on en trouve trace dans la chronique secrète pendant une période d’au moins deux siècles.

« Dans le même temps, il semble que les sages du Sud – dotés alors d’un autre titre, arraché au roi de Célubée ou peut-être à celui qu’il avait désigné parmi eux pour le représenter dans le pays des sages – soient devenus de plus en plus mécontents et de plus en plus jaloux de ceux auxquels le hasard avait autrefois attribué les domaines du Nord. La mauvaise humeur grandissait dans ce pays, entre les aigreurs des sages du Sud, la faim tenaillante des paysans et l’irritabilité déséquilibrante des habitants de la ville, affolés par la chaleur et les tempêtes de sable.

« Dans ce climat instable, il dut se passer quelque chose que nous ignorons. Peut-être une décision venue de Célubée et qui fut unanimement jugée arbitraire. Peut-être l’un de ces cataclysmes, qui ébranlaient depuis si longtemps Arkkande et paraissaient insidieusement remonter vers le nord des territoires contrôlés par Célubée. Peut-être seulement l’usure des choses par le temps et le sable. Quoi qu’il en soit, le pays des sages fut complètement bouleversé. Le peuple des paysans, soumis depuis toujours, se souleva brutalement contre ses maîtres et, au même moment, un ouragan de sable emporta la moitié de la ville. Sa population égarée se précipita aveuglément à travers les champs desséchés et ensablés pour échapper tout à la fois aux coups des rebelles et à la fureur des vents.

« Ce que nous possédons de la chronique secrète de Célubée s’interrompt là. Célubée s’était peu à peu éloignée du pays des sages, sans doute parce qu’il avait perdu le mystère qui l’avait si longtemps séduite. La catastrophe naturelle et politique qui brisa le pays des sages dut couper définitivement les liens qui subsistaient encore entre les deux pays. Je pense que les liaisons commerciales ayant cessé, parce que le pays des sages, en plein désordre, n’avait rien à vendre et rien à acheter, on dut oublier, à Célubée, la route qui descendait vers cette terre, ou supposer qu’elle était à tout jamais ensevelie sous les sables.

« Beaucoup ont pensé que Célubée avait disparu à son tour. Rien cependant ne nous l’indique. Personne n’a plus jamais entendu parler de Célubée ou d’Arkkande. Interroge les marins étrangers qui font le tour du monde, ils ne connaissent pas Célubée. C’est pourquoi, on a dit qu’elle n’existait plus. Certains sont même allés jusqu’à soutenir qu’elle n’avait jamais existé et qu’elle n’était qu’une légende ou un rêve halluciné. Mais Célubée est toujours restée en dehors des grandes routes du monde. Les marins ne peuvent pas la connaître. Ce n’est donc pas un argument. Je ne crois pas non plus que Célubée ait péri. Elle a survécu si longtemps qu’elle ne peut avoir été emportée si aisément. Je crois, moi, qu’elle existe encore entre ses montagnes et son fleuve, enfermée sur elle-même, montant la garde sur le trésor le plus précieux de l’univers, celui de l’histoire du monde. Elle doit songer parfois à ce pays des sages, englouti par le temps, sans concevoir qu’il survive sans elle et qu’il l’ait oubliée au point de ne plus savoir ni son nom ni le rôle qu’elle a joué dans sa destinée.

— Le pays des sages ? Il existe donc encore ?

— Comme si tu ne le savais pas », répondit Anticléridès en se levant.

 

Il s’apprêtait à retourner dans sa chambre. Il faisait complètement nuit. Nous n’avions pas pensé à aller chercher une lampe et étions dans les ténèbres. Anticléridès leva les yeux au ciel.

« Regarde ! », dit-il soudain.

Dans le ciel très dégagé, le croissant de la nouvelle lune, effilé comme une mince faucille, paraissait s’être posé à la droite d’une étoile très brillante et à la paisible lumière. Je souris, bien que je susse qu’il ne pouvait voir mon sourire.

« C’est un signe », dit-il.

Oui, pensai-je, c’est un signe. Mais je voudrais tant savoir ce qu’il signifie. Je me levai à mon tour et vins vers Anticléridès pour lever avec lui les yeux vers la nuit mystérieuse et impénétrable.

« Ne me quitte pas ce soir, suppliai-je.

— Viens avec moi. Tu t’étendras sur mon lit pendant que je travaillerai. Moi non plus, je n’ai pas envie de te quitter.

« Mais avant, ajouta-t-il, donne-moi par pitié quelque chose à manger. »

Il m’accompagna à tâtons jusqu’aux cuisines. Elles étaient désertes, mais le feu rougeoyait encore, preuve qu’il avait été très récemment éteint. Je le ranimai. Anticléridès y alluma plusieurs lampes. Il en emporta deux, me laissant préparer notre repas. Dans les cuisines délaissées, j’eus le sentiment que nous avions été abandonnés par les domestiques de Nagar. Personne ne s’était inquiété de nous. On ne nous avait apporté ni lampe ni rafraîchissement comme chaque soir. Pis, les serviteurs semblaient avoir disparu. Je me souvins que de toute la journée, je n’en avais vu aucun. C’était moi qui avais ouvert la porte à Nagar et à Anticléridès. À supposer que j’aie devancé le portier dans son travail, il aurait dû, cependant, se montrer peu après. Il n’était pas apparu. Les cuisinières étaient là, sans doute, puisqu’on avait fait du feu dans les cuisines. Je demeurai perplexe, tandis que je cherchais dans les fantomatiques recoins des deux pièces de quoi nous nourrir tous les deux.

Je revins avec un grand plateau sur lequel j’avais placé, au milieu de quelques plats, deux lampes tremblotantes pour franchir les longs couloirs où personne n’avait, cette nuit, allumé de flambeaux.

Je m’étendis ensuite sur la couche d’Anticléridès. Je l’observai d’abord dans la lumière faiblissante pendant qu’il travaillait. Bientôt, je m’endormis. Je m’éveillai dans l’obscurité. Les lampes, que j’avais oublié de regarnir, s’étaient éteintes. Anticléridès, couché contre moi, dormait en m’enlaçant. Je me rendormis rassurée de le sentir près de moi.

À l’aube, quand les premières lueurs éclairèrent la chambre, je me réveillai enfin. Anticléridès était en train de s’habiller. Je me vêtis aussi et l’accompagnai jusqu’à la porte.

« Je ne rentrerai pas cette nuit, me dit-il en partant. Nous nous reverrons demain matin. » Comme je l’envisageai tristement, il ajouta en caressant ma joue : « Demain, tout ira bien. »