Célubée
Troisième Partie
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I
— Douce Coelia, quand cesseras-tu de me tourmenter ? Quand accepteras-tu de tourner tes regards vers moi et de me confier ton corps pour lequel j’ai le plus violent désir ?
« Tu t’es installée chez moi pour me faire travailler sans relâche. Toute la journée et une partie de la nuit, tu me dictes ton histoire. Et moi, qui grave sans cesse sur mes tablettes le récit torturant que tu me fais, je dois m’efforcer de ne pas te regarder et de fixer mon travail. Mais j’entends ta voix. J’aime sa mélodie. J’en aime le timbre. Rien qu’en l’entendant, je retrouve ton visage, tes yeux et ta bouche délicate sur laquelle je voudrais poser la mienne. Et ta voix parle d’amour, de l’amour d’autres hommes. Si tu as pu aimer deux hommes différents, ne peux-tu m’aimer un peu moi aussi, moi qui te suis si dévoué et qui arrache à l’oubli ton histoire et l’histoire de ton histoire.
— A-t-on jamais vu un scribe tomber amoureux de ses clientes ?
— L’inverse est vrai d’ordinaire. Bien des jolies femmes sont venues me trouver pour me dicter des lettres. Elles écrivaient à leur famille, à leur mari ou à leur amant. Certaines m’obligeaient à tracer des mots si passionnés que j’en rougissais. Jamais je ne me suis épris de l’une d’elles. Mais je sais qu’elles s’attachaient à moi, car elles revenaient toujours. Elles inventaient de nouveaux mots pour leurs bien-aimés. Elles s’aventuraient chaque fois davantage dans la description de leurs élans amoureux, de la brûlure de leurs désirs. Et je savais qu’elles s’amusaient à me troubler, qu’elles cherchaient à deviner si elles m’inspiraient du désir. Jamais je ne me suis épris de l’une d’elles, malgré la volupté que chacune de leurs dictées me promettait.
« Mais aucune ne m’a retenu aussi longtemps. Aucune ne s’est livrée aussi complètement. Je connaissais leurs corps et surtout les recoins où se donne et se prend le plaisir. Je ne pouvais percer leurs esprits.
« Aucune non plus n’est venue s’installer chez moi sous prétexte de gagner du temps. Elles venaient à ma boutique et s’asseyaient sur le tabouret. Elles parlaient en regardant le mouvement de la rue. Elles s’arrêtaient souvent pour acheter à l’étalage voisin une pâtisserie ou une boisson qu’elles croquaient ou sirotaient en cherchant l’inspiration. Elles s’en allaient aussitôt la lettre achevée.
« Toi, tu n’as pas voulu te contenter de mon tabouret. Tu étais mal assise. Les bruits de la rue te distrayaient. Tu pleurais de temps en temps en regardant le marchand d’étoffes dont les coupons suspendus claquaient au vent du soir. Lorsque la nuit était tombée, que les autres échoppes se fermaient, tu m’obligeais à allumer ma lampe à huile et à poursuivre mes écritures ou à te relire les précédents passages. Il fallait que je te raccompagne à ton auberge à travers les ruelles sombres, parce que tu ne retrouvais plus ton chemin et que tu te sentais trop fatiguée pour marcher seule dans une ville inconnue.
« Un matin, tu es venue avec tes affaires. Tu as franchi le seuil de ma boutique et es passée dans les pièces voisines, celles qui donnent sur la cour, celles qui me servent de maison. Tu as jeté ton ballot dans l’une d’elles, près de la fenêtre. J’ai dû te suivre dans la cour, à l’ombre du grand flamboyant, qui fait de cette cour l’une des plus belles de la ville. Et je t’ai de nouveau écoutée, tandis que je voyais le soleil tacheter ta peau de lumière lorsque les feuilles s’écartaient sous la brise. Les voisins, dont les maisons ouvrent sur cette cour, ont pris l’habitude d’entendre ta voix charmante, quoiqu’ils ne comprennent pas un mot de ta langue. Ils t’ont saluée chaque matin et chaque soir. Leurs enfants s’en sont allés jouer sur le port, pour ne pas te déranger de leurs jeux, et moi, je n’ai cessé d’écrire, de t’écouter et de te regarder.
« La nuit, lorsque tu consens à t’arrêter, après avoir avalé les galettes frites dont nous nous nourrissons depuis tant de jours, faute de trouver le temps de cuisiner ou d’aller plus loin que l’éventaire proche du marchand de galettes – moi, qui aime tant varier mes menus et ne refusais jamais aucune invitation ou aucune occasion de goûter un nouveau plat –, tu t’allonges sur ta paillasse devant la fenêtre. Et depuis plusieurs nuits, depuis que la lune s’est levée et arrondie dans le ciel, je vois ton visage laiteusement éclairé, endormi sur ton angoisse. Alors, je m’assois sur ma couche, dans l’autre pièce, et je te contemple aussi longtemps que passent par la fenêtre les rayons de la lune.
« Comment puis-je, dans ces conditions, demeurer insensible ? Est-il humain de laisser un homme endurer tant de souffrances, quand il serait si facile de les apaiser ?
— Je sais que tu es amoureux de moi. Il m’arrive la nuit, lorsque je repense à la presqu’île et à la Cité, lorsque je m’efforce de ne pas pleurer de nouveau sur le passé, de t’entendre soupirer. Je distingue tes yeux et leur éclat lorsque la lune passe devant ta propre fenêtre. Je voudrais tant t’aider, scribe. Mais mon cœur est si lourd de chagrin que je n’ai plus de désir et que je ne comprends pas que je puisse encore en susciter.
« Ce qui m’inquiète, c’est que tes sentiments ou la distraction due à ton affection pour moi te font interpréter mes paroles, te font parfois écrire autre chose que ce que je dicte. Tu te laisses emporter par ton imagination et tu travestis de temps à autre la réalité.
« Je n’ai plus aujourd’hui qu’un but, celui de laisser la trace de cette histoire. Si je manque à cette mission que l’on m’a confiée, ma vie aura été totalement inutile. Aussi, je te supplie de noter fidèlement tout ce que je dis.
« Je t’ai donné hier les rouleaux dont m’a chargée Anticléridès. Quand il me les a remis, il m’a dit : “Tu es née pour porter la mémoire du monde, comme je l’étais. Tu me survivras et tu pourras transmettre une partie de ce que tu as vu et entendu. Je sais aujourd’hui que tu suppléeras à mes défaillances. Cependant, il ne t’a pas été donné de percer le secret des choses, de connaître l’endroit et l’envers de la vie que nous avons vécue. C’est pourquoi j’ai rédigé ce récit. Emporte-le avec toi quand tu partiras. Même si tu dois t’enfuir précipitamment, promets-moi de ne pas t’en défaire aussi longtemps que ne sera pas venu pour toi le temps de révéler la tradition que je t’ai découverte. Quand ce moment sera arrivé, alors tu sauras à qui remettre ces rouleaux et celui qui les recevra saura quel usage doit en être fait.” J’ai transporté ces textes avec moi plus précieusement que les vêtements et les bijoux dont je me suis chargée à mon départ. J’ai attendu pour te les présenter d’être certaine que tu étais celui dont parlait le poète. J’ai guetté un signe des dieux, un rêve. Ce n’est que lorsque, l’autre nuit, la lune a frappé tes yeux que j’ai su que je devais te faire confiance. Les as-tu lus ?
— La nuit dernière, comme je ne pouvais pas dormir, j’ai poussé mon lit dans la cour et j’ai allumé ma lampe pour déchiffrer tes documents. Ils sont écrits dans une langue que je n’ai guère l’occasion de pratiquer car les marchands qui la parlent et abordent notre port ont leurs propres scribes et ne font pas appel à moi. Mais j’ai appris cette langue dans ma jeunesse et, en m’appliquant, je parviens à la lire. J’ai déjà déchiffré tout le premier rouleau et, si tu ne me retenais pas aujourd’hui encore, j’aurais, avec impatience, entrepris le même travail sur le second.
— Que disent ces textes ?
— Chère Coelia, quoique mon cœur soit follement épris de toi, quoique je sache qu’il y a peu de chose au monde que je pourrais te refuser, cela je ne peux te le dire, et ce que tu demandes, tu devras toujours l’ignorer.
« Anticléridès a choisi cette langue, pour être sûr que tu ne comprennes jamais ce qu’il avait écrit. Il t’a confié ce récit parce que toi seule pouvais lui faire traverser les espaces et le temps. Cependant, il n’a pas voulu que tu saches ce qu’il contenait. Si tu as pour lui encore de l’amour, tu dois respecter sa volonté. Je n’ai pas tout lu, mais je crois qu’il a eu raison d’agir ainsi. Il est préférable que tu meures dans l’ignorance du contenu de ce texte. S’il te fallait une preuve de l’amour que t’a porté Anticléridès, elle serait là, toute proche de toi, mais inaccessible. Fais-lui confiance. Fais-moi confiance aussi : ce qu’a écrit le poète, je l’intégrerai dans ton histoire aux moments opportuns.
« Mais, vois, les oiseaux reviennent de leur course pour se percher sur l’arbre. Bientôt, ils mettront leur tête sous leur aile et la nuit sera complètement tombée. Tu chercheras dans les étoiles le signe que tu dois encore espérer dans la vie. Et comme chaque soir, le ciel restera impitoyablement silencieux. Pourquoi ne veux-tu pas de ce que je t’offre ? Pourquoi ne veux-tu pas de la paix qui t’est enfin donnée ? »
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