Célubée
Chapitre V
Le soir revint. J’étais demeurée dans ma chambre depuis mon retour, protestant qu’il me fallait, sans plus attendre, tailler la robe que Nagar porterait dans quelques jours pour la cérémonie du Passage du Temps.
Elle se refusait à participer à l’ensemble des fêtes religieuses, malgré les objurgations du Grand-Prêtre, qui interprétait son absence comme une critique implicite de son action. Mais elle ne manquait jamais cette fête-là. Elle a lieu à cette date où les jours, qui raccourcissent, sont soudain de la même durée que les nuits. Elle marque le début de la nouvelle année. Lorsque les jours rejoignent de nouveau les nuits pour, cette fois, les dépasser, on organise la cérémonie de la Disparition des Prêtres. Ces derniers se cachent tous ce jour-là et un enfant est choisi pour allumer le chandelier qui brûle au milieu du Temple. Chacun rentre ensuite chez soi pour manger le gâteau de l’immortalité.
Nagar se rendait toujours au Temple pour la fête du Passage du Temps parce que le Roi y assistait avec toute sa Cour et qu’il voulait qu’en ce jour elle se tienne à sa droite en souvenir de son père. Elle y prenait part aussi, me confia la vieille cuisinière, parce que sa mère était morte ce jour-là et qu’elle ne savait prier que pour elle.
Anticléridès s’était amusé de ces coutumes. En son pays, on célèbre surtout la plus courte et la plus longue des nuits. Voilà des goûts extrêmes. Car rien de plus triste pour nous que le moment où la nuit va gagner sur le jour et rien de plus heureux que celui où soudain le jour se remet à dévorer la nuit.
Lorsque je me rendis compte que la nuit était tombée et qu’il me fallait allumer ma lampe, j’entendis que Phoil était arrivé. Il se trouvait sur la terrasse avec Anticléridès. Malgré mon envie de demeurer seule parce que je redoutais d’affronter les deux hommes et que je me sentais fatiguée, je passai sur la terrasse, ma cithare à la main. Je l’avais emportée pour n’avoir pas à parler tout en montrant que je participais à la joie des retrouvailles. Nagar avait rejoint les deux hommes et buvait avec eux des coupes préparées par la cuisinière. Tous trois me saluèrent avec des cris de plaisir en voyant la cithare. Je ne bus pas avec eux et, m’asseyant à l’écart, dans l’ombre, face au fleuve, je jouai pour eux avant le dîner. Je n’écoutai pas leur conversation qui, pour une fois, ne m’intéressait pas. Lorsqu’on servit le dîner, Anticléridès vint m’aider à me relever.
« Je t’ai attendue tout le jour. Et tes mélodies sont aussi tristes que tes yeux », chuchota-t-il en me tirant par la main. Il faisait très sombre loin des lampes à huile et je ne pus pas plus voir son visage qu’il ne distingua le mien.
À la fin du repas, je m’apprêtais à reprendre mon instrument, quand Phoil prit la parole :
« J’ai tant aimé ton histoire, Anticléridès, que je souhaiterais que tu aies vécu mille vies pour nous les raconter jusqu’au soir de notre mort. J’ai de tout temps aimé les récits. Je n’admire rien tant que ceux auxquels les dieux ont donné le don de conter. N’as-tu pas d’autres histoires à nous dire ? »
Anticléridès se déclara heureux que le récit de sa triste vie ait pu distraire le prince. « Je sais beaucoup d’histoires, continua-t-il, mais les plus belles, je n’ai pas le droit de les révéler, car ce sont aussi les plus dangereuses. Cependant, si Nagar m’y autorise, je vous raconterai une très longue et très belle histoire que toi et Coelia devriez connaître, car elle est à l’origine de votre Royaume et peut-être à l’origine du monde. Veux-tu, Nagar, que nous leur découvrions une part de mes travaux ? La décision t’appartient. »
Nagar alla s’asseoir sur l’un des coussins. Elle prit entre ses mains la chaîne de prière qui avait appartenu à son père et réfléchit un moment.
« Il faut qu’ils jurent de conserver le secret sur ce qu’ils entendront et qu’ils promettent de ne pas chercher à en savoir plus que nous ne leur en dirons. Je ne voulais pas que l’on sache quoi que ce soit de Célubée, du moins pas avant que tu n’aies achevé ton œuvre, Anticléridès. Je pensais qu’on ne connaîtrait ton poème qu’en dehors de nos frontières et qu’à te lire, nul ne saurait si tes vers s’inspirent d’une histoire authentique. Mais peut-être est-il bon que d’autres que toi et moi connaissent cette histoire.
« Avant que vous ne juriez, il faut que vous sachiez que j’ai hérité de mon père plusieurs rouleaux. Le secret qu’ils contenaient est de ceux que seul le Grand-Prêtre devrait connaître. Mais lorsque j’ai refusé de lui succéder, mon père n’a pas voulu le divulguer à un autre que moi. Certains de ces documents font partie d’un héritage proprement familial, encore que, comme vous le savez, un grand nombre de mes ancêtres ayant été Grands-Prêtres, ils ont dû vraisemblablement s’approprier certains d’entre eux au cours des âges. Enfin, mon père obtint par la famille de ma mère des rouleaux inconnus. Il est inutile, Phoil, de demander comment ma mère se trouvait en possession de ces documents, cela fait partie de ce que je crois préférable que vous ignoriez définitivement. Anticléridès ne sait pas vraiment ce qu’il en est, même s’il croit le savoir.
« Mon père recueillit ainsi plus d’informations qu’aucun de ses aïeux n’en avait eu. Les connaissances qu’ils avaient pu détenir sur l’extrême passé du Royaume et du monde étaient fragmentaires. Elles suffisaient à leur assurer un pouvoir et une influence inégalables. Mais ils avaient toujours soupçonné qu’il leur manquait quelques éléments qui pourraient se révéler plus importants qu’ils ne le supposaient.
« J’ai commencé à déchiffrer ces textes auprès de mon père. Ils sont rédigés dans une langue très ancienne que nul ne parle plus aujourd’hui. Mais, curieusement, l’écriture utilisée ressemble beaucoup à la nôtre, ce qui facilite la lecture. Je pense que lorsque les premiers Grands-Prêtres de ma famille ont entrepris de collectionner ces rouleaux, ils avaient conservé quelques rudiments de cette vieille langue et la lisaient aisément. Je doute qu’à présent l’actuel Grand-Prêtre y comprenne quelque chose. C’est pourquoi j’ai préféré, obéissant en cela à mon père, les conserver près de moi. Et si d’aventure vous décidiez d’en révéler l’existence, ils seraient inutilisables. Peu après, j’ai dû quitter le Royaume. J’ai longuement réfléchi à la portée de ces textes au cours des années que j’ai passées à l’étranger. Je les avais jusque-là considérés comme de peu d’intérêt, surtout en raison de la difficulté de la traduction et, une fois traduits, de l’ésotérisme de certains passages.
« J’en étais venue, avec le recul, à regretter d’être partie si vite, sans avoir achevé de lire avec mon père l’étonnante histoire que recelaient les rouleaux, lorsque je fis la connaissance d’Anticléridès. Très vite, il me confia des passages de l’immense poème qu’il avait entrepris d’écrire. J’y découvris avec étonnement plusieurs épisodes de l’histoire de Célubée. Anticléridès m’avoua qu’il m’avait montré ces premières ébauches parce qu’il savait d’où je venais et qu’il espérait que je comprendrais ce qu’il y évoquait. L’idée que rien ne m’avait échappé le rendit fou de bonheur. Il avait craint que plus personne au monde, en dehors de lui, ne se rappelle cette antique histoire. Il m’apprit qu’il appartenait à un peuple qui se prétendait la mémoire du monde et avait pieusement conservé, malheureusement par simple tradition orale, le souvenir de l’histoire de chaque peuple qui était parvenue jusqu’à lui. Celle de Célubée était la plus ancienne que son peuple connût et les plus sages de celui-ci la faisaient remonter à l’origine du monde. Anticléridès avait décidé de réécrire cette histoire de manière que nul ne puisse plus jamais l’oublier. Il voulait faire de ce poème le couronnement de son œuvre parce qu’il savait qu’il n’écrirait jamais plus quand il l’aurait achevé. En dépit de son excellente mémoire et de l’importance des informations soigneusement recueillies par son peuple, certains détails lui échappaient encore en raison de l’absence de source écrite. Je l’assiste dans la lecture de ces documents parce que tout ce qu’ils contiennent ne doit pas être révélé. Ils renferment des secrets que je ne comprends pas et certains sont si obscurs que j’ignore même que ces textes les dissimulent. »
Nagar se releva pour remplir une coupe de friandises. Pendant de longues minutes, personne ne prononça un mot. Nagar s’était allongée sur les coussins et mangeait. Anticléridès jouait avec un couteau en me regardant. Phoil marchait sur la terrasse. Moi, je ne disais rien parce que j’étais trop occupée à me demander si, en conscience, je pouvais jurer. Je n’étais pas certaine de pouvoir garder le secret. Dans le même temps, j’étais dévorée de curiosité. J’avais appris ce soir plus de choses que je n’avais jamais espéré en savoir et je sentais que j’étais sur le point d’en connaître davantage encore. Je crois qu’en fin de compte j’ai bien agi en promettant à Nagar ce qu’elle nous demandait, car à ce jour, j’ai gardé le silence sur tout ce que j’ai entendu. Si aujourd’hui je romps ma promesse, c’est que je sais que Nagar et surtout Anticléridès le désiraient. Nagar elle-même souhaitait qu’une partie de l’histoire soit révélée au monde et plus personne d’autre que moi ne peut le faire.
— Es-tu bien sûre de le vouloir ?
— Je le suis. Aurais-tu peur de ce que je vais dire ?
— Non. Je suis comme toi : j’ai hâte de savoir ce que tu vas conter. Je sais que ce tu vas dire, mon âme l’attend depuis sa naissance.
Phoil ne partageait manifestement pas cette opinion. Il jura sans se faire prier lorsqu’il rentra. Mais à son sourire, comme à son attitude, je sentais que cela n’avait pas d’importance pour lui. Non qu’il pensât qu’il pourrait faillir à son serment. Simplement, il ne croyait pas à l’histoire de Nagar. Il prenait ses propos, comme il prendrait ceux qui allaient venir, pour une simple fantaisie, tout au plus une légende que la famille de Nagar avait recueillie. Non seulement il n’y accordait pas foi, mais il était convaincu que Nagar avait voulu se moquer de nous. Il admit uniquement qu’Anticléridès avait décidé de bâtir un poème sur ce thème. Cela ne le choquait pas. Les poètes utilisent ou créent les légendes. Mais ce n’est pas une raison pour que les princes les prennent au sérieux. Il avait demandé un conte, on lui en promettait un à la condition de ne pas le divulguer. Cela lui suffisait.
Je ne prétends pas avoir compris tout ce que Nagar cherchait à nous apprendre au cours de ces soirées. Elle s’y est résolue en pensant fléchir Phoil. Mais elle a échoué. Et comment aurait-elle pu réussir auprès de qui n’y croyait pas, puisque même celui qui ne doutait pas s’est laissé prendre au piège qu’elle cherchait à dévoiler ?
Ce soir-là, nous n’en sûmes pas davantage. Anticléridès déclara qu’il voulait bien commencer à raconter, mais qu’il était plus sage de remettre à demain le début de l’histoire. Il avait pitié, dit-il, de ma fatigue et de mes yeux battus. Phoil et Nagar, qui avaient sans doute d’autres raisons pour se retirer de bonne heure, se rallièrent à cette solution. Nous allâmes tous nous coucher sans plus échanger une parole. Et j’ai dormi cette nuit-là, malgré de tristes rêves qui me reviennent encore aux moments où l’angoisse m’étreint, sans penser à me lever pour surveiller chacune des deux portes derrière lesquelles reposaient ceux qui m’avaient tant troublée.
Le lendemain, Nagar se rendit au palais avec Phoil. Ils allaient témoigner au Roi qu’ils s’étaient réconciliés et qu’ils ne souhaitaient plus troubler son deuil.
Cependant le Roi était sorti de sa torpeur et semblait, ce jour-là, décidé à reprendre ses activités antérieures. Il avait convoqué l’Assemblée qu’il avait laissée en sommeil pendant le dernier mois.
Avant les grands bouleversements, lorsqu’ils régnaient sur leurs seigneuries dans les deux provinces, les princes avaient peu à peu acquis des habitudes d’autonomie. Ils prenaient des décisions importantes sans jamais en référer au monarque. Ils s’étaient aussi considérablement enrichis au détriment du Roi et du Royaume. Lorsqu’ils rejoignirent la Cour et abandonnèrent leur indépendance et leurs responsabilités, ils gardèrent leurs titres et, pour les plus heureux d’entre eux, c’est-à-dire les vingt seigneurs de la province du nord, également les propriétés qu’ils s’étaient peu à peu octroyées sur le territoire qu’ils contrôlaient au nom du souverain et dont ils auraient dû protéger l’inaliénabilité.
Dans de nombreux pays, les cadres de l’armée se recrutent dans l’aristocratie. Ce n’est pas le cas dans le Royaume où l’on juge si vil d’accepter de l’argent pour tuer ses semblables que le métier de soldat, à quelque échelon qu’on l’exerce, est méprisé et abandonné aux classes les plus pauvres de la Cité. Les officiers sont choisis par le Roi parmi les militaires qui ont fait la preuve de leurs mérites et de leurs capacités. On comprend qu’elle séduise les plus démunis, cette carrière qui, seule, leur permet d’échapper à la misère quotidienne et, parfois, après deux ou trois générations, d’atteindre dans la société une position suffisamment solide pour quitter l’armée et s’établir dans la Cité en qualité de commerçant ou de fonctionnaire royal. La paix dans laquelle vit, depuis presque toujours, notre Royaume, tellement indifférent à ses voisins et qui a réduit le rôle de l’armée à l’exercice de tâches de police, explique aussi que ce corps manque d’attraits pour les familles les plus aisées du Royaume.
Pour neutraliser le goût du pouvoir qu’avaient acquis les princes dans leurs anciennes fonctions et les détourner de la trop certaine tentation de conspirer contre eux, les rois avaient institué l’Assemblée.
Il était entendu, bien qu’aucun texte n’en fît mention, que le Roi devait la convoquer une fois par mois. Il arrivait aussi, quand une difficulté particulièrement grave survenait, que le Roi la réunisse afin de recueillir l’opinion des seigneurs avant de prendre sa décision.
Ces séances où ils pouvaient se faire entendre jouaient un rôle essentiel dans la vie réelle et imaginaire des seigneurs. Ils ne se privaient pas de cette unique occasion qui leur était offerte de donner au Roi, devant leurs pairs, leur sentiment sur la politique qu’il menait dans le Royaume. Mais, à l’exception de Phoil, ils ne remettaient jamais en cause les orientations du gouvernement du Roi.
Je ne doute pas qu’ils fussent conscients qu’aucun pouvoir réel ne s’attachait à cette tribune que leur avait abandonnée le Roi. Mais ils étaient si bien rentrés dans son jeu et avaient accordé tant de prix aux discours qu’ils y prononçaient et sur lesquels ils revenaient sans cesse –, allant parfois jusqu’à en réinventer et la teneur et les effets au cours des discussions quotidiennes qu’ils poursuivaient dans les jardins ou les couloirs du palais –, qu’ils n’auraient pu, sans se rendre ridicules, convenir qu’ils ne disposaient d’aucun pouvoir ni d’aucune influence et qu’ils avaient accepté, sans protestation, de se laisser dépouiller par les rois.
En réunissant l’Assemblée, le Roi entendait montrer à la Cour qu’il fallait encore compter avec lui. Trop de rumeurs avaient couru dans le palais pour qu’il les ignorât.
Il ouvrit la séance de l’Assemblée après avoir fait asseoir derrière lui, côte à côte, de manière qu’aucun signe de préséance ne transparaisse, ses deux éventuels successeurs. Tout le monde remarqua que s’il ne souriait pas, son visage, pour grave qu’il fût, était détendu.
Cette réunion n’avait pas seulement pour objet de montrer qu’il avait résolu de se reprendre et de régner avec la même assurance qu’autrefois, mais aussi d’écouter le rapport de l’un de ses administrateurs.
Ce dernier résuma les comptes rendus alarmants envoyés par les commis. Chargés par les rois, depuis les grands bouleversements, de l’administration des seigneuries, les commis avaient reçu pour principale fonction de pourvoir à l’alimentation de la Cité.
Au moment des famines, ils organisaient la répartition des vivres entre la ville et les campagnes. Ils imposaient et contrôlaient le rationnement des temps de pénurie le plus justement possible, bien que les citadins continuassent à se plaindre que les cultivateurs étaient mieux lotis qu’eux, tandis que les paysans récriminaient contre les restrictions qu’on leur imposait au profit de la Cité.
Les commis exerçaient aussi des attributions de trésorier. À ce titre, ils calculaient le montant des redevances en nature et en argent de chaque ferme. Les souverains avaient eu l’habileté de ne pas leur confier la tâche de lever les impôts, qui les aurait immanquablement fait détester de la population rurale et ainsi empêchés de poursuivre leur rôle de conseiller auprès des paysans. Ils étaient donc assistés d’un procureur qui allait de ferme en ferme, réclamer chaque année, au nom du Roi, le tribut à l’État. Les paysans concentraient toute leur haine sur ce seul homme, au point que sa maison et sa personne étaient en permanence surveillées, et gardaient leur confiance au commis.
Nous étions alors à la fin de l’été, au moment où les récoltes s’achèvent. Le climat autorise certaines années, dans les plaines du Nord, une récolte tardive, mais les commis savaient d’ores et déjà qu’il n’en irait pas ainsi cette fois. Après une année sèche et brûlante, les récoltes se révélaient faibles, dérisoires en certains endroits. Pour comble de malchance, les grains engrangés les années précédentes avaient partiellement pourri, faute de soins. L’administrateur qui exposait la situation ne cacha pas que cette pénurie risquait d’avoir d’importantes répercussions politiques. Il rappela qu’on avait entendu beaucoup de rumeurs contradictoires en ville après la mort du prince héritier et que cela témoignait d’un état d’esprit frondeur inhabituel. En conséquence, il préconisait des mesures sévères destinées à prévenir les troubles.
Le Roi, à son habitude, consulta les princes qui s’étaient tous précipités à l’Assemblée, avides de nouvelles et curieux de savoir comment le Roi aborderait cette nouvelle période de son règne. Dans un premier temps, aucun ne voulut prendre la parole. Tous ignoraient manifestement l’état des campagnes. Le peu de temps qu’ils avaient accordé à leurs domaines au plus vif de l’été s’était passé en divertissements. Ils avaient regagné la Cour en apprenant la mort du fils du Roi et s’étaient bien gardés de s’en éloigner à nouveau. Même Phoil, si attentif à la gestion de ses terres, avait consacré tout son temps à sa querelle avec Nagar. La surprise était donc totale. Aucun ne s’était préparé à y faire face.
Le premier, cependant, Phoil se leva et contre-attaqua en interrogeant le Roi sur ses intentions. Le Roi sourit faiblement et indiqua qu’il avait convoqué les princes pour recueillir leur avis avant d’arrêter définitivement sa décision. Le prince Phoil savait bien que le souverain avait déjà tout décidé, mais il fit semblant d’admettre son désir de ne rien négliger de ce qui pouvait rendre sa décision la meilleure possible. Sur ce, le Roi se retourna vers ses fils et leur demanda s’ils souhaitaient prendre la parole. Le légitime refusa parce que, de toute évidence, il n’avait pas d’idée sur la question et le bâtard se garda bien, pour sa première apparition en public, de chercher à prendre le pas sur son frère. Le Roi demanda donc à ses notables s’il devait considérer qu’aucune opposition ne s’élèverait aux mesures qu’il prendrait prochainement.
L’assemblée bruissa quelques instants de murmures incontrôlés, puis le silence se rétablit, plus pesant que la première fois. Phoil se leva de nouveau et demanda au Roi de remettre cette délibération à quelques jours de manière que chacun évalue dans sa province l’étendue des dommages et revienne avec des propositions sérieuses et adaptées à chaque cas. Le Roi refusa en rappelant l’urgence. La Cité ne connaissait pas encore la menace qui pesait une fois de plus sur elle. La nouvelle s’y répandrait bientôt et un départ massif des princes sur leurs terres contribuerait à développer la panique et à accroître le mécontentement. Phoil hocha la tête. Il savait que le Roi ne consentirait jamais à ce délai, mais il importait de manifester qu’il avait une opposition à l’Assemblée.
« Dans ces conditions, reprit Phoil, et dans l’ignorance où nous sommes finalement des décisions que tu vas prendre, je ne puis que recommander la plus grande mesure. Il ne convient pas, comme on l’a fait de tous temps, de brimer les paysans au profit des citadins. Trop d’injustices sont commises dans les campagnes, pour ne pas en ajouter de nouvelles. Depuis plusieurs années, j’ai demandé à cette place qu’on libère les paysans de leur asservissement et qu’on accorde à chacun d’eux une parcelle de terre qui leur appartienne en propre. Je m’opposerai résolument à toute action susceptible d’aggraver encore leur situation. Et cela, non parce que je crois que c’est juste et généreux – bien que nul ne puisse le nier, mais la morale ne m’importe pas en l’occurrence – mais parce que le Royaume évitera ainsi des dangers pires que ceux qu’il connaît aujourd’hui.
« Qu’on ne dise pas que je me moque de la Cité. Qui a plus défendu que moi les citadins ? J’ai réclamé la réduction de leurs impositions. J’ai supplié que l’on développe davantage le commerce avec les autres pays, que l’on construise des vaisseaux, qu’on envoie des jeunes gens auprès des marchands du Nord pour qu’ils apprennent à connaître la mer et le négoce. J’ai dit que nous risquions de mourir étouffés si nous demeurions aussi peu ouverts sur le monde.
« Aujourd’hui, Roi, voilà ce que je dis. Ne faisons pas payer aux paysans la mauvaise administration de quelques princes et commis, sur laquelle je ne veux pas m’étendre à présent. Demandons aux citadins d’accepter quelques sacrifices en leur exposant la situation et en en appelant à leur raison. Je sais qu’en période de famine, ils souffrent plus encore que les paysans, mais je sais aussi que ces périodes sont les seules où les paysans gagnent quelque argent, les seules où ils prennent conscience de leur importance pour la survie du Royaume. Si tu leur enlèves le peu qu’ils ont eu la sagesse d’engranger en prévision de moments comme celui-ci, que veux-tu qu’ils espèrent ? On a prélevé depuis dix ans une part plus importante que d’habitude de leurs récoltes en leur expliquant que c’était leur contribution à la lutte contre les famines. Voilà qu’aujourd’hui les fameux greniers dont on leur a tant parlé se révèlent plus mal gérés que leurs pauvres petites granges sur lesquelles ils veillent avec un sérieux et un amour qu’on ne peut demander à un commis, fût-il dévoué jusqu’à la mort à ta personne.
« Je dis aussi : demandons aux marchands de venir en plus grand nombre nous vendre les grains dont nous manquons. Incitons les artisans de la Cité à produire un peu plus et à imaginer de plus beaux objets encore. Je sais qu’ils le peuvent. Ces objets, vendons-les aux marchands en échange des grains. L’année prochaine, si les paysans rentrent de belles moissons, ce sont nos grains que les marins emporteront dans leurs navires et ce sont des marchandises inconnues qu’ils nous rapporteront. Voilà des années que je supplie que l’on autorise la vente aux étrangers de nos beaux papyrus. Ils proposent de les acheter à un prix plus qu’intéressant. Voilà des années qu’on me répond, ici même ou dans ton conseil, qu’il est hors de question de laisser sortir du Royaume la plus petite de ses productions. C’est pourquoi le Royaume est en péril et s’appauvrit. Qui dans cette salle n’a jamais rien acheté aux navigateurs, qui leur a jamais vendu quoi que ce soit ? Le Trésor s’appauvrit, notre or change de mains et ne revient jamais. Les mines d’or des montagnes ne dureront pas toujours. Elles ne produisent déjà plus comme au début de ton règne. Que seront-elles à sa fin ?
« Tu nous as consultés, Roi, voilà ce que je te réponds puisque personne ici n’a le courage de parler ou l’intelligence de penser : répartis les sacrifices sans t’occuper de considérations politiques qui ne peuvent que finir par se retourner contre toi. Ouvre le Royaume sur la mer, avant que nous ne soyons balayés de l’histoire du monde. »
Il se rassit dans un silence glacé. Ceux qui étaient venus observer le retour du Roi aux affaires avaient assisté à la naissance d’un nouveau Phoil. S’il avait de tout temps pris la parole à l’Assemblée et avancé des idées audacieuses, jamais il ne s’était posé autant qu’aujourd’hui en successeur du Roi. Il apparaissait désormais comme le seul dans le Royaume à détenir, plus que des idées, une vision globale du présent et du futur de son pays. Plus important encore, il se présentait non comme un continuateur, mais comme un rénovateur. Cette position était à double tranchant. Elle pouvait lui amener des partisans autant que des ennemis.
Sur un signe sec du Roi, la séance fut levée. Le Roi sortit le premier, suivi de ses deux fils. Les princes, trop secoués encore par la fermeté du discours qu’ils avaient entendu, n’osèrent rien dire et suivirent leur souverain. Phoil demeura seul face à Nagar.
Tout cela je ne l’appris que plus tard d’Anticléridès. Lui-même le tenait de Phoil et de Nagar qui, quoique séparément, lui avaient fait le même récit.
Ce jour-là, en effet, j’étais restée sur la presqu’île, enfermée dans ma chambre, à coudre. Je voulais éviter Anticléridès et j’avais craint qu’en m’installant sur les terrasses où il faisait si bon, ou dans la galerie, où j’aurais pourtant pu me distraire en écoutant le bavardage des autres femmes, je ne sois obligée de lui parler. J’avais tort car le poète ne sortit pas de la journée. Pendant plusieurs jours, aucun de nous ne le vit et la cuisinière alla se plaindre à Nagar de ce qu’il renvoyait les plats qu’elle lui faisait porter. Nagar respectait le travail de son hôte et ne voulait pas qu’on trouble sa solitude. Au reste, je crois que ces trois soirées qu’elle passa seule avec Phoil, car je me gardais bien de prendre mes repas en leur compagnie, ne lui causèrent pas de déplaisir. Elle décida cependant de m’envoyer porter son dîner au poète.
« Si les autres servantes le dérangent et que, pour cette raison, il les renvoie sans accepter de manger, il n’osera pas se conduire ainsi avec toi. Si je crois qu’il faut le laisser travailler à sa guise, je pense qu’il n’est pas sain qu’il ne s’alimente pas pendant une aussi longue période. »
Il ne servit à rien que je demande à Nagar de me dispenser de cette obligation. C’est en vain que je lui montrai qu’elle seule saurait le raisonner. Elle se refusa à le déranger en prétextant qu’il se croirait alors obligé non seulement de manger, mais de reprendre une vie sociale.
J’étais dévorée de peur et d’excitation, tant et si bien que je dus défaire la broderie que j’avais entreprise au cours de l’après-midi. Je souhaitais ne pas bouger de ma chambre. Je désirais ne pas le voir et je brûlais de me rendre immédiatement auprès de lui. Le temps me semblait passer tout à la fois trop vite et trop lentement. Je ne voulais pas y aller parce que je redoutais ce qu’il pourrait me dire autant que ce qu’il pourrait ne pas me dire. Cent fois, j’imaginai ce qui se passerait et cent fois, je parvins à des conclusions différentes.
Quand le soir tomba, j’avais de la fièvre. J’avais beau me laver les mains, elles demeuraient moites. Le tissu de la robe de Nagar collait à mes doigts et je l’avais sali de taches de sueur. Je changeai trois fois de robe et presque aussi souvent de coiffure. Il était tout à fait inutile que je cherche à me raisonner et à comprendre ce qui m’arrivait.
Je n’ai jamais aimé servir les repas, comme je te l’ai déjà dit. La nuit venue, il est encore plus pénible de porter les plateaux à travers les couloirs. Les torches brûlaient clair à cette heure, car on venait de les changer, mais le lumignon que la cuisinière avait posé sur mon plateau, vacillait tristement chaque fois que je croisais les passages menant au jardin. Je ne pouvais non plus m’empêcher de me rappeler la nuit, si proche encore, où j’avais parcouru ces étroits boyaux.
Je poussai la porte, doucement, sans frapper et entrai sans faire le moindre bruit. Anticléridès travaillait et me tournait le dos. Je déposai le plateau sur un coffre auprès du lit et murmurai d’une voix basse, pour qu’il ne m’entende pas, que j’étais désolée de le déranger, que Nagar tenait à ce qu’il mange et que j’allais repartir immédiatement en lui laissant ce que la cuisinière avait préparé à son intention, qu’ainsi il pourrait dîner à son heure et en toute tranquillité. J’avais hypocritement résolu d’accomplir ma mission sans me faire remarquer de manière à pouvoir dire à Nagar que j’avais obéi, sans pour autant avoir à affronter Anticléridès.
Cependant, comme je me reculais vers la porte, il se retourna vivement.
« Je craignais que tu ne viennes jamais, Coelia, chuchota-t-il, presque aussi doucement que moi, Nagar est-elle seule à vouloir que je me nourrisse ? » Je voulus sortir, mais il fit un geste de la main depuis son siège.
« Reste. Je n’ai rien trouvé de mieux pour t’obliger à venir me voir, comme je te l’avais demandé.
— Ne t’es-tu donc abstenu de manger et de sortir que pour cette seule raison ?
— J’avais besoin d’avancer mon travail, il est vrai, et je n’arrivais plus ces derniers jours à écrire comme à l’accoutumée, mais je voulais surtout te faire venir jusqu’ici. »
Il se leva et alla chercher le plateau. Il eut un sourire réjoui : « Tu ne peux savoir combien j’ai faim. Je redoutais d’avoir à attendre encore. Je n’aurais jamais pu, je crois. Chaque soir, ces nouveaux plats me tentaient davantage. Mais je travaille mieux à jeun… »
Je ne savais que répondre et n’osais plus bouger. Il mangea en silence avant de me demander ce que j’avais à lui dire.
« Mais rien. Que pourrais-je te dire ?
— Je crois, moi, que tu m’en veux pour une raison que j’ignore et qui me navre plus que tu ne le penses. Je t’ai vue, ainsi que toute la maison, traîner un visage fatigué, malheureux et boudeur. J’ai d’abord supposé que c’était le retour du prince qui avait causé ton chagrin. Je crois, du reste, qu’il en est partiellement cause. Mais tu m’as jeté de si mauvais regards et tu as si souvent cherché à m’éviter, que je n’ai pu qu’en conclure que c’est à moi que tu en voulais.
« Pourtant, nous sommes amis, Coelia. Tu es la musicienne que je préfère et j’espère être ton poète de prédilection. Je n’ai jamais cherché à esquiver tes questions et tu aimais, me semblait-il, discuter avec moi. Que s’est-il passé pour que tu m’enlèves ton amitié ? »
Sait-on ce qui vous pousse à certains instants à dire n’importe quoi et à commettre ainsi de graves erreurs ? Nagar prétend que c’est la vérité qui s’exprime à ces moments incontrôlés. Un prêtre, que j’ai interrogé un jour, m’a affirmé que les dieux parlent alors par notre bouche pour permettre à leurs desseins de s’accomplir. Quant à Anticléridès, il m’a dit que la complexité et le mystère de l’esprit humain sont ce qui en fait l’intérêt. Quoi qu’il en soit, alors qu’en temps normal, j’aurais fondu en larmes pour chercher à l’attendrir, je répondis sèchement que je n’avais rien contre lui et qu’il avait clairement deviné l’objet de mon chagrin.
Cela ne sembla pas lui couper l’appétit, ce qui me rendit plus mécontente encore. Aussi ajoutai-je gratuitement que je le trouvais bien vain de penser qu’il pût me causer quelque peine que ce fût. Là-dessus, sans attendre qu’il ait achevé son repas, je me retirai et regagnai ma chambre.
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