Célubée
Chapitre III
Je me souviens clairement de la journée du lendemain parce qu’alors que le récit d’Anticléridès semblait avoir rapproché Nagar et le prince, ils se disputèrent.
Je m’étais levée tard ce matin-là. Nagar et Phoil étaient déjà partis au palais quand je m’éveillai.
Nagar rentra la première, dans le courant de l’après-midi. J’appris plus tard qu’elle avait discuté avec le Roi du problème de sa succession. Phoil, pour sa part, avait réuni ses fidèles afin de connaître leur opinion sur l’état du Royaume. Il revint à la tombée de la nuit. Il demanda qu’on lui prépare un bain. Nagar m’en chargea.
J’avais toujours espéré pareille occasion de m’occuper du prince et de lui montrer ma tendresse. Nagar confiait toujours le soin des bains de Phoil au plus jeune de ses serviteurs. Je l’attendis et préparai tous les accessoires de toilette après avoir vérifié que l’eau des bassins était pure. Lorsque Phoil entra, visiblement irrité, il commença à se dévêtir sans me prêter attention. Ce ne fut qu’au bruit que je fis en heurtant la première marche du bassin du manche de ma brosse, qu’il se retourna. Il sembla plus furieux que jamais à ma vue et demanda ce que je faisais dans cette pièce. Ma réponse l’agita davantage encore et il m’ordonna de sortir. Je sais mal cacher mes sentiments et il dut voir ma déception car il me rappela et vint à moi.
« Douce Coelia, au cœur naïf, je sais que tu es étrangère à une comédie que tu ne comprends pas. Va ! Je n’en veux qu’à l’auteur de cette mascarade. »
Je sortis, tremblante encore de l’espèce d’humiliation que j’avais ressentie tout à la fois d’avoir été rejetée par Phoil et utilisée, malgré moi, par Nagar. Je me réfugiai dans la galerie. Bientôt, Phoil sortit des bains. Il entra chez Nagar d’un pas si décidé que je devinai ce qui allait suivre. Ils se disputèrent violemment, mais brièvement, car peu après, le prince ressortit. Je le vis qui se dirigeait vers les couloirs obscurs. La porte d’entrée claqua derrière lui. La maison retomba dans le silence et dans l’ombre.
Dans le silence, elle y demeura plusieurs jours durant.
Nagar partait de bonne heure le matin et ne rentrait que dans l’après-midi. Elle ne m’emmenait jamais et s’enfermait dans sa chambre dès son retour. Si elle dînait avec Anticléridès, elle ne m’appelait pas à ses côtés et je n’avais plus de prétexte pour rester, car elle se retirait dès le repas terminé. Pendant ces jours-là, elle ne m’adressa la parole que pour me donner les ordres nécessaires à sa toilette.
Phoil se faisait rare. Il survenait parfois en début de soirée et me demandait de l’introduire chez sa maîtresse. Leurs entrevues étaient brèves. De la galerie, j’entendais fréquemment leurs voix s’élever. Le prince sortait vite, énervé et fatigué, et repartait au grand galop vers la Cité. Il ne dîna jamais et dormit encore moins dans la presqu’île.
Il ne restait qu’Anticléridès. Son récit m’avait donné envie de le connaître davantage et me l’avait rendu plus attachant. Je recherchai sa compagnie. Il m’accueillit avec gentillesse. Il refusa de m’en dire plus sur sa vie, mais accepta de parler avec moi. Comme nous restions seuls dans la journée et qu’il avait besoin de se distraire du souci que lui causait son travail, je lui faisais de la musique. Nous bavardions dans la galerie ou dans les jardins.
Il m’expliqua les querelles qui séparaient Nagar et Phoil. Les bruits les plus insolites couraient dans la Cité, mais je n’y avais pas fait attention. Je n’avais pas non plus cherché à surprendre les conversations entre Phoil et Nagar. Comme je savais qu’elles ne portaient pas sur leurs sentiments, je ne les avais pas jugées dignes d’intérêt. S’il m’était souvent arrivé par le passé de tendre l’oreille et, je le confesse, de faire plus encore pour savoir ce qui se passait dans la chambre de Nagar, j’avais cette fois totalement manqué de curiosité.
Anticléridès me reprocha de me désintéresser des affaires du Royaume. Il me dit que tout citoyen devait se soucier de l’avenir qu’on lui préparait. Il ajouta que les vifs sentiments que je portais aux protagonistes de l’affaire auraient dû, de surcroît, m’inciter à me préoccuper de ce qui se passait dans le Royaume.
Je rougis de cette allusion. J’aurais voulu lui prouver qu’il se trompait, tant je désirais à cet instant me faire aimer de lui.
Nagar et Phoil avaient embrassé des partis différents. Leur conception de l’avenir du pays ainsi que des mesures à prendre ne pouvaient se concilier.
Depuis qu’elle avait réussi à sortir le Roi de son chagrin, Nagar tentait de le persuader d’écarter son cadet du trône. Elle prétendait qu’il n’y aurait pas de plus grand péril pour le Royaume que d’avoir un tel souverain à sa tête. Et elle savait que le Roi en était convaincu.
Elle avait dû obliger celui-ci à reprendre les rênes du gouvernement. Elle avait craint un moment que la douleur n’ait à jamais altéré sa lucidité ou du moins ne l’ait définitivement éloigné des affaires. Son état s’améliora lorsqu’il reprit son activité. Cependant, il demeurait comme lointain, parfois indifférent. Nagar ne doutait pas qu’en temps normal, il se fût rallié à son avis. Mais il était devenu hésitant. Le chagrin avait laminé ses anciennes certitudes, émoussé aussi les réflexes qui l’aidaient à gouverner. Les problèmes lui apparaissaient soudain complexes et pour certains insolubles. Il semblait tout à la fois détaché et écrasé.
Nagar suppliait le Roi de choisir son successeur parmi ses bâtards. L’un des enfants mâles, que lui avait donné sa seconde épouse, réunissait toutes les qualités de son précédent héritier. Il avait en outre déjà engendré deux fils qui promettaient de devenir vigoureux et intelligents. Nul mieux que lui, parmi les enfants du Roi, n’était digne de monter sur le trône. Il présentait enfin une étonnante ressemblance avec son père. Tous ces traits le feraient aisément accepter par le peuple si le prince héritier était évincé.
Mais pour l’évincer, il n’y avait que deux moyens.
Le premier était de modifier la Loi du Royaume afin de lui retirer son droit de succession. La Loi qui réservait aux enfants de la première épouse le droit de régner ne prévoyait pas la débilité de l’un des successeurs. Il aurait fallu la réformer de manière à introduire cette exception.
La Loi du Royaume régit les rapports entre le Roi et ses sujets, les règles de transmission du pouvoir et les grands principes de l’existence au sein du Royaume. En raison de son importance, elle est immuable. Son intangibilité vise à éviter que les décisions divines soient tournées au moyen de la Loi, ce qui constituerait un sacrilège. Or, introduire dans le texte même de la Loi la possibilité de déshériter l’enfant débile permettrait un grand nombre d’exactions légales. Car qui chargerait-on de dire que l’enfant était débile ? Il serait aisé de se débarrasser ainsi d’un prétendant indésirable pour une faction. La Loi ne devait souffrir aucune exception, si l’on ne voulait pas voir le Royaume entrer en décadence.
Le second moyen, à la fois le plus radical et le plus sûr, consistait à faire disparaître le prince héritier. Il ne réglait cependant pas totalement le problème, car une fois le prince débile mort, les règles de succession écartaient irrémédiablement le bâtard du trône. Il fallait donc que le Roi fasse un double coup d’État : qu’il tue son propre fils et qu’il désigne – contre toutes les règles – son bâtard pour lui succéder.
Lorsqu’Anticléridès me révéla les desseins de Nagar, je me récriai. Comment pouvait-elle demander à un père de faire assassiner son enfant, fût-il débile ? Comment pouvait-elle également aller à l’encontre de la volonté des dieux ? S’ils avaient décidé que le pouvoir devait passer à un faible d’esprit, notre destin devait s’accomplir. Car une faute sans doute avait été commise, que nous devions expier de la sorte. Ou peut-être était-ce notre avenir que de n’en avoir pas.
Mais Anticléridès ne l’entendait pas ainsi. Il s’indigna avec ironie de mes réactions : « Nous ne sommes pas de simples jouets dans la main des dieux, Coelia. Il nous appartient parfois de prouver notre détermination. Même ton Grand-Prêtre ne saurait demander à tout un peuple de se sacrifier volontairement et patiemment pour obéir à de tortueuses et incertaines volontés.
— Comment peux-tu prétendre, Anticléridès, que la volonté divine ne soit ni claire ni incontestable ? Elle nous est donnée quotidiennement et nous mourrions tous si nous n’en entendions pas la voix. Tu viens d’un pays incrédule où plus rien ne compte que de changer de gouvernement, où les dieux restent tellement silencieux et les hommes si sourds que le pays est promis au chaos. Mais nous, qui sommes voués à l’éternité, nous qui sommes les garants de l’immuabilité divine, nous ne pouvons pas céder aux vertiges de la politique. C’est pourquoi, je te le redis, si notre destin est de disparaître, notre mort portera témoignage de la volonté même des dieux.
— Ou de votre aveuglement ! Cela ne veut rien dire. Je crains que bien peu dans la Cité pensent comme toi. Aussi longtemps que ton pays a vécu en dehors des grandes routes maritimes, il pouvait croire que le temps était immobile. Vous êtes perdus à présent…
— Je ne te crois pas ! Tu connais mal les habitants de la Cité. Tu n’as pas vécu parmi nous suffisamment longtemps pour savoir combien peu nous importent les vanités de cette vie. N’as-tu pas parcouru les rues de la Cité des morts ? N’as-tu pas vu les temples, les tombeaux, les dernières demeures érigées après une vie entière de sacrifices ? N’as-tu pas assisté au culte des dieux ? N’as-tu pas vu les femmes qui filent, taillent, brodent et amassent leur trousseau mortuaire, comme les filles chez toi préparent le linge de leur mariage ? N’as-tu jamais entendu les passants matinaux qui, dans le premier éclat de l’aube, racontent leurs rêves et leurs prémonitions à leurs voisins ?
— Non, ce peuple dont tu me parles, je ne le connais pas. Moi, je connais les solides et gais marchands, toujours prêts à te raconter la dernière anecdote recueillie à la Cour, les filles des bordels, si aguichantes, qui ne se privent jamais de critiquer le comportement des dames de la Cour, les artisans qui cessent volontiers leur travail pour dire du mal des dernières mesures du Roi, et les paysans, que tu ne comprends pas mieux que moi, qui gémissent toujours sous le poids de l’impôt et de l’injustice. Ce peuple que tu nies, tu le connais pourtant, tu le rencontres chaque jour et tu en es issue, toi aussi. Je veux bien admettre que tu as raison et que vous êtes très religieux et préoccupés de l’au-delà. Mais je vous crois plus attachés au bonheur de ce monde que ne l’était ma propre race.
« Tu es prompte à avaler les discours des prêtres et à obéir aux ordres d’un pouvoir qui s’affirme divin. Mais ces prêtres et ce pouvoir se gardent bien de vous redire l’histoire du Royaume. Ils l’ont oubliée, eux aussi. Comment vous seriez-vous approprié l’éternité, vous qui êtes nés des bouleversements parmi les plus douloureux que le monde ait connus ? Vous, dont le destin est d’être sans cesse ballottés et battus par les remous de la nature, du temps et peut-être des dieux ? Vous êtes le peuple des drames et c’est pourquoi je suis ici. Mais vous êtes aussi un peuple gai qui a bâti une forme de bonheur, non pas sur l’idée de l’éternité, mais sur celle de la précarité. »
Je demeurai silencieuse. Je savais qu’Anticléridès avait raison de nous dépeindre avec des couleurs vives et que la grisaille que je voulais semer sur les murs de ma ville et les têtes de mes compatriotes ne reflétait pas l’exacte tonalité du Royaume. Nous avions été un peuple triste et, dans une certaine mesure, beaucoup de nos rites et de nos pensées le demeuraient. Mais il semblait que nous ayons épousseté la tristesse de nos vies et que nous nous en soyons peu à peu débarrassés, comme d’un vêtement encombrant qu’on nous aurait autrefois imposé.
Anticléridès en revint cependant à Nagar. Il me défendit de penser qu’elle pût avoir l’âme d’un assassin. Selon lui, c’était au terme de pénibles réflexions qu’elle avait fini par estimer que seule, la mort du prince sauverait le Royaume.
« Je suis sûr, dit-il, qu’elle sait que si sa volonté s’accomplit, chaque nuit deviendra pour elle un cauchemar.
— Mais comment a-t-elle pu seulement prononcer ces paroles fatales devant le Roi ? Comment en a-t-elle trouvé le courage ou l’impudence ?
— Ce sont des paroles qu’elle n’a pas dites et que personne n’oserait prononcer. Ni à Phoil, ni au Roi, ni à moi, elle n’a dit ce que je t’ai appris. Il faut être habile à démêler sa pensée pour savoir ce qu’elle médite, mais il ne fait aucun doute ni pour le Roi, ni pour Phoil, ni pour moi, qu’elle désire la mort du prince. Ce que je te dis là, Coelia, tu ne dois le révéler à quiconque.
— Dis-moi encore… Comment réagit le Roi à ces propositions ?
— Je crois qu’il ne réagit pas. C’est ce qui trouble tant Nagar. Elle sait qu’en toute autre période, il se serait rallié à son avis et n’aurait attendu que le moment le plus propice. Mais la mort de l’aîné l’a meurtri de telle manière qu’il n’a plus l’âme assez forte pour se résoudre à provoquer une seconde mort. Il admet que le Royaume court un danger, mais se montre incapable, pour une fois, de faire taire ses sentiments paternels et humains.
« Alors, Nagar le presse de considérer qu’il a beaucoup d’autres fils, plus estimables que le prince, plus dignes aussi de son amour. Elle lui fait valoir que le Royaume est comme un autre enfant, plus cher encore que ceux de son sang. Mais le Roi répond que c’est l’enfant le plus disgracié qu’il faut le plus aimer et chasse Nagar. Elle rentre ici, fatiguée et en colère. Le lendemain, le Roi la fait rappeler parce qu’au cours de la nuit, les malheurs futurs du Royaume lui sont apparus en rêve ou qu’ils l’ont empêché de dormir. Et elle recommence en vain son argumentation.
« Ne blâme pas ta maîtresse. Si elle était intrigante ou seulement calculatrice, elle ferait elle-même assassiner le prince. Le Roi la remercierait sans doute d’avoir tranché et reprendrait plus fermement sa tâche. Mais elle veut que le Roi prenne lui-même la décision, parce que, ainsi que tu l’as dit, il n’appartient qu’aux dieux, qui parlent par sa bouche, de décider. En outre, si le Roi parvient à sortir de son hésitation, le Royaume sera assurément sauvé, car cela prouvera qu’il a retrouvé sa vigueur d’autrefois. »
Phoil, quant à lui, s’était fait le défenseur du prince héritier. Je crus dans un premier temps que le respect de la Loi du Royaume, ainsi que de la parole divine, l’avait seul conduit à ce parti. Mais Anticléridès me dévoila ses arrière-pensées.
Phoil savait qu’à la mort du Roi, le prince héritier ne pourrait gouverner seul. Il était du reste probable que son père prendrait les mesures nécessaires pour limiter les risques que pouvait faire courir au Royaume la faiblesse du futur souverain. Dans un cas comme dans l’autre, une tutelle serait constituée. Dans le passé on y avait eu recours pour préserver le pays pendant l’enfance d’un nouveau roi. Phoil savait que l’on pouvait confier la tutelle à un conseil de princes choisis parmi les plus hauts dignitaires du Royaume, ou les membres de la famille royale. Elle pouvait aussi être dévolue à un seul, généralement un membre de la famille, d’un rang élevé, réputé pour sa compétence et son dévouement à la chose publique. Dans l’une ou l’autre hypothèse, Phoil prendrait en charge les affaires du Royaume. Il était en effet le seul auquel le Roi pouvait songer s’il souhaitait nommer un unique tuteur. Les autres princes de sang menaient une vie à la fois trop dissolue et trop insouciante des réalités pour qu’on pût leur confier la moindre responsabilité. De ce fait même, le prince participerait nécessairement à un éventuel conseil de régence et, dans ce dernier cas, finirait par s’imposer suffisamment pour pouvoir prendre pratiquement seul les décisions.
En outre, le prince héritier paraissant stérile, Phoil, s’il survivait à son cousin, assurerait la relève.
Le plan du prince me satisfaisait davantage que celui de Nagar. Il avait l’avantage de respecter les traditions du Royaume et de porter au pouvoir l’homme qui me semblait le plus capable de conduire les destinées terrestres de notre pays.
Je ne comprenais cependant pas pourquoi Nagar cherchait à entraver le destin de son amant. J’en fis la réflexion à Anticléridès.
« Tu abordes là une question fondamentale. Nagar serait la première à juger sage l’opinion du prince, qui paraît, effectivement, à la fois la plus logique, la plus simple et la plus conforme à la Loi et à la morale, si elle ne conduisait Phoil au pouvoir. Phoil juge dépassées et dangereuses pour le Royaume les idées de ta maîtresse. Il a ses propres convictions sur ce qu’il conviendrait de faire. Parce qu’ils les connaissent, le Roi et Nagar cherchent à l’écarter du trône.
— Mais est-ce que Nagar ne l’a pas pris comme amant ? Comment peut-elle aimer un homme dont les idées sont éloignées des siennes ?
— Tu poses des questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Qui sait pourquoi nous aimons et pourquoi nous haïssons ?
« En outre, je n’ai pas le secret de l’intimité de Phoil et de Nagar. Mais ne conçois-tu pas, en les voyant tous deux, qu’ils puissent irrésistiblement s’attirer ? Moi, je le conçois… certains jours. D’autres jours, il est vrai, je ne suis plus sûr de comprendre ou de vouloir comprendre. »
J’avais l’esprit si embrouillé après cette discussion, que, comme je n’aurais pas manqué de le faire en temps ordinaire, je ne profitai pas de l’occasion qui s’offrait tout à coup de savoir comment s’entrecroisaient les liens obscurs qui reliaient le prince, Nagar et le poète. Ce qui me tourmentait tant était subitement devenu insignifiant. Seule, me préoccupait ma confusion mentale. Elle me donnait le sentiment que je ne pourrais plus jamais connaître le sens exact des choses, ni distinguer la vérité du mensonge. Ce n’est que plus tard que je repensai à la fin de notre entretien…
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