Célubée
Chapitre II
Il s’écoula en réalité assez peu de temps entre le moment où j’entrai au service de Nagar et celui de l’arrivée d’Anticléridès sur la presqu’île, mais cette époque-là fut si calme par rapport à celle qui suivit, qu’elle me semble avoir duré toute une autre vie.
Quand je repasse dans ma mémoire ces jours que nous avons vécus – ceux que je vais raconter – il me semble en avoir tenu l’exacte comptabilité. Je pourrais, sans hésiter, dire de manière précise ce que nous avons fait chacun de ces jours-là. Mais des précédents, ceux où le temps était immobile, je ne garde plus qu’un souvenir confus. Je les mélange et ils se superposent dans ma mémoire. Ils se ressemblent tous. Ils ont tous ce goût affadi du bonheur paisible que l’on n’a pas encore reconnu. Je m’imaginais alors inconsidérément vivre dans l’angoisse et la passion et je n’avais encore appris ni l’exaltation des jours d’espoir ou la folie démesurée du bonheur, ni la révolte contre l’irrémédiable ou l’abrutissante douleur du désespoir.
Au souvenir de ces instants passés, de leur douceur incomprise, je regrette d’avoir laissé échapper ce temps. Parfois, je voudrais qu’il soit encore à venir, intact. Mais je sais bien que s’il m’était donné de le revivre, je ne saurais pas mieux le savourer. À nouveau, je le gaspillerais à attendre… J’ai touché à l’intensité, à celle du bonheur et donc aussi à celle du malheur. Après tous ces moments inoubliables, les jours passés semblent médiocres et les jours à venir sans attrait.
Mais alors je ne le savais pas et je me tourmentais d’un rien pour rendre ma vie supportable.
Ainsi je me désespérais de ne savoir presque rien du passé de Nagar. Je n’en sais pas plus, mais cette idée aujourd’hui m’est agréable. J’aime ce mystère. J’aime qu’il existe et que je ne sache pas si je le résoudrai un jour.
Nagar avait la passion du mystère et l’entretenait à dessein. Ainsi conservait-elle le secret sur sa famille. Le hasard l’aidait qui lui avait donné cette énigmatique apparence.
Il est souvent impossible de se souvenir des traits de ceux qui nous ont quittés. Il m’arrive de me réveiller la nuit en pleurant parce qu’enfin, à travers un rêve, j’ai, pour un instant, retrouvé leur insaisissable image. Mais le visage de Nagar, je ne peux l’oublier.
On ne pouvait reprocher à son visage anguleux de manquer de fermeté. Mais il était si changeant que ses traits paraissaient inachevés et à peine suggérés, comme une esquisse hâtivement abandonnée. Phoil lui dit un jour qu’on attendait vainement que son visage se stabilise. C’est vrai qu’il était à son image, incernable.
On se souvenait toujours de ses yeux : sombres, bien sûr, comme ceux des habitants de la Cité, mais avec une nuance imperceptible qui donnait parfois le sentiment que leur couleur n’était pas définitive. Ses paupières s’étiraient, finement bridées, comme celles des statues des divinités du Temple. Aucune femme dans la Cité ne possède ces yeux d’où filtre un regard qu’on devine tout à la fois perçant et alangui.
Je me souviens de sa silhouette fragile. Son ossature longue et légère, aux grâces adolescentes, la privait de la démarche assurée que donne normalement la maturité. Ses robes flottantes cachaient souvent la beauté de ses lignes. Mais, nue, elle avait un corps troublant de jeune fille en escapade fugitive dans le monde des femmes. Cette hésitation entre deux formes aux charmes spécifiques le rendait émouvant et aussi insoupçonnablement harmonieux. Je ne peux m’empêcher de penser avec tristesse à ce qu’est devenu ou à ce que va devenir bientôt ce corps si désirable.
La famille de Nagar est très ancienne. Si loin qu’on remonte dans l’histoire du Royaume, elle semble avoir toujours existé. Elle est aussi très illustre parce que depuis les commencements, depuis la fondation – et, disait-on, plus encore – tous les Grands-Prêtres du Royaume en étaient issus.
Le Grand-Prêtre est l’autorité religieuse du Royaume, le représentant des dieux. Il sait les rites et les procédures, le langage à employer avec les divinités. Il sait aussi ce qui fut et ce qui sera. Il conduit les destinées, car il n’ignore rien de leur but. Il est surtout investi du destin éternel des choses et des êtres. On le disait infaillible et tout-puissant et je l’ai cru jusqu’à ces jours troublés.
Le père de Nagar fut l’avant-dernier Grand-Prêtre du Royaume et sans doute l’un des plus remarquables. On lui reprochait sa réserve qui n’était ni distance ni indifférence, mais plus vraisemblablement de la distraction. Il paraissait cependant à chacun d’entre nous comme façonné par les dieux eux-mêmes. Immense, le visage austère, que sa chevelure grise et épaisse, haut plantée sur le front, aurait adouci sans l’éclat pénétrant des yeux, lorsqu’il surgissait, les jours de cérémonie, dans sa longue robe blanche, les jeunes enfants le prenaient pour un dieu. Et les adultes qui l’observaient du bas du Temple, décidés à ne plus se laisser séduire cette fois par l’enchantement de la danse magique en laquelle il transformait, par la grâce de sa silhouette, les mouvements rituels, oubliaient leurs résolutions aussitôt qu’il déployait l’étoffe blanche de ses manches devant le ciel. Les plus obstinés abandonnaient toute résistance dès que sa voix profonde vibrait dans le Temple. Son timbre et sa musicalité auraient déjà emporté la conviction du plus rebelle des hommes. Il aurait pu s’amuser à dire n’importe quoi, nous aurions été sans doute également subjugués. Mais ses discours procédaient d’une inspiration si élevée qu’en l’écoutant, nous nous sentions parfois comme des dieux. Certains jours, au contraire, il trouvait des accents désespérants pour nous convaincre que nous n’étions que des jouets dérisoires entre les mains imprévisibles du destin. Sa présence, nous le savions, suffisait pourtant à nous protéger : elle était comme un manteau tendu entre le ciel et nous.
Il habitait non loin de nous, dans un vieux palais proche du Temple. Sa maison était fermée de hauts murs par-dessus lesquels retombaient les branches épaisses de quelques arbres très sages qui défendaient le palais d’un rempart supplémentaire.
Il paraissait y vivre simplement, car il sortait toujours seul, sans escorte, mais aussi sans cheval et sans char. Les allées et venues quotidiennes de sa discrète et peu nombreuse domesticité ne nous éclairaient pas davantage. Peut-être ne nous serions-nous guère émus de sa détermination à tenir notre curiosité à l’écart des abris où se déroulait l’ordinaire de sa vie, sans le mystère irrésolu que constituait sa femme.
Personne ne l’avait jamais vue. Tout le monde connaissait son existence. Le Grand-Prêtre n’avait jamais caché qu’il était marié. L’attachement qu’il portait à sa fille unique et sa fierté à se montrer avec elle l’en auraient de toute manière empêché. Cependant si l’on vit Nagar à ses côtés dès son plus jeune âge, jamais il ne parut où que ce fût avec son épouse. Bien sûr, aussitôt que l’on sut qu’il avait une compagne légitime dans sa maison, les bruits les plus divers et sans doute les plus contradictoires coururent dans la Cité. Il ne sembla pas les remarquer. Du moins, ne fit-il rien pour les démentir.
On racontait que la mère de Nagar était étrangère et qu’il la cloîtrait pour cette raison. Les habitants de la Cité sont plutôt xénophobes. Ils tolèrent par nécessité les équipages descendus des pays du Nord pour leur apporter les biens que ne produit pas le Royaume. Ces marins ne restent pas longtemps, aussi supportent-ils leur présence. Mais, eux qui ne voyagent pas et qui, vraisemblablement, n’aimeraient pas y être contraints, n’apprécient guère qu’un étranger s’attarde dans la Cité. Je ne pense pas qu’ils auraient osé s’en prendre à la femme du Grand-Prêtre s’il s’était avéré qu’elle ne venait pas de la Cité, mais ils auraient été fâchés de savoir que le maître du Temple avait dédaigné les femmes de son pays pour une étrangère. Est-ce pour cela qu’il ne dissipait pas le secret qui entourait son épouse ?
De Nagar, je n’appris pas grand-chose. Elle me dit un jour que sa mère était morte pendant son enfance. Elle ignora mes autres questions. Elle est fondée, je crois, la rumeur qui faisait de sa mère une étrangère. Mais alors d’où venait-elle ? Et surtout comment est-elle entrée dans la Cité sans que personne ne l’ait remarquée ?
La tradition veut que l’un des fils du Grand-Prêtre, de préférence l’aîné, suive les cours de l’école du Temple, car il a vocation à succéder à son père, à la mort de ce dernier, si du moins ses capacités l’y autorisent et que son père l’en a jugé digne.
S’ils éliminaient sévèrement ceux de leurs enfants qui ne leur paraissaient pas pouvoir légitimement les remplacer, les Grands-Prêtres, jusqu’au père de Nagar, avaient toujours découvert parmi leurs descendants directs ou leurs proches collatéraux, un homme qui possédât chacune des qualités indispensables pour devenir leur successeur.
L’ancien Grand-Prêtre n’avait pas de fils. Nagar était sa fille unique. Il l’envoya à l’école du Temple. À priori rien n’interdisait à une femme d’exercer les fonctions de Grand-Prêtre, même si aucune ne semble jamais avoir accédé à cette dignité. Le Grand-Prêtre, qui avait tôt décelé les dons de sa fille, ne s’attrista jamais de n’avoir pas engendré de fils. Il était convaincu que Nagar possédait la stature d’un Grand-Prêtre et saurait maintenir et peut-être même rehausser le prestige de sa lignée. Il ne pouvait de toute manière faire autrement que de le croire car, à ce moment-là, cette famille si prolifique avait, étrangement, presque disparu. Les diverses branches cadettes s’étaient éteintes peu à peu et Nagar en restait l’unique représentante. J’imagine que son père, qui avait dû penser que les dieux abandonnaient soudain la maison à laquelle ils avaient jusque-là confié le pouvoir religieux, vit en Nagar le signe que ces mêmes dieux marchaient toujours à leurs côtés. Cependant quand elle eut achevé ses études, peu avant le jour choisi par son père pour la désigner officiellement comme son successeur, elle renonça subitement à cette fonction.
L’école du Temple est l’une des quatre écoles de la Cité. Seul celui de ses enfants que le Grand-Prêtre a désigné peut y accéder directement. Elle ne compte qu’une vingtaine d’écoliers. Tous deviennent prêtres et, hormis Nagar, il n’est pas de cas d’élèves qui aient refusé cet honneur.
On commence par y apprendre ce qu’on enseigne dans les trois autres écoles de la Cité.
Plus tard, les élèves abordent l’histoire. Et plus tard encore, on les autorise à lire les Textes. Je ne sais pas ce que sont les Textes, sinon que c’est leur lecture qui distingue les prêtres de tous les autres hommes. Je n’ai jamais osé interroger Nagar, ou peut-être simplement n’y ai-je pas songé. Et si je l’avais fait, m’aurait-elle répondu ? Peut-être ces Textes recèlent-ils la vérité du monde, mais peut-être ne sont-ils que poussière et légende. Je ne me hasarderais plus aujourd’hui à choisir entre ces deux hypothèses.
Le futur Grand-Prêtre est initié à des mystères que les autres n’ont le droit ni de connaître ni de comprendre. Je crois que Nagar reçut cette initiation.
Plus rien ne s’opposait à ce qu’elle soit désignée comme le successeur de son père et tout y poussait. Car ces secrets sont un si lourd fardeau qu’ils condamnent ceux qui les détiennent à s’écarter de la vie commune et ne leur laissent pour seule issue que de devenir Grand-Prêtre.
Cependant, je l’ai dit, Nagar ne voulut pas de la succession de son père. Pour marquer clairement son refus, elle se maria presque aussitôt, contre la volonté du Grand-Prêtre. Le mariage n’était pas incompatible avec la fonction qu’elle venait de dédaigner et son père, sans doute, l’aurait poussée à se marier afin d’assurer une postérité à leur famille. Mais les circonstances dans lesquelles se décida cette union prévinrent à jamais la communauté des prêtres contre la fille de leur chef. Son père lui-même ressentit vraisemblablement une profonde amertume à la voir gaspiller par bravade ses possibilités auprès d’un homme qu’elle n’aimait même pas. En dépit du bruit que dut faire alors la double décision de Nagar, personne ne peut plus dire quel était le nom de celui qu’elle épousa. Il est vrai qu’il mourut presque aussitôt, laissant Nagar sans enfant et sans contrainte.
Je ne sais pas si son père chercha alors à lui faire reconsidérer son refus. S’il le fit, elle n’y attacha aucune importance. C’est en effet à ce moment-là qu’elle quitta la Cité. Malgré l’interdiction de sortir du Royaume qui est faite à tout sujet du Roi, et sans doute la désapprobation du Grand-Prêtre, elle s’embarqua secrètement sur l’un des vaisseaux étrangers et gagna la haute mer, par-delà l’embouchure marécageuse du fleuve.
Où alla-t-elle exactement ? Je ne le sais pas. Si elle n’avait jamais parcouru ces mondes inconnus, je serais vraisemblablement encore dans la Cité à surveiller son manège avec Phoil et à attendre désespérément que survienne enfin quelque chose.
Elle revint transformée, se repentant de n’avoir pas compris plus tôt ce qu’était notre pays et quel était son destin. Et ce destin, le destin de la Cité et qui devait aussi être le nôtre, se mit à sa poursuite peu de temps après son retour dans le Royaume.
Lorsqu’elle rentra, son père venait de mourir. Il s’était résigné à choisir pour lui succéder l’un de ses acolytes, hâtivement initié aux mystères. Nagar n’essaya pas – malgré les craintes du nouveau Grand-Prêtre – de lui ravir son pouvoir. Elle s’occupa de la gestion des propriétés familiales qui lui étaient toutes revenues, puisqu’elle était la dernière survivante. Pour marquer son désir de ne pas s’immiscer dans les affaires du Temple, elle vendit le palais de son père et choisit de s’installer dans la presqu’île.
C’est peu après que je l’ai connue. Je venais de perdre mes parents et me trouvais démunie. Elle m’a prise avec elle, me sauvant tout à la fois de l’horreur et de l’ennui et, jusqu’à ces derniers jours, je ne l’ai jamais quittée.
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