Célubée

Célubée · Chapitre 20 sur 42

Pages du PDF

Célubée

Chronique de Célubée

Je les laissai tous deux pour m’asseoir à l’extrémité de la terrasse au bord du chemin descendant au second jardin et regarder la nuit. Je n’entendis rien de leur conversation et ce qu’ils pouvaient se dire m’était indifférent. Je pensais à moi, à Anticléridès, et me laissais envelopper par les ténèbres, dans l’attente des bonheurs que me promettaient les minutes passées.

Le retour de Nagar mit fin à mes rêveries. Le dîner se révéla triste. Nous n’avions guère envie de nous parler parce que, ou bien nous ne nous aimions pas ou bien nous nous aimions trop. Anticléridès, à notre demande, reprit son récit à la fin du repas.

 

Chronique de Célubée

 

« L’été passa et Neter réussit à sauver l’essentiel de la récolte de Célubée. On moissonna dès que l’on sentit, aux changements du ciel, aux alternances d’air chaud et d’air froid qui descendaient sur la plaine pendant le jour, que la pluie allait revenir.

Neter mobilisa Célubée pour cette opération et n’épargna pas même les malades. Tout fut coupé et engrangé en trois jours. On travailla aussi pendant les heures les plus chaudes, alors que les nuages plombés recouvraient la terre d’un couvercle brûlant, plus étouffant que ne l’avait été le grand ciel bleu au-dessus de leurs têtes. Le dernier jour, des éclairs traversèrent l’air et le jeune homme pressa son peuple. Quand les premières gouttes, larges et fraîches, s’écrasèrent au sol, il ne restait qu’un carré sauvage à couper. Neter y courut en compagnie de quelques-uns de ses soldats, pendant que la population s’élançait vers Célubée, emportant dans ses bras les dernières gerbes liées. Neter et ses compagnons achevèrent leur tâche sous l’orage, dans l’obscurité – car la nuit semblait s’être abattue sur la plaine – et sous un vacarme assourdissant. Ils coupaient les tiges à l’aveuglette, les éparpillant autour d’eux, sans s’aviser que les enfants chargés de les ramasser et de les réunir, s’étaient égaillés sous la pluie. Lorsque Neter parvint au bout du champ et que son couteau siffla dans l’air, il revint en arrière, à quatre pattes, cherchant à tâtons les céréales déjà trempées. Il les jetait énergiquement dans ses bras, se demandant comment ils pourraient, à eux cinq, les rapporter à Célubée. Il ne voulait en perdre aucune car chaque grain de chaque épi lui était précieux. À mi-chemin, il se cogna dans une forme, comme lui accroupie, comme lui ruisselante, maintenant sa tête courbée pour éviter d’être cinglée par les rafales d’eau. Avant qu’il pût parler, et malgré le fracas du tonnerre et de l’eau crépitante, il entendit le murmure familier. “Alla.” “Neter.”

Ainsi revinrent-ils tous les six ployés sous leur fardeau et l’averse. Neter comprit en courant auprès d’Alla, loin devant ses compagnons que, prise de panique devant la bourrasque, Célubée avait fui sans se soucier de la jeune fille. Il se demanda s’il fallait le prendre comme le signe de la faiblesse de son peuple ou celui que la jeune fille avait été acceptée. Elle aurait pu s’enfuir, personne ne l’aurait vue ni poursuivie. Pas même lui, préoccupé de sauver les derniers épis. Il s’en voulut de n’avoir pas songé à ce moment-là à lui dire de se mettre à l’abri, de n’avoir songé qu’à son peuple. En même temps, son cœur battait d’amour et de fierté à l’idée qu’elle était restée avec lui et avait poursuivi jusqu’au bout la tâche qu’il lui avait assignée.

Depuis la nuit où il avait découvert son corps, où il avait pris possession d’elle, il était retourné chaque soir dans sa prison. Ils n’avaient jamais dormi que quelques minutes, l’un contre l’autre, malgré leur épuisement, tant ils voulaient profiter de chacun des instants que leur offrait la nuit. Les deux derniers jours, cependant, avaient été si harassants, qu’ils s’étaient endormis aussitôt passée la joie des retrouvailles.

Quand la récolte fut rentrée, pendant que tombaient les pluies de l’automne et que Célubée, fatiguée et soulagée, dormait profondément, ils s’abandonnèrent au délire de s’aimer. Célubée ne s’aperçut de rien. Dans la journée, Neter remplissait de la même manière, autoritaire et assurée, les fonctions qui lui avaient été confiées. On lui trouva même plus d’énergie encore, car il convoqua plusieurs fois le conseil. Il aurait souhaité que l’on entreprenne des travaux dans la plaine et avait conduit le conseil au-dessus de la ville pour lui expliquer ses projets. Mais le conseil écarta cette proposition qui lui semblait dangereuse. Il se sentait à l’abri dans la montagne, derrière les palissades bâties après la première alerte et celle qui serait élevée le long du fleuve et devrait rejoindre le premier rempart.

Seul son frère comprit ce qui se passait. Lui, qui avait soigné Neter après son mariage, sut qu’il avait découvert un remède plus efficace que ses décoctions et n’eut pas de doute sur sa nature.

Neter se demanda s’il devait conserver secrète sa liaison avec Alla. La clandestinité lui pesait quelque peu, en même temps qu’elle donnait à leurs rapports une intensité pleine de charme. Il aurait aimé pouvoir passer son bras sur ses épaules au cours de la promenade et s’en aller chez elle à l’heure qui lui seyait le plus. Mais le mystère de la complicité qui les liait disparaîtrait dès que Célubée serait au courant. Ce que leurs rencontres avaient de tendre et d’affectueux deviendrait bestial et impudique.

Par ailleurs, si Neter ne doutait pas de son autorité sur Célubée et ne craignait pas que son peuple se révolte contre son nouveau choix, il demeurait affecté que le conseil ait repoussé son projet d’aménagement de la plaine. Il savait qu’il aurait pu le présenter non comme une proposition, mais comme une décision et que le conseil l’aurait entérinée. Cependant, Neter se rendait compte que, chaque fois qu’il arrêtait en lui-même quelque chose pour Célubée et, quelque convaincu qu’il fût de son bien-fondé, il éprouvait encore le besoin de recevoir l’appui du conseil ou du moins de la majorité de la population. Cela ne signifiait pas que son pouvoir restait fragile et contesté, mais seulement que l’avis du conseil devait constamment le reconfirmer parce qu’un étrange respect empêchait Neter de passer outre à ses avis.

Toutes ces raisons le poussèrent à garder le secret. Il surveilla les travaux de fortification au bord du fleuve, demanda aux cultivateurs, dès que les pluies furent terminées, d’essayer d’ensemencer un ou deux champs pour tenter d’obtenir une seconde récolte, regarda venir l’hiver et passa ses nuits auprès d’Alla.

L’hiver ne vint pas, ou du moins fut doux, semblable aux premiers hivers qu’avait connus Célubée. Dans les champs ensemencés, des pousses nouvelles, fraîches et prometteuses se levèrent, tandis que, dans les prairies sauvages, les graminées comestibles se remettaient à foisonner au milieu des herbes folles. On avait à manger dans Célubée. Les animaux engraissaient et on attendait, pour le printemps, des portées de cabris. Les femmes de Célubée s’arrondissaient également, délaissant les enfants malingres des deux derniers hivers. On gavait ces petits de bouillies pour leur faire oublier le lait maternel, qui se reconstituait pour les enfants à naître.

Et les flancs d’Alla s’étaient pareillement enflés, pour le plus grand bonheur de Neter. Pendant longtemps sa grossesse passa inaperçue, tant elle était musclée. Les robes amples dont on l’avait vêtue dissimulaient en outre le léger gonflement de son ventre. Neter, lui-même, ne s’aperçut de rien jusqu’à ce qu’un jour il s’étonne de la voir renoncer à la course pour se contenter de quelques exercices lents et doux. On se trouvait alors presque à la fin des mois d’hiver et sa grossesse était en fait bien avancée. Aussitôt qu’il l’apprit, Neter devint fou de bonheur. Il força Alla à ingurgiter une nourriture abondante pour donner force et vigueur à l’enfant dont il avait tant rêvé au moment de son mariage et qui était là, niché dans sa bien-aimée, si proche de lui qu’il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas l’entendre, ni sentir davantage que ses longs mouvements, qui gonflaient par instants le ventre d’Alla, comme une houle timide. Il passait ses nuits à caresser ce ventre et à y poser la tête pour mieux surprendre la vie qui s’y préparait.

Il courut d’abord le dire à son frère. Le prêtre écouta sans mot dire, évita tout conseil et se contenta de remarquer : “Tu as enfin ce que tu désirais.” Puis, alors que Neter partait, il ajouta, comme s’il avait cherché quelques mots plus chaleureux : “Je veillerai sur Alla.”

 

À compter de ce jour, la liaison de Neter fut connue de tous. Il n’hésita plus à aller voir Alla dans la journée et à lui dispenser en public les mots et les gestes tendres, qu’il n’avait jamais eus pour son épouse. Célubée murmura derrière son dos, mais ne manifesta aucune hostilité. La grossesse d’Alla fit admettre et comprendre leur liaison. Le peuple n’avait pas compris les rapports de Neter et de sa femme, l’absence de vie commune et de toute tendresse conjugale, étonnante, si peu de temps après leur mariage. On avait longuement commenté la stérilité de la jeune épousée – si prompte par ailleurs à aider les femmes en couches – parce que les femmes stériles passaient pour rejetées des dieux. L’admiration que Neter persistait à vouer à sa femme avait choqué les hommes et même les femmes. C’est pourquoi Célubée consentit à admettre l’amour de Neter pour une étrangère qui avait tué l’un des leurs, lorsqu’elle sut que celle-ci allait donner un enfant à leur chef. Enfin, les hommes de Célubée, qui discutaient entre eux du problème, trouvaient Alla très désirable et considéraient que sa condition de prisonnière avait donné à Neter des droits sur elle.

Celle qui resta pour tous une énigme, fut l’épouse de Neter. Quoique Neter ne lui eût rien confié, elle ne put, pas plus que le reste de la ville, ignorer ce qui s’était passé. En dépit de cela, elle demeura, comme à son habitude, souveraine et altière, dispensant avec grâce les services qui lui étaient demandés et notamment par son mari. Elle continua à nourrir Alla, comme Neter l’en avait chargée, à l’époque des chaleurs. Il sembla même à Alla, qui se trouvait la plus ennuyée de tous, qu’elle y mettait plus de soin encore qu’auparavant. Lorsqu’elle croisait la jeune femme au moment des promenades, Alla, qu’accompagnait toujours Neter, voulait s’écarter du chemin, pour ne pas avoir à regarder l’épouse de son amant, mais il ne le lui permit jamais. Aussi, continuèrent-elles, comme au temps des travaux des champs, à se sourire affectueusement. Et il n’apparut jamais à personne, et surtout pas à Alla, que le sourire de la jeune femme n’était pas sincère.

Neter aurait voulu installer Alla en dehors de son réduit, mais elle s’y opposa toujours. Elle persistait à se considérer comme prisonnière, malgré son changement de statut au fur et à mesure que grossissait son ventre. Elle n’était plus enfermée et pouvait se promener librement, encore qu’elle attendît toujours que Neter vînt la chercher. Elle n’usait de ses droits nouveaux que pour s’asseoir devant sa cellule, au soleil ou à l’ombre des arbustes qui poussaient non loin. Jamais elle ne s’aventura dans les couloirs de Célubée, seule ou en compagnie de Neter, comme il l’y invitait souvent. Elle demeurait assise, regardant vers la montagne ou le paysage de la plaine qu’on distinguait depuis l’ombre du bouquet d’arbres où elle aimait s’installer.

Les Célubéens changèrent d’attitude à son égard. Chacun de ceux qui venaient à passer devant elle lui adressait un signe et les plus aimables allaient même jusqu’à lui parler. Ses anciens gardiens se montraient les plus disposés à lui tenir compagnie en dépit des fatigues qu’elle leur avait imposées. Il n’était pas rare que Neter la trouvât avec l’un d’entre eux, discutant gaiement des quelques sujets qu’ils pouvaient avoir en commun.

Plus fréquemment, le prêtre venait lui rendre visite. Elle avait continué à l’accompagner dans ses sorties et à l’aider dans la cueillette des plantes. Elle se prêta aux examens qu’il lui imposa, quelque étranges que lui semblassent les auscultations auxquelles il la soumit à deux reprises peu avant le moment de son terme.

 

Un soir où Neter et son frère buvaient leur boisson nocturne dans la maison du prêtre, avant que Neter n’aille rejoindre Alla, le prêtre, qui gardait le silence depuis plusieurs jours, déclara soudain :

“Je suis inquiet pour Alla. Quand elle m’aidait à cueillir mes plantes, j’avais souvent l’occasion de la regarder. J’ai remarqué que son corps n’était pas bâti comme celui de nos femmes. Malgré sa poitrine et sa croupe féminines, tu as dû constater combien elle est musclée et, surtout, qu’elle n’a pas, comme les autres femmes, ce resserrement de la taille qui annonce l’évasement des hanches et du ventre. Sa taille est celle d’un homme et son bassin étroit comme le nôtre.

— Je l’ai vu, mais où veux-tu en venir ?

— À cela qu’elle ne porte pas son enfant, ton enfant, à la manière de nos femmes. Au lieu de s’être arrondie généreusement et équitablement, d’avoir perdu sa taille, elle a projeté le poids de l’enfant en avant et maintenant qu’elle est prête à accoucher, son ventre est plus saillant que rond. Enfin l’enfant se trouve très haut, juste sous les seins et non pas enfoncé dans le bassin, prêt à sortir de sa mère. Comment va-t-il descendre, au moment des premières douleurs, dans ce bassin si étroit ? J’ai interrogé Alla sur son peuple et sur les grossesses et les accouchements de ses femmes. Mais elle est très jeune. C’est son premier enfant et elle n’a jamais assisté à des couches ni prêté attention aux femmes enceintes.

— Pourquoi aurait-elle plus de difficultés que les autres ? Si elle est faite autrement que les femmes de Célubée, cela ne veut pas dire pour autant que ses couches seront plus compliquées.

— Tu n’as jamais vu de femmes en gésine, Neter. Tu étais le plus jeune enfant de notre mère et tu n’avais pas de raison d’être présent lorsque venaient au monde les petits de Célubée. Tu n’as pas, comme moi, entendu notre mère hurler de douleur dans des flots de sang, à chacune des naissances. Tu n’as pas, comme moi, assisté des femmes qui accouchaient d’enfants morts parce que leur travail avait duré trop longtemps et que le bébé avait été étouffé. Et j’étais trop heureux ces jours-là, si la mère ne mourait pas aussi d’épuisement ou d’hémorragie. Tu ne t’es jamais intéressé à tout cela, parce que ce n’était pas ton rôle, que les femmes et leurs douleurs ne te préoccupaient pas plus qu’elles ne préoccupent les autres mâles de Célubée. Tu n’as jamais réfléchi à toutes ces femmes enterrées si jeunes, si tôt après leurs épousailles.

“Je crois qu’Alla va souffrir davantage que les autres et son enfant aussi. Tu dois le savoir parce que tu tiens à eux et aussi parce que je te crois plus soucieux que la plupart des hommes de la douleur des autres.”

En quittant son frère, Neter s’attarda sur le promontoire pour regarder la plaine sous la nuit. Le printemps avait fait lever plus de pousses que jamais. Neter sentait que Célubée était sauvée et qu’elle ne pourrait désormais que grandir. Aussi songea-t-il tout naturellement à l’enfant qui allait naître et qui était si nécessaire à ses projets. Les paroles de son frère le tourmentaient, encore qu’il ne pût imaginer Alla, si forte et vigoureuse, en proie à la douleur et qu’il ne pût concevoir comment de ce corps si ferme pourrait sortir autre chose qu’un être solide, ardent à se précipiter à la conquête du monde.

 

Les douleurs prirent la jeune femme deux nuits plus tard, tandis qu’elle dormait dans les bras de Neter. Il courut chercher son frère, dès que ce corps tant aimé se mit à se cabrer sous la violence du cheminement de l’enfant vers la vie. Il vit en partant qu’Alla agrippait déjà les rochers autour d’elle pour s’empêcher de crier.

Le prêtre arriva avec l’épouse de Neter, qu’il était allé réveiller. Il connaissait sa douceur et son expérience des enfantements. Elle seule pouvait l’aider dans ce qu’il pressentait comme l’un des plus difficiles événements de sa vie.

Tous deux chassèrent bientôt Neter de la cellule, non pour lui épargner un spectacle pénible, mais parce qu’il les fatiguait de ses questions et de ses constantes allées et venues. Ils lui demandèrent de rapporter des torches pour éclairer le réduit et, aussitôt qu’elles furent allumées, l’envoyèrent chercher les objets les plus inutiles pour l’aider à patienter et à s’occuper l’esprit.

Il leur aurait cependant fallu beaucoup d’imagination pour réussir à le distraire pendant toute la durée de l’accouchement, car, quand le jour se leva, Alla était toujours en travail.

Dans la lumière matinale, ils distinguèrent plus nettement son corps broyé par la douleur et son visage décomposé par la chaleur, la sueur et la souffrance qui la taraudait sans trêve, ne lui accordant un répit que pour la précipiter aussitôt dans des tortures encore plus profondes.

Lorsque tomba le soir, et que les hurlements d’Alla, incapable de supporter plus longtemps l’épreuve imposée à son corps, se mirent à retentir dans la montagne et dans Célubée, le prêtre et sa sœur échangèrent un regard désespéré. Neter était effondré à l’entrée de la prison. Ils avaient enfin consenti à le laisser rester, faute de pouvoir l’éloigner plus longtemps et parce qu’ils savaient tous deux qu’ils ne pouvaient lui imposer une plus dure épreuve que de le séparer de cette femme torturée. Ils sentaient enfin la tête de l’enfant, poussant et déchirant la chair de sa mère. Mais Alla ne pouvait plus les aider. Elle avait perdu tout contrôle d’elle-même, se tordant sur sa couche, repoussant de gestes agités les mains qui essuyaient son front et tentaient de la calmer.

Neter regardait avec horreur le sang jaillir de la jeune femme, inondant son frère et son épouse, suintant sur le sol dans sa direction. Il se sentait prêt à hurler avec Alla, prêt à chasser le prêtre et sa femme et leurs soins dérisoires, pour prendre Alla contre lui et l’aider à mettre fin à sa douleur. Il ne comprenait pas pourquoi on ne pouvait pas arrêter ce processus. Repousser cette tête violette et sanguinolente dont la calotte apparaissait par le sexe exorbité d’Alla. Laisser la jeune femme souffler un moment, dormir, se détendre, avant de reprendre calmement son labeur.

Tandis que sous un nouveau coup, Alla s’était redressée dans un hurlement insoutenable, le prêtre sortit un stylet effilé du sac qu’il avait apporté avec lui. Il fendit la peau sur un côté de la vulve tendue. Sans attendre une nouvelle attaque de la douleur, il plongea ses mains dans le ventre béant et en retira un grotesque amas de chair et de sang, couleur lie-de-vin. Sa sœur s’en saisit et, à l’immense horreur de Neter, qui fixait l’ouverture sanglante pratiquée sur Alla et la chose indéfinissable qui en avait émergé, le battit violemment tout en le secouant par une jambe. Et quand retentit dans la caverne, après les plaintes inhumaines d’Alla, cette voix nouvelle, criant de douleur ou de bonheur (il n’arrivait pas à le distinguer), il sut que le martyre d’Alla avait pris fin. Sa femme vint vers lui. Elle essuyait l’enfant avec un linge, le serrant contre elle pour le réchauffer et l’apaiser après les coups qu’elle lui avait donnés pour le forcer à vivre. Elle le regarda avec cette douceur inexplicable, qui la rendait étrangère à tous. Son visage fatigué souriait au-dessus de Neter. “Vois, dit-elle à son mari, c’est un fils qui t’est né aujourd’hui.”

Neter devait toujours se souvenir de ces heures et de celles qui suivirent. Sa sœur emporta l’enfant pour le laver et le vêtir. Le prêtre demeura auprès d’Alla, soudain calmée, mais qui continuait à perdre son sang. Tandis que la nuit s’avançait, il la soutint de quelques boissons apaisantes, ayant renoncé devant le flot de sang qui s’écoulait de la blessure qu’il avait agrandie, à lui appliquer ses habituels pansements de plantes. Elle ne reprit pas connaissance et Neter, qui s’était traîné à son côté, la vit mourir le lendemain, sans un mot, mais, lui sembla-t-il – ce qui devait tout au long des jours noirs qui succédèrent à ses funérailles, le réconforter, pour autant qu’il pouvait l’être –, sans nouvelle souffrance.

Son épouse revint au coucher du soleil avec une jarre d’eau et des linges propres. Elle lava avec le prêtre le corps d’Alla et le revêtit d’une robe neuve. Ils allumèrent une torche et les Célubéens vinrent, chacun à leur tour, errer furtivement auprès de la caverne. Seule, la mère de Neter entra. Lorsque la nuit fut complètement tombée, elle emmena son fils. Ceux qui demeuraient encore au bord du chemin virent passer leurs ombres droites, Neter marchant au côté de sa mère, de son pas ferme, ralenti, semblait-il, par l’allure plus lente de la vieille femme.

Au logis de ses parents, son fils était couché dans un nid de paille et dormait auprès du feu. Neter le regarda tristement. Il n’avait pas prononcé un mot de la journée et se sentait si accablé qu’il aurait souhaité se coucher et tout oublier. Il refusa le repas que lui proposait sa mère et demeura auprès de son fils, observant son visage reposé. Il écouta au travers de son chagrin sa mère lui expliquer que le bébé avait été nourri du lait d’une nouvelle accouchée et s’abattit enfin, la tête contre celle de l’enfant, dans un sommeil sans image, où ses rêves n’étaient que des sons, des cris, répercutés sans fin contre ses tympans.

Il ne revit pas Alla. Lorsqu’il retourna à la grotte le matin, son frère et son épouse l’avaient roulée dans un linge et ne lui permirent pas d’augmenter sa douleur en découvrant le visage immobile de sa bien-aimée. Elle fut enterrée le jour même, devant tout Célubée, à l’entrée de la plaine, selon le désir de Neter. Le prêtre dit pour elle les prières des morts. Comme elle n’avait pas de famille pour l’enterrer, ainsi que la coutume de Célubée l’exige, Neter et son frère creusèrent eux-mêmes sa fosse et procédèrent ensemble à l’inhumation. Le prêtre aurait voulu épargner à Neter cette nouvelle épreuve, mais celui-ci y tenait, sachant que son geste, plus encore qu’un mariage, scellerait aux yeux de Célubée son union avec la jeune femme et donnerait à leur fils la légitimité qu’il désirait.

 

Pendant toute la période de son deuil, Neter demeura aussi digne que l’exigeaient les convenances. On ne le voyait pas beaucoup, car il s’en allait dès le matin pour ses constantes inspections sur le territoire de Célubée. Mais ceux qui le rencontraient, sentinelle ou laboureur, juraient que ses yeux étaient secs, sa démarche assurée et énergique. Ce qu’il faisait en dehors de ces rencontres et des moments où on le croisait dans les couloirs de Célubée n’intéressait personne. Et il ne serait venu à l’esprit de quiconque l’idée qu’il pût s’abandonner au désespoir lorsqu’il se retrouvait seul.

Il s’installa chez son frère, ne pouvant se résoudre à aller dormir chez son épouse ou chez ses parents dont il redoutait les consolations. Le prêtre ne disait rien, se contentant de l’aider à dormir. Il attendait aussi des reproches, qui ne vinrent jamais, sur la manière dont il avait accouché Alla. Il repensait souvent à ce qui s’était passé, à la décision qu’il avait prise d’inciser le sexe pour dégager l’enfant. Aucun des accouchements auxquels il avait assisté ne l’avait conduit à un acte pareil. Il avait plusieurs fois laissé mourir la mère et l’enfant, faute d’arriver à sortir en temps utile le fœtus, arrêté par l’épuisement de sa mère. Il ne comprenait pas lui-même ce qui l’avait poussé à ce qui pouvait sembler un acte de barbarie, mais qui, il le savait, avait sauvé son neveu alors qu’Alla était déjà condamnée. Sa sœur lui avoua par la suite avoir eu la même tentation que lui et s’être sentie soulagée lorsqu’il s’y était résolu.

Le prêtre savait que Neter utilisait cette époque de chagrin et de solitude pour s’habituer à l’existence de son fils. Il n’en parlait pas et n’était pas retourné le voir depuis la première nuit.

L’enfant avait été confié à la jeune femme qui avait accepté de le nourrir. Le prêtre, sa mère et sa sœur se rendaient chaque jour chez elle pour voir le bébé et s’assurer qu’il était bien traité. Célubée tout entière se demandait ce qu’il adviendrait de cet enfant, qui, quoique né de la semence de leur chef, n’était pas vraiment de leur race. Le peuple avait admis que Neter se soit épris de l’espèce de sauvageonne qu’il avait protégée depuis le début, parce qu’elle lui avait permis de manifester sa virilité. Il ne voyait à présent dans cet enfant que la preuve de la fécondité de Neter. En tant que tel, l’enfant n’avait pas plus d’importance. Il pouvait bien dépérir et disparaître comme sa mère, personne ne s’en soucierait.

Heureusement pour Neter et ses ambitions – que le peuple n’avait pas alors percées entièrement, parce que l’autorité et le pouvoir ainsi que ses modes de transmission n’étaient pas alors codifiés comme aujourd’hui –, la femme qui servait de nourrice à son fils se montra bonne et attentive. Le bébé échappa ainsi aux dangers qui menacent les enfants dans leurs premiers jours et, lorsque son père décida enfin de s’en charger, il était en bonne santé et ne ressemblait plus à cet animal écorché que Neter avait vu surgir du néant. »

 

Comme Anticléridès disait ces mots, un vacarme éclata dans la maison. On entendit des coups frappés à la porte, répercutés de mur en mur par les couloirs de la villa, et l’agitation des serviteurs tirés de leur premier sommeil, qui couraient au portail.

Le poète s’interrompit. Nagar et Phoil se levèrent ensemble et se rassirent ensemble, comme surpris de l’identité de leur réaction. Nous demeurâmes silencieux, le visage tourné vers la maison, inquiets de savoir ce qui pouvait troubler la paix de la nuit.

C’est alors qu’entra, précédé du portier affolé, l’intendant du domaine de Nagar. Il était sale et manifestement épuisé. Il bouscula le portier qui voulait expliquer à Nagar ce qui venait de se passer et s’avança, non pas vers ma maîtresse, qui posait sur lui un regard interrogateur et sévère, mais vers le prince. « C’est toi que je cherche », dit-il d’un ton las.

Cependant, Nagar le prit mal et lui demanda d’un ton froid d’expliquer la raison de sa présence chez elle à cette heure de la nuit, alors même qu’elle ne l’avait pas convoqué et qu’il aurait dû se trouver sur ses terres. Mais l’intendant lui répondit de sa voix douce et ferme que, quel que fût le respect qu’il lui portait, il ne pouvait le dire qu’à Phoil.

Le prince se leva alors et l’emmena avec lui. Pour ne pas froisser Nagar, ils partirent ensemble à la Cité où des amis de Phoil l’hébergèrent.

Demeurés seuls tous les trois, gênés de l’incident et de ce qu’il avait d’humiliant pour Nagar, nous restâmes sans mot dire quelques instants, avant que ma maîtresse ne se lève et n’aille se coucher.

Tandis que je rangeais la terrasse et éteignais les lampes, je sentis mon cœur battre très fort. J’étais de nouveau seule avec Anticléridès. Ce qui s’était passé entre nous, quelques heures plus tôt, devait nécessairement l’amener à me proposer de l’accompagner dans sa chambre. Je tremblais si fort d’excitation que je dus m’y reprendre à plusieurs fois pour souffler les lampes. Je lui tournai le dos, attendant qu’il parle, feignant l’indifférence. Mais il ne dit rien. Il prit la lampe que je lui tendais, s’écarta pour me laisser passer. Comme je guettais encore un mot, une simple parole d’affection à défaut d’une invitation à le suivre et que mon cœur se gonflait de chagrin et de dépit, il dit, pendant que je passais devant lui : « J’ai tant de travail, Coelia, que je dois te laisser maintenant. Que la nuit te soit douce. »

Nos chemins se séparaient sur la galerie. Je me retournai pour voir la lueur qu’il portait disparaître à l’angle du couloir où il s’enfonça. Et je me souviens que je restai interdite, devant le jardin intérieur, incapable de comprendre ce qui arrivait et pourquoi la nuit, flottant au-dessus de la maison, était si noire.

 

Je ne sus jamais exactement pourquoi l’intendant de Nagar était venu chercher le prince. J’appris par la suite les révoltes qui avaient éclaté dans les montagnes, en bordure des terres de ma maîtresse. Phoil ne voulut jamais me confirmer que l’intendant s’était bien jeté sur les routes pour venir lui en porter la nouvelle.

Anticléridès garda lui aussi le silence, en dépit de mes questions. Il était resté sur la presqu’île tout le jour qui suivit l’arrivée de l’intendant, mais je sais que Phoil le mit au courant par la suite.

Phoil resta absent toute la journée. Nagar se rendit à la Cité et ne revint que tard dans l’après-midi. Toutefois, nous fûmes de nouveau tous les quatre réunis le soir, sans que j’aie jamais très bien compris pourquoi Phoil était retourné chez Nagar après l’incident de la veille. Aussi Anticléridès reprit-il, tout naturellement, le récit interrompu la soirée dernière.

« Neter alla chercher son fils au début de l’automne, lorsqu’il fut moins occupé par les travaux des champs auxquels il avait, cette année encore, tenu à participer, même si les circonstances ne justifiaient pas, cette fois, qu’on renonce à la séparation traditionnelle entre soldats et laboureurs.

Il s’était demandé ce qu’il ferait de ce bébé, incapable de survivre sans aide extérieure et surtout sans une femme pour l’allaiter. Mais il ne voulait pas qu’il reste une heure de plus dans la maison de sa nourrice et supposait que les solutions s’imposeraient d’elles-mêmes, une fois l’enfant auprès de lui.

Lorsqu’il sortit, son fils dans les bras, il l’emmena sur la terrasse pour lui montrer la plaine, nappée de la brume lumineuse des jours d’automne. C’est alors qu’il découvrit Célubée, assemblée sur le promontoire, qui l’attendait. La ville avait su que Neter s’apprêtait à reprendre son fils. Le peuple, attentif aux décisions de Neter, pensait que quelque chose d’important allait se passer et voulait y assister. En outre, tous étaient curieux de savoir ce qu’il ferait du nourrisson.

Neter s’arrêta, étonné et sourdement inquiet. Il se souvenait du jour où il avait été pris à partie par une fraction de son peuple et de la violence dont celui-ci avait fait preuve, alors même qu’il venait de lui confier des pouvoirs qu’il n’avait jamais reconnus à personne auparavant. L’idée lui traversa l’esprit que cette foule en voulait aujourd’hui au fils d’Alla.

Mais personne ne parlait et tous semblaient attendre que lui, prenne la parole. Comme ces minutes se prolongeaient et que l’enfant, dans ces bras inconnus, commençait à s’agiter, Neter résolut de prononcer quelques mots. Il allait s’avancer pour dire il ne savait quoi, quand son épouse sortit de la foule. Elle lui prit l’enfant des bras, dans un geste maternel. Et ce fut elle qui parla pour Neter, devant Célubée stupéfaite : “Je serai la mère de cet enfant et je l’élèverai comme un enfant de Célubée, pour qu’il soit le fils que tu mérites, celui qui devra prendre ta place un jour.”

Ainsi que les autres, Neter demeura muet. Il avait été deviné par sa femme, plus qu’il ne l’aurait imaginé. Il l’admirait d’avoir osé dire ce qu’il n’avait pas encore eu le courage d’annoncer à Célubée. Mais il savait aussi, en regardant les visages interloqués, tendus vers eux, que Célubée n’avait pas pleinement saisi ce qu’elle venait de lui apprendre : que son chef s’était choisi un successeur. Ce qui importait à Neter, car il était bien tôt encore pour faire admettre sa décision, c’était que l’idée fasse son chemin, à travers l’ambiguïté de la formule choisie par sa femme, pour que, le moment venu, elle paraisse presque naturelle à tous.

C’est ainsi que la sœur préférée de Neter éleva le fils de son mari. Elle le sevra, malgré les protestations de l’intéressé, en l’obligeant à renoncer au lait de sa nourrice, pour le lait de chèvre ou de brebis et les bouillies qu’elle lui préparait. Elle lui apprit à marcher et à parler, éveilla son esprit par ses contes et l’étude des plantes et des étoiles, polit et attendrit son cœur de son amour, tout en ne lui cédant jamais rien et en lui refusant toujours la consolation de la sentimentalité. Enfin, dès qu’il fut en âge de comprendre, elle lui parla chaque jour d’Alla, lui celant seulement ses origines. Lorsqu’elle le remit à son père pour qu’il achève son éducation, elle savait qu’aucun enfant de Célubée n’était mieux préparé aux tâches que Neter souhaitait lui confier un jour.

Neter ne s’occupa jamais de son fils, aussi longtemps que ce dernier ne fut pas en état de le suivre dans ses inspections quotidiennes. Il rentrait tard chez lui, à une heure où l’enfant était endormi et repartait avant son réveil. Le petit garçon ne côtoyait son père que les jours de pluie, lorsqu’il restait à Célubée ou les jours consacrés à la vérification des armes. Il le contemplait de loin, quand Neter réunissait Célubée sur la terrasse, pour l’informer de ses décisions ou lors des cérémonies religieuses, où Neter se tenait à l’écart de tous, sur le côté, comme pour mieux observer son frère en train d’officier. L’enfant n’éprouvait rien pour lui, sinon de la crainte. À peine s’il savait que c’était son père. Il préférait la compagnie de l’épouse de Neter ou celle de son oncle, chez qui sa mère l’emmenait souvent. Il passait des heures pleines à les écouter parler ensemble, sagement assis à l’écart et observant sans un mot, de ses grands yeux brillants.

 

En ce temps-là, Célubée connut quelques transformations qui retinrent trop l’attention de Neter pour qu’il prenne le temps de veiller sur son fils. Il faisait confiance à sa femme. Il avait repris ses habitudes conjugales du temps où Alla n’était pas entrée dans sa vie. S’il dînait encore chez son frère, dont la compagnie lui devenait toujours plus nécessaire, il rentrait chez lui plus tôt qu’autrefois, afin de trouver sa sœur éveillée. Elle lui contait chaque soir sa journée et surtout les progrès de l’enfant. Il ne posait jamais de questions sur le petit garçon, alors qu’il n’hésitait pas à interroger la jeune femme sur ses propres activités, comme s’il avait voulu marquer ainsi qu’il approuvait sa manière d’élever son fils. Lorsqu’il s’étendait près d’elle sur la couche matrimoniale, il la serrait contre lui, comme il l’avait fait jadis et ne parvenait à s’endormir qu’étroitement enlacé à son épouse. On ne lui connut plus aucun autre attachement. S’il lui vint des désirs et s’il les satisfit d’une façon ou d’une autre, nul ne le sait. Mais tel qu’il était, je crois qu’il n’eut jamais besoin de personne d’autre que sa chaste épouse, pour supporter l’irréversible absence d’Alla.

Neter réalisa enfin la totalité des fortifications de la ville qu’il envisageait depuis si longtemps. Il fit en outre aménager les chemins aboutissant à Célubée et surtout ceux qui menaient aux portes ouvrant sur la plaine et sur le fleuve. Ils furent élargis, débarrassés des pierres qui gênaient le passage et leur inclinaison adoucie pour que puissent passer les charrois portant des jarres d’eau ou les récoltes que l’on pouvait traîner, seul ou à plusieurs, selon la charge.

Il répartit de manière différente les responsabilités. Il affecta de nouveaux hommes aux travaux agricoles, malgré l’indignation de ceux qui avaient été choisis et qui eurent l’impression de perdre une partie des privilèges attachés à leur fonction de soldat. Mais Neter cherchait ainsi à trier entre ceux que leur naissance avait désignés comme sentinelle. La sécurité de Célubée restait sa première préoccupation, bien que plusieurs années se soient écoulées paisiblement. Trop d’hommes peu faits pour cette fonction affaiblissaient le groupe de soldats de Célubée. Ceux-là se plaignaient sans cesse des contraintes imposées, des gardes de nuit, des exercices physiques durs et intenses qu’il avait introduits peu après la mort d’Alla pour endurcir les hommes chargés de veiller sur la ville, des réquisitions pour accomplir les corvées indispensables. Neter craignait qu’ils ne soient pas meilleurs laboureurs que soldats, mais il donnait la priorité à la cohésion de sa garde.

Ces derniers changements, il ne les soumit pas au conseil. Il les lui annonça seulement, indiquant par là qu’il ne supporterait aucune opposition à sa volonté. Il avait longuement médité sur cette mesure à laquelle il tenait et qu’il considérait, en outre, comme le moyen de mesurer sa puissance. Nulle voix ne s’éleva au conseil, bien qu’y siégeassent des hommes dont la famille était concernée. Les mécontentements s’exprimèrent, peu à peu, sous des formes variées. Quelques-uns se soumirent, mais n’adressèrent plus la parole à Neter. D’autres accompagnèrent les cultivateurs mais firent preuve d’infiniment d’imagination pour ne rien faire ou pour saccager l’ouvrage de leurs compagnons. Les derniers continuèrent à se présenter aux séances d’entraînement. Neter se moquait des premiers. Leurs saluts ne l’intéressaient pas. Ils pouvaient penser ce qu’ils voulaient du moment qu’ils lui obéissaient. Les deuxièmes eurent à affronter la colère des cultivateurs qui ne tolérèrent ni que l’on ne respecte pas leur travail ni que l’on ne se range pas aux ordres de Neter qu’ils adulaient depuis qu’il participait, sans rechigner, à leurs travaux. Quant aux troisièmes, Neter se chargea lui-même de les renvoyer dans les champs, en les brimant et en les humiliant de telle manière au moment des exercices qu’ils abandonnèrent d’eux-mêmes la partie. Un seul, trop fier pour obéir et faiblir, malgré les rigueurs et les fatigues imposées à son corps, s’entêta. Il endura, sans un mot, non seulement les coups portés par ses compagnons plus forts que lui, l’épuisement des courses auxquelles Neter l’astreignait en dépit de la chaleur, les veilles prolongées et répétées que son chef l’obligeait à accomplir, sans le laisser dormir dans la journée parce qu’il devait s’exercer ou aider aux travaux d’élargissement sous le soleil ou sous la pluie, mais surtout les sarcasmes et les vexations des autres gardes. Au bout de plusieurs semaines de cet enfer, Neter l’autorisa à demeurer parmi les soldats. “Je souhaiterais, lui dit-il, que tout Célubée eût ton courage et ta force morale. Car ce n’est pas tout d’avoir un corps endurci, si l’esprit ne suit pas.”

Cette jeune sentinelle devint, avec le grand soldat des premiers jours, l’un de ses compagnons préférés. Il accepta leur présence de temps à autre, lorsqu’il partait sur la montagne vérifier que tout était tranquille.

Un après-midi où il marchait ainsi sur les sommets avec le plus colossal de ses deux amis et réfléchissait tristement, en regardant la lumière fraîche du printemps, son compagnon, toujours silencieux, parce qu’il avait du mal à s’exprimer, prit soudain la parole :

“Je ne peux venir ici sans penser à Alla, murmura-t-il. Je t’ai souvent escorté quand tu l’accompagnais. Quand je suis ce chemin sur les crêtes, je la revois toujours, courant loin devant nous. Il me semble qu’elle va revenir vers nous et nous donner nos noms et que tout sera comme avant.”

Neter le regarda curieusement, tout à la fois étonné et ému que ce grand gaillard puisse éprouver avec tant de tristesse ce que lui-même ressentait sur ce chemin qu’il s’obligeait à prendre fréquemment pour adoucir son perpétuel chagrin. Il mit la main sur l’épaule du soldat et remarqua qu’il avait les larmes aux yeux. Neter, qui ne supportait pas la faiblesse physique et le manque de courage, aimait que les hommes les plus résistants soient capables de douceur et de sensibilité. Son affection pour ce soldat datait du jour où il avait eu la force, pour pleurer la mort de son ami, de sortir de la stupeur qui avait saisi Célubée et les deux autres sentinelles. Qu’il ait éprouvé pour Alla, issue du peuple qui avait tué cet ami, une telle intensité de sentiments, le rendit plus cher encore à Neter.

Tandis qu’ils poursuivaient tous deux leur chemin, guettant l’impossible silhouette de la jeune fille, dévorés de chagrin et d’amitié, parce qu’ils savaient ce que l’autre pensait, Neter prit enfin la décision qu’il repoussait chaque jour et que son épouse l’avait jusque-là aidé à différer. Il résolut, à ce moment-là, de s’occuper de l’enfant d’Alla.

 

À compter de cette époque, on le vit chaque soir redescendre la montagne en compagnie de son fils, solidement tenu par la main. Il emmenait l’enfant dans l’après-midi, quel que fût le temps, prenant parfois au passage l’un des deux gardes. Dans les premiers temps, il se borna à marcher en silence. L’enfant, encadré par deux hommes, habitués à marcher vite, dut apprendre à presser le pas. Il est probable qu’il souffrit beaucoup de ce changement dans ses habitudes. Forcé d’abandonner la douceur de sa seconde mère, qui bavardait sans cesse et le tenait à l’abri du chaud, du froid et des pluies, pour ces hommes taciturnes, qui ne lui prêtaient jamais la moindre attention et couvraient, sans y prendre garde, des distances considérables sur des chemins hérissés de pierres, brûlés de soleil ou battus par des vents glacés, il ne dut qu’à sa vigueur naturelle et à la force de son orgueil de ne jamais se plaindre ou s’effondrer. Neter le ramena souvent trop épuisé pour qu’il puisse faire autre chose que se jeter sur son lit sans manger. L’enfant passait ses matinées dans l’inquiétude des épreuves qu’il aurait à subir dans l’après-midi. Sa mère demanda souvent à Neter de ne pas le soumettre à de tels efforts, mais celui-ci n’en tint jamais compte.

Neter avait conscience de sa dureté envers son très jeune fils. Il surprenait souvent les regards de commisération du garde et s’efforçait, quant à lui, de ne jamais céder à l’envie qui le prenait de le serrer dans ses bras, de le poser sur ses épaules et de le protéger. Il se justifiait par la nécessité d’endurcir l’enfant, mais tout au fond de lui-même, il savait que c’était son indifférence pour son fils qu’il essayait de porter à son paroxysme, comme s’il avait espéré, qu’une fois ce point atteint, son amour paternel pourrait enfin éclater.

Il se révéla cependant un jour d’automne, où ils étaient seuls tous les deux, parce qu’aucune des deux sentinelles n’avait pu les accompagner. Le petit garçon serrait comme toujours fermement la main de son père et compensait par un pas de course l’absence de la seconde main, toujours prête à le tirer en avant et à le soulever discrètement au-dessus des obstacles. Neter s’enfonça une épine dans le pied en s’avançant dans un buisson pour attraper un oiseau qui venait de s’y poser. Il dut s’asseoir pour se soigner. L’enfant, resté debout, le regarda presser brutalement la peau autour de l’épine. Au bout d’un instant, comme Neter ne parvenait pas à se débarrasser du dard effilé, planté très avant dans sa chair, l’enfant s’agenouilla devant lui, prit d’un geste assuré, mais respectueux, le pied de son père et en extirpa d’un pincement précis la longue pointe. Aussitôt, il se remit debout, prêt à repartir.

Neter se renversa sur le sol, riant et pleurant à la fois. Il fit tomber son fils d’un coup de pied et, le prenant dans ses bras, roula avec lui sur le sol de chaque côté, le berçant sans trêve contre sa poitrine. Le petit garçon se laissa faire, sans rien dire, jusqu’à ce que son long chagrin se répande enfin en sanglots et hoquets sur le cœur de Neter. Ils restèrent enlacés, sans parler, le temps que leurs peines s’apaisent enfin et qu’ils puissent reprendre leur route. Ils n’échangèrent pas un mot ce jour-là, mais leurs mains se pressaient fortement l’une dans l’autre et ils tournaient fréquemment leurs visages l’un vers l’autre.

Le lendemain, Neter entreprit d’expliquer Célubée à son fils. Leurs promenades s’amplifièrent. Neter ne se contentait plus de la montagne, mais lui faisait visiter les abords du fleuve et la plaine, dont il avait fait reculer les limites en ordonnant de nouveaux travaux par-delà les champs récoltés. Il s’appliqua également à lui parler dans la langue d’Alla. Il croyait l’avoir oubliée, mais certains mots revenaient, certaines tournures inutilisées depuis tant d’années étaient soudain présentes à sa mémoire. Il hésitait parfois, conscient de faire une erreur, et se souvenait alors du cher visage d’Alla et de ses moues lorsqu’il écorchait sa langue. À cette occasion, il s’aperçut que son fils savait qui était Alla, même s’il ne saisissait pas clairement le rapport existant entre elle, lui-même et Neter. Neter ne voulut pas le priver de ses constructions familiales, où Alla restait un personnage insituable – malgré l’importance que tous ceux de ses parents lui accordaient – alors que Neter et son épouse s’imposaient comme ses père et mère. Le petit garçon comprit cependant, en écoutant Neter qui lui parlait sans se lasser de cette inconnue, et dans une langue étrangère qu’il retenait aisément, que son passage à Célubée avait dû être déterminant pour sa propre existence. Les pas de Neter le portaient souvent devant l’arbre où elle avait été enterrée, juste devant la plaine et où sa tombe s’était à présent effacée. Seul l’arbre qui épaississait et donnait une ombre apaisante à ceux qui descendaient travailler la plaine rappelait à ceux qui y prêtaient attention qu’elle avait achevé là sa traversée des espaces et des périls inconnus. Lorsqu’on avait agrandi et aplani le chemin de la plaine qui aboutissait à cet arbre, Neter avait défendu qu’on s’en approche et qu’on vienne creuser à proximité de ses racines. Une poignée seulement des soldats affectés à cette tâche, dont le grand soldat triste, purent expliquer aux autres les raisons de Neter. Dès cette époque, presque tout Célubée avait oublié où se trouvait la tombe d’Alla. Elle dut cependant à ces travaux et au respect de cet arbre, toujours plus beau et où il faisait bon se rafraîchir, qu’on ne l’oublie pas complètement. Neter y amena souvent son fils. Lorsqu’il faisait trop chaud, ils s’y asseyaient et Neter poursuivait ses leçons.

Célubée s’amusait de l’attention que Neter portait à son fils. Ils étaient devenus inséparables. L’enfant assistait désormais aux entraînements et avait obtenu la permission de se mesurer de temps à autre avec les plus doux des guetteurs. Aucune tournée ne se faisait sans le petit garçon. Lorsque Neter allait visiter les cultivateurs, il l’emmenait, l’obligeant à aider à sa manière et lui assignant des tâches qui dépassaient souvent ses forces, mais que le petit accomplissait toujours sans la moindre plainte. On les voyait passer, main dans la main, l’enfant adaptant son pas à celui de Neter, et échangeant des mots inconnus, qui plongeaient Célubée dans la perplexité.

Le peuple s’amusait d’autant plus qu’à la même époque, le prêtre avait élu un enfant pour le former et lui succéder. Il avait, après beaucoup de doutes et sur les conseils de Neter, choisi l’un de leurs neveux. Le prêtre avait observé grand nombre des enfants courant dans les couloirs de Célubée. Le seul qui lui aurait semblé digne de le remplacer un jour était le fils de Neter dont la sagesse, la tranquillité et la pénétration l’avaient frappé dès son plus jeune âge. Mais un soir Neter lui dit :

“Je sais que tu as décidé de te choisir un disciple. Je sais aussi que tu aimerais porter ton choix sur mon fils. Tu es sage, car je crois, comme toi, qu’il ferait un très bon prêtre. Cependant, je crois aussi qu’il deviendra un chef insurpassable et Célubée en a plus encore besoin. Si j’avais un second enfant, je te le donnerais comme disciple, mais je n’en aurai plus jamais. Seule cette solution aurait permis que Célubée continue à être dirigée et conseillée par deux frères, ce qui, je crois, lui convient le mieux.

“Dans ces conditions, tu dois choisir l’enfant de l’une de nos sœurs. Je sais que tu n’as pas exclu de retenir l’un d’entre eux, car je t’ai vu observer les enfants de Célubée et tes yeux se sont fixés sur le plus jeune de nos neveux. C’est celui-là que tu dois prendre. S’il ne fait pas l’affaire, peut-être un autre viendra-t-il qu’il sera encore temps de former.

“Ce que je veux, cependant, c’est que tu instruises aussi mon fils. Tu lui transmettras une partie de ton savoir, tout ce que tu peux lui apprendre sans transgresser les interdits que tu as juré de respecter. Tu m’en as révélé quelques fragments. Tu dois lui en dire au moins autant et plus, si tu juges que Célubée en tirera profit.”

On vit donc le prêtre passer, lui aussi, un enfant à la main et lui faisant subir d’autres épreuves et d’autres exercices que ceux que Neter imposait à son fils. Le spectacle de ces deux hommes, plus puissants que quiconque, traînant à leurs côtés un enfant, faisait rire Célubée qui n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à l’éducation de ses petits, se bornant à s’estimer heureuse, lorsqu’il leur était donné de survivre à leur enfance.

 

À cette époque, Neter souhaitait extirper Célubée du ventre de la montagne où elle se tapissait. Il supportait de moins en moins les logis humides et obscurs où les odeurs nauséabondes se glissaient de couloir en couloir. Il ne s’était jamais senti à son aise que sur la terrasse, face aux vents et à la plaine. Mais chaque fois qu’il tentait de faire part de son idée, ses interlocuteurs repoussaient ses propositions. On lui opposait de nombreuses objections. Mais il savait que son projet aboutirait avec le temps, car, au fur et à mesure que passaient les années, la population augmentait et le cœur de la montagne, percé de galeries, ne suffirait bientôt plus à l’héberger toute.

La plaine, devant lui, s’était considérablement étendue, grâce aux défrichages qu’il avait engagés. De nouvelles terres avaient été conquises entre le fleuve et la bordure montagneuse orientale. Les champs ayant reculé, il fallait couvrir davantage de chemin pour aller soigner les plus méridionaux. Neter jugeait plus logique que Célubée descende de la montagne pour s’installer dans la plaine, sur le léger renflement courant du bord du fleuve aux versants orientaux, sorte de rebord peu élevé entre la plaine et la montagne. En raison des oppositions, Neter se contentait de s’installer sur ce socle, à l’ombre de l’arbre d’Alla qui y poussait et de rêver à ce que pourrait devenir Célubée s’il était écouté ou décidait de se faire écouter.

Il était préoccupé pour le moment par le souci d’imposer son fils comme son successeur à la tête du conseil. Lorsque l’enfant eut environ dix ans, il l’y emmena avec lui. Malgré les regards furieux et le bruissement du conseil quand il y pénétra, la main de l’enfant dans la sienne, il le fit asseoir derrière lui. Ceux qui, au lendemain de la tirade de la femme de Neter, avaient pu se poser des questions – abandonnées au fil des années, en raison dans un premier temps de l’indifférence qu’il témoignait à l’enfant et dans une seconde phase, de l’oubli dans lequel s’étaient perdues ces phrases – n’eurent plus le moindre doute sur les intentions de Neter, en le voyant recourir à l’artifice par lequel il s’était lui-même, autrefois, introduit au conseil.

Pour Neter, c’était l’épreuve de force qu’il attendait depuis la naissance du petit garçon et même depuis le jour où lui était venue l’idée de se marier et d’avoir des enfants. Aussi installa-t-il son fils avec un total mépris pour les chuchotements et mouvements divers qui se firent entendre dans la pièce. Il se retourna pour braver le conseil. Sa haute taille redressée, qu’on oubliait souvent parce qu’il avait tendance à se voûter et qu’il était très mince, il leur fit face. Tous étaient déjà assis et ressentirent comme un affront l’immobilité de leur chef, dressé devant eux, les toisant de sa hauteur. Il laissa passer plusieurs minutes avant de s’asseoir à son tour.

Il se comporta comme si rien de nouveau ne s’était produit et ne jeta jamais le moindre coup d’œil derrière lui. Au contraire, les hommes en face de lui ne cessèrent de fixer l’enfant. Ce dernier les dévisageait à tour de rôle, sans moquerie ni arrogance, comme certains l’auraient craint, sans ennui non plus, comme il aurait été normal pour un enfant, mais avec attention, comme s’il avait cherché à mesurer précisément chacun d’eux, tournant la tête vers celui qui parlait et l’écoutant avec ce qui paraissait de la concentration, encore que, du fait de son âge, il ne dût guère comprendre le sens général des débats.

Neter ouvrit le conseil, comme à l’ordinaire, en évoquant les différents points à l’ordre du jour. Il rappela rapidement la teneur du premier point avant de le mettre en discussion et ceux qui auraient voulu contester la présence de son fils furent ainsi empêchés de parler. Le conseil se déroula normalement. Neter, qui avait bandé ses muscles pour se donner du courage, tant il se sentait ému devant l’épreuve qui l’attendait, se détendit au fur et à mesure que le temps s’avançait. Quoi qu’il arrivât, l’enfant aurait assisté à un conseil dans son intégralité. Deux choses l’inquiétaient cependant. Malgré la confiance qu’il avait en lui, il craignait que son fils ne finisse par s’endormir, tant la séance était longue et la nuit à présent avancée. Il redoutait en outre les dernières minutes. Il n’avait pas encore décidé s’il était préférable de conclure et de lever rapidement la séance en quittant précipitamment la salle – ce qui préviendrait les attaques, mais pourrait paraître une fuite – ou de laisser aux mécontents la possibilité de s’exprimer, en prenant le pari de paralyser à jamais leurs réactions, tout en courant le risque de ne pas réussir à répondre ou à rejeter leurs critiques.

Cependant le conseil se terminait. Neter le prolongea finalement, en choisissant à la dernière minute de se conformer à une coutume qu’il pratiquait rarement depuis qu’il présidait cette assemblée. Il demanda, une fois l’ordre du jour épuisé, si quelqu’un avait des questions à poser.

Dans le contexte, cette interrogation apparut comme un insupportable défi, une nouvelle gifle qu’il leur lançait du haut de son mépris. Si Neter avait bâclé la séance et l’avait levée dans la précipitation, il est vraisemblable que la majorité aurait profité de cet aveu de faiblesse pour l’attaquer. En revanche, l’assurance dont il faisait montre en allant jusqu’à solliciter les critiques les pétrifia tous. Un seul, du fond de la salle où l’obscurité masquait son visage, osa poser la question que tous auraient souhaité avoir le courage de formuler.

Neter y répondit avec hauteur : “Parce que mon fils doit savoir ce qui se passe au conseil, pour être en mesure de le présider un jour.”

Dans le silence qui suivit cette réponse et que le conseil enregistra sans réagir, parce qu’il la connaissait depuis le début et avait, en définitive, toujours su que Neter s’arrangerait pour conserver son pouvoir par-delà les limites imposées aux hommes par les dieux, Neter eut le front de demander, de son même ton indifférent, s’il y avait d’autres questions.

Neter se retourna, aida l’enfant, aux yeux toujours vifs, à se relever et sortit le premier. Il emmena le petit garçon à travers la nuit jusqu’à la terrasse et lui montra la plaine blanchissante sous la lune. L’enfant contempla comme lui cet inlassable spectacle et, levant son regard vers lui, articula d’une voix ferme : “Tout ceci est à nous.” Neter lui empoigna l’épaule et la serra fortement, fier qu’il ait compris ce qui s’était passé tout à l’heure et qu’il accepte avec naturel d’assurer les responsabilités dont son père venait de le charger.

Cependant, Neter était moins sûr que lui que tout soit gagné. Par intuition, il avait choisi la meilleure tactique et en avait joué avec une grande habileté, faisant taire son émotion, son désir irrépressible de s’en aller ainsi que la peur qui battait dans sa poitrine avant de prononcer des paroles dont il mesurait la portée. Mais il connaissait trop les habitants de Célubée pour ne pas attendre d’eux quelques réactions sournoises. Quand il pensait à Célubée, il s’apercevait que, fondamentalement, il méprisait son peuple qu’il jugeait lâche et hypocrite et qui s’amollissait en oubliant son passé. Sa volonté d’élever Célubée au-dessus d’elle, d’en faire le centre du monde, se fondait sur la conscience de son destin et sur son affection et son admiration pour un petit nombre de Célubéens. Il s’en voulait d’avoir si mauvaise opinion de ceux auxquels il souhaitait tant de bien. Il se forçait sans cesse à distinguer en chacun d’eux la part valable de celle qui le rendait méprisable. Il cherchait à se convaincre que tous étaient dignes, d’une façon ou d’une autre, de participer à l’édification de Célubée telle qu’il la rêvait. Son frère lui reprochait de vouloir rendre son peuple heureux malgré lui et à la manière dont il concevait, lui, le bonheur. Neter répondait toujours qu’il était né pour tirer et pousser Célubée vers des hauteurs qu’il ne pouvait seulement imaginer. Que s’y élever donnait son sens à l’existence des hommes et demeurait le seul moyen de survivre dans ce monde hostile.

Ainsi réfléchissait-il auprès de son enfant, cherchant à deviner dans l’écriture des étoiles ce qui l’attendait encore. Les soirs de triomphe, lorsque la certitude de la réussite s’était imposée à son esprit, il se sentait toujours las, et la perspective de nouveaux combats l’anéantissait. Rien ne le stimulait davantage que les échecs ou la lutte, quand il se trouvait au cœur de l’effort, sans savoir encore de quel côté le destin basculerait. Il tenta de se demander comment réagirait le peuple de Célubée, une fois que tous seraient au courant et que la stupeur qui avait frappé le conseil s’estomperait au gré des discussions. Mais il était trop fatigué pour avoir envie de prévoir et de parer des coups qui n’étaient qu’à venir. Il s’en voulut de ne pas pouvoir se contenter du bonheur de se trouver dans la nuit fraîche, auprès de son fils. Il regretta de vivre toujours tendu vers ce qu’il désirait et de ne pas se satisfaire, non seulement de ce qui lui était donné, mais de ce qu’il venait de conquérir. Puis, l’enfant chancelant de fatigue, il le ramena à son lit. Lui-même ne s’attarda pas dans sa maison. Il s’en alla, dans la nuit, dormir sous l’arbre d’Alla pour regarder le jour se lever sur la plaine, par-delà la barrière des montagnes orientales.

La première pensée qui lui vint en s’éveillant fut qu’il fallait veiller sur l’enfant. Il lui était apparu avec évidence au cours de son sommeil que les Célubéens le craignaient trop pour s’en prendre à lui-même et qu’ils reporteraient probablement leur fureur et leur violence sur son fils. Aussi ne le quitta-t-il jamais pendant les mois qui suivirent. Plus encore, il ne sortit jamais sans l’un de ses deux gardes afin que, s’il était pris par surprise, l’enfant ne se trouve pas totalement abandonné. Le résultat fut que l’enfant dormit moins encore que d’habitude, traîné chez le prêtre par son père jusqu’à une heure avancée, emmené, en compagnie d’une sentinelle, dormir dehors lorsqu’il faisait trop chaud ou que Neter se sentait d’humeur rêveuse et, surtout, se tenant toujours derrière son père au conseil.

Neter ne sut jamais s’il avait ainsi sauvé son fils, car personne ne tenta rien contre eux, quelque furieux et hostiles que soient souvent les regards de ceux qu’ils croisaient au cours de leurs sorties. Les seuls qui acceptèrent d’emblée la résolution de Neter furent les cultivateurs. Parce qu’il ne leur venait jamais à l’idée de contester ses décisions et parce qu’ils connaissaient le petit garçon pour l’avoir vu souvent dans les champs auprès de son père.

S’il n’avait pas été si sûr de lui et si indifférent à l’affection des autres, Neter aurait passé des mois très pénibles. Son peuple le fuyait et manifestait sa hargne par un silence boudeur. Au conseil, les séances se raccourcissaient parce que personne ne voulait prendre la parole, comme si les Célubéens avaient inventé de se punir en se privant des libertés qui leur restaient encore. Les soldats à l’entraînement – à l’exception de ses deux fidèles et d’une poignée qui approuvaient son choix ou n’avaient pas d’opinion sur la question – restaient silencieux et exécutaient maussadement les exercices qu’il commandait, jetant de temps à autre des regards jaloux à l’enfant qui s’exerçait à leurs côtés.

Par ailleurs, d’autres soucis accablaient Neter. À nouveau, les récoltes s’annoncèrent mal. Le temps redevint capricieux. Dès l’automne, un vent coupant tomba des montagnes. En dépit des greniers bien remplis après plusieurs années de prospérité, Neter s’inquiéta à l’idée que tout pourrait recommencer comme par le passé.

 

Et tout sembla recommencer.

Un soir d’hiver où il rentrait, à la nuit tombée et sous la pluie, avec son fils et le jeune garde, il découvrit Célubée devant l’entrée de la ville. Malgré l’averse, elle l’attendait, silencieuse. Neter pensa qu’était arrivé le coup de force qu’il redoutait depuis le printemps et songea qu’ils ne pourraient jamais affronter à eux trois cette masse compacte et haineuse. Il laissa les deux autres en arrière et dégringola le chemin dans la direction de Célubée.

“Que se passe-t-il pour que vous demeuriez ainsi plantés sous la pluie ? Est-ce le moment de prendre froid ?”

Comme personne ne répondait et qu’ils se bornaient tous à l’observer avec un mélange de méchanceté et de mépris, il commença à redouter le pire et à avoir peur. Sans regarder en arrière, comme il en avait envie, il reprit :

“Parlez ! Ou dispersez-vous, vous n’avez rien à faire ici.”

Alors, l’un des membres du conseil, celui qui avait interrogé Neter sur ses intentions le jour où il y avait introduit son fils, sortit de la foule et se dressa devant lui. Il était plus petit et plus jeune que Neter. Mais l’arrogance de cet homme, planté sur ses jambes courtes, au torse noueux et maigre était telle que Célubée derrière lui grogna de satisfaction.

“Neter, dit-il d’une voix forte, tu nous as trompés. Tu nous as endormis pendant des années pour nous dépouiller impunément et t’arroger tous les pouvoirs. Tu nous as en outre imposé ton rejeton, trop maigrelet pour pouvoir seulement abattre une bête féroce. Tout ce que tu nous as enlevé, nous te l’avons abandonné sans protester parce que tu nous promettais prospérité et sécurité.

“Tu nous as promis la prospérité et voilà que cette année les récoltes sont mauvaises, que nous n’avons pas réussi à remplir nos greniers. La pluie et le froid sont de nouveau là. On dit qu’il n’y aura pas de seconde récolte. On dit que tu as épuisé les champs en forçant les cultivateurs à les travailler au lieu de laisser les grains pousser à leur envie, croître et mûrir comme par le passé. Si, comme je le crois, tu as poussé Célubée à la ruine, rends-nous notre liberté. Laisse-nous décider, comme autrefois, comment nous nous nourrirons. Cesse de nous imposer ta volonté.

“Et tu nous avais promis la sécurité. Il est vrai que tu as éloigné de nous, pendant plusieurs années, ces espèces de bêtes sauvages qui nous ressemblaient. Mais tu devais bien les aimer pour t’être uni à l’une d’elles, bien qu’elle n’ait pas hésité à nous voler et à tuer l’un de nous. Tu te glorifies maintenant de cet enfant qu’elle t’a donné avant de mourir. Mais c’est un piège qu’elle nous a tendu, qu’elle t’a tendu, Neter, car nous ne voulons pas croire que tu en sois complice. Tu as seulement été aveuglé. Célubée n’est plus en paix. Mais nous nous défendrons seuls désormais. Nous ne voulons plus t’écouter. Nous ne pouvons plus te croire. Nous ne pouvons plus te suivre.”

Abasourdi par ce discours qui, à en juger par la vigueur de ses réactions, semblait surtout destiné à l’assistance, Neter regarda son adversaire comme pour le jauger. Il parlait bien, mais sa petite taille ridicule et son manque de force en faisaient un opposant un peu grotesque. Il n’effrayait pas Neter. L’inquiétait en revanche, parce qu’il ne comprenait pas les insinuations du discours, ce qui s’était passé à Célubée en son absence.

“Bien. Si tu as fini de t’exercer à l’art de discourir, que tu manies si bien au conseil, à défaut de savoir manier la lance et l’arc, peut-être pourras-tu me dire précisément ce qui est arrivé.

— Je vais te le dire, répondit-il malgré l’insulte. Montrez-lui”, cria-t-il à la foule, sans se retourner, le regard toujours planté dans les yeux de Neter.

La foule se fendit pour laisser passer un cortège que Neter avait cru ne jamais revoir. On amena devant lui trois corps, à demi dévorés par les bêtes. Mais ils portaient des blessures plus terribles : des sillons sanglants sur les crânes et de longues éventrations, d’où pendaient rouges et noirs, des viscères rongés. On aligna les trois cadavres à ses pieds, dans la boue. Tout le monde le regarda avec une sorte de satisfaction perverse, comme si Célubée tout entière se sentait heureuse d’apporter enfin la preuve des erreurs de son chef.

Alors Neter entra dans une colère si violente qu’elle fit frémir jusqu’aux derniers rangs.

“Êtes-vous devenus fous ? Avez-vous une fois de plus perdu tout sens humain pour exhiber ainsi sous la pluie battante ces pauvres dépouilles ? Mais qui êtes-vous donc pour n’avoir jamais le respect de la mort ?”

En disant ces mots, il enleva son manteau pour recouvrir le premier corps puis, d’un geste exaspéré, arracha celui du jeune homme, toujours figé dans son attitude de défi, pour couvrir le deuxième. Il n’eut pas à demander quoi que ce soit pour le troisième. L’un des hommes qui avaient porté les cadavres se défit spontanément de sa cape et la jeta sur le corps torturé du troisième. Les six porteurs, sur un mot sec de Neter, remportèrent les cadavres au travers de la foule muette, dégoulinante de pluie.

“Je ne tolérerai jamais ceci, continua Neter qui arpentait le chemin, passant la foule en revue, jamais ! Que vous mettiez en question mes décisions, je peux l’admettre, si du moins vous me donnez suffisamment d’arguments pour me prouver que je me suis trompé. Mais que vous vous délectiez de ce spectacle horrible, que vous montiez cette comédie dans l’espoir de m’abattre, jamais ! Je vous ai aimés, dieux, que je vous ai aimés ! J’ai souhaité pour vous un destin que vous n’êtes pas seulement capables d’imaginer. Je voulais vous offrir une place au centre du monde, au centre de ce monde que vous ignorez et qui ne vous intéresse pas parce qu’il n’est pas vous. Race pourrie ! Je vous méprise. Je n’ai pas assez de mots pour vous dire combien vous êtes veules et lâches, pas assez de salive pour pouvoir vous cracher dessus.

“Trois d’entre nous ont péri dans d’horribles conditions. Tout ce que vous trouvez à faire, au lieu de les préparer pour la mort et de vous mettre à la recherche de leurs assassins, c’est de m’envoyer ce petit roquet pour m’insulter. Vous ne voulez plus de moi ? Vous voulez retrouver les temps d’hier où le conseil ne décidait rien et où vous trembliez de peur à l’idée que d’autres hommes que nous puissent courir à travers la montagne et la plaine ? Je suis fatigué de vous. Fatigué de vous donner toujours le meilleur de moi-même. Mon fils vous déplaît ? Il se réjouira, sûrement, d’être débarrassé de vous avant d’avoir eu à vous subir. Vous voulez votre liberté ? Eh bien, débrouillez-vous !”

Là-dessus, il rebroussa chemin et rejoignit ses deux compagnons sans se retourner. Célubée les vit remonter sur la montagne et disparaître dans la brume qui tombait en même temps que la nuit. On s’aperçut alors que la pluie s’était arrêtée. Trempé et abattu, le peuple resta figé dans la nuit. Il avait voulu renverser Neter et ses ambitions. Il prenait conscience que celui qui l’avait sauvé du péril aux pires moments de Célubée venait de l’abandonner à l’heure où ces dangers anciens se déchaînaient à nouveau.

Il reprit le chemin de Célubée. Tout semblait noir et triste. Les couloirs étaient envahis d’une fumée âcre mêlée à la brume qui s’infiltrait par chacune des failles de la montagne. Dans la salle du conseil, les porteurs avaient étendu les trois cadavres, enroulés dans les manteaux humides, et allumé des torches qui grésillaient et donnaient une lueur diffuse.

Chacun alla se sécher et se nourrir. Quand, d’un commun mouvement, ils se retrouvèrent dans les méandres de Célubée, ils virent que la salle du conseil brillait d’une lumière vive et crépitante. D’autres torches y avaient été allumées ainsi qu’un feu. Le prêtre et sa sœur, l’épouse de Neter, avaient découvert les corps et les lavaient. Les éventrations avaient été dissimulées par des bandages et les crânes, coiffés de linges propres, semblaient intacts. Les Célubéens regardèrent les deux ombres efficaces achever cette toilette funèbre, envelopper les cadavres dans les linceuls clairs que les mères des trois gardes avaient apportés avec elles et psalmodier les prières de la mort. Lorsque tout fut achevé, ils se groupèrent autour du prêtre pour réclamer ses conseils. Dans la lueur tressautante des torches, ils paraissaient grelotter et ce fut cela qui émut le prêtre, plus encore que leur désarroi. L’attitude de son frère ne le surprenait pas. Il savait que Neter attendait le moment opportun pour prouver qu’il était indispensable. Ce moment était venu. Il eut conscience du pouvoir qui lui était soudain échu et de l’importance du choix qu’il devait faire. Il pouvait leur conseiller de se débrouiller seuls, de lutter et de s’administrer eux-mêmes comme aux temps où Neter était trop jeune pour se saisir de leurs destinées. Neter était trop fier pour redescendre seul de la montagne et venir quémander ou reconquérir une puissance qui lui était soudain déniée. Cette solution – malgré l’affection qu’il portait à son frère et l’admiration qui le soulevait devant son autorité et son intelligence – était celle qu’il souhaitait au fond de son cœur. Mais il se rendait compte que Célubée, sans courage et aussi plongée dans la déréliction qu’elle lui apparaissait aujourd’hui, irait à sa perte si elle devait faire front à l’ennemi sans le soutien de Neter. Aussi, malgré son désir de leur indiquer une autre voie, malgré les palpitations de son sang, à l’idée qu’il pouvait, en cette simple minute, faire basculer le destin de son peuple, parce que ce qu’il considérait depuis plusieurs années comme un processus irréversible pouvait tout à coup s’arrêter, il promit d’aller chercher Neter dès que le jour serait levé.

Il partit à l’aube en compagnie du second garde de Neter, sous une pluie perçante, qui le forçait à baisser la tête, tant elle le giflait et l’aveuglait. Grâce à son compagnon, il trouva sans peine son frère. Neter, qui n’avait jamais douté qu’on viendrait le chercher, avait passé la nuit dehors, abandonnant la surveillance de son fils à la sentinelle. Il avait profité des éclaircies pour rechercher dans le sol humide la trace des ennemis. Depuis son retour, il attendait le messager de Célubée avec l’assurance de celui qui sait ce qu’il doit faire.

Lorsqu’ils redescendirent, la pluie avait cessé et le vent chassait les nuages par-delà les montagnes, vers l’est. Célubée attendait auprès des corps prêts à être inhumés, dans un silence accablé qui aurait inquiété plus courageux que Neter. Il écarta la foule pour se recueillir devant les morts, mais recula d’un pas en voyant un quatrième corps, enveloppé d’un linceul blanc. Il se retourna vers son peuple, qui le fixait avec une sorte de résignation. Devant la persistance de son silence, il dégagea le linge du gisant le plus éloigné des autres. Le visage violacé du jeune Célubéen qui lui avait fait face la veille lui arracha un gémissement ainsi qu’à son frère, qui se tenait derrière lui. Il replaça le drap et regarda à nouveau Célubée qui le contemplait tristement. Il comprit alors que c’était le prix que lui offrait son peuple pour son retour.

Il échangea avec son frère un regard de désespoir et le prêtre sut qu’il avait commis une erreur en n’obligeant pas Célubée à se passer de Neter. En allant le chercher, il avait enfoncé plus encore son peuple dans la bassesse. Même Neter, qui aurait dû être fier de ce tribut payé à son pouvoir, était trop attaché à la dignité et à la liberté pour ne pas mesurer quelle triste victoire était la sienne.

On enterra les quatre hommes et Célubée se pressa autour de son chef pour attendre ses décisions. Neter, qui aimait la puissance, oublia alors son écœurement et, avec l’exaltation qui le prenait toujours au moment de parler et d’entraîner Célubée derrière lui, expliqua ce qu’il avait vu la nuit précédente, lorsqu’il était allé sur la piste de l’ennemi. Les traces, abondantes, l’avaient surpris et il les avait longuement suivies, jusqu’à ce qu’il pût distinguer, au loin, l’éclat de plusieurs feux. Il en avait déduit que, cette fois, leurs adversaires n’avaient pas envoyé des éclaireurs, mais s’étaient, sinon tous, du moins en très grand nombre, déplacés vers Célubée. Il s’agissait soit d’une migration qui avait conduit leurs pas, par hasard, en direction de Célubée, soit d’une marche volontaire et belliqueuse. À en juger par ce qu’ils avaient fait des trois sentinelles, Neter optait pour la seconde solution et il savait qu’au fond d’elle-même, Célubée pensait comme lui. Neter se demandait cependant si ce peuple en marche, dont il avait vu les feux éclairant la nuit, était celui d’Alla ou un autre peuple, venu d’un autre monde que celui qu’elle lui avait décrit. Il ne pouvait formuler cette question devant Célubée, parce qu’elle ne pourrait jamais imaginer et admettre l’existence d’autres hommes que ceux qu’elle avait déjà combattus une décennie plus tôt.

Comme le temps s’éclaircissait de plus en plus, les nuages s’éloignant et le ciel se dégageant à l’approche du crépuscule, Neter envoya un détachement de soldats sur la montagne afin de surveiller l’ennemi. Pendant ce temps, il prépara Célubée à la rencontre entre les deux peuples. Lorsque les soldats redescendirent au milieu de la nuit, ils annoncèrent que les hommes que Neter avait observés la veille avaient fait mouvement dans la journée et s’étaient rapprochés de Célubée. Selon leurs estimations, ils y arriveraient demain.

Le lendemain, Neter gravit la montagne en tête de ses soldats, tandis qu’une partie de la ville le suivait à distance. Sur le chemin des crêtes où la vue était dégagée et le ciel bleu et pur, ils virent venir l’armée ennemie. Moins qu’une armée, c’était en fait une masse d’hommes, de femmes et d’enfants, plus ou moins bien équipés, qui marchaient à grands pas vers eux. Quand ils se trouvèrent à portée de voix, Neter, dont le cœur battait d’angoisse, car il savait que si sa tentative était vaine et son jugement en défaut, Célubée ne résisterait jamais à ces cohortes pouilleuses mais robustes, leva la main. Aussitôt, miraculeusement, l’adversaire s’immobilisa. Neter alla vers lui et parla d’une voix forte, qu’il forçait à ne pas trembler, dans la langue d’Alla.

Il s’aperçut qu’ils le comprenaient. De près, ils ressemblaient tant aux hommes qu’il avait combattus jadis et certaines femmes tellement à Alla, qu’il s’en voulut d’avoir douté qu’il pût s’agir d’un autre peuple. Il leur parla longuement sans que Célubée, médusée, plantée sur ses talons, comprît le moindre mot. Il les accueillit. Il leur demanda d’abandonner leurs armes et leurs intentions hostiles. Lui, Neter, les connaissait depuis longtemps, savait qu’ils étaient braves et rigoureux comme doivent l’être tous les hommes et voulait qu’ils vivent en bonne intelligence avec son peuple venu avec lui pour les attendre.

Celui qui semblait les conduire répondit. Il demanda si Neter était leur chef, si c’était lui qui commandait cette ville dont ses hommes lui avaient révélé l’existence, si c’était lui, enfin, qui leur avait pris ces dernières années tant d’hommes valeureux et une femme, la plus belle et la plus forte de tout leur peuple. Neter répondit avec tristesse qu’il avait dû défendre Célubée contre les attaques. Il ajouta, avec plus de douleur qu’il ne l’aurait cru, parce que c’était la première fois qu’il évoquait Alla en public, qu’il avait vécu avec cette femme, qu’il l’avait aimée et qu’elle lui avait donné un fils avant de mourir en couches. Il poussa son enfant devant lui pour que le peuple d’Alla puisse voir qu’existait déjà un lien entre leurs deux nations, un lien de chair et de sang, un lien de grande beauté et de grande force, qui ressemblait de plus en plus à la fois à son père et à sa mère.

Quand l’enfant se montra, le peuple d’Alla se rendit. Les femmes se mirent à pleurer en criant : “Alla ! Alla ! Où es-tu aujourd’hui ?” et les hommes fixèrent l’enfant, passant de son visage à celui de son père, puis tournant leurs regards vers un point invisible de leur mémoire où était inscrite à jamais l’image d’Alla. Ils baissèrent leurs armes et attendirent que Neter reprenne la parole.

Il leur expliqua que lui seul et l’enfant parlaient leur langue, que Célubée utilisait une langue différente qui l’empêchait de comprendre leurs échanges. Il leur dit que cet obstacle tomberait avec le temps, car il voulait que leurs communautés se rassemblent pour vivre ensemble, luttent ensemble contre les dangers que les dieux semblaient avoir jetés sur la terre et cultivent ensemble la plaine, nourrissante et belle, qu’ils distinguaient du haut de ces sommets. Il leur donnerait un logis dans cette plaine. Ils l’aideraient à agrandir Célubée et leurs enfants porteraient leur marque et celle de son peuple. Mais dans un premier temps, ils devraient établir leur campement ici. Et ici aurait lieu le festin qu’il voulait leur offrir au nom de Célubée.

 

Ainsi s’installèrent-ils. Leur campement s’organisa à l’endroit où débouchait le chemin de la montagne. Il leur semblait normal, à eux qui avaient toujours vécu ainsi, dehors, à l’abri d’anfractuosités ou sous des tentes de peaux de bêtes, lorsqu’il faisait trop mauvais, de poursuivre leur mode de vie. Célubée, en revanche, ne comprenait pas, et quand ses habitants montaient pour les observer, ils avaient du mal à cacher leurs réticences devant ces mœurs étrangères. Le festin avait eu lieu dans la joie du côté des nouveaux venus, qui avaient enfin à manger, avec froideur du côté de Célubée, qui voyait ses réserves, amoindries par les mauvaises récoltes, pillées avec tranquillité par Neter et ses nouveaux amis. Neter, il est vrai, s’occupait plus du peuple d’Alla que du sien. Son fils servait de lien et d’interprète entre les deux sociétés. L’enfant était fou de joie. Lui, qui avait été si mal accepté par Célubée, se trouvait soudain cajolé, caressé par tout un peuple qui lui parlait dans cette langue chantante que son père lui avait appris à aimer et qui convenait si bien aux mots d’amour qu’on lui prodiguait.

Une fois passés les premiers jours, Neter décida de mettre les nouveaux venus au travail. Il avait enfin l’occasion, tant attendue, de développer Célubée et comptait bien s’y atteler.

Il emmena les étrangers avec lui sur la montagne. Il leur expliqua qu’il souhaitait que les maisons qui les hébergeraient soient bâties sur le socle dominant la plaine. Dans son esprit, ce ne devait être que la première partie de la nouvelle Célubée qui, peu à peu, gagnerait sur la plaine. Ils l’approuvèrent et manifestèrent l’intention d’assembler de nouvelles fourrures ou de nouveaux cuirs pour dresser leurs tentes à cet emplacement. Cependant, Neter, qui avait toujours vécu à l’abri dans la montagne, entouré de murailles naturelles, ne voulut pas de ces maisons sommaires et fragiles. C’était l’un de ses problèmes et il entendait que le peuple d’Alla l’aide à le résoudre : comment construire des maisons aussi solides que les logements troglodytes occupés par Célubée ? Mais le peuple nouveau demeurait aussi hésitant que lui et ne pouvait concevoir d’autre mode de construction que des branchages sur lesquels reposaient des peaux de bêtes.

Après plusieurs tentatives infructueuses, Neter accepta de les laisser construire des abris semblables à ceux qu’ils avaient coutume d’élever. Cependant, l’un d’entre eux et quelques cultivateurs de Célubée réalisèrent une construction nouvelle.

Les laboureurs étaient les seuls Célubéens à s’être félicités de l’arrivée de nouveaux bras dans la ville. Ils avaient compris que Neter entendait faire participer un grand nombre d’entre eux aux travaux des champs, et les tentes, qui se dressaient peu à peu en bordure de la plaine, leur semblaient de bon augure. Ils étaient venus fureter autour des nouveaux venus car la saison ne les occupait pas suffisamment. Ils avaient considéré avec désapprobation les tentes de peaux, les trouvant fragiles et peu protectrices. Les charpentes de bois – quoique rudimentaires – les avaient beaucoup intéressés, car il leur était arrivé, maintenant qu’ils devaient franchir de plus longues distances pour prendre soin des terres les plus éloignées, d’assembler quelques branches pour constituer un abri pour leurs outils et les repas qu’ils apportaient chaque matin avec eux. Leurs premiers essais n’avaient pas résisté aux vents et aux pluies, mais ils avaient progressé dans la maîtrise de cette nouvelle technique. Ils avaient réuni dans une sorte de savant treillis des branches de taille et de poids différents, qui avaient d’autant mieux fait face aux intempéries qu’ils les avaient préalablement enfoncées dans la terre. Néanmoins, ils ne s’imaginaient pas dormant dans de tels endroits : les vents s’infiltraient entre les branchages et y sifflaient d’une manière inquiétante. Les toits, faits de brassées d’herbes lacées entre elles, s’envolaient régulièrement, aussitôt que le vent les délogeait des branches sous lesquelles elles étaient calées. Les progrès accomplis ne les avaient pas satisfaits et ils avaient continué à réfléchir aux moyens d’améliorer leurs cabanes, d’autant qu’ils pressentaient, au fur et à mesure que les années passaient et que reculait la limite des terres moissonnées par Célubée, que viendrait un temps où ils devraient passer la nuit dans ces cahutes pour pouvoir accomplir leur tâche.

Avec l’un des étrangers, qui s’était, depuis son arrivée, intéressé à leurs cultures et avait pris la peine d’apprendre quelques mots de leur langue auprès de Neter, ils mirent en œuvre une idée qui leur était venue l’été dernier. Ils confectionnèrent une charpente de bois identique à celles qu’ils avaient déjà édifiées, mais en remplaçant le toit d’herbes par un dernier nattage de bois recouvert d’herbes sèches glissées entre chaque branche. Quand ce premier travail fut achevé, ils rapportèrent des jarres d’eau et de terre brune des rives du fleuve. Ils malaxèrent la terre et l’eau et jetèrent le mélange sur la charpente pour l’enduire d’une croûte de terre. Elle sécha, emprisonnant les croisillons dans une pâte ferme et lisse.

Neter fut très impressionné par cette maison qui – hormis le toit, qui n’était pas encore satisfaisant – lui semblait correspondre aux besoins de son nouveau peuple. Aussi demanda-t-il qu’on lui en élève une semblable auprès de l’arbre sous lequel était enterrée Alla, afin qu’il puisse venir y dormir de temps en temps. Il exigea cependant qu’on creuse des fondations plus profondes. Enfin, il fit recouvrir le toit de grosses bottes de chaume, recueillies dans les champs, juste avant l’automne, et maintenues sur leur support de branchages par de lourdes pierres.

Ces constructions furent rapidement imitées par la nouvelle colonie qui renonça peu à peu à ses tentes pour ces maisons de terre et de pierre que chaque famille perfectionna. Lorsqu’on sortit de l’hiver, tout un nouveau quartier de ces grossières maisons s’était créé au pied de Célubée. Neter, qui le contemplait souvent du haut de la montagne ou du fond de la plaine, regrettait seulement de n’avoir pas pensé à contraindre ses habitants à espacer davantage leurs demeures, fût-ce en descendant du socle pour s’installer dans la plaine elle-même.

 

Toutefois, chacun semblait satisfait et Neter résolut de maintenir pour l’instant les choses en l’état. Il procéda à la répartition des travaux au sein des nouveaux arrivants, augmenta l’équipe des cultivateurs et celle des soldats. Il encouragea les mariages entre les deux peuples et réussit, avec les années, à rassembler ces deux nations sous sa seule autorité. Célubée avait cessé de résister et n’éleva plus jamais la voix contre lui, se bornant à passer sa mauvaise humeur sur les étrangers. Quant au nouveau peuple, il ne pensa jamais à contester l’autorité de Neter et le servit avec une loyauté et un courage qui le confirmèrent dans l’idée que ce peuple était venu à temps pour donner un sang neuf à Célubée. Neter n’ignorait pas cependant que c’était à son fils qu’il devait ce respect. Comme il était désormais admis que ce dernier lui succéderait à la tête du conseil et qu’il était issu des deux peuples, les nouveaux Célubéens ne voyaient pas de raison de remettre en cause le pouvoir d’un homme qui ne prit jamais de décision critiquable et témoigna toute sa vie de son ardent désir de développer Célubée.

En dépit de quelques mariages mixtes, les deux communautés ne fusionnèrent pas. Une coupure, marquée notamment par l’habitat, demeura très longtemps entre les gens de Célubée et les autres. Neter, qui passait la moitié de son temps entre son logis dans la montagne et celui du bas de la montagne, en devint le symbole.

L’histoire de Neter s’arrête à ce moment. Sa mort semble avoir été mystérieuse. Les textes se contredisent sur ce point. Ce qui est certain, c’est qu’un jour d’automne où il était parti chasser sur la montagne, une très forte tempête s’abattit sur Célubée. Neter ne revint jamais et on ne retrouva jamais son corps. Certains pensent qu’il fut tué par la foudre, tombée en plusieurs points de la montagne et de la plaine. D’autres croient que de nouveaux hommes firent incursion à cette époque sur le territoire de Célubée et que Neter fut, comme les sentinelles avant lui, victime de leur brutalité. Ce qui est troublant, c’est qu’on ne retrouva rien de lui. Il ne revint pas et, après plusieurs semaines d’attente et de recherches, son fils, qui avait alors dépassé l’âge que lui-même avait au moment où il prit en main le destin de Célubée, le remplaça. »

 

Quand Anticléridès eut ainsi achevé son récit, je ne pus m’empêcher de demander si l’histoire de Célubée se terminait ainsi, tant je me sentais malheureuse à l’idée que ce long récit fût à présent fini.

« L’histoire ne fait que commencer au contraire. Ce ne sont là que les premiers rouleaux. Ce n’est que le récit de la manière dont Célubée s’est organisée et dont elle a renoncé à la liberté pour la sécurité. »

Phoil, qui avait écouté avec beaucoup d’intérêt, prit alors la parole.

« Tu sais que nous ne sommes pas d’accord sur cette opposition entre liberté et sécurité, non plus que sur l’idée que le pouvoir d’un seul implique nécessairement la suppression de la liberté des autres, mais ton histoire m’a passionné, car elle donne la clé de la légitimité du pouvoir. La raison qui vaut pour Célubée ne vaut sans doute pas pour tous les pays ou toutes les villes, parce que les circonstances que tu as décrites étaient très particulières. Que serait-il advenu de Célubée si elle n’avait pas été l’objet des convoitises d’autres hommes et était demeurée dans l’état où elle se trouvait lorsque Neter l’a conquise ?

— Rien ne se serait passé, car les Célubéens, qui étaient faits pour cette situation de paix et d’immobilité, n’auraient pas eu de raison de changer quoi que ce soit à leur mode de gestion. Mais je crois que tu as tort de te poser cette question. C’est un faux problème. Célubée ne pouvait pas rester à l’écart du monde, à l’écart des défis qui se posent aux hommes. Elle devait affronter, un jour ou l’autre, des problèmes nouveaux. Seulement, je crois, moi, que si Neter n’avait pas existé à cette époque, avec son ambition et son refus d’admettre l’opinion des autres, Célubée aurait poursuivi son cours habituel. Le conseil aurait fonctionné normalement. Célubée se serait agrandie, parce qu’elle devait s’agrandir et elle n’aurait pas pour autant abdiqué sa liberté.

— Tu te trompes, Anticléridès, parce que Célubée n’aurait pas survécu aux attaques de ses adversaires sans Neter. Sa liberté, elle l’aurait perdue sous le joug de l’ennemi. Neter s’est trouvé là au moment providentiel. Il a sauvé l’essence même de Célubée. Et, tu l’as dit toi-même, Célubée était lâche et veule, elle était condamnée à disparaître sans la présence de Neter.

— Je ne crois pas, prince. L’histoire est ce qu’elle est et nous ne pouvons pas la refaire. Mais je pense que Célubée est devenue lâche et veule, parce que Neter l’a engagée dans un processus autoritaire. Aussi longtemps qu’existe la liberté et que fonctionne la démocratie, le peuple peut vivre dignement. Que survienne un tyran et ce même peuple sombre dans la bassesse. C’est la loi de l’homme. C’est pourquoi j’ai toujours défendu le droit des hommes à la liberté et, en tout cas, à cette première liberté qu’est la liberté de choisir son mode de gouvernement. »

Phoil demeura songeur après cet échange. Il renonça à argumenter plus avant. À l’époque, je ne m’interrogeai pas sur la raison qui le poussait à rompre une discussion avant d’y avoir assuré son avantage et je profitai du silence pour poser à mon tour les questions qui me tracassaient.

« Pourquoi n’as-tu jamais donné le nom du fils de Neter ? S’il lui succéda à la tête de Célubée et y réussit, pourquoi ne nous as-tu pas dit comment il s’appelait ?

— Parce que nous n’en savons rien. Les textes sont très précis sur l’histoire de Neter. Ils nous parlent de l’histoire de son fils parce que sa naissance, puis son existence ont joué un rôle important dans la vie de Neter. Mais nous ne savons rien de plus de lui, sinon qu’il succéda à son père, prit une femme et en eut des enfants, dont un lui succéda à son tour. Il semble avoir été un chef sage et courageux, car Célubée prospéra sous son gouvernement. On ne signale aucune révolte. Ce furent, sans doute, des années de paix et de réussite. Peut-être l’absence de textes le concernant vient-elle aussi de ce que le prêtre de cette époque n’a pas jugé bon de retenir dans sa mémoire et de transmettre à son successeur autant d’événements que le fit le frère de Neter. Je ne le sais pas et il ne nous a pas été donné de le savoir. Aussi peux-tu rêver à ta guise de ce fils de Neter, qui régna plusieurs années sur Célubée.

— Mais pourquoi savons-nous le nom de Neter, qui vivait avant et a, le premier, établi un pouvoir sur Célubée ?

— Je t’ai déjà donné plusieurs explications possibles, Coelia. Mais je crois que la raison essentielle tient à ce que Neter, en tant que fondateur, est rentré dans la légende. Le récit de sa vie est si détaillé et si précis pour ces temps anciens, où seule la mémoire permettait de retenir les principaux événements survenus en une génération et au cours des générations précédentes, que je doute parfois que Neter ait vraiment existé.

— Mais tu parlais tout à l’heure d’histoire que l’on ne peut refaire et tu semblais alors le tenir pour aussi réel que les rois qui ont précédé notre roi actuel !

— Sans doute l’ai-je dit et peut-être le redirai-je. Il faut croire que Neter a vécu en ces premiers temps du monde où l’homme commençait à maîtriser le cours des choses. De tout mon cœur, je veux y croire, parce que mon esprit y trouve une satisfaction profonde. Mais je ne peux empêcher le doute de me saisir en lisant les documents qui rapportent son histoire. Comment savoir ? L’avantage de notre incertitude, je te l’ai dit, c’est que nous pouvons rêver à notre guise. Crois ce que je t’ai raconté, car tout donne à penser que c’est la vérité. Mais ne perds pas de vue que rien n’est certain en ce monde. »

Et comment aurais-je pu croire autre chose, quand je le vis disparaître à nouveau en un clin d’œil dans l’obscurité de la maison, sans m’attendre ? Dans le doute profond, je suivis les deux autres vers la galerie, vers la nuit apaisante et infernale.

 

OceanofPDF.com