Célubée
Chapitre III
J’ai achevé cette nuit de remettre au propre le récit que Coelia m’a dicté. J’y ai inséré les pages de la chronique d’Anticléridès. Pour cela, j’ai dû, à plusieurs reprises, couper soit dans le texte d’Anticléridès, soit dans le récit de Coelia. Elle m’accuserait vraisemblablement une nouvelle fois d’altérer son histoire.
Mais voilà six jours qu’elle est partie.
La nuit où elle a achevé de me dicter ses souvenirs, elle m’a prié de veiller à transcrire aussi très soigneusement les rouleaux d’Anticléridès dont j’avais alors achevé la lecture.
— Transcrire ? ai-je demandé. Que veux-tu que je transcrive ?
— Les rouleaux où se trouve le poème d’Anticléridès sur Célubée. Je t’ai rapporté l’histoire de Célubée telle qu’il me l’a lui-même racontée. Il nous narrait le soir ce qu’il avait mis en vers dans la journée ou ce qu’il allait composer le lendemain. Il nous a toujours promis que, le jour où il aurait achevé ce poème, il nous le lirait.
Il affirmait que qui l’aurait lu ne pourrait plus jamais oublier Célubée, sa gloire et ses mystères, parce qu’il avait découvert une prosodie et une technique nouvelles. “Mon poème, m’a-t-il dit, sera celui de la plus belle et de la plus ancienne histoire du monde. Il sera aussi le plus beau et le plus neuf dans l’histoire de la poésie.”
Ce poème, tu dois le recopier à part et l’annexer à mon récit. C’est lui qui est le plus important.
— Mais, Coelia, il n’y avait pas de poème dans les rouleaux que tu m’as donnés.
— Pas de poème ? -
— Non. Seulement ce dont nous avons parlé une nuit précédente : le récit qu’il a laissé des journées que tu m’as décrites.
— Je ne comprends pas. S’il m’a parlé de ce récit, il a toujours été entendu que c’était le poème qui comptait.
— Peut-être n’as-tu pas bien compris ce qu’il voulait.
— Je ne crois pas. Et comment expliques-tu cela : la dernière nuit que nous avons passée ensemble, il était agité parce qu’il craignait de ne pas achever l’ode qu’il comptait introduire dans son poème. Il a travaillé à cette ode l’essentiel de la nuit.
« Le matin, lorsqu’il est parti, il avait disposé sur sa table les rouleaux que j’ai emportés, ceux-là mêmes dont il m’a demandé de prendre soin. Cette dernière ode devait nécessairement y être.
— Es-tu sûre que ce matin-là il n’y avait dans la chambre que les rouleaux que tu as pris ? N’avait-il pas rangé les autres ailleurs ?
— Je les aurais trouvés s’il y en avait eu d’autres, répondit-elle pensivement.
Je la vis soudain désespérée. Elle pensait qu’elle avait totalement échoué dans la mission dont il l’avait chargée. Elle médita sombrement quelques instants, avant de s’écrier :
— Nagar ! C’est Nagar qui les a pris.
« Lorsqu’elle triait ses affaires, elle avait entassé plusieurs vingtaines de rouleaux autour d’elle. J’ai pensé que c’étaient ceux de son père, ceux qu’elle avait prêtés à Anticléridès. Mais il s’agissait sûrement de ceux d’Anticléridès. Elle a dû aller les chercher pendant que j’étais encore au Temple ou encore pendant que je dormais.
— Pourquoi les aurait-elle pris ?
— Parce qu’elle pensait que ce poème lui appartenait, qu’elle avait des droits sur lui et sur son contenu.
« Elle ne m’aurait certainement jamais laissée partir si elle s’était doutée que j’avais conservé le souvenir des récits que nous faisait Anticléridès la nuit au point de pouvoir te les dicter.
— Pourquoi ne pas penser simplement qu’Anticléridès ne voulait pas que tu emportes autre chose que ce récit ? Il n’avait pas terminé son poème. C’était une œuvre achevée et parfaite qu’il voulait laisser derrière lui. Lorsqu’il a compris qu’il ne la finirait pas, il a pu préférer la détruire. Dans les derniers jours de sa vie, l’action qu’il a menée auprès du prince Phoil a tellement compté pour lui qu’il a été jusqu’à en rédiger le récit. N’y attachait-il pas, finalement, plus de prix qu’à un poème inachevé ?
« Peut-être s’est-il résigné à ce que ce poème, dont il voulait faire l’œuvre de sa vie, soit un jour repris par un autre ? Ce qui lui importait, c’était que le souvenir de Célubée ne disparaisse pas. Pour cela, il savait pouvoir compter sur toi.
« Je crois, après t’avoir entendue et après l’avoir lu, qu’il a découvert les troublantes relations existant entre l’histoire de Célubée, celle du Royaume et celle enfin que Phoil tentait d’écrire alors. Cela, il était le seul à pouvoir l’exprimer. C’est pourquoi il tenait tant aux rouleaux qu’il t’a laissés.
— Y a-t-il vraiment dans les documents que je t’ai remis quelque chose qui te donne la certitude d’avoir raison ?
— Bien sûr. Cela dit, il est vraisemblable que Nagar a fait main basse sur le poème, à moins qu’il ne l’ait détruit…
— Ou qu’il ne l’ait jamais écrit, dit-elle rêveusement.
Le lendemain, elle s’absenta l’essentiel de la journée. Quand elle revint, à la fin de l’après-midi, j’avais déjà repris les notes qu’elle m’avait dictées.
— Je m’en vais, dit-elle. Je partirai demain.
— Demain ? Je pensais que, peut-être, tu resterais quelques jours, maintenant que tu as achevé ton récit.
— Quelle raison aurais-je de rester ?
— Je t’ai donné un soir une raison. Tu l’as alors repoussée. Puis-je à nouveau te la redire pour te supplier de demeurer avec moi ?
— J’ai beaucoup d’amitié pour toi. Tu m’as accueillie dans cette ville inconnue. Tu m’as écoutée pendant tant de jours et souvent tant de nuits. Tu as écrit jusqu’à en avoir les doigts douloureux et la tête lourde de fatigue. J’ai pour toi de la reconnaissance et je sais que jamais je ne t’oublierai.
« Mais je n’ai pas le désir de toi.
— Et moi, je me meurs d’amour et de désir pour toi. Je te voudrais pour femme, Coelia. Je te voudrais du moins pour amante. Et si rien de cela ne se peut, je voudrais m’être uni une fois, une unique fois à toi. À cela, ne peux-tu consentir ?
— Scribe, cher scribe, si je consentais à cela, ce serait par charité pour toi. Et cette charité risquerait de dissoudre à jamais la grande amitié que je te porte. Que préfères-tu : quelques instants de plaisir à jamais évaporés ou la certitude de la constance des mes sentiments ?
— Qu’importe ce que je préfère, puisque de toute manière tu as déjà choisi ton amitié pour moi.
— Écoute, même si j’étais folle d’amour pour toi, je ne pourrais demeurer ici. Il est temps que je parte rejoindre Nagar.
— Tu ne sais même pas où elle est… Ce message qu’elle devait te faire parvenir, tu ne l’as jamais reçu. Sais-tu seulement si elle vit encore ?
— Je pars demain pour la Cité. J’ai trouvé un bateau qui m’y conduira. S’il y a un message de Nagar, c’est là qu’il se trouve. De là, je rejoindrai Célubée comme elle l’a fait ou du moins le lieu où elle a abordé, même si c’est de la rive de la mort qu’il s’agit.
— Mais Nagar ne peut-elle attendre encore un peu ?
— Non. Il y a huit lunaisons qu’elle s’est embarquée pour Célubée. Il m’en faudra bien une nouvelle pour réussir à la rejoindre. Il sera plus que temps alors.
« Vois-tu, moi, je ne pouvais transmettre que ce qu’Anticléridès avait dit ou écrit. Son don, je ne pouvais le transmettre. Il est mort pour toujours et, quelle que soit ma peine, je n’y puis rien changer. Nagar aura pu se passer de moi jusqu’à présent. Mais elle aura besoin de moi maintenant qu’approche le moment le plus difficile, parce qu’elle est si délicate qu’elle pourrait en mourir, qu’elle ne sait rien de ces choses et qu’enfin on ne peut affronter l’épreuve de la vie ou de la mort sans ami ni parent.
« Dans les premiers temps, elle aura besoin de mon aide, parce qu’elle n’est pas faite pour ce rôle que personne ne lui a appris. Et ensuite, je ne serai pas de trop pour lui apprendre à mon tour l’âme de la Cité, le courage et la force des rois.
« Tu vois, pour que la mort de Phoil et d’Anticléridès n’ait pas été inutile, pour que de Célubée vienne le salut du Royaume, il faut que je me mette en route dès demain.
Je n’ai plus rien dit. J’ai remis le nez dans mes tablettes et mes rouleaux, tandis qu’elle rangeait ses affaires dans son coffre.
Quand la nuit fut venue, après le dîner, j’ai pris ma lampe et mon écritoire et je suis allé travailler dehors. Je savais qu’aussi longtemps qu’elle serait dans ma maison, je ne pourrais trouver le sommeil. Je savais aussi que si je prenais le risque de m’étendre sur ma couche non loin de la sienne, je ferais certainement voler en éclats l’amitié qu’elle disait me porter…
Au matin, au premier chant des oiseaux, elle est venue me trouver. J’ai pris son coffre et l’ai descendu jusqu’au port. Avant qu’elle n’embarque, elle m’a embrassé le visage et la bouche.
— Je t’enverrai, a-t-elle dit, un message pour te donner de mes nouvelles. Et si le destin veut me rendre ma liberté, je sauterai dans le premier navire en partance pour ton pays et je prierai les dieux qu’ils m’aient conservé ton amour.
J’allais répondre à cet aveu que j’avais si longtemps attendu et la supplier à nouveau d’abandonner Nagar et son Royaume à leur incertain avenir quand elle bondit sur le pont. Le capitaine, qui n’attendait que cela pour larguer les amarres, donna aussitôt le signal du départ. Avant que j’aie pu réagir, le bateau s’était éloigné du quai et, avec lui, Coelia.
J’attendis aussi longtemps que le navire demeura en vue, dans l’espoir que, peut-être, elle changerait d’avis et demanderait qu’on la ramène. Mais je savais qu’elle n’en ferait rien. Seule la pensée qu’elle aurait pu le faire me consolait.
À présent, j’ai terminé mon travail et je regarde ces rouleaux empilés dans ma maison. Que dois-je en faire ? Elle m’a toujours dit qu’elle devait transmettre cette histoire et celle de Célubée. Elle a pensé qu’il suffirait qu’elles soient écrites pour que prenne fin sa mission.
J’ai relu les documents d’Anticléridès, mais eux non plus ne portent aucune indication. Dois-je, comme eux deux, avoir confiance en l’avenir et penser que tout ce que j’ai écrit et mis en forme pour eux parviendra, par des voies que j’ignore, à la postérité ? Dois-je forcer le destin et en devenir l’instrument en veillant à la diffusion de ces documents ?
Il y a trop de choses qui m’intriguent dans cette histoire dont je ne peux pas garantir l’authenticité. Tout est trouble et faux. Pourquoi, lorsque Coelia est venue chez moi, a-t-elle présenté son récit comme l’histoire de Nagar et de ses propos ? Nagar n’y tient pas plus de place que les autres, sans doute moins même que Phoil et Anticléridès. Quel est le sens de tout cela ?
Le seul que j’y découvre est celui du trouble apporté à ma vie. Je vais attendre tous les jours le message promis par Coelia et sans doute aussi son retour. Bientôt, je descendrai chaque soir au port dans l’espoir que quelque marin puisse me dire ce qu’est devenue celle que j’aime. Pourtant, je sais déjà qu’il n’y aura ni message ni retour, et que la seule nouvelle que me donneront les marins sera celle de la disparition d’un vieux Royaume au sud de la mer. Je sais aussi qu’après Nagar et Coelia, je céderai à la fascination de Célubée et, qu’à mon tour, je chercherai un vaisseau dont les hommes ne craignent plus la mort.
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1 Voir tableau généalogique en fin de volume.
2 Note du scribe : contradiction d’Anticléridès ou défaut de mémoire de Coelia ?
3 Note du scribe : la correction est d’Anticléridès lui-même.
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