Célubée

Célubée · Chapitre 25 sur 42

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Célubée

Chapitre V

 

Récit d’Anticléridès

 

(…) Phoil et Nagar revinrent le même jour, sinon en même temps, à la presqu’île. Nagar arriva la première et s’enferma dans sa chambre pour quelques heures. Elle n’admit que Coelia auprès d’elle. Phoil vint ensuite et se dépêcha de me rendre visite. J’étais en plein travail et j’avoue que cette intrusion ne me remplit pas de joie. D’autant que Phoil était dans une violente colère. Son discours, d’abord assez incohérent, parce qu’il avait oublié que je ne l’avais pas vu depuis plusieurs jours, se précisa lorsqu’il décida de reprendre le récit des événements depuis le début.

Il en ressortit que la longue absence de Phoil et de Nagar tenait à ce qu’ils avaient dû assister au mariage du fils du Roi. Celui-ci avait été célébré avec toute la pompe ordinaire dans le cas d’un prince héritier, bien que la mort de son frère aîné continuât d’être pleurée à la Cour. Phoil avait été contraint de supporter cette cérémonie avec l’impassibilité que requérait son rang. À présent, n’en pouvant plus, il déversait sa fureur devant moi.

« Bien entendu, c’est elle qui a tout manigancé. Derrière mon dos, évidemment ! Elle a réussi à persuader le Roi de la nécessité de ce mariage.

« Il s’était pourtant jusque-là bien gardé de donner à son fils une épouse, tant il redoutait à la fois l’usage qu’il en ferait et la descendance qu’il risquait d’engendrer.

— Je croyais que le prince abusait depuis toujours des femmes et n’avait jamais réussi à en avoir le moindre enfant.

— Comment savoir ? Parmi les femmes qu’il a eues, certaines ont mis au monde des enfants, mais comme elles étaient loin d’être des modèles de vertu, personne ne sait de qui sont ces enfants.

« Enfin, nous serons fixés prochainement. Une chose est sûre, c’est que le Roi n’exclut pas de confier le pouvoir à son fils.

— Je ne te comprends plus très bien, Phoil. Ton espoir était au début que le Roi suive la Loi du Royaume et que ce fils lui succède. Tu redoutais que les idées de Nagar ne fassent leur chemin dans l’esprit du souverain. Si le Roi marie son fils, c’est bien qu’il compte qu’il prendra sa suite.

— Ce que tu ne comprends pas, c’est que si cet imbécile a des enfants mâles, ils seront ses légitimes héritiers et j’aurai au mieux quelques années de régence, vraisemblablement organisées pour me retirer tout pouvoir. En revanche, s’il n’a pas d’enfant, le Roi se décidera alors à suivre le conseil de Nagar, se débarrassera de son fils et confiera la succession à son bâtard.

« C’est la suprême habileté de Nagar pour m’évincer à coup sûr du trône et vaincre les dernières réticences du Roi. Si tu veux mon avis, comme ce qu’elle désire avant tout, c’est le couronnement du bâtard, elle n’a pas dû prendre beaucoup de risques. Elle doit être certaine qu’il ne peut pas procréer. Avant de soumettre cette idée au Roi, elle a dû recueillir les confidences des diverses maîtresses du prince héritier et s’assurer ainsi qu’elle pourrait lever les dernières hésitations du Roi.

— Mais, répliquai-je, pourquoi te préoccuper de ces fariboles, alors que ton idée est de te débarrasser du Roi ? Tout ceci n’est que l’écume des choses et ne saurait t’affecter. Peu importe qui le Roi se choisira comme héritier. Il n’y a vraiment pas de quoi perdre son calme. »

Alors Phoil me fit une réflexion qui me stupéfia non par elle-même mais par sa brutale sincérité et me confirma une fois encore que la seule chose qui lui importait était d’arriver au pouvoir.

« J’aurais mieux aimé faire l’économie d’une rébellion et d’un assassinat. Tu l’as dit toi-même, je suis contraint d’accepter des compromis, de faire des promesses dont je pourrais me dispenser, si j’étais certain de remplacer un jour le Roi. »

Sa colère et, plus encore, sa déception ne cessant d’augmenter, je finis par me demander s’il n’avait pas secrètement espéré que le Roi se rendrait à ses arguments sans qu’il ait besoin d’aller jusqu’au bout. Dans quelle mesure, dans ces conditions, avait-il été sincère tous ces jours que j’avais passés en sa compagnie ? Il m’apparut clairement que la raison profonde de sa colère était qu’il se sentait à présent obligé d’accomplir tous ses desseins. À mon tour, je m’irritai et je finis par l’interrompre.

« Cesse, Phoil, je te prie. Ton comportement actuel est indigne de toi. Aurais-tu oublié que des centaines de gens comptent sur toi ? Ce qui les intéresse, ce n’est pas ton destin personnel, que tu sois roi ou non, c’est ce que tu leur as promis, ce que tu as présenté comme tes convictions profondes et que tu renies aujourd’hui avec la désinvolture d’un aristocrate bien nourri et certain du lendemain. »

Phoil arrêta aussitôt de se lamenter. Il me considéra, quelque peu interloqué. Puis, s’asseyant sur le rebord de mon lit, me dit :

« Tu as raison, Anticléridès. Tu as raison jusqu’à un certain point. Vois-tu, je suis peut-être bien nourri. Mais je ne suis pas du tout certain du lendemain. » Il passa ses mains sur son visage dans un geste de détresse que je ne lui connaissais pas. Lorsque ses yeux réapparurent, je vis combien son regard était fatigué.

« Je n’en peux plus, reprit-il, je n’en peux plus… Je ne comprends pas l’attitude de Nagar. Pourquoi cherche-t-elle ainsi à me nuire, à me perdre ? Que lui ai-je fait ?

— Es-tu sûr, demandai-je, ému de cet aveu, qu’elle cherche à te perdre ?

— Comment interpréter autrement ce qui s’est passé ? Je sais que l’idée de ce mariage vient d’elle. Toute la Cour l’affirme. Elle sait mes ambitions. Elle sait que ce qu’elle fait en ce moment est le seul moyen de les arrêter.

« Non. Il n’y a pas le moindre doute là-dessus. Mais je ne comprends pas ses raisons. Lui ai-je fait quelque chose dont elle veuille se venger ? Mais je ne le crois pas et cela ne lui ressemblerait pas d’agir ainsi.

« Comment peut-elle prétendre qu’elle m’aime ? Comment peut-elle continuer à me recevoir chez elle ? Comment peut-elle venir me retrouver la nuit ? Car tu ne le sais pas, je suis revenu ici parce qu’elle me l’a demandé. Quand j’ai vu le mariage et que j’ai compris d’où venait le coup, je me suis juré de ne jamais remettre les pieds sur la presqu’île. Je comptais t’envoyer un message pour que nous convenions d’un endroit où nous rencontrer, t’inviter chez moi. Je souhaitais même réussir à te faire quitter la maison de Nagar, te brouiller avec elle. Je cherchais mille moyens de me venger. J’étais là, le premier jour, à suivre la cérémonie sans la voir, occupé à réfléchir à la façon d’assouvir ma rancune, quand Nagar s’est glissée à mes côtés. Toute la Cour a vu son mouvement. Ma femme, qui se tenait de l’autre côté, s’est crue obligée de reculer d’un pas pour ne pas être au même niveau que nous deux. Non contente de se comporter comme si elle était ou bien ma légitime épouse ou bien ma concubine officielle, elle m’a chuchoté, à un moment où l’attention de tous se concentrait sur le prince, sa jeune épouse et le Roi, qu’elle ne désirait rien tant à cette minute qu’être dans mes bras. Je n’ai pas osé la regarder tant j’étais troublé par son impudence et son impudeur et par mon propre désir.

« Après la cérémonie, elle vint pendant le repas nuptial s’installer en face de moi et se comporta avec la plus parfaite aisance. Elle me traita avec le même mélange de courtoisie et d’indifférence que les autres convives. Je ne savais plus que penser. Je l’aurais avec plaisir arrachée de sa chaise, portée jusqu’à la chambre la plus proche pour la battre et la violer. Le repas s’acheva fort tard. Je regagnais mon appartement en traversant les jardins obscurs quand une forme se jeta sur moi, se colla à moi, m’enlaçant et m’embrassant à me faire perdre le souffle. Elle m’entraîna vers un pavillon à l’écart du palais que j’aperçois de certaines de mes fenêtres. On l’y avait logée pour la durée des fêtes afin de lui éviter des allées et venues entre la presqu’île et le palais.

« Il en fut ainsi pendant toute la célébration du mariage. Dans la journée, elle me tenait en public, quoiqu’en aparté, des propos d’une audace inouïe. Elle m’excitait jusqu’à ce qu’elle soit sûre d’être parvenue au résultat escompté. Elle m’abandonnait alors à ma perplexité. Chaque nuit, elle s’arrangeait soit pour se trouver sur mon passage, soit pour s’introduire dans la chambre où je m’étais installé, celle que nous avons partagée la nuit où tu as dormi chez moi. Jamais elle n’a été à moi de cette manière. Je la connais depuis plusieurs années, maintenant. Je croyais la connaître complètement. Je croyais avoir épuisé avec elle toutes les ressources du plaisir et de l’amour. Ces nuits-là n’ont été comparables à aucune autre. Après ces instants où elle se livrait à moi si pleinement, où nous avons connu le même bonheur et la même douleur, elle m’a supplié de revenir chez elle à la fin du mariage. Il m’était impossible de douter de son amour, de même qu’il ne pouvait lui venir à l’esprit que je ne lui sois pas totalement attaché et asservi.

— Mais n’as-tu jamais, au cours de ces nuits, abordé avec elle la question qui te ronge ?

— Je suis faible, Anticléridès. Je n’ai pas eu le courage de briser cette perfection que nous atteignions à ces instants. Je craignais de rompre le charme sous lequel nous étions. Plus encore, j’étais sûr de la perdre si je parlais. Peut-être, ajouta-t-il, n’ai-je pas la force qui convient pour régner sur ce royaume. »

Il baissa la tête et demeura assez longtemps silencieux. Ne sachant que faire, je m’appliquai à ne pas bouger pour ne pas perturber sa mélancolie. Il finit par relever les yeux et me demanda :

« Que puis-je faire ?

— Te déprendre d’elle suffisamment pour poursuivre le but que tu t’es fixé, tout en restant suffisamment amoureux pour pouvoir profiter des douceurs qu’elle est prête à partager avec toi.

« Je t’en conjure, Phoil, ne fléchis pas. Je te vois désespéré. Tu n’as pas choisi la voie des hommes ordinaires. Tu dois assumer ta douleur pour pouvoir te consacrer aux autres. Tu le peux. Tu le dois. »

La nuit était tombée quand il sortit enfin de chez moi. Il m’avait arraché, malgré moi, la promesse de l’accompagner le lendemain à la Cité. Le tavernier lui avait fait savoir que les marchands contactés tenaient à présent à le recevoir pour parler avec lui. Bientôt, j’entendis sur la terrasse qu’on achevait les préparatifs du repas. Je laissai mon travail et passai par le jardin. Les trois autres se trouvaient déjà là. Malgré la faiblesse de la lumière des lampes à huile, je devinai que ma douce Coelia rougissait en me voyant arriver. Phoil ne manifesta rien, mais Nagar me fit de grandes politesses et me témoigna plus de gentillesse que je n’en attendais.

La perspective de ce dîner m’ennuyait un peu. Je regrettais mes repas intimes avec Coelia et j’avais hâte de me retrouver seul avec elle. Je redoutais la conversation qui risquait de s’engager. Mais le dîner fut seulement très ennuyeux, car après avoir échangé quelques plates banalités et appris quelques détails sans intérêt sur le mariage, nous nous tûmes. Coelia mangeait sans lever les yeux de son assiette. Nagar suivait des yeux, avec une attention démesurée, les évolutions de la servante. Phoil regardait au loin, mangeant sans se soucier de ce qu’on lui servait. Moi seul, passais en revue leurs visages, cherchant à deviner ce qu’ils pensaient et ce qu’ils essayaient de cacher.

 

Le lendemain, peu après que le gnomon de Nagar, planté sur la plus haute terrasse, eut indiqué le milieu de jour, je suivis Phoil. Il m’emmena d’abord chez lui où il me fit servir une collation.

« J’ai remarqué, dit-il ironiquement, que les repas que nous avons partagés au cours de nos sorties communes ne te satisfaisaient pas. Je répare aujourd’hui mon insouciance. »

Lorsque j’eus mangé, j’allai à la fenêtre. Elle donnait sur les jardins du palais. À l’écart, à moitié recouverte par les arbres et les plantes qui l’encadraient, se dressait une maisonnette en demi-cercle. Phoil se posta derrière mon dos. Je me retournai et observai que ses yeux se posaient sur le bâtiment. Je m’écartai d’un pas et revins m’asseoir, le laissant à ses souvenirs. Quand il me regarda à nouveau, il était le Phoil conquérant et sûr de lui que j’espérais.

« Bien, commença-t-il, nous retrouverons nos marchands au crépuscule. D’ici là nous avons le temps de discuter. À moins que tu ne souhaites dormir ?

— Parle, Phoil. Que s’est-il passé, pendant le temps où je travaillais sur la presqu’île ?

— Outre cette requête des marchands, notre tavernier m’a fait passer un message des jumeaux. Ils ont réussi à convaincre une cinquantaine de portefaix de se joindre à eux. Quelques autres se sont montrés réticents, faute de savoir ce qu’on attendait d’eux.

— Tout ceci est excellent.

— Crois-tu ? J’espérais qu’il faudrait plus de temps aux marchands pour se décider…

— Tu ne sais pas encore ce qu’ils ont à te dire.

— S’ils ne souhaitaient pas s’associer à mon projet, ils m’auraient renvoyé leur porte-parole. Je n’ai aucun doute là-dessus.

« Je pensais qu’ils tergiverseraient davantage et que les portefaix bougonneraient trop pour qu’on soit assuré de compter sur eux, ou encore que nos jumeaux se hâteraient moins de constituer une force.

— Mais pourquoi ?

— Pour deux raisons. La première est que je n’ai pas arrêté de plan définitif. Tous ceux auxquels j’ai songé m’ont jusqu’ici paru irréalisables ou trop dangereux. La seconde est que je n’ai pas trouvé le moyen de concilier ces inconciliables que sont les portefaix et les marchands.

— Tu n’as pas vraiment le choix. Les portefaix savent que tu essaies de mettre les marchands dans ton camp. Tu dois donc les tenir – sommairement du moins – informés de tes négociations. Pour ce qui est des marchands, ou bien tu ne dis rien, ou bien tu présentes ton alliance avec les portefaix comme un mal nécessaire. »

Phoil resta songeur. Au bout d’un moment, il reprit la parole.

« Vois-tu, je me heurte à une difficulté. Si je veux faire disparaître le Roi et prendre le pouvoir, ainsi que je te l’ai dit, il ne doit pas s’agir d’une simple intrigue de palais.

« Je veux que le peuple tout entier me porte, ou à tout le moins, semble me porter, sur le trône. Les portefaix et quelques marchands riches et rusés ne suffiront pas. J’ai besoin des portefaix pour constituer la base armée de la révolte, pour encadrer et orienter la rébellion. J’ai besoin des marchands à la fois comme caution morale – qu’ils me donnent une légitimité – et comme source financière pour entretenir la milice que formeront les portefaix. Mais imagines-tu cinquante misérables portefaix, armés, mais sans doute maladroits, montant les rues vers le palais, réussissant tant bien que mal à s’en faire ouvrir les portes et faisant irruption dans la salle du conseil ? À supposer qu’ils aient pu arriver jusque-là sans encombre, qu’aucun citadin ne les ait retenus, qu’aucune troupe ne leur ait barré le passage, ils seront aussitôt paralysés par l’intervention de la garde du Roi. Mes marchands sont trop lâches pour oser se montrer ce jour-là. Ils attendront que le complot réussisse pour venir me réclamer le prix de leur aide ou qu’il échoue pour faire conseiller au Roi de réprimer sévèrement cette révolte des plus pauvres.

« Non, plus je réfléchis à tout cela, plus je suis convaincu que si les portefaix et ces marchands sont mes alliés objectifs et nécessaires, ils ne feront pas le poids à eux seuls.

— Tu auras les paysans avec toi.

— Ils sont à la campagne. Leur soulèvement a pour but d’affaiblir le pouvoir du Roi, mais non de le faire tomber. Ils sont indispensables à mon plan. Mais ils ne peuvent avoir un rôle déterminant.

« Non. Il faut que toute la Cité marche derrière moi. Les petits artisans, les petits commerçants, les scribes, une partie des prêtres, la majorité de l’armée. Je ne réussirai pas sans cela. Le problème est que je ne vois pas comment les décider à s’engager dans cette sédition. Mon action auprès des paysans peut avoir pour effet d’affoler le Roi et ses conseillers au point de leur faire commettre des erreurs de nature à mécontenter les citadins. Si, par exemple, il décidait de renvoyer une partie des réserves dans les campagnes et d’imposer un rationnement plus sévère dans la Cité. Mais il ne le fera pas, parce que c’est trop dangereux pour lui et que les paysans ne l’inquiéteront pas au point qu’il commette pareille imprudence. Je mise sur le hasard, Anticléridès. De ce fait, je ne parviens pas à concevoir de projet satisfaisant. Je ne peux rien faire avec mes actuels partisans et toute machination un tant soit peu ambitieuse se heurte à l’existence d’un trop grand nombre d’inconnues. »

Il soupira et se rassit avec son air triste de la veille. Je l’avais connu inquiet et torturé mais toujours optimiste, toujours convaincu que son énergie ferait plier les obstacles. En quelques jours, Nagar l’avait transformé en homme désabusé et sceptique. Rien n’était plus préjudiciable à la réalisation de ses ambitions. Je finis par admettre que Nagar devait être plus dangereuse et plus habile que je ne l’en soupçonnais. Pendant mon bref séjour à la presqu’île, j’avais résolu de me tenir à l’écart des projets du prince parce qu’ils me faisaient perdre trop de temps et que je les trouvais bien dangereux, compte tenu du manque de rigueur de Phoil et de son ambition démesurée. J’avais décidé de suivre de loin ses préparatifs, d’écouter ce qu’il m’en dirait, de donner les conseils qu’il pourrait solliciter, voire de l’arrêter avant qu’il ne fût trop tard si l’opération m’apparaissait perdue – ce que je ne serais à même d’apprécier que si je prenais suffisamment de recul. À présent, je me sentais obligé de revenir sur mes résolutions. Il m’appartenait d’insuffler à Phoil une nouvelle énergie. J’hésitai l’espace d’un moment, certain que mes vieux démons, que je mettais tant de force à chasser, étaient soudain revenus.

Il y eut une minute d’une durée égale à toutes les autres, mais où se passèrent un grand nombre de choses. Phoil gardait le silence, mais m’examinait attentivement. Il était clair qu’il attendait que je parle et, à son regard, je compris que ce que je dirais serait déterminant.

J’écartai mes hésitations d’un effort de volonté et je puisai au fond de moi le courage de penser qu’il n’y a pas de plus grand sacrifice que celui de ses aspirations. Je perçus, au moment où j’ouvrais la bouche pour répondre enfin, que je scellais mon destin d’une manière plus certaine que je ne l’avais jamais fait. Jusque-là, je pouvais rêver à l’avenir, me le représenter sous des formes d’une grande variété. Je savais que rien n’était inscrit de façon définitive. Je n’avais fait aucun pas qui puisse m’orienter irrévocablement dans une direction en me fermant toutes les autres. Même lorsque j’avais accepté d’écrire la pièce de théâtre que m’avaient commandée mes amis, je n’avais pas eu le sentiment d’hypothéquer l’avenir et, de fait, je m’étais sorti du mauvais pas où mon irréflexion m’avait conduit. Aujourd’hui, je savais que ce que j’allais dire, que ce que je me sentais contraint de dire me mènerait soit à la plus grande célébrité, soit à la mort. Je faisais un pari. J’en tremblais de tous mes membres, mais je ne pouvais m’empêcher de le faire. J’étais arrivé à un carrefour de ma vie où il fallait enfin choisir une direction conforme à mon destin. Aujourd’hui, au moment où j’écris ces lignes, je ne sais toujours pas vers laquelle des deux orientations ma décision de cet instant m’a entraîné. J’espère de toutes mes forces que la gloire m’attend à la fin, même si je ne parviens pas à me défaire de l’horrible pressentiment que c’est ma perte que j’ai signée ce jour-là.

« Phoil, dis-je, reprends courage, je te prie. Je crois que tu es sur la bonne voie. Nous en sommes arrivés au moment où tout ne peut que basculer. Je ne sais pas encore comment, mais je crois que le peuple se rangera derrière toi, l’heure venue.

« Ce qui importe à présent, c’est que tu entretiennes l’état d’esprit de ceux que tu t’es attachés ou que tu es en passe de t’attacher. Tu dois leur présenter un visage confiant. Peut-être n’es-tu toujours pas en mesure de leur exposer un plan définitif – encore que je voie, en t’écoutant, que tu as déjà réfléchi à la manière de mener ton complot – mais tu dois prétendre que, aussi longtemps que tous les détails n’en sont pas arrêtés, tu ne peux, par prudence, le leur livrer.

« En revanche, pour leur donner confiance, exige beaucoup d’eux. Demande aux marchands de l’argent et des preuves tangibles de leur engagement. Ordonne aux portefaix de s’entraîner au combat. Fais-leur porter des armes, achetées avec l’argent des marchands et fais-les instruire de leur maniement. »

Je parlai longuement, emporté par mon sujet et par la volonté de stimuler Phoil pour qu’il puisse, à son tour, enflammer ses partisans. Lorsque j’eus fini mon discours, je m’aperçus, en jetant un coup d’œil à la fenêtre, que la lumière déclinait rapidement. Phoil ne disait toujours rien. Enfin, il se leva, vint à moi et me prit dans ses bras.

« Anticléridès, je te dois beaucoup. Tu es mon ami le plus fidèle et le plus fort aussi. Je te le jure en cette minute, si mon projet réussit, il n’y aura pas de ville, pas de royaume dans le monde où l’on ne sache que tu es le plus grand poète de tous les temps. Cette cité et ce palais seront les lieux d’où partira ta renommée. Mes vaisseaux gagneront la mer chargés de nos productions et de ta gloire. »

Je me laissai gagner par son émotion au point de répondre à son étreinte. J’écoutais ses promesses. Je voyais ses navires traverser la mer que j’avais parcourue, laissant dans leur sillage, sous la lumière étincelante, l’inscription de mon nom au milieu de l’écume. J’entendais mes poèmes dans des bouches étrangères. Je me voyais errant sur le promontoire au-dessus du fleuve, à la recherche des mots qui me feraient entrer dans l’éternité. Je voyais le monde qui m’était offert, le ciel empli d’étoiles et la lune en croissant, images de l’immuabilité et du bonheur. Et, malgré cela, je ne cessais de frissonner, je sentais ma faiblesse et mes regrets irrattrapables d’avoir parlé quand je pouvais me taire.

 

Le crépuscule étant venu, nous descendîmes vers la ville. Dans les rues, les boutiquiers fermaient leurs échoppes. Phoil les saluait tous et tous répondaient. Nous avions, pour les examiner, des regards nouveaux. Nous scrutions chacun d’entre eux, désireux de savoir s’ils se joindraient un jour à nous.

Enfin, nous arrivâmes à la maison où nous étions attendus. C’était une assez grande bâtisse, entourée d’un jardin. Le marchand qui l’habitait possédait, comme chacun des dix que nous devions rencontrer ce soir-là, suffisamment de fortune pour pouvoir séparer son logement de sa boutique. Ce ne fut pas le maître de maison qui nous accueillit, mais notre précédent interlocuteur. Privé de sa cape sombre de conspirateur, il me parut, dans sa robe de tissu fin et rebrodé, plus imposant encore que je ne l’avais jugé la première fois. Dans le vestibule où nous nous tenions, sa voix profonde et basse résonnait chaleureusement. J’eus, curieusement et très fugacement, l’idée que cet homme détenait un pouvoir de séduction qu’il s’était gardé de nous révéler le soir où nous l’avions rencontré et qu’il devait intelligemment maîtriser.

Il nous mena dans une vaste salle, aussi luxueuse que les appartements du prince, où bavardaient les neuf autres. Aucun ne possédait la majesté du premier marchand. Certains ressemblaient à de simples boutiquiers, trop rapidement enrichis pour avoir assimilé totalement les usages de la richesse. J’aimais leurs têtes sympathiques, gentiment grossières ainsi que leurs gestes et leurs propos souvent familiers. Mais leurs yeux luisaient d’intelligence et de ruse. D’autres, qui devaient être les héritiers d’une plus ancienne tradition, paraissaient tout à la fois plus élégants et soucieux de plaire à Phoil. Leurs regards s’appliquaient à l’indifférence et à l’impassibilité, mais ils ne réussissaient pas à dissimuler complètement leur intérêt et leur curiosité. On nous présenta à notre hôte. Aussi grand que notre émissaire, à la fois robuste et sec, il était habillé avec moins de recherche que les autres et semblait, malgré cela, plus raffiné qu’eux. Lorsque nous entrâmes, il nous salua sans y mettre beaucoup de courtoisie. Aucun désir de séduction, caché ou non, chez celui-ci. Il était conscient de sa richesse et de son importance dans la société du Royaume. Il ne voyait aucune raison de manifester de la satisfaction à rencontrer l’un des aristocrates les plus élevés dans la hiérarchie du Royaume, venu chez lui en quémandeur.

Phoil le comprit très bien et je le sentis se raidir devant cette imperceptible et pourtant évidente impertinence. Notre interlocuteur initial s’en aperçut aussi et, prouvant ainsi son habileté, détourna l’attention du prince en le guidant vers les autres marchands. Il fit les présentations de telle manière que Phoil pensât que les autres étaient flattés de la faveur qu’il leur faisait en condescendant à aller les trouver. Le fait est qu’ils paraissaient impressionnés par le prince et sans doute d’autant plus qu’après l’affront qu’il avait subi, ses yeux brillaient de fureur. Il était, à cet instant, si raide et inaccessible, avec son regard noir plein de colère, qu’aucun ne douta avoir devant lui un roi en puissance. Le maître de maison, qui s’était écarté, sentit le changement survenu dans l’atmosphère de la pièce. Il se retourna et considéra ses invités, figés de timidité et de respect devant Phoil qui les saluait gravement, avec une politesse si appuyée qu’elle en devenait insolente. Je le vis lancer au chef des marchands, celui qui nous guidait, un regard de surprise. J’observai aussitôt ce dernier et je remarquai ses yeux, dépourvus d’étonnement, mais moqueurs et triomphants. S’apercevant que je le regardais et que j’avais noté leur silencieux échange, il me chuchota à l’oreille : « C’est un imbécile. Il ne faut surtout pas faire attention à lui. Dites-le au prince. » Je me retournai vers lui, interloqué, pour vérifier qu’il était sérieux. Son regard malicieux était posé sur moi et il souriait, amusé, du coin de la bouche.

Le maître de maison avait fait préparer un repas qu’on nous servit une fois les présentations terminées. Les mets étaient aussi peu apprêtés que la tenue de notre hôte, quoique d’une grande sophistication. En mangeant, je ne cessai de l’observer, me demandant ce qu’il fallait penser d’un individu aussi étrange et de l’appréciation que son confrère avait portée sur lui. Il se donnait manifestement beaucoup de mal pour paraître plus simple que les autres marchands et aussi noble que le chef des marchands. Il finissait par atteindre une affectation et une prétention insurpassables. Une telle complication révélait-elle de la stupidité ou au contraire une intelligence qu’on pourrait tout au plus qualifier de torturée ?

Au milieu du repas, le chef des marchands qui présidait la table prit la parole pour expliquer au prince que tous ici s’étaient montrés intéressés par la perspective d’une ouverture du Royaume sur l’extérieur avec ce que cela impliquait : liberté de vendre des produits du Royaume, mais aussi liberté de sortir du Royaume pour étudier l’organisation des marchés étrangers et se renseigner sur les productions les plus désirées, et enfin liberté de s’enrichir sans limite.

« Nous avons longuement débattu de cela. Je crois pouvoir te dire ce soir que nous sommes tous d’accord avec les nouvelles lois que tu souhaites instituer.

« Bien entendu, il reste d’autres choses à discuter avec toi. C’est pourquoi nous t’avons demandé de venir. Nous avons cherché à te joindre plus tôt, mais on nous a dit que tu n’étais pas dans la Cité.

— C’est vrai, j’étais absent.

— Sans doute étais-tu à la campagne ? » poursuivit le chef des marchands d’un ton si ferme et interrogatif que, malgré mes regards implorants, Phoil consentit une seconde fois à répondre.

« J’y étais.

— Peut-on te demander ce que tu y as vu ? Nous savons ton intérêt pour les paysans. Tu as dû parcourir les provinces pour te faire une idée des bruits qu’on entend dans la Cité.

— Est-ce une critique ? demanda Phoil, enfin sur ses gardes.

— Mais non. Pourquoi en serait-ce une ? Je t’ai dit l’autre soir que si nous avions approuvé les décisions du Roi, ce que nous savions de l’état des campagnes nous préoccupait. Tu en reviens. Il est normal que nous te questionnions. »

Phoil réfléchit avant de parler. Finalement, calculant qu’il ne pouvait que gagner à semer l’inquiétude, il fit un tableau dramatique de la situation des paysans. Lorsqu’il se rendit compte que nos interlocuteurs se lassaient des détails sur la vie misérable des agriculteurs, il décrivit alors le soulèvement des campagnes. Il eut soin de donner exactement le nombre de soldats disparus dans les embuscades tendues par les paysans de la province qu’il avait visitée. S’il se garda de faire mention de sa visite aux rebelles, il les présenta comme résolus et inflexibles. Il réussit à faire frémir l’assemblée qui, après son premier couplet misérabiliste, était portée à voir en lui un observateur crédible de l’état d’esprit des campagnes.

Le prince conclut par une remarque qui devait lui permettre de relancer le débat : « Il est clair que le Roi ne contrôle pas la situation et serait incapable de maîtriser une rébellion générale semblable à celle qu’a connue le Royaume dans le passé.

— Veux-tu dire, demanda le maître de maison, que notre Roi n’est pas à sa place ?

— Je n’ai pas dit cela, répondit placidement Phoil.

— Alors, s’emporta l’autre, qu’as-tu voulu dire ?

— Que crois-tu que j’aie voulu dire ? répliqua le prince, manifestement ravi d’avoir mis l’impoli en colère.

— Voyons, intervint le chef des marchands, tu sais très bien ce qu’impliquent les paroles du prince. Ne te fais pas plus sot que tu n’es. »

À ces mots, le maître de maison blêmit. Un grand silence se fit autour de sa table. Amusé à présent qu’il avait humilié le marchand, Phoil regarda autour de lui. Tous les convives baissaient les yeux. Seuls, notre hôte et le chef des marchands s’affrontaient. Phoil les dévisagea l’un après l’autre. Aucun des deux n’avait visiblement l’intention de céder. Il nous apparut que l’antagonisme entre ces deux hommes était la faiblesse de la communauté des marchands et que nous pourrions l’exploiter. Ce fut Phoil qui, finalement, agit en conciliateur.

« Peut-être n’ai-je pas été assez clair, s’excusa-t-il, lorsque j’ai parlé avec toi, dit-il à notre messager. Peut-être ai-je pris l’habitude de parler par allusion et l’ai-je fait encore aujourd’hui. Mais il est des sujets qu’il vaut mieux comprendre à demi-mot, si l’on veut survivre. »

Tous les yeux s’étant relevés pour se poser sur le prince, chaque participant opina du chef. L’un d’eux, assez âgé, qui s’était jusque-là tenu à l’écart de la discussion et surtout de la dispute ayant opposé ses deux confrères et qui – à en juger par leur attitude – devait se répéter fréquemment, répondit à Phoil.

« Il va de soi que nous t’avions compris, prince Phoil. Nous avons été informés, à demi-mot, de tes projets. Si nous les avions fondamentalement désapprouvés, tu ne serais pas ici. Mais sans doute toutes leurs implications ne nous étaient-elles pas encore clairement apparues et l’incident qui vient de se produire aura du moins eu cette utilité.

« Je t’approuve. Dans ces circonstances, il est préférable de se montrer plus que prudent. Tu as bien fait de nous le rappeler. Tu prouves ainsi que la confiance que nous souhaitons mettre en toi est justifiée.

— Notre ami a raison, prince Phoil, reprit le chef des marchands. Cependant, si tout était parfaitement clair, nous ne t’aurions pas invité.

« Nous avons compris ce que tu veux. Nous convenons avec toi, fût-ce à regret, que c’est sûrement le seul moyen de rétablir l’ordre au sein du Royaume et, plus encore, de le sauver de la catastrophe presque inévitable vers laquelle le Roi le conduit. Mais, pour que nous nous engagions plus avant, pour que nous te donnions davantage, tu dois nous expliquer ce que tu entends faire, ce que tu envisages.

— Je ne suis pas certain de le pouvoir, répondit Phoil.

— Veux-tu dire que tu ignores encore comment tu comptes procéder ?

— Non, mais je n’ai pas mis au point de plan définitif. Je ne le pouvais du reste pas, aussi longtemps que je ne connaissais pas votre réaction. En outre il ne serait guère prudent, une fois encore, en l’état d’avancement de mes réflexions, de vous dévoiler ce que j’ai prévu.

— Admettons, répondit le chef des marchands. Tu comprendras cependant que nous ne puissions traiter avec toi sans savoir d’une part à quoi tu nous engages, et d’autre part ce à quoi tu t’engages.

— Je crois vous l’avoir dit. J’ai besoin de votre soutien moral et financier. En contrepartie, je m’engage à libéraliser le commerce au sein du Royaume.

— Je ne suis pas certain que cela nous suffise. D’abord parce que ton engagement est purement verbal. Rien de plus facile à ne pas tenir. Nous savons ce que sont les rois. Nous ne voyons pas pourquoi tu différerais des autres. Tu risques d’oublier ce que tu nous promets aujourd’hui.

— Vous voulez que je m’engage par écrit ?

— Exactement. De plus, nous souhaitons que ton engagement aille plus loin que celui que tu viens de prendre. Il nous faut ta promesse de ne pas modifier l’état de la société. Nous connaissons ton amour pour les paysans. Nous savons aussi que tu as noué des liens avec les portefaix de la Cité. Nous nous méfions de tes idées réformatrices.

— Vous n’êtes pas très logiques, ironisa Phoil. Vous ne pouvez pas d’un côté craindre que je refuse finalement de prendre des lois plus libérales et, de l’autre, redouter que je transforme la société du Royaume.

— Tu nous as très bien compris », répliqua le chef des marchands qui, pour la première fois, adopta un ton sec.

Le silence s’abattit une nouvelle fois sur la pièce. Phoil m’interrogea du regard. Je lui fis signe de me rejoindre et nous délibérâmes quelques instants à l’écart des autres. Lorsque le prince revint, il déclara avec une grande fermeté :

« Je ne peux accepter la totalité de votre demande. En premier lieu, si je puis consentir à écrire que je promets d’abroger la loi interdisant la sortie du Royaume des biens et des personnes de ce pays, je ne le ferai cependant qu’à la condition que vous-mêmes me remettiez un semblable document, attestant que vous êtes prêts à soutenir mon action et d’accord pour modifier certains textes fondamentaux du Royaume.

« En second lieu, je ne peux accéder à votre deuxième condition. Non que je tienne particulièrement à transformer la société du Royaume, mais parce qu’un roi ne saurait se lier les mains de cette manière. Ce serait abdiquer à l’avance une grande partie de mon pouvoir.

« Je pourrais, bien sûr, souscrire à votre demande sans plus d’hésitations et ne pas me sentir lié par la promesse que je vous aurais faite. Mais ce serait malhonnête. Autant je peux vous garantir que si je règne sur ce pays, l’économie sera profondément transformée, autant je me refuse à vous assurer que rien d’autre ne sera modifié dans le Royaume. »

Phoil se tut et se campa devant eux pour attendre leurs réactions. Elles ne se firent pas attendre.

« C’est totalement inacceptable, s’écria le maître de maison. Nous ne pouvons le suivre dans ces conditions. Ne voyez-vous pas que cet homme ne veut que se servir de nous et que, une fois parvenu où son ambition le pousse, il nous abandonnera ?

— Je crois vous l’avoir dit, riposta sèchement Phoil, je ne promets que ce que je suis sûr de tenir. Ton accusation d’hypocrisie et de duplicité est malveillante. Si je m’engage à créer les conditions favorables à vos affaires et à votre enrichissement, c’est que je le ferai. Il est exclu qu’une fois au pouvoir, je ne respecte pas ma parole. En revanche, je le répète, je ne peux vous faire sans hypocrisie le second serment que vous me réclamez.

— Peu importe, continua le bouillant marchand, si tu ne veux pas en passer par nos conditions, nous ne traiterons pas avec toi. Il est impossible que nous cédions.

— S’il en est ainsi, reprit Phoil, je n’ai plus rien à faire ici. »

Mais à peine eut-il fait deux pas, que la voix de basse du chef des marchands retentit.

« Ne t’en va pas, prince, il y a ici des gens qui oublient qu’ils n’ont pas le pouvoir de décider pour les autres.

« En ce qui me concerne, je comprends tes objections et j’y suis sensible. Il est vrai que ce que nous te demandons revient à t’interdire d’agir dans un très grand nombre de domaines et à t’obliger à plier ta volonté devant la nôtre. Je reconnais que tout cela est incompatible avec la dignité royale et tu fais preuve de beaucoup de sagesse en nous le rappelant.

« Cependant, je ne suis pas seul ici et mon opinion vaut autant que celle d’un autre. En outre, tu dois comprendre notre inquiétude. De tout temps, tu as eu la réputation de vouloir soulager les misères du peuple.

— Qui peut être contre ? demanda Phoil, agacé.

— Personne, je te l’accorde. Néanmoins, force est de constater que pour soulager ces misères, on doit réduire d’autant les richesses et les avantages que d’autres ont pu accumuler à force d’années et de siècles de travail. Nous ne sommes pas hostiles à ce que les plus méritants des couches les plus pauvres de la société s’élèvent par le labeur. Deux d’entre nous ont pour grand-père un portefaix qui a dû à des efforts constants d’acquérir une petite boutique que son fils et son petit-fils ont achevé de faire prospérer. Mais tu ne peux accorder à tous les portefaix une vie plus facile sans nous prendre à nous, ne serait-ce que parce que s’ils travaillent moins, nous manquerons de main-d’œuvre pour assurer nos livraisons ou exécuter les plus gros travaux que requièrent nos affaires. Et les paysans ? Si on leur avait laissé leurs réserves habituelles, nous serions morts de faim.

« Tu ne peux ignorer que si tu accordes à tous ceux-là une amélioration de leur sort, tu en feras des paresseux et, pire, des revendicateurs permanents.

« Comprends notre alarme. Nous ignorons ce que tu es prêt à consentir au peuple du Royaume. Que tu refuses à abandonner pour nous une partie de ton pouvoir, soit. Dis-nous, du moins, si tu as dans l’esprit de changer la situation du peuple.

— Serais-tu satisfait, si je te réponds que je n’ai pas d’idées arrêtées ?

— Dis-nous, reprit le maître de maison, dont la colère n’était pas dissipée, ce que tu prépares avec les portefaix ? Pourquoi vois-tu ces jumeaux de malheur ? Et que font-ils à parcourir la ville avec leurs congénères ? Nieras-tu cela ?

— Mais non, répondit le prince comme si cela ne valait pas la peine de perdre du temps, pourquoi le nierais-je ? Vous n’avez pas de bras à m’offrir et l’armée ne semble pas décidée, pour le moment du moins, à me soutenir. J’ai été contraint, de ce fait, de recruter des hommes de main. Qui dans la Cité, en dehors des soldats, possède la force et la vigueur nécessaires pour remplir ce rôle ?

— Mais à eux, rugit le marchand, à eux, qu’as-tu promis ?

— Rien qui te regarde, marchand », répondit Phoil en détachant chacune des syllabes du qualificatif qu’il employa. L’homme pâlit à nouveau sous l’insulte. En un seul mot, Phoil venait de lui rappeler son rang et l’honneur qu’il lui faisait en acceptant de discuter avec lui.

Il y eut un moment de gêne. J’en fus enchanté. Phoil venait de marquer un point. Je le regardai pour lui faire comprendre qu’il fallait poursuivre ainsi. Le chef des marchands reprit alors la parole.

« Je pense que notre confrère s’est laissé emporter, prince Phoil. Je crois que je peux te présenter nos excuses pour ce qui vient de se passer.

— Peu importe, dit Phoil, magnanime. Je conçois votre embarras. Cependant, je dois vous demander de me faire confiance. Moi même, je suis bien obligé d’avoir foi en vous. Je tiendrai ce que je vous ai promis. Je suis prêt à l’écrire, si cela peut vous rassurer. Mais vous m’écrirez alors ce que je vous ai demandé en échange. Pour le moment, il faut en rester là.

— Je te l’ai dit, prince, je ne décide pas pour les autres. C’est eux tous que tu dois convaincre et non moi. »

À ce moment-là, les regards des neuf autres marchands convergèrent vers Phoil. Ils le considéraient avec tant de gravité qu’on aurait pu croire qu’ils espéraient, à force de concentration, percer les desseins du prince.

Le premier, le maître de maison parla : « Pour moi, je ne changerai pas d’opinion. Il ne nous donne aucune garantie. Je n’ai pas confiance en lui. »

Deux autres exprimèrent un avis assez proche, quoique plus nuancé.

Enfin, un quatrième, très jeune, sans conteste le plus jeune de tous, puisqu’il était sensiblement de l’âge de Phoil, exprima son opinion. « Je crains, dit-il, que nous ne puissions faire autrement que de lui faire confiance. Il est aujourd’hui notre seul recours. Combien de temps, demanda-t-il à son hôte, ton affaire résistera-t-elle dans les conditions actuelles ? Tu ne le sais pas ou tu ne veux pas l’avouer. Je vais te le dire : un an, deux peut-être. Après, tu devras fermer ta belle boutique, congédier ton apprenti. Tu achèteras une petite échoppe et tu te retrouveras parmi les artisans qui ont de plus en plus de mal à s’en sortir. Qui sait si tes petits-enfants ne seront pas obligés de devenir portefaix ?

« Nous sommes tous dans ce cas. Nous ne survivons que par l’illégalité. Notre fortune est artificielle. Il suffirait que nous nous fassions prendre pour qu’elle disparaisse avec nous. En outre, nos gains sur les ventes à l’étranger demeurent si épisodiques et portent sur des biens de si faible valeur que les rentrées d’argent qu’ils nous procurent ne parviennent plus à équilibrer nos pertes.

« Vous le savez comme moi, il n’y aura bientôt plus d’argent dans ce pays. Les mines se tarissent et l’essentiel de ce qui reste de la production ou de ce qui a été accumulé dans les siècles précédents passe dans les mains des marchands étrangers. Tu ne le sais peut-être pas, prince Phoil, mais notre Royaume, qui fut l’un des premiers à posséder une monnaie, est en passe d’en revenir au troc. Déjà, certains de nos clients nous paient ainsi.

« Tu nous l’as dit et pour cela, moi, je te suivrai, quel qu’en soit le prix, tu vas changer la loi, cette loi stupide. Tu es le seul à pouvoir détourner la ruine qui nous menace. Plus que la ruine, l’asservissement, car nous deviendrons toujours davantage tributaires des pays auxquels nous achetons et auprès desquels nous nous endettons. Que feront-ils quand nous ne pourrons plus payer ? Ils viendront chez nous avec leurs armes et le Roi pourra tenir tous les discours qu’il voudra, il ne les arrêtera pas. Il n’arrêtera pas le cours du monde. » Lorsqu’il eut achevé son discours, il redressa son visage et regarda ses confrères, avec un rien de provocation. Le chef des marchands, pour rompre le silence, déclara :

« Je crois que tu as bien parlé et que beaucoup ici partagent ton opinion. Je suis heureux que tu aies exprimé ce que je ne me sentais pas en droit de dire. Ton père aurait été heureux de savoir qu’il avait un tel fils pour lui succéder. »

Après ces deux interventions, les six autres parurent ternes. Elles se bornèrent à reprendre les positions brillamment défendues par le jeune marchand. Lorsqu’ils eurent tous donné leur avis, le plus jeune redemanda la parole.

« Si la majorité d’entre nous s’accorde à reconnaître que nous avons besoin du prince Phoil autant que le pays tout entier, nous devons lui donner les moyens de mener à bien son entreprise. Il n’est plus temps d’hésiter et de poser des conditions excessives.

« Dis-nous clairement ce que tu demandes aujourd’hui, nous te l’octroierons.

« Nous ne pouvons pas te réclamer des promesses que tu ne veux pas nous faire. Néanmoins tu dois être conscient que si, grâce à nous, tu parviens au pouvoir, tu auras une dette envers nous. Si tu oubliais le seul engagement que tu consens aujourd’hui à prendre, nous serions contraints – non pas pour faire respecter l’espèce de contrat que nous concluons ensemble ce soir, mais par nécessité – de défaire ce que nous aurions fait.

« Reconnais que nous ne pouvons rester totalement dans l’ignorance de tes projets. Peut-être est-il effectivement trop tôt pour que tu nous les révèles, mais nous souhaiterions que tu nous avertisses de tes intentions, lorsque tu les connaîtras précisément.

— Je ne puis qu’admettre le caractère raisonnable de ton discours, répondit Phoil. Je sais à quoi je m’engage aujourd’hui avec vous. Je m’y tiendrai parce que l’intérêt du Royaume passe par là.

« Vous serez informés de ce que je déciderai, compte tenu des circonstances et des opportunités. »

La négociation se poursuivit ensuite sur la rédaction des deux documents qui devaient sceller l’accord des deux parties. Lorsqu’ils eurent été écrits et échangés, on aborda la question du montant des sommes que les marchands mettraient à la disposition de Phoil. On allait s’entendre sur un chiffre quand le maître de maison reprit soudain la parole.

« Vous ne pouvez pas remettre de l’argent sans savoir à quoi il sera utilisé. Prêteriez-vous une telle somme à l’un d’entre nous sans exiger en contrepartie un minimum d’assurances ?

« J’ai dit que j’étais résolument opposé à tout arrangement avec le prince Phoil. Je n’étais du reste pas le seul. Vous n’avez tenu aucun compte de ces opinions. Qu’en dis-tu, toi ? Et toi, quel est ton sentiment ? » demanda-t-il en se tournant vers ceux qui l’avaient partiellement soutenu.

Les deux hommes répondirent avec beaucoup d’embarras que, malgré leur scepticisme, ils préféraient suivre l’opinion générale ainsi qu’il était admis qu’on le fît lorsque cette assemblée débattait de questions intéressant leur société. Ils précisèrent, à la demande de leur collègue, qu’ils étaient prêts à participer à la subvention qu’on allait ouvrir au profit de Phoil. Malgré cela et en dépit des regards mécontents et agacés du reste de l’assistance, notre hôte persista dans sa colère.

« Cela ne se fera pas. Je m’y opposerai de toutes mes forces aussi longtemps que le prince refusera nos conditions. Je ne tolérerai pas cette négociation une minute de plus sous mon propre toit.

— Dans ces conditions, répondit froidement le chef des marchands, nous allons quitter immédiatement ta maison et ton exquise hospitalité.

« Avant de partir, je voudrais te rappeler une chose que la colère t’a sans doute fait négliger. Nous sommes liés entre nous par une convention qui nous fait obligation de nous ranger à l’avis de la majorité. Je regrette que tu l’aies oubliée. Je le regrette d’autant plus que l’affaire est trop importante pour que nous puissions nous dispenser de l’unanimité.

« Dès lors, souhaites-tu toujours notre départ ? » acheva-t-il en se levant et en regardant son adversaire d’une manière menaçante.

Mais l’autre tint bon et se leva à son tour en affirmant qu’il ne changerait pas d’avis.

Tous quittèrent leurs sièges et se saisirent de leurs manteaux qui avaient été abandonnés sur les chaises rangées contre les murs de la salle de réception. Nous sortîmes dans le plus grand silence. J’observai nos compagnons à la lueur des torches du vestibule. Tous avaient des visages fermés. Les portes de la maison claquèrent derrière nous. Nous nous trouvions tous les onze dans le jardin, maigrement éclairés par les deux torches que nous avaient remises les serviteurs. Nous nous écartâmes de la maison, sans pour autant franchir le portail. Peu avant d’y parvenir les marchands s’arrêtèrent.

« J’ai toujours dit qu’il était stupide, dit le chef des marchands. Mais aujourd’hui en plus il est devenu dangereux.

— Qu’allez-vous faire ? » interrogea Phoil.

Les torches tenues à bout de bras par le plus jeune marchand et par le chef me permirent de distinguer leurs yeux froids et leurs figures si déterminées que j’eus soudain le sentiment que Phoil avait choisi avec perspicacité ses alliés. La réponse qui tomba, glaciale et impitoyable, me confirma dans cette idée.

« L’éliminer », dit le jeune marchand et il entraîna les autres dans la rue.

La négociation se termina dans la maison voisine de l’un d’eux. Nous rentrâmes fort tard, presque au matin, à la presqu’île. Je somnolai tout le jour. Plus courageux que moi, Phoil regagna la Cité. Il en revint le lendemain soir. Il me raconta quelques faits anodins sur la Cité avant de dire négligemment :

« À propos, notre hôte charmant de l’autre soir s’est noyé dans le port la nuit dernière. On ne sait pas très bien ce qui est arrivé. Crois-tu que je doive aller aux funérailles ? »

Il y alla et moi avec lui. Nos neuf compagnons y assistaient. Ils suivirent la cérémonie, le visage crispé et si triste qu’il aurait pu s’agir de la mort de l’un de leurs parents. Quand le cortège somptueux, car c’était un très riche commerçant, quitta la nécropole, ils daignèrent enfin nous apercevoir. Ils firent l’un après l’autre un petit salut sec.

Tout autre signe de reconnaissance était inutile. Ils venaient de se ranger aux côtés du prince plus sûrement qu’en lui remettant un papyrus froissé. Tout autre signe eût été déplacé. Nous n’avions rien à faire à ces obsèques. Ils avaient leur propre code. Celui qui l’avait transgressé avait été puni. Cette cérémonie n’était pas la nôtre. Nous avions eu tort de ne pas le comprendre. Ils mettaient en terre l’un des leurs et, quelle que fût la raison de sa mort, son trépas les accablait sincèrement.

Nous reprîmes le chemin de la presqu’île. Je vis Phoil frissonner. Comme je l’interrogeais, « Je songe, me dit-il, que ces hommes sont bien résolus et bien dangereux. Je voudrais être certain de les avoir toujours avec moi et jamais contre moi. »

Je détournai la tête vers le fleuve où descendaient les premières lueurs du couchant. Ils avaient doublement réussi. Ils s’étaient débarrassés d’un gêneur, ils avaient fait comprendre à Phoil qu’il n’était pas question de se moquer d’eux. Le crépuscule me parut soudain plus noir qu’à l’habitude et, à cette minute, j’eusse souhaité avoir appris l’art de lire l’avenir dans la forme et la couleur des nuages montés de l’horizon. (…)

 

(…) L’automne s’avança. Il me sembla, après ces événements, que le temps, soudain, se mettait à passer beaucoup plus lentement. Je disposais de longues journées pour travailler et elles me paraissaient si longues et si lointain le but vers lequel mon activité m’avait tendu tout entier les jours précédents, que je n’avais pour seule envie que de les aider à s’écouler plus vite. Je les gaspillais à des futilités. Je m’étirais dans ce temps qui m’était offert. Je l’avais espéré, je ne savais plus qu’en faire à présent. Mon œuvre m’apparaissait tout à la fois dérisoire et impossible à mener à bien. Je me sentais paresseux et désœuvré.

Malgré tout, je réussissais à écrire et le poème de Célubée remplissait de plus en plus de rouleaux. Je voyais mieux la forme ultime qu’il prendrait, les corrections que j’y apporterais. J’aurais donc dû m’estimer satisfait en dépit de la dissipation du temps à laquelle je me livrais. Je ne l’étais pas.

En vérité, j’étais de plus en plus occupé de Coelia. Je m’égarais à penser à elle pendant tous les moments où seul, dans ma chambre, j’essayais de travailler. Mon corps avait trop de souvenirs, encore trop récents, pour accepter de s’anesthésier complètement au profit de mon cerveau. Ma main errait songeusement sur le calame, mon index en effleurait la surface lisse, tandis que mon esprit traversait les couloirs en labyrinthe de la villa, à la poursuite de Coelia. Et d’autres points, plus secrets, tressaillaient de douceur et de douleur, quand repassait son image derrière mes yeux.

Après le retour de Phoil et de Nagar, Coelia n’avait plus voulu que je vienne dormir dans sa chambre. Elle la trouvait trop proche de celle de sa maîtresse. J’eus beau lui faire valoir que Phoil et elle étaient trop absorbés l’un par l’autre pour se soucier de nous et se douter de quoi que ce soit, elle ne voulut jamais me céder. Lorsque je lui demandai pourquoi elle ne souhaitait pas que Nagar sût notre liaison, elle me répondit que Nagar serait fâchée de ce qu’elle ait tourné les yeux vers moi.

« Mais pourquoi ? Quelle importance ? demandai-je.

— Il ne faut jamais, répondit-elle étrangement, donner à Nagar prise sur soi. C’est bien trop dangereux. »

Elle ne voulut jamais s’expliquer. J’en vins à concevoir que les méchantes idées du prince sur sa maîtresse pourraient être justes, puisque Coelia elle-même paraissait les partager. Comme rien ne put fléchir Coelia, j’obtins qu’elle vînt me retrouver dans ma propre chambre, qui était à l’écart des autres. C’était en réalité plus risqué, car Coelia a toujours peine à s’éveiller le matin. Comme je ne me décidais jamais à la tirer de son sommeil, elle sursautait brusquement lorsque tombait sur elle le premier rayon de lumière. Il était alors, compte tenu de l’exposition de ma chambre, assez tard et Coelia pouvait rencontrer dans les couloirs une servante ou même Nagar à sa recherche. Elle se glissait sur la terrasse, feignant d’être levée depuis longtemps déjà, alors que toute sa toilette témoignait qu’elle venait à peine de sortir du lit. J’aimais ces instants où je l’abandonnais sur ma couche pour me remettre à écrire. Je me suis toujours levé à l’aube, pour ne pas manquer ce fugitif moment où le monde bascule à nouveau dans le jour.

Dans la journée, ni Phoil ni Nagar n’étaient là. Nagar, aussitôt habillée, regagnait la Cour. Elle revenait chaque soir, peu avant l’heure du dîner. Phoil partait et rentrait après elle, à la manière d’un espion sur les traces de sa proie. Cependant leurs chemins ne se croisaient jamais, même s’il arrivait qu’ils se rencontrent dans les couloirs du palais. Phoil avait d’abord affecté de ne pas la remarquer, mais elle avait chaque fois couru vers lui avec l’impétuosité de qui ne l’aurait pas vu depuis longtemps. Phoil savait que le bruit circulait parmi les courtisans que leur liaison était plus intime et profonde qu’auparavant. Que le prince, à une époque où son étoile semblait bien terne et où celle de Nagar, au contraire, se trouvait au zénith, pût conserver à la jeune femme des sentiments amoureux aussi violents, décontenançait toute la Cour. Phoil fulminait. Bien qu’il ne pût douter de la sincérité du désir et de la passion de Nagar, il ne parvenait pas à se défaire de l’idée qu’elle travaillait à le déconsidérer définitivement au palais en le faisant passer pour un homme faible et davantage asservi à ses plaisirs qu’au bien public. Ses deux amis, qu’il allait trouver régulièrement, pour en obtenir de nouvelles informations sur l’état du Royaume et les tester sur ses projets, l’interrogeaient chaque fois sur ses relations avec Nagar. On les avait toujours sus amants. Mais ils n’avaient jamais affiché leurs sentiments au palais. Ce brusque et surprenant changement laissait la porte ouverte à nombre d’interprétations.

« Tu ne peux continuer à te conduire ainsi, l’admonestaient ses amis. Tu te rends ridicule et ceux qui, sans te suivre, respectaient jusque-là ta rigueur, commencent à dire du mal de toi. »

Cependant, après avoir éprouvé l’envie de réagir, Phoil avait admis qu’il était prudent de laisser croire à la Cour qu’il n’était qu’un personnage falot et sans envergure, dans la main d’une femme. Les rumeurs qui couraient sur lui le servaient. Si le Roi avait le moindre soupçon, la moindre méfiance, ces bruits les dissiperaient.

« Le Roi pensera qu’il a enfin réussi à t’écarter définitivement du pouvoir, que, lassé d’attendre en vain, tu t’abandonnes à des plaisirs faciles. Au reste, à regarder tes yeux et ton teint, qui refuserait de croire que tu te livres à la débauche ?

— Mais comment pourrais-je accepter qu’on porte pareils jugements sur moi ? » argumenta Phoil, qui n’arrivait toujours pas à se défaire de cet illusoire code de valeurs qu’on inculque aux jeunes aristocrates, afin, me semble-t-il, de les ficeler dans trop d’interdits pour qu’ils ressentent seulement l’envie de se rebeller contre leur souverain.

Il me fallut en réalité plusieurs jours pour le convaincre que, pour qui désirait régner, la duplicité et la capacité à s’abaisser et à supporter les insultes étaient non des faiblesses, mais des vertus. Il me semblait souvent que Phoil, malgré ses indéniables qualités de chef, avait encore beaucoup à apprendre pour savoir conquérir et garder le pouvoir. Que n’existe-t-il, me disais-je, quelque traité enseignant au candidat au pouvoir l’art de se débarrasser de ses scrupules moraux, je le ferais lire aussitôt au prince. Lorsque Phoil convint que j’avais raison, je dus ensuite le défaire de la tentation d’en faire trop. Il me rapporta un soir, non sans fierté, qu’à son tour, il avait embrassé Nagar à pleine bouche devant la moitié de la Cour.

« Phoil, lui dis-je, la Cour n’en tirera sûrement rien de plus que ce qu’elle pense à présent. Mais songe à Nagar. Tu l’as habituée à une certaine distance. Elle cherche à t’étonner et à t’embarrasser et non à ce que tu rentres dans son jeu. Ne persiste pas dans cette attitude, sinon, elle se posera, elle aussi, des questions. »

À partir de ce jour, Phoil laissa dire, feignit de ne jamais remarquer les coups d’œil qui s’échangeaient sur son passage et offrit aux marques de tendresse officielles de Nagar une résignation affectueuse.

 

Dès le soir de leur retour, ce que je redoutais se produisit. Alors qu’elle se pressait contre moi avant de s’endormir, Coelia murmura :

« Te serais-tu douté que c’est Nagar qui a eu l’idée du mariage du fils du Roi ?

— Comment le sais-tu ?

— C’est elle qui me l’a dit. »

Aussitôt, je me sentis pris de fièvre. Mon corps tremblait de chaleur et ma tête me faisait mal. Que devais-je faire ? Changer immédiatement de sujet ou, au contraire, la faire parler davantage ? Je balançai un moment. Puis comme mon caractère me porte à la curiosité et que je sais trouver des justifications à ma conduite, aussi inexcusable soit-elle, je décidai de l’interroger. Je n’étais pas obligé de faire part à Phoil de ce que j’aurais appris. La questionner ne me semblait pas impliquer, tant que je n’avais pas définitivement arrêté de transmettre mes informations au prince, que j’étais en passe de trahir la confiance de Coelia.

« Qu’a-t-elle dit exactement ?

— Qu’elle a réussi à convaincre le Roi de marier son fils. Cela paraissait étonnant, n’est-ce pas, que le Roi décide de marier cette espèce de débile ?

— Mais t’a-t-elle dit pourquoi elle souhaitait que le Roi le marie ?

— Oui. Tu devrais le comprendre, puisque c’est toi qui m’as expliqué la position de Nagar sur la succession du Roi.

« Comme le Roi ne se résigne pas à se débarrasser de son fils légitime mais imbécile, pour désigner son brillant bâtard, Nagar a décidé de lui prouver qu’accepter que son fils arrive au pouvoir – outre que ce serait dramatique pour le Royaume – ne résoudrait que momentanément les problèmes. Si une fois roi, il ne laissait pas de descendance, la question de la succession ne manquerait pas de se poser à nouveau.

« Le Roi ayant fait valoir que son fils pouvait très bien engendrer une postérité, Nagar lui a proposé de le marier sur-le-champ. Si des enfants naissent de ce mariage, le Roi ne changera rien à la succession. Il s’efforcera de préparer le plus rapidement possible son petit-fils à ses fonctions, de manière à évincer régulièrement son fils. Si cette union reste stérile, le Roi se rangera sans doute à l’avis de Nagar.

— C’est un jeu dangereux.

— Il ne semble pas. Nagar sait que le fils du Roi ne peut avoir d’enfants.

— On ne peut jamais être certain de ces choses-là.

— Certes. Mais le jeune prince souffre d’une malformation qui ne lui permet pas de procréer. Nagar le sait. Le Roi l’ignore.

— Et comment peut-elle le savoir ?

— Les femmes qui ont couché avec lui le lui ont dit. En outre, le père de Nagar, le Grand-Prêtre, avait quelques connaissances médicales : comme tout Grand-Prêtre, il était seul habilité à soigner le Roi, sa première épouse et leurs enfants. Bien sûr, en pratique, le Grand-Prêtre est toujours accompagné d’un véritable médecin et se borne à assister aux soins sans intervenir. Mais le père de Nagar était suffisamment compétent pour suivre les analyses du médecin et en tirer des conséquences. Il lui est arrivé à plusieurs reprises d’examiner le fils du Roi, surtout aux temps de son enfance, lorsqu’on s’interrogeait sur sa faiblesse d’esprit et qu’on tentait de la traiter. Nagar se souvient de l’avoir souvent entendu dire que du moins les dieux ne lui permettraient pas d’avoir une descendance. »

Je méditai sur ces renseignements qui confirmaient chacun des soupçons de Phoil. J’aurais pu me contenter de ce que je venais d’apprendre, mais je me sentis obligé, tout en le regrettant aussitôt après, de demander :

« Est-ce que Nagar t’a raconté tout cela d’elle-même ?

— Non. C’est moi qui le lui ai demandé.

— Et répond-elle toujours aussi exhaustivement à tes questions ?

— Oh non ! Il y a des choses qu’elle ne veut jamais me dire.

— Par exemple ?

— Par exemple, lorsque je l’interroge sur la mort, sur les textes sacrés, sur la place des dieux, elle ne veut jamais répondre. Pourtant, elle a appris tout cela à l’école du Temple. Elle sait les secrets de la vie et de la mort, du bien et du jour et de la nuit. Elle ne veut rien dire. Et moi, je voudrais tant savoir.

— Peut-être n’a-t-elle rien à dire ? »

Coelia me regarda avec panique. Mais très vite, ses yeux se remplirent à nouveau de certitude.

« C’est impossible », assura-t-elle.

J’aurais souhaité parler davantage de ces questions qui troublaient tant Coelia, mais elles nous éloignaient de ce que je souhaitais apprendre. Aussi, revins-je à la charge :

« Mais en dehors de ces sujets, y a-t-il des domaines où elle refuse de te répondre ?

— Elle n’aime pas que je l’interroge sur son passé et sur sa vie privée. Bien qu’elle vive à côté de moi, qu’aucun de ses gestes ne m’échappe, qu’aucune de ses nuits n’ait de secret pour moi qui dors non loin d’elle et l’aide souvent à sa toilette le lendemain, je dois feindre de croire qu’elle mène une vie chaste et dépourvue de désirs.

— Tu veux dire qu’elle ne veut pas parler de Phoil ?

— Elle ne veut pas parler de ses rapports avec Phoil, de même, ajouta-t-elle en me jetant un coup d’œil rapide et en baissant la voix, qu’elle ne voulait pas parler de ses relations avec toi. »

Je ne relevai pas cette dernière phrase, quoiqu’elle m’intriguât autant que le comportement de Coelia. Je résolus de la mettre de côté pour y revenir ultérieurement. Et je m’aperçois aujourd’hui, en écrivant, que je ne lui ai encore jamais demandé ce qu’elle voulait dire, ni pourquoi elle l’avait dit en souhaitant que je n’entende pas, tout en espérant que je l’entendrais. Peut-être attend-elle toujours que je lui pose la question ? Peut-être est-elle déçue que je ne l’aie pas fait et que j’aie feint de n’avoir pas compris ou seulement entendu ?

« Et du Roi et du palais, te parle-t-elle ?

— Parfois, comme aujourd’hui. Parfois, elle refuse de répondre. Je ne sais jamais comment elle réagira à mes questions.

« Il lui arrive d’aimer discuter avec moi. Dans ces moments-là, elle peut dire beaucoup de choses. Je me rends bien compte qu’elle parle parce qu’elle a envie de parler et non parce qu’elle me considère comme un interlocuteur à son niveau.

« Mais elle peut n’avoir besoin de personne et il est alors inutile d’insister.

« Mais pourquoi me demandes-tu tout cela ? »

 

Fort heureusement, il se passa trop de choses le lendemain pour que je me décide à révéler au prince ce que j’avais appris. Je conservai ainsi mes hésitations jusqu’au soir de l’enterrement du marchand, où pour calmer l’angoisse qui nous avait tous deux saisis, j’entrepris de raconter à Phoil ce que Coelia m’avait dit de sa maîtresse.

Phoil écouta gravement et se borna à un commentaire désabusé. Il ne fit aucune allusion au degré d’intimité que j’avais dû atteindre avec Coelia. Il ne me demanda pas de tenter d’en apprendre davantage. Malgré cela, je me sentais mal à l’aise. Je n’avais rien trahi, à peine confirmé des soupçons. Phoil ne me semblait plus aussi désireux qu’autrefois de me voir tirer les vers du nez de Coelia. Mais j’étais pris au piège. Je n’avais pu m’abstenir de questionner d’abord, de parler ensuite. Je ne pourrai plus jamais m’en empêcher. Le seul moyen de prévenir ce risque aurait été de renoncer à Coelia. Je tenais trop à elle et je lui aurais fait ainsi plus de mal qu’en répétant ses confidences à Phoil. Néanmoins, je demeurai toute la nuit immobile et éveillé auprès d’elle, ne réussissant ni à la toucher ni à la perdre dans le sommeil. Au matin cependant, tandis que je me levais pour regarder l’aube, abruti de fatigue et de tristesse, je me moquai de moi. L’éblouissement de l’aurore acheva de me montrer la stupidité de ma conduite.

« Il est bon, me dis-je pour me réconforter, de savoir qu’il n’existe aucune punition pour racheter sa turpitude. » (…)

Il arriva à Anticléridès à cette période de me poser d’étranges questions. Il ne voulait jamais me dire pour quelle raison il m’interrogeait. Il se montrait si tendre et paraissait tant épris de moi, que je ne voulais pas altérer d’une quelconque manière ce bonheur qui m’était soudain dévolu. Je tâchais de répondre à ses questions et de ne pas lui tenir rigueur de ne jamais vouloir répondre aux miennes.

Nous demeurions tous deux seuls dans la villa au cours de la journée. Je savais qu’il désirait travailler, car le soir, le retour de Phoil et de Nagar l’obligeait à dîner avec eux et, davantage encore, à passer une grande partie de la soirée, voire de la nuit, en leur compagnie. Ensuite, venaient ces délicieux moments des ténèbres où nous reposions l’un dans l’autre jusqu’au lever du jour. Bien qu’il ne disposât que de la journée pour poursuivre son œuvre, je ne pouvais m’empêcher d’aller le retrouver. Nos nuits étaient plus courtes qu’au temps de l’absence de ma maîtresse et du prince et j’avais toujours l’oreille aux aguets, craignant que Nagar ne survienne. Dans la journée, aucune servante n’avait le droit de déranger Anticléridès et personne ne pouvait trouver à redire à ce que je lui rende visite dans la lumière de midi. Il ne me chassa jamais. Il semblait aimer que ma fantaisie et, je l’avoue, bien souvent mon ennui, me conduisissent jusque dans son lit, à une heure où j’aurais dû m’occuper à des tâches plus utiles.

Je l’aimais et le désirais à un point que je n’aurais jamais cru connaître. Il m’avait débarrassée de mon goût pour Phoil. Je pouvais enfin regarder le prince sans arrière-pensées, sans fantasme. Je ne ressentais plus le besoin irrépressible de le séduire.

À reconsidérer le passé, je m’en voulais d’avoir eu des pensées désobligeantes pour Anticléridès. Je l’avais constamment comparé au prince, parce que je ne parvenais pas à m’attacher à l’étrange physique du poète. Lorsque j’étais tombée amoureuse de lui, je m’en étais voulu parce qu’il me semblait incohérent d’être éprise de quelqu’un que je ne désirais pas totalement. J’étais poussée vers lui par la tendresse et l’émotion que sa présence déclenchait en moi, mais non par le besoin de devenir son corps à l’instant où il se serait tout entier approprié le mien. À présent, la vie ne me semblait avoir de sens que pour les minutes où je m’unissais à lui et où je m’unirais à lui. J’étais travaillée de désirs et de l’envie de les apaiser. Au cours de la première nuit, j’avais découvert la réalité du vide et de la plénitude. Lorsque ces souvenirs m’obsédaient, dans les moments où j’étais seule, je songeais qu’Anticléridès avait dû, dans sa montagne magique, apprendre les secrets des sortilèges de l’amour. Il m’avait révélé peu à peu et sans sauter aucune étape, comme on se déshabille en respectant l’ordre dans lequel on a mis ses vêtements, chacun des charmes qui lui avaient été consentis à la naissance. Le dernier m’avait définitivement attachée à lui, parce que son intensité m’était nouvelle et, je le devinais, irremplaçable.

Lorsque Nagar rentrait, elle me demandait de la rejoindre dans sa chambre. Elle se sentait toujours lasse et le souvenir le plus précis que je garde d’elle à cette époque est son visage tiré et fatigué, son teint brouillé, ses yeux à demi éteints, ses gestes ralentis. Quand j’arrivais dans sa chambre, elle sortait d’un bain et m’attendait pour que je la coiffe. Je la trouvais drapée dans un tissu fin qu’elle portait en pagne, comme dans l’ancien temps où l’on ne savait pas encore assembler les étoffes. Elle était allongée, les yeux clos, une main repliée sur son front. Elle me laissait choisir sa robe et lorsque je lui suggérais de la passer avant que je la coiffe, « Encore un moment, Coelia, laisse-moi me reposer encore un moment », disait-elle faiblement. Puis, parce qu’elle craignait que je ne m’ennuie, elle m’interrogeait sur ce que j’avais fait dans la journée, s’étonnait de ma promptitude à exécuter ses ordres du matin et me conseillait de ne pas me croire obligée de travailler autant.

« Tu sais que je n’ai rien à exiger de toi, disait-elle. Tu ne reçois dans cette maison ni ordre ni rémunération. Tu es traitée comme une invitée à laquelle on demande seulement de menus services en raison de l’amitié qu’on lui porte. »

Je savais que c’était ce qu’elle pensait de nos rapports et je n’aurais pas voulu la détromper, car il est vrai qu’elle s’est toujours montrée généreuse envers moi. Mais mon statut – ni domestique ni invitée – permettait de nombreuses interprétations de mes droits et de mes devoirs, bien des oscillations entre la mortification et la bienveillance. Elle me demandait avec autant d’autorité qu’à ses domestiques de me soumettre à sa volonté. À l’inverse, elle se risquait de temps à autre à des confidences, qu’elle ne faisait sans doute jamais à ses pairs. Je n’avais d’autre ressource que de m’accommoder du traitement doux-amer que je subissais sur la presqu’île. Ce qui m’était échu en dehors de ce refuge, je l’avais fui. Nagar savait tout cela. Malgré la difficulté que j’éprouvais certains jours à supporter de ne plus être libre, je dois reconnaître qu’elle n’abusait pas de la situation, sachant se faire aimer à nouveau lorsqu’elle pressentait qu’elle était sur le point de se faire haïr.

Après quelques instants de conversation, elle se sentait généralement mieux et consentait à s’habiller et à se faire coiffer. En dépit de mes soins, de la beauté de la robe que je choisissais, elle conservait son air fatigué. Ses yeux, rieurs d’ordinaire, me regardaient dans son miroir avec ennui. Je voyais qu’elle ne parvenait même plus à penser à autre chose qu’à ce que je lui disais. Tout simplement, elle ne pensait plus à rien.

Dans les premiers temps du retour du prince et de Nagar, les repas ne duraient pas longtemps. Aussitôt le dîner achevé, Phoil et Nagar se retiraient ensemble. Je savais combien leurs rapports étaient changeants. Un jour, rien ne semblait plus compter que leur passion. Le lendemain, ils ne pouvaient plus se supporter et cherchaient à se blesser mutuellement. Cependant, depuis plusieurs mois, leur liaison semblait assagie. Après la crise provoquée par la mort du prince héritier, ils s’étaient raccommodés et avaient recommencé à se voir, mais davantage par sagesse et amitié que par amour. Ils se montraient plus distants et réservés qu’autrefois, comme s’ils avaient peine à admettre qu’ils puissent avoir besoin l’un de l’autre. Quand ils revinrent du mariage, la passion avait à nouveau éclaté. Elle flamboyait. Je voyais que leurs yeux se cherchaient, descendaient le long du corps de l’autre, plongeaient dans des souvenirs connus d’eux seuls, qui allumaient leurs prunelles d’une lueur de convoitise dont nous ne pouvions saisir l’origine. Ils dissimulaient mal leur envie de se retrouver seuls et leur impatience de devoir nous supporter. Moi, qui éprouvais les mêmes sentiments, je devinais chacune de leurs pensées et je découvrais que nous étions, malgré l’audace et la violence de nos propres désirs, Anticléridès et moi, plus pudiques et discrets.

Mais peu à peu, leur passion se calma. Ils se mirent à traîner davantage avant d’aller se coucher. Ils relançaient la conversation défaillante. Ils puisaient dans les coupes de friandises ou réclamaient une nouvelle boisson. Ils continuaient à partir ensemble, mais y mettaient plus de retenue. Nagar conservait ses yeux battus et le prince cet air de qui n’a pas dormi son content, aussi savais-je qu’une fois franchi le seuil de la chambre de Nagar, ils abandonnaient leur réserve. Je ne sais ce qui motiva ce changement. Il correspondit – mais doit-on y voir une relation ? – à l’époque où nous renonçâmes à dîner sur la terrasse. Les soirées étaient devenues plus fraîches, le vent du soir s’était fait violent et coupant et certaines nuits, il pleuvait un peu. Comme chaque année, à cette période, Nagar ordonna de servir les dîners dans la salle à manger. S’il ne faisait pas trop froid, on laissait ouvertes les portes donnant sur la terrasse et nous pouvions quand même sentir les odeurs de la nuit et suivre des yeux l’évolution des étoiles.