Célubée
Chapitre II
Anticléridès vivait sur la presqu’île depuis environ deux mois, lorsque survint le premier des événements qui devaient modifier le cours de nos vies.
Au moment des grandes chaleurs, nous nous préparâmes, Nagar et moi, à partir vers son domaine du Nord. Anticléridès demanda à nous accompagner. Il souhaitait découvrir le Royaume.
Aucune carte précise du Royaume n’a pu être dressée car ses frontières du sud restent indéterminées. Il a sans doute la forme approximative d’un entonnoir. S’il est liseré à l’ouest par le fleuve, il est barré à son extrémité orientale de montagnes qui s’évasent et s’évanouissent au fur et à mesure que l’on s’approche des marches marécageuses du Nord.
Autrefois, avant les grands bouleversements, les seigneurs vivaient sur des domaines, en dehors de la Cité. Ils gouvernaient alors leurs seigneuries loin des yeux du roi. Les grands bouleversements les ont chassés vers la Cité et soumis au souverain.
Les grands bouleversements constituent la référence historique du Royaume, même si plus personne ne sait exactement ce qu’ils furent. Certains soutiennent que les paysans se soulevèrent dans les deux provinces du Royaume. D’autres prétendent que c’est à cette époque que le climat changea dans le sud du pays. On sait seulement que les princes du Sud s’installèrent dans la Cité quand leur province s’enfonça dans les sables.
La province du Sud commence aussitôt franchie la route méridionale de la Cité. La route qui y conduisait existe toujours, mais elle ne mène plus qu’à la presqu’île et se perd au-delà dans l’ourlet ondulant des sables. Il y a bien longtemps que personne ne s’est risqué dans ces terres inconnues, définitivement abandonnées aux esprits. Le Royaume ne s’est pas décidé à entériner la disparition de ce territoire et reste divisé en deux provinces. Il se complaît dans cette fiction qui lui donne l’illusion de s’étendre indéfiniment, jusqu’aux confins de la terre.
Au nord de la Cité, les crues du fleuve fertilisent les terres les plus occidentales. Quant à celles de l’est, elles sont naturellement riches, noires et grasses. Dans l’immense plaine, de plus en plus large, se trouvent les domaines qui alimentent la Cité. L’approvisionnement de cette dernière pose de tels problèmes que même les terres les plus pauvres, celles des plateaux et des montagnes, sont mises en culture.
Bien qu’ils dépendent d’eux pour leur survie, les citadins n’aiment pas les agriculteurs. Ils justifient ces sentiments par la grossièreté et la rusticité des mœurs paysannes. Mais il y a dans leur antipathie quelque chose de plus que le simple dédain que peut ressentir une société policée envers une communauté moins développée, quelque chose qui se rapproche de la haine d’une race pour une autre.
C’est vrai qu’ils nous ressemblent si peu qu’on croirait que le Royaume abrite deux peuples différents. Leur peau paraît, sous le hâle que leur donne le travail quotidien en plein air, d’un autre grain et d’une autre couleur que la nôtre. Nous avons généralement les traits plus délicats, la taille plus déliée et les yeux plus sombres qu’eux. Mais ces dissemblances physiques ne suffiraient pas, à elles seules, à expliquer l’impression qui nous saisit, les uns comme les autres, lorsque nous nous rencontrons, de ne pas avoir les mêmes racines. Ils n’ont peur que de l’avidité des seigneurs et des administrateurs du Roi ou de la faim et ne craignent ni les dieux ni la mort. Ils ne se soucient apparemment pas de ce que peuvent devenir leur corps et leur esprit au lendemain de leur trépas. Les prêtres bleus, qui veillent à l’entretien des anciens sanctuaires des campagnes, se plaignaient qu’ils n’éprouvaient ni crainte ni espérance. Devant leur indifférence religieuse, que rien ne parvenait à entamer, les prêtres n’aspiraient qu’à revenir dans la Cité se consacrer à notre bien compréhensible hantise de la mort.
La grande plaine du Nord vient s’enliser dans les marais qui séparent le Royaume de la mer. Cette région imprécise, ni tout à fait eau ni tout à fait terre, s’étend ennuyeusement à perte de vue. Elle est surtout infranchissable. Sous ses abords innocents, une plate étendue de boues stériles s’entrouvre sous les pas des imprudents dans des bruits de succion d’abord imperceptibles puis de plus en plus bruyants à mesure qu’elles les engloutissent. Au-delà, le paysage devient plus ouvertement hostile. La boue se transforme en eau sale et malodorante et se recouvre d’une végétation basse, mais si foisonnante qu’elle dissimule entièrement les dangereux animaux qui s’y multiplient. Au-dessus, l’air stagne, lourd et malsain, épaissi de colonnes vibrantes d’insectes. Il faut descendre le fleuve jusqu’à son embouchure pour contourner les marécages et accéder enfin à la mer.
Anticléridès parcourut la plaine avec nous jusqu’aux montagnes où se trouvait le domaine de Nagar.
Lorsque nous revînmes de la propriété de Nagar, nous fûmes tous trois frappés, en traversant la Cité, de son agitation. Mais nous ne prîmes pas le temps de nous arrêter pour nous informer parce que nous pensions que cette excitation était provoquée par l’arrivée au port d’une cargaison peu ordinaire.
Phoil nous attendait à la villa depuis plusieurs jours, car nous nous étions absentés plus longtemps que prévu. En entendant le bruit de nos chevaux, il se précipita à notre rencontre. Je me souviens que dès que Nagar vit son visage tiré et l’énervement qui faisait trembler son corps, elle sauta à bas de son char sans attendre qu’il soit totalement arrêté et courut à lui. Sur le moment, je crus qu’elle avait eu ce geste imprudent parce qu’elle était bouleversée par la grande fatigue qui creusait les traits du prince. Mais plus tard, elle nous raconta que, découvrant Phoil si troublé, après avoir constaté la perturbation de la Cité, elle avait pensé que le Roi était mort.
La nouvelle que nous apprit Phoil n’était guère plus rassurante. Descendue de la Cour, après qu’on eut tenté de l’étouffer aussi longtemps que cela avait été possible, elle avait commencé à se répandre fiévreusement dans la Cité. Le Fils aîné du Roi venait de mourir. Le jeune prince était mort assez stupidement – comme l’on meurt généralement – d’un refroidissement à la suite d’une baignade dans une eau trop froide, après un effort trop violent. On avait tenté de le sauver en faisant appel non seulement à l’expérience du chirurgien du Roi et au Grand-Prêtre, qui soignent traditionnellement les membres de la famille royale, mais encore aux compétences des deux médecins de la Cité. Mais les dieux avaient décidé que le temps pour lui était venu et il était mort.
Le fils aîné du Roi avait la réputation d’un homme intelligent et sensé. On disait qu’il promettait de devenir un souverain aussi consciencieux et compétent que son père. À tous, sauf sans doute au prince Phoil, l’avenir du Royaume avait paru, jusque-là, assuré. Le jeune prince ne laissait aucun héritier. On l’avait marié dès son plus jeune âge, mais son épouse n’avait pas encore conçu. Cela n’avait pas semblé inquiétant en raison de leur jeunesse ; cela n’allait pas manquer de le devenir.
En effet, sa première épouse n’avait donné que deux fils au Roi en dépit du goût de ce dernier pour l’amour, ou peut-être en raison de ce goût trop prononcé. Il avait eu des enfants de ses autres épouses et de ses concubines, mais en vertu de la Loi du Royaume, ils ne pouvaient accéder au trône. Dès lors, en l’absence de prince héritier, le pouvoir devait logiquement passer à un mâle de la branche cadette, sauf pour le souverain à imposer un bâtard. Le fils aîné ayant disparu, il revenait au cadet de succéder au Roi, quand celui-ci mourrait à son tour.
Il y avait là de quoi tourmenter tous les habitants du Royaume et de quoi affliger encore le Roi. À la douleur que lui causait la mort d’un fils tendrement aimé et en qui il se reconnaissait, il devait en effet ajouter l’inquiétude de n’avoir plus pour héritier qu’un incapable. Ce second fils aurait désespéré n’importe quelle famille de la Cité. Mais les fonctions auxquelles il était à présent promis ne pouvaient s’accommoder des deux graves défauts du jeune homme. Le fils du Roi possédait une intelligence faible. Tout le monde savait qu’aucun maître n’avait réussi à lui inculquer le savoir le plus rudimentaire. Totalement dépassé par les affaires du Royaume, on le considérait également comme incapable de suivre un raisonnement ou une conversation un peu longue. Sa débilité s’aggravait encore de son goût immodéré pour tous les plaisirs de l’existence. Il les pratiquait avec une déraison que même les plus désabusés trouvaient excessive. C’était cependant le seul domaine dans lequel il faisait preuve de constance et de volonté, le seul aussi dont il savait parler avec facilité. Les accès intermittents de démence dont avait souffert le père du monarque avaient à l’évidence affaibli le sang de sa famille. Son petit-fils présentait les mêmes dispositions pour la débauche. Mais sa fragilité intellectuelle paraissait permanente et non passagère comme l’avait été celle de son aïeul. En outre, ce dernier qui avait, malgré ses déficiences, engendré un fils sain et sensé avait eu le bon goût de régner peu de temps. Rien ne garantissait que notre souverain, déjà relativement âgé, vivrait encore suffisamment pour limiter les effets néfastes de sa succession. Le jeune prince, enfin, demeurait sans enfant et rien ne permettait d’affirmer qu’il pourrait en avoir et qu’ils échapperaient à la tare familiale qui s’était, à cette génération, fixée sur lui.
L’avenir du Royaume semblait bien sombre au moment de notre retour. Les funérailles venaient d’avoir lieu avec la pompe qui entoure d’ordinaire les obsèques royales. Comme, en raison de sa jeunesse, le prince n’avait pas encore envisagé de se faire construire un tombeau dans la nécropole, on avait placé son corps dans le sépulcre du Roi.
Un grand deuil avait été décrété au palais. Après trois jours et trois nuits passés dans son tombeau auprès de son fils, le Roi s’était enfermé dans ses appartements et refusait d’y recevoir qui que ce fût. Quant à son épouse, après qu’on l’eut arrêtée dans sa tentative de pendaison, elle était surveillée nuit et jour par deux servantes et deux gardes du Roi. Ils étaient tous deux fous de douleur et leur comportement, inhabituel, déconcertait tout le monde. Aucun souverain, en des circonstances comparables, si grande fût sa tristesse, n’avait ainsi abandonné ses responsabilités. Et s’il arrivait dans la Cité que des mères, accablées de désespoir à la mort de leurs enfants, préfèrent se suicider que de leur survivre, aucune reine n’avait jamais manifesté pareille détresse.
Mais rien n’égalait sans doute la folie de la veuve du jeune prince. Malgré le trouble qui suivit l’annonce de la mort de son mari, certains remarquèrent qu’elle paraissait éperdue de douleur et que ses yeux égarés parcouraient inutilement la foule des courtisans qui s’étaient amassés devant ses appartements. Ils eurent tort sans doute de ne pas s’occuper d’elle ou du moins de ne pas l’observer plus longuement, car elle disparut peu après. Malgré les recherches entreprises aussitôt que son absence fut remarquée, elle demeura introuvable. Interrompues pendant le temps des funérailles, les recherches furent ensuite reprises, mais tout aussi vainement. On ne la retrouva jamais. Il est probable qu’elle s’était jetée dans le fleuve et y avait été dévorée par un crocodile.
Seul le nouveau prince héritier semblait normal en ces jours-là. Son comportement, que n’avait pas affecté la disparition de son frère – encore qu’il ait, paraît-il, manifesté une grande tristesse lorsqu’on l’admit au chevet de son aîné, pour lequel il avait toujours éprouvé de l’affection et du respect –, aurait pu laisser penser qu’il était le seul membre sensé de cette famille.
Les princes de la Cour avaient revêtu leurs toilettes funéraires et adopté une attitude grave et digne. Le silence s’était abattu sur le palais. On faisait attention à chuchoter. On marchait à pas feutrés. On se gardait d’écarter les tentures sombres qui arrêtaient les bruits montant de la ville et la lumière du soleil.
Cependant, les courtisans étaient aussi excités que les citadins. Si les couloirs et les galeries demeuraient désormais silencieux, les appartements privés et les jardins s’étaient transformés en lieux de réunion où s’échangeaient les propos les plus anxieux et les plus incohérents. Au palais comme en ville, des rumeurs incertaines et des nouvelles contradictoires ne cessaient de se répandre. Mais on s’agitait sans doute davantage à la Cour, où les distractions ordinaires restaient interdites et où l’on était plus proche du pouvoir, ou du moins de ce qui en subsistait alors.
Dès le lendemain, Nagar se rendit au palais. Elle alla directement aux appartements royaux et parcourut les longs couloirs sans un regard pour les courtisans qui la dévisageaient ironiquement.
Parvenue à la porte du Roi, devant laquelle se tenaient deux gardes, elle demanda à entrer. Ils lui répondirent que personne n’était autorisé à franchir le seuil. Nagar, mécontente, pria l’un des gardes d’aller vérifier auprès du souverain que l’interdiction la concernait également. Après de longues palabres, le garde finit par avouer que lui-même avait pour consigne de ne pas pénétrer dans la chambre du Roi. Avant de se retirer chez lui, le monarque avait donné l’ordre au capitaine des gardes que l’on n’y laisse entrer qui que ce soit. Il n’avait vraisemblablement rien mangé et avait dû boire l’eau de l’aiguière réservée à ses ablutions courantes, nul n’ayant osé lui désobéir, fût-ce pour lui porter quelque nourriture.
Nagar s’indigna de ce que personne ne se soit assuré que le Roi ne se laissait pas mourir de chagrin et, poussant le garde, elle ouvrit la porte royale. Elle resta deux heures auprès du Roi. Je l’attendis, assise contre le mur en face des gardes. Quand elle reparut, elle envoya chercher le chef des gardes et l’intendant du palais. Elle s’entretint avec eux avant de repartir. Le lendemain matin, le Roi quitta ses appartements pour aller présider son conseil.
À son retour à la villa où le prince l’avait attendue, Nagar s’enferma dans sa chambre avec lui. De la galerie, j’entendis à plusieurs reprises des éclats de voix. Je ne saisis pas l’objet de leur dispute. Elle ne dura pas. Phoil sortit brusquement et se mit à arpenter la galerie, sans me jeter un regard, avant de se diriger vers les terrasses.
Sans doute aurait-il rapidement regagné la Cité s’il n’avait trouvé Anticléridès assis sur la dernière terrasse, qui attendait le coucher du soleil. Je suivis le prince et, du haut de la première terrasse, je vis le poète lui faire signe. Phoil s’accroupit à son côté, comme s’il ne comptait pas s’attarder. Peu après il s’assit, puis étira ses jambes devant lui, enfin, il se coucha à demi, appuyant ses coudes dans le sable de l’allée. À ce moment Nagar m’appela et je dus abandonner mon poste d’observation.
Ils ne remontèrent qu’une fois la nuit venue, quand le bruit des servantes apprêtant la terrasse supérieure pour le dîner les dérangea. Phoil paraissait plus calme. Le repas se déroula dans le silence. Je ne pouvais songer, tandis que nous mangions lugubrement, que cette soirée allait soudain se métamorphoser. Comment aurais-je pu deviner que cette nuit profonde serait la première de tant d’autres ? Si Anticléridès, à la fin du dîner, ne s’était pas assis en soupirant sur les coussins de la terrasse, Phoil serait reparti, Nagar serait allée se coucher. Il ne se serait pas créé ce lien mystérieux entre nous quatre. Peut-être les événements qui se produisirent plus tard n’auraient-ils pas eu lieu, du moins pas dans les mêmes conditions et peut-être ne serais-je pas ici.
« Je ne puis vivre quelque part sans que s’y déchaîne le malheur, soupira Anticléridès. Sans doute est-ce parce que je suis venu au monde au milieu de l’incertitude et de l’angoisse. »
Phoil, amusé par cette entrée en matière, lui demanda ce qu’il voulait dire. C’est ainsi qu’Anticléridès raconta son histoire.
Anticléridès était né dans un village des montagnes du nord de son pays. Ses parents appartenaient à un peuple très ancien. Celui-ci avait occupé les terres fertiles des vallées jusqu’au moment où il en fut chassé par un nouveau peuple venu du nord-est. Il se réfugia alors dans la montagne avec son histoire et ses usages, tandis que les envahisseurs s’installaient dans la plaine. Les terres arides, brûlées par le froid et le soleil des sommets, où il avait trouvé abri demeuraient à l’écart des routes. C’est ainsi que la communauté du poète préserva les légendes et les rites établis en ces temps immémoriaux où elle régnait sur le pays.
Cette petite nation composée de trois hameaux, accrochés les uns au-dessus des autres à ces pentes désolées, savait depuis toujours reconnaître parmi les siens ceux qui sont promis à un destin fabuleux. Elle comprit très vite qu’Anticléridès appartenait à cette catégorie. Ses parents ne l’avaient conçu qu’après trente années de stérilité continue. Ce peuple rude ne devait sa survie qu’à sa grande fécondité. Un couple stérile y passait pour abandonné des dieux. Mais une longue stérilité suivie d’une naissance indiquait que la main d’un dieu s’était étendue sur l’enfant.
La conception d’Anticléridès tenait du prodige. Il arriva en outre que sa mère le mit au monde au plus fort d’un tremblement de terre qui détruisit son village. Elle fut surprise, au moment où elle s’enfuyait avec les autres villageois, par les premières douleurs – qui étaient pour elle si nouvelles et de ce fait si insupportables qu’elle les prit d’abord pour l’un des effets du cataclysme. Elle se réfugia dans sa bergerie où, avec l’aide de son vieux mari, elle enfanta son fils unique.
Lorsque leurs compagnons regagnèrent le village, ils découvrirent dans la bergerie épargnée le nouveau-né serré contre sa mère et son père. On le célébra avec le respect que l’on réserve d’ordinaire au dieu, tant sa naissance semblait miraculeuse. J’eus peine à comprendre pourquoi il n’avait pas été immédiatement mis à mort. Pareil enfant, né au milieu de la désolation et de la mort, ne pouvait qu’apporter le tourment et la nuit éternelle. Dans notre pays, son père l’aurait étouffé et jeté dans le fleuve, pour tenter de conjurer la malédiction. Prise par l’histoire, je n’eus pas alors clairement conscience que cet enfant de malheur était devenu celui-là même qui nous en racontait la naissance. Et j’oubliai trop allègrement l’avertissement que constituait l’exorde sinistre du discours du poète. Mais aurais-je pu faire autrement ? Est-ce que nous remarquons toujours les signes que nous donne le destin si rarement compatissant ?
Il s’avéra rapidement que l’enfant ne ressemblait à aucun autre. On le trouvait frêle alors que les petits garçons de ce peuple étaient robustes, calme lorsque les autres se montraient turbulents, préférant apprendre auprès de ses aînés au lieu de folâtrer dans les maigres pâtures de la montagne et posant si tôt tant de questions embarrassantes qu’on ne pouvait le laisser en compagnie des autres enfants.
On résolut alors de l’envoyer chez les ermites de la montagne. Quand la petite nation s’était constituée en trois hameaux, les plus instruits et les plus cultivés des anciens habitants de la plaine s’étaient retirés dans une vallée solitaire, suspendue entre deux sommets, à quelque distance des villages. Les hommes et les femmes qui se réunirent là décidèrent de s’adonner à l’étude et aux exercices spirituels. Ils y consacrèrent tant de temps et de force qu’ils ne surent bientôt plus rien faire d’autre. Ils oublièrent les passions et l’amour. Leur communauté cessa peu à peu de se reproduire. Si elle perdit l’énergie et le désir de concevoir et d’enfanter, elle ne se défît pas du besoin de transmettre son savoir. Aussi accueillait-elle quelques-uns des enfants des villageois afin de les instruire. Ceux qui ne s’adaptaient pas à la vie austère des ermites revenaient, aussitôt acquises les connaissances que leurs maîtres considéraient comme élémentaires. Ils en savaient assez cependant pour assurer la direction de leur village ou accomplir les rites religieux les plus simples. Les autres demeuraient dans la vallée secrète et s’intégraient à la communauté des ermites. Ils ne redescendaient chez eux que pour les principales cérémonies religieuses auxquelles ils officiaient. En échange des tâches pédagogiques qu’assuraient les ermites et des conseils qu’ils prodiguaient en cas de difficulté, les villageois se chargeaient de leur entretien et de leur subsistance.
Anticléridès quitta donc sa famille et ses premiers amis. Il ne les revit jamais. Un printemps, quelques années après son arrivée dans la vallée, les trois villages furent attaqués par le peuple de la plaine et leurs habitants massacrés. La vallée fut épargnée, parce que l’ennemi en ignorait l’existence et ne pouvait en découvrir le chemin insoupçonnable.
Les ermites tentèrent pendant plusieurs mois de se débrouiller seuls. Mais, accoutumés à l’aide des villageois dont ils dépendaient entièrement depuis si longtemps, ils n’étaient pas préparés à faire face aux difficultés matérielles de l’existence. Ils résolurent de disparaître. Cependant, l’idée que puisse s’évanouir leur immense culture leur étant intolérable, ils décidèrent de préserver de la mort dix jeunes garçons et deux hommes mûrs.
À la fin de l’été, alors que la plupart des réserves étaient épuisées, pendant toute une nuit de veille ils récitèrent les prières en commun avant de donner d’ultimes conseils à ceux qui allaient emporter avec eux le dernier espoir de l’ancienne nation. Au matin, les douze entreprirent l’escalade des montagnes afin de gagner l’un des cols qui menaient à la plaine. Les plus jeunes, dont Anticléridès, ne cessaient de se retourner pour apercevoir encore la communauté rassemblée. Il fallut la fermeté de leurs aînés pour les empêcher de s’attendrir ou de s’en retourner. Quand ils atteignirent le sommet d’où l’on pouvait jeter un dernier regard sur la vallée, les ermites – qu’on distinguait aux robes de cérémonie qu’ils avaient revêtues – les regardaient toujours s’éloigner.
Le voyage fut long et pénible. On approchait de l’automne et les nuits étaient fraîches aux douze hommes qui portaient pour tout vêtement leur tunique et le manteau en usage chez eux à cette saison. Le plus jeune, qui n’avait encore que douze ans, mourut en cours de route.
Les onze survivants arrivèrent dans la plaine avant les premiers froids. Ils obtinrent du travail chez un fermier qui cherchait de la main-d’œuvre pour l’aider dans ses vendanges. L’argent gagné leur permit de se rendre dans la ville la plus proche où ils s’établirent. Ils trouvèrent des emplois. Les deux adultes se firent précepteurs. Ils n’auraient pu travailler davantage, les vendanges ayant achevé d’user leur résistance physique. Les plus jeunes se placèrent chez les artisans qui voulurent bien d’eux. En dépit de leur allure étrangère, ils ne furent pas inquiétés. La connaissance de la langue ennemie que pratiquaient depuis toujours les ermites avec plusieurs autres idiomes, afin d’entraîner leur mémoire et leur intelligence, joua en leur faveur.
Cependant, ils demeuraient ensemble. Les deux aînés s’efforçaient d’accomplir leur mission. Chaque soir, lorsque les neuf jeunes garçons étaient rentrés de chez leurs maîtres, ils leur transmettaient le savoir accumulé par les ermites. Ils veillaient aussi à la stricte observance des rites et des exercices religieux. Ils ne manquaient jamais, enfin, de recommander à leurs élèves d’avoir promptement une descendance et de l’élever conformément aux usages de l’ancienne nation. Eux-mêmes s’affaiblissaient chaque jour davantage, sans doute parce qu’ils ne s’habituaient pas à un mode de vie si différent du leur.
Leurs disciples supportaient mieux les rigueurs auxquelles ils étaient contraints. Après des heures épuisantes de travaux manuels, ils acceptaient de poursuivre leurs leçons jusqu’à une heure avancée de la nuit. À l’aube, ils étaient debout, en route pour leur atelier. Ils n’enviaient pas leurs compagnons de travail qui se divertissaient, tandis qu’eux passaient leurs nuits en études, en méditations ou en prières. Ils ne regardaient que les jeunes filles qui leur paraissaient capables de mettre au monde les enfants nombreux et robustes qu’ils avaient le devoir d’éduquer.
Seul Anticléridès manifesta une tendance à la dissipation. Il se prit à rêver au cours des soirées, à se promener au retour de l’échoppe où on l’employait comme apprenti au lieu de revenir au plus vite reprendre ses leçons, à discuter avec les passants plutôt que d’éviter ce peuple, responsable des malheurs du sien. Ses maîtres lui pardonnèrent parce qu’ils avaient découvert qu’il était poète. Ses dons s’étaient révélés lorsqu’ils avaient quitté la montagne. Il avait, en chemin, composé une lamentation poignante sur leur départ et leur exil. Elle avait tant ému ses compagnons que tous l’avaient apprise pour la transmettre aux générations qu’ils engendreraient.
Anticléridès se gardait cependant d’avouer ses pensées. Il était convaincu de la vanité des efforts de leurs deux maîtres. Mieux que les autres, il se rendait compte que lorsqu’ils auraient disparu, leurs neuf disciples n’auraient pas la volonté de poursuivre leur œuvre, dans un pays où rien ne les incitait à préserver leurs différences. Il avait l’impression que son peuple était condamné à mourir une seconde fois. Il en voulait à ses deux aînés de leur aveuglement qui les privait, lui et ses camarades, des plaisirs de l’existence qui leur avaient soudain été révélés. Il leur en voulait aussi de n’avoir pas le courage d’affronter la vie. Lui, se sentait bien sur cette terre nouvelle, parmi ce peuple chaleureux. Il avait commencé à composer de petits poèmes dans la langue de la plaine. Il débordait d’envie de faire le tour de ce pays et des contrées voisines, d’étudier chaque peuple. Il ne voulait pas devenir un réceptacle sacré, fermé aux influences extérieures.
Mais il était fidèle. Il resta donc dans la maison à la lisière de la ville. Il obtint de ses maîtres qu’ils lui livrent l’intégralité de leurs connaissances linguistiques et poétiques et trompa le temps, lorsqu’ils l’astreignaient à suivre une leçon qui l’ennuyait, en rêvant ou en construisant la critique de l’enseignement qu’ils lui donnaient. Dans le même temps, il se renseigna en ville sur l’organisation du pays et résolut d’aller s’établir dans l’une des grandes cités marines, lorsque le temps en serait venu.
Les deux vieux ermites moururent le second hiver de leur arrivée dans la plaine. Comme ils disparurent à peu de jours d’intervalle, ils ne purent arrêter les dispositions qui auraient permis aux neuf de s’organiser. Les jeunes hommes poursuivirent leur cohabitation durant tout l’hiver. Ils respectèrent chacun des rites au cours de cette période. Ils célébrèrent, comme il se devait, leur grande fête religieuse, qui tombe à l’entrée de l’hiver.
Au printemps, la communauté se scinda en deux partis.
Le premier, composé des plus âgés, souhaitait continuer l’œuvre entreprise. Mais un désaccord interne les sépara en deux clans. Les uns auraient voulu que la communauté restât unie dans la maison et qu’elle ne s’agrandît que des épouses de chacun. Les autres désiraient que le groupe se disperse pour entreprendre une action de prosélytisme. Ces deux tendances avaient toujours coexisté dans la maison. La première considérait que le savoir original que le groupe détenait devait être conservé précieusement pour n’être transmis qu’aux enfants de leur sang. La seconde, plus préoccupée de la dimension religieuse de leur tradition, si différente de celle de la plaine, estimait que la communauté avait pour mission d’amener à la vérité les étrangers parmi lesquels ils vivaient à présent.
Le second parti, formé d’Anticléridès et de deux autres, soutenait que tous ces efforts, quels qu’ils soient, étaient inutiles ; qu’en l’espace d’une génération, ils se seraient fondus dans la population locale ; que leurs enfants refuseraient une existence que seule la pureté des montagnes rendait tolérable.
Finalement Anticléridès et ses deux amis quittèrent la ville, laissant les six autres tenter de trouver une solution à leurs oppositions. Ils emportèrent quelques pièces d’argent qu’ils avaient épargnées, quelques galettes qu’ils avaient cuites et les figues sèches qu’ils avaient appris à aimer dans la plaine. Ils marchèrent plusieurs semaines avant d’atteindre leur but. Des paysans leur offrirent l’hospitalité en échange de menus travaux. Anticléridès payait son écot en leur racontant des histoires et en leur disant des poèmes. Au cours des deux années passées dans la plaine, il avait appris les légendes du pays. Il les restituait à sa manière, en y rajoutant force détails qui les rendaient plus pittoresques ou plus émouvantes. Ses récits plaisaient tant à ses hôtes qu’ils le suppliaient tous de demeurer encore une nuit sous leur toit pour qu’ils puissent entendre un nouveau conte avant son départ.
Lorsqu’ils furent arrivés dans la cité qu’ils avaient choisie, ils s’établirent séparément. Non qu’ils fussent fâchés, mais chacun éprouvait le désir d’être enfin indépendant et maître chez lui. Les deux amis du poète trouvèrent un emploi correspondant à la formation qu’ils avaient acquise. Anticléridès refusa de se livrer à nouveau aux travaux manuels et de se soumettre aux horaires qu’imposaient les maîtres. Il devint écrivain public. Quoique ses compagnons aient douté de sa réussite, il se fit rapidement une clientèle. On venait parce qu’il écrivait bien, qu’il ne manquait jamais d’idées sur le contenu du document qu’on lui demandait d’écrire, qu’il était chaleureux et ne perdait jamais une occasion de vous raconter des histoires qui vous arrachaient des larmes ou vous tordaient de rire.
Il avait choisi un logis grand ouvert sur le port et les bateaux qu’il avait tant souhaité voir. Il aimait ce quartier odorant. Il reniflait avec bonheur le parfum salé et pénétrant de la mer, les relents du marché aux poissons qui se tenait presque sous ses fenêtres et les fumets entêtants de la cuisine colorée et épicée que préparaient les femmes de l’endroit. Il aimait aussi les bruits du port : ceux des bateaux s’éloignant à grands coups de rames, ceux des pas des habitants et des promeneurs qui paraissaient hanter inlassablement les quais. Et toutes ces voix qu’il entendait : voix d’hommes graves ou nasillardes, plaisantant grassement ou donnant des ordres secs, voix de femmes criardes ou aguicheuses, voix rieuses ou pleurnichardes des bandes d’enfants, voix inconnues surtout des marins étrangers dont il écoutait attentivement les conversations pour rafraîchir ses immenses connaissances linguistiques. Il avait le sentiment d’être enfin arrivé au cœur du monde et de vivre aussi intensément qu’il l’avait désiré jadis quand on s’employait à brider sa fantasque énergie.
Sa maison devint bientôt un lieu célèbre. On avait appris qu’il était aussi poète et les commandes affluaient. Il écrivait, à la demande, des épithalames, des odes et des épigrammes. Ses clients ne tardèrent pas à s’apercevoir que sa douceur et sa courtoisie ne l’empêchaient pas d’écrire des vers cinglants et parfois cruels.
Il se lia à quelques riches lettrés qui lui permirent de se consacrer à son œuvre poétique en lui épargnant tout problème matériel. Il abandonna son échoppe d’écrivain public à l’un de ses anciens compagnons qui ne parvenait pas à faire face aux fatigues physiques que lui occasionnaient son métier et son mariage.
Anticléridès avait toujours caché – de même que ses deux anciens amis – ses origines. On le croyait natif de la ville dont il venait. Anticléridès doutait en effet que le gouvernement de la cité, qui appartenait au même peuple que les troupes qui avaient tué ses parents, eût toléré – s’il l’avait connue – l’installation sur son territoire de quelques-uns de ses anciens ennemis.
Il se félicita de sa prudence un après-midi d’été où il se promenait dans la campagne avec trois de ses nouveaux amis. Ils rencontrèrent en effet un homme que sa crasse et ses haillons faisaient paraître plus âgé qu’il ne l’était sans doute. Il les interpella et leur réclama de l’argent. Devant leur refus, il leur reprocha leur égoïsme et leur méchanceté et se lança dans un discours long et obscur. Ils comprirent à travers ses propos confus qu’il s’en prenait à leurs dieux et à leur religion. Il hurla pour finir qu’un jour viendrait où le vrai dieu établirait son empire sur la terre et châtierait les méchants.
Les trois hommes, qui faisaient profession de scepticisme en toutes choses, ne réagirent pas à la provocation du prédicateur. Ils passèrent leur chemin, se bornant à lui conseiller – s’il tenait à rester en vie – de se taire. Anticléridès, demeuré en arrière, s’approcha du mendiant. En lui donnant les pièces qu’il avait sur lui, il le mit en garde contre les dangers qu’il courait s’il persistait à tenir pareils propos. Sans attendre la réponse de l’autre, il rejoignit rapidement ses trois compagnons. Il regretta par la suite de n’avoir pas eu le courage de s’attarder auprès du vagabond. Car, ainsi, il ne sut jamais si son ancien camarade d’études l’avait ou non reconnu.
Ses trois amis discutèrent, chemin faisant, de leur rencontre. Ils apprirent à Anticléridès que ses compagnons d’autrefois parcouraient les routes du pays, prêchant la conversion à leur étrange religion. Leur démarche n’aurait gêné personne – car on adoptait facilement dans cet état les dieux des autres – si les prédicateurs n’avaient pas soutenu qu’il n’existait qu’un seul dieu et que les autres divinités n’étaient qu’inventions humaines.
Anticléridès affirma qu’il se souviendrait jusqu’à la fin de sa vie de cette journée. Parce qu’il avait enfin eu des nouvelles du groupe auquel il avait appartenu en une époque qui lui paraissait bien lointaine, alors que si peu de temps s’était en réalité écoulé depuis qu’il l’avait quitté. Mais aussi parce que c’est ce jour-là que ses plus vieilles et plus avérées certitudes s’ébranlèrent.
« Ce mendiant, dit l’un de ses amis, appartient à un peuple que l’on croyait disparu depuis longtemps. Nos ancêtres l’avaient chassé dans les montagnes du Nord. Il y a quelques années une expédition militaire a découvert les descendants de ce peuple.
« Ces gens étaient bien étranges. Après le départ de la troupe, ils ont détruit leur village et se sont immolés. Les soldats qui étaient redescendus dans la plaine pour rendre compte de leur mission et de ses effets inattendus, et avaient reçu l’ordre de revenir les chercher pour les ramener avec eux ou du moins les aider à mettre en valeur leurs pauvres terres, les retrouvèrent morts. Personne ne comprend ce qui s’est passé. Ils ne parlaient pas notre langue. Ont-ils eu peur de ces hommes en armes ? Peur de ce que pourrait signifier leur retour ? Mais une poignée d’entre eux a survécu puisqu’on en rencontre de temps en temps sur les routes.
« Ce sont des fauteurs de troubles. Ils prêchent des idées dangereuses. Qui sait, en outre, si elles ne vont pas réveiller dans le peuple de vieux ressentiments que le temps avait fini par assoupir ? Il est pour partie issu de cette très ancienne nation qui régnait ici avant nous. On croit, en effet, que seuls les plus irréductibles se réfugièrent dans la montagne tandis que les autres se soumettaient et, parfois, se mêlaient aux nôtres.
« Tu n’aurais pas dû, dit-il à Anticléridès, faire l’aumône à cet homme. Tu viens de l’encourager à continuer. La semaine passée, dans une cité voisine, l’un des siens a été mis à mort. C’est cela qui l’attend s’il persévère dans cette voie. »
Anticléridès fut tenté, devant ce discours, d’avouer, par bravade et par colère, ses origines. Mais bien qu’il ne risquât pas grand-chose, ses amis étant sûrs et dévoués, il préféra se taire. Nous lui demandâmes – Phoil surtout – pourquoi il n’avait pas voulu partager le sort de son peuple, alors qu’il le savait persécuté. Mais il ne donna jamais de véritable réponse. Il nous dit qu’il avait été si bouleversé par tout ce qu’il avait appris ce jour-là qui démentait ce qu’on lui avait enseigné, au point qu’il ne savait plus ni où se tenait la vérité, ni s’il en existait seulement une qu’il s’était senti incapable désormais de s’enflammer totalement et définitivement pour quelque cause que ce soit. Je crois surtout qu’il avait depuis trop longtemps la certitude que son destin était ailleurs pour s’apitoyer encore sur les malheurs qui accablaient son peuple.
Cependant la subversion ne lui était pas étrangère. Ses nouveaux amis faisaient partie des opposants au gouvernement en place. Celui-ci, autoritaire et corrompu, avait mis fin à l’ancien régime, démocratique, pendant lequel leurs familles avaient acquis leur puissance et leur richesse. La guerre avait un temps légitimé la quasi-dictature instaurée par une seule de ces familles avec l’aide de ses partisans.
Anticléridès suivait avec intérêt les projets qu’élaboraient ses amis pour rétablir la démocratie. Il n’y avait qu’une seule science – ou qu’un seul art – que ses maîtres avaient omis de lui enseigner. Il découvrait la politique à travers les analyses, les revendications et les plans de ses amis.
Il les aida d’abord en écrivant, à leur demande, des libelles en vers acides et sévères qui contribuaient à déconsidérer le pouvoir. Il délaissa les travaux secrets qu’il menait tout en satisfaisant aux commandes qu’on lui passait – et qui lui permettaient de vivre – pour composer une chanson ridiculisant le gouvernement, qu’en raison de la simplicité de la mélodie et des mots utilisés, on fredonna jusque sur le port.
Le parti d’opposition que ses protecteurs avaient clandestinement constitué s’accrut progressivement. Il tirait sa force de ce qu’il réunissait des citoyens de toute origine sociale. Les trois amis d’Anticléridès conservaient encore l’espoir de changer le régime sans violence. Ils comptaient amener le gouvernement à prendre conscience de l’exaspération populaire. Aussi le principal de leur action consistait à entretenir et à exacerber le mécontentement du peuple.
Un vaste projet destiné, non à soulever le peuple, mais à l’amener au bord de la révolte, fut arrêté. De grande envergure, il reposait sur la mise en œuvre de plusieurs actions simultanées. Certains étaient chargés d’organiser des réunions nocturnes dans la ville basse pour rappeler au peuple les erreurs commises par l’actuel gouvernement et lui expliquer ce qu’il gagnerait à la restauration de l’ancien régime. Tous devaient établir des liens personnels avec des habitants de la Cité et avoir avec eux de longues et fréquentes discussions afin que les idées défendues au cours des réunions publiques cheminent peu à peu dans le peuple et réapparaissent spontanément dans le cours de sa vie quotidienne.
On demanda à Anticléridès de multiplier ses épigrammes contre le gouvernement. Il proposa alors d’aller plus loin encore et d’écrire une tragédie dénonçant l’actuel pouvoir et faisant l’apologie du gouvernement antérieur. Sa proposition fut accueillie avec un enthousiasme qui le surprit. Homme du Nord et des montagnes, né dans une nation où l’on ignorait jusqu’à l’existence du théâtre, il n’avait pas, comme ses compagnons, cette passion naturelle pour cette forme d’expression. Il l’avait découverte à son arrivée dans la plaine, sans plaisir d’abord parce que les gestes, les masques, les robes et les voix des acteurs l’empêchaient de pénétrer dans l’intrigue. Les autres spectateurs étaient accoutumés à ces conventions et n’y prêtaient pas attention. Elles gênaient Anticléridès qui ne comprenait pas qu’on doive reconstruire avec d’aussi lourds artifices la réalité qu’on cherchait à représenter. Il acquit rapidement la conviction que le théâtre devrait emprunter une autre voie que celle suivie dans son nouveau pays. Mais comme il voyait aussi qu’il ne pourrait pas imposer ses vues à un peuple dont le goût lui paraissait durablement perverti, il renonça à s’y intéresser. Cependant, depuis quelque temps, il éprouvait l’envie de s’essayer à écrire pour le théâtre, moins par désir profond que pour prouver l’étendue de ses dons.
Les membres du parti jugèrent que ce serait le couronnement de leur action. Aucun ne prit garde cependant au degré qu’atteindrait la subversion par ce biais. Leur entreprise, que l’on pouvait ignorer ou même feindre d’ignorer, serait soudainement projetée en pleine lumière.
Anticléridès passa plusieurs mois enfermé dans sa maison. Il ne parut à aucune réunion politique. Ceux qui tentèrent de le sortir de son isolement se heurtèrent à son obstination. Il avait décidé de réussir l’ouvrage qu’on lui avait confié et de porter l’art de la tragédie à un sommet. Pour cela, il abandonna tous ses travaux en cours et prit sur ses heures de sommeil.
Entre-temps, on avait commencé à mettre en œuvre le plan arrêté. La Cité s’agitait. Elle bourdonnait de mille chuchotements, de conversations secrètes, brusquement interrompues lorsque survenait un importun. Les nuits, d’ordinaire silencieuses et désertes, étaient désormais habitées et bruissantes. Pas un lieu qui ne fût transformé en point de rencontre. Les quais, le marché et l’agora prenaient place dans la géographie du complot qui s’élaborait peu à peu.
Quand Anticléridès eut achevé sa tragédie, il alla la lire aux membres du parti. Ils l’écoutaient dans un silence profond, sans réagir aux passages où il avait imaginé, en les écrivant, leurs rires, leurs colères, ou leurs larmes. Anticléridès s’inquiéta de leur impassibilité. Plusieurs fois, il hésita à s’arrêter dans sa lecture et à les apostropher pour leur demander si sa pièce leur déplaisait. Il poursuivit cependant malgré ses doutes croissants sur la dimension et la valeur de son œuvre.
Mais lorsqu’il eut fini, le délire explosa tout à coup et d’autant plus violemment pour le poète qu’il ne l’attendait plus. Les plus jeunes s’embrassaient, trépignaient, gesticulaient fébrilement. Les plus âgés, pétrifiés, demeuraient muets sur leurs tabourets, tandis que deux d’entre eux pleuraient en silence. Seul Anticléridès, son dernier rouleau encore à la main, semblait en dehors du charme. Il contemplait ses compagnons avec un mélange d’incompréhension et de triomphe. Il se sentait enfin conforté dans ses espoirs et ses certitudes sur son génie. Il nous a avoué qu’il pensait alors que ses ancêtres s’estimeraient vengés de voir que l’un des leurs était parvenu à subjuguer les plus doués de leurs conquérants.
Les répétitions qui précédèrent la représentation provoquèrent des scènes analogues. Le groupe était si captivé par la préparation du spectacle, si séduit par la réussite d’Anticléridès, qu’il cessa toute autre activité et se concentra sur la surveillance du jeu des acteurs. Dans ces conditions, le bruit se répandit rapidement dans la Cité qu’une tragédie inoubliable allait prochainement être donnée.
Le théâtre fut envahi dès les premières heures du jour par la foule. Les gradins se remplissaient rapidement. De nombreux spectateurs, debout, se pressaient devant chacune des portes, gênant le passage des acteurs. En dépit de l’inconfort, du temps très froid, le public demeura passionnément silencieux. On ne vit aucun des mouvements dont est coutumier ce peuple dans ses théâtres. En revanche, Anticléridès mesura à quel point l’accueil fait la première fois à son œuvre avait été réservé en comparaison de celui qu’elle reçut ce jour-là, lorsque la représentation fut achevée.
La nuit était bien avancée lorsqu’il put regagner sa maison. Ses amis lui faisaient escorte ainsi que quelques spectateurs encore dépassés par l’événement qui, en trois heures, avait fait vaciller leurs consciences. De nouveau, il fut frappé par l’enthousiasme qui animait sans retenue ses compagnons. Lui-même se sentait – en dépit de la fièvre provoquée par le sentiment d’avoir créé une œuvre susceptible d’étreindre les cœurs – saisi d’une insidieuse angoisse. Il se rendait compte de la subversion contenue dans sa tragédie et savait qu’elle ne pourrait être tolérée par le pouvoir. Il passa le reste de la nuit en inquiétudes qui l’empêchèrent de dormir.
Au matin, alors qu’il s’apprêtait à quitter sa demeure pour aller déjeuner sur le port et tenter de s’étourdir afin d’oublier les rumeurs de la veille et ce fantastique émoi, dont il ne savait plus démêler s’il était né de ses rêves et de ses cauchemars ou de la réalité, l’un de ses amis se précipita sur lui. Il était excité et eut peine à exposer l’objet de sa visite si matinale. Anticléridès comprit cependant qu’il s’agissait de donner le lendemain soir une seconde représentation. À l’origine on avait décidé que la pièce ne serait jouée qu’une seule fois. Les conspirateurs ne cherchaient pas en effet à faire de la provocation, mais à aider le peuple à progresser dans sa réflexion politique. Cependant, la qualité de l’œuvre et l’émotion qu’elle avait suscitée étaient telles qu’il devenait impensable de l’abandonner si rapidement. Anticléridès voulut cependant savoir comment avait réagi le gouvernement.
« Laisse cela ! Le gouvernement se tait. Il n’a pas osé interdire ta tragédie, alors même qu’il se doutait qu’elle ne visait pas à le glorifier. Maintenant qu’il ne peut prétendre ignorer son contenu, il garde encore le silence. Tout cela est le signe que nous sommes sur le point de triompher. Le peuple redemande ta pièce. Ceux qui ne l’ont pas vue brûlent de la connaître. Ceux qui étaient au théâtre hier souhaitent revivre encore les passions que tu as fait naître en eux. C’est pour nous le moment que nous attendons depuis si longtemps. Après-demain, quand la ville tout entière aura vu ta pièce, nous serons libres. Nous serons délivrés de la tyrannie. Toi, tu auras conquis le titre de dramaturge. Ton nom et tes œuvres passeront à la postérité. Ton vœu le plus cher sera réalisé en même temps que le nôtre. »
Anticléridès tenta vainement de ramener son ami à la raison. Il lui démontra sans succès que le gouvernement, dont la cruauté et l’esprit retors étaient célèbres, ne pouvait pas s’être soudain changé en un aréopage doux et indulgent aux manœuvres de qui voulait l’abattre.
Anticléridès passa la journée dans l’agitation, acclamé par les uns, sollicité par les autres, toujours entouré et embrassé. Tant et si bien qu’il se laissa gagner par l’excitation qui semblait sourdre du théâtre, dévaler les ruelles en pente descendant vers le port et s’infiltrer dans les échoppes et les tavernes. Il oublia ses craintes.
Lorsqu’il parvint au théâtre dans le milieu de la journée, les acteurs avaient entrepris une répétition. Ils l’interrompirent pour se jeter dans ses bras, le féliciter et lui faire part de ce que l’intense confusion de leurs sentiments nuisait à la fidélité de leur mémoire. Anticléridès passa l’après-midi à les modérer et à les ramener à leur rôle, celui de pédagogues. Ainsi faisait-il déjà nuit lorsqu’il rejoignit sa petite maison, à la lueur des flambeaux tenus pour lui par deux membres du chœur, qui n’avaient pas voulu le laisser s’en aller seul.
Il savait qu’il ne pourrait dormir cette nuit encore et entreprit de préparer une décoction de plantes calmantes qu’on faisait boire dans son pays aux adolescents agités. Il s’affairait à sa cuisine, lorsqu’il entendit des coups frappés à sa porte. Il ne voulut pas d’abord y prêter attention, ayant eu à subir toute la journée la présence et les questions d’importuns. Mais les coups se répétant avec impatience, il laissa son eau chaude au-dessus du foyer pour aller ouvrir. Un homme, enveloppé dans un large manteau sombre, se glissa chez lui et le pria de refermer rapidement la porte. Étonné et fâché, Anticléridès brandit sa torche sous le nez de l’inconnu. La flamme éclaira le visage d’un homme très connu dans la cité. Il était membre du gouvernement quoiqu’il n’y occupât pas des fonctions essentielles. Deux ans plus tôt, il s’était déjà rendu chez Anticléridès, mais au grand jour et dans le plus brillant appareil, pour lui commander des poèmes pour sa maîtresse. Anticléridès avait composé à son intention de ravissantes élégies, dont certaines circulèrent dans la ville. Les autres, très osées, avaient manifestement été conservées secrètes par la destinataire un peu prude. Depuis lors, ils avaient entretenu une relation non pas régulière, ni même amicale, mais courtoise et respectueuse.
Le visiteur sourit faiblement sous la lueur de la torche.
« Vous vous doutez, dit-il, que ma venue à une heure si tardive n’annonce rien de bon. Vous êtes perdus, vous et les vôtres. Vous surtout.
« Vos amis sont de trop noble famille pour qu’on n’essaie pas de les sauver en rejetant la responsabilité de leur folie sur un tiers.
« Vous vous êtes fait un nom dans la littérature et la poésie. Votre mort sera regrettée, pleurée, sans doute. Mais elle paraîtra moins insupportable au peuple que celle de leurs habituels défenseurs.
« Enfin vous êtes plus dangereux parce que vos dons vous ont permis d’ébranler en une seule journée une institution que quinze ans de contestation systématique avait plutôt renforcée.
« Le gouvernement a décidé dans l’après-midi votre mort et l’arrestation provisoire de vos amis. Demain, avant que la pièce ne soit rejouée, vous serez appréhendés et enfermés à la prison. Vous-même serez exécuté, discrètement, le jour suivant.
« Il ne vous reste qu’une chance : fuyez cette nuit. Après les fatigues de ces derniers jours, personne ne s’étonnera de ce que demain vous ne vous montriez pas avant la représentation. On ne s’inquiétera de vous que vers la fin du jour. Il faut qu’alors vous soyez loin et en sécurité. Ne craignez rien pour vos amis. Leur organisation sera abattue. Mais ils garderont la vie sauve. Quant au peuple, seules les émeutes qui pourraient résulter de ces événements seront réprimées. Votre départ épargnera votre vie, mais aussi la tranquillité de notre cité et la vie de quelques-uns.
« Vous allez me dire que votre fuite passera pour une lâcheté et que vous laisserez à la postérité un nom entaché par l’opprobre. Cependant, si vous restez, si vous vous laissez exécuter, votre nom sera vilipendé. On vous traînera dans la boue. On vous accusera de mille turpitudes, d’avoir voulu pervertir le peuple et les plus prometteurs de nos enfants. Il ne vous restera plus rien. Ni la vie ni votre nom.
« Si vous partez, vous continuerez à écrire. Votre réputation finira bien par nous revenir. Je sais qu’il vous reste d’autres chefs-d’œuvre à écrire. Je crois en votre génie. C’est pourquoi, je vous supplie de partir tant qu’il en est encore temps. »
L’homme n’ajouta plus rien. Il ramena les plis de son manteau autour de son visage après un dernier sourire d’encouragement et, la porte ouverte, disparut dans la nuit.
Pendant quelques instants Anticléridès demeura immobile, sa torche entre les mains, sur le pas de la porte, devant la nuit noire. Il rentra enfin et retourna s’asseoir devant son feu. Il médita sur ce qu’il venait d’apprendre et sur ce qu’il devait faire. Le poète n’osait abandonner ses amis et cependant les arguments avancés tout à l’heure lui semblaient pleins de force. Il se sentait peu de goût pour la mort prématurée et inutile qu’on lui préparait. Un instant, l’idée lui vint à l’esprit qu’il pouvait s’agir d’un piège destiné à le capturer alors qu’il s’enfuyait. Il la rejeta, convaincu que le gouvernement ne s’embarrasserait pas de procédés détournés s’il était assuré d’être en péril. La pensée du poème qu’il avait abandonné pour écrire sa pièce le décida. Il avait perçu sa tragédie comme un défi à relever. Mais, seule, l’œuvre en cours donnerait un sens à tout ce qu’avait été sa vie depuis sa naissance. La ville avait reçu sa pièce comme la forme la plus achevée du théâtre et de sa conscience politique. Mais Anticléridès savait que ce qu’il avait entrepris deviendrait un jour la plus belle histoire du monde.
Le poète réunit donc dans un sac quelques vêtements et surtout les rouleaux sur lesquels il avait commencé à écrire ainsi que les feuillets où il puisait une partie de sa documentation. Il y ajouta ce qu’il trouva d’argent et d’or dans sa maison. Il y en avait généralement fort peu car Anticléridès était trop insouciant pour exiger d’être payé rapidement et trop prodigue pour ne pas dépenser immédiatement les sommes qui lui arrivaient.
Une heure plus tard, il descendait vers le port. La fuite par la terre lui semblait aléatoire. Les portes seraient fermées et gardées. Si d’aventure on le laissait sortir, les gardes se souviendraient de lui et on le rattraperait aisément. En revanche, il se souvenait d’avoir entendu sur les quais, au cours de la journée, un marin étranger annoncer son départ pour le petit matin. Il se hâta donc, espérant que le bateau était toujours au port et toujours prêt à appareiller. Il trouva sans peine le navire qu’on finissait d’apprêter. Le marin de la veille était même assis calmement à bord, attendant que surviennent les premières lueurs du jour. Il accepta de transporter le poète sans poser de questions et lui indiqua sommairement où placer ses affaires et dormir. Anticléridès s’accouda au bastingage et regarda la ville si belle qu’il avait tant aimée et où il avait bien cru voir s’accomplir son destin. Il pensa que rien ne resterait de lui, sinon peut-être le souvenir d’une couardise et d’une défection. Avant même qu’il ait eu le temps de balancer de nouveau entre ses différents devoirs, le ciel s’éclaira et le navire glissa hors de la rade vers la haute mer.
La traversée dura plusieurs jours. Anticléridès avait omis le premier soir de s’enquérir du but du voyage. Ce n’est que le lendemain qu’il commença à se demander où ils allaient et surtout où il pourrait désormais trouver refuge.
Ils faisaient route vers l’Orient. On le déposa dans un port où le bateau venait prendre charge de marchandises précieuses avant de repartir vers une autre contrée plus septentrionale.
Deux choses tourmentaient le poète. Il voulait se justifier auprès de ses amis et il voulait trouver un nouveau domicile. Anticléridès confia au marin une lettre, le priant, sitôt qu’il se retrouverait dans leur port de départ, de la remettre à l’un de ses intimes ou à sa proche famille, car il se pouvait que celui-ci fût retenu en prison. Le navigateur, qui s’était montré discret pendant tout le voyage, promit de remplir cette mission, même s’il ne pouvait se prononcer sur la date à laquelle il l’accomplirait. Restait la question du lieu de séjour.
Le pays où il se trouvait déplaisait au poète. Il n’en aimait ni les paysages ni les habitants. La langue lui était totalement inconnue. Cette ignorance constituait un obstacle quasi infranchissable à la pratique de son art et de ce fait à sa subsistance. Il aurait pu reprendre son métier manuel, mais il n’en avait pas le goût. Il souhaitait surtout continuer le travail entrepris et écrire de temps à autre quelques fantaisies alimentaires. C’est alors qu’il pensa à Nagar. Il trouva un navire se rendant dans notre pays et dépensa ses dernières ressources pour parvenir jusqu’ici.
Lorsqu’il se tut finalement, la nuit était moins sombre. Assis sur les terrasses de l’Occident, nous ne pouvions voir le soleil se lever, mais nous savions qu’à l’est, le ciel devait s’éclaircir. Nagar s’étira en soupirant que notre repos serait bref. Anticléridès sourit confusément. Seul Phoil semblait encore incapable de sortir du monde que le poète avait recréé plusieurs heures durant.
Il parla cependant, réclamant encore quelques minutes de veille.
« Je voudrais que tu m’expliques, poète, comment tu supportes aujourd’hui l’idée que tu as abandonné tes amis au pire moment ? Tu nous as dit tes tourments et tes incertitudes. Tu as écrit pour te justifier. Mais je ne comprends pas bien pourquoi à l’amitié, à la force et à la sincérité d’un combat pour le bien commun, tu as préféré la vie ?
— Je t’ai paru lâche, prince Phoil. Je savais en partant que quiconque entendrait mon histoire me jugerait ainsi. Mais vois, l’horreur de ce choix, le sentiment de n’avoir sans doute pas pris le bon parti me servent à tout jamais d’aiguillon. Je sais désormais que la vie est incertaine et qu’il faut beaucoup d’indulgence pour comprendre les actes d’autrui. En outre, une seule idée m’a porté, je te l’ai dit, celle que je trahirais l’humanité tout entière si j’acceptais la mort qu’on me réservait. Si je n’avais pas eu à composer le chant que j’écris aujourd’hui, je serais certainement resté auprès de mes amis. T’ai-je satisfait ? »
Ils échangèrent un long regard, interloqué et grave pour Phoil, triste et doux, pour Anticléridès. Et des sourires qu’ils échangèrent alors, je m’en souviens encore.
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