Célubée

Célubée · Chapitre 39 sur 42

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Célubée

Récit d’Anticléridès

 

(…) Il ne m’était pas possible de travailler. En vain, m’y essayai-je après le dîner que me servit Coelia. Tandis qu’elle s’allongeait non loin de moi, je laissai rageusement mon ode inachevée.

C’est pourquoi j’ai repris mon récit des événements de la Cité, pour le mettre à jour et y insérer les effets produits par les dernières décisions du Roi. Je le termine à présent, et puisque la lampe ne va sans doute pas tarder à s’éteindre, je vais aller me coucher auprès de ma Coelia endormie.

En relisant mes notes, je m’aperçois que je n’ai nulle part indiqué la teneur du plan du prince. Voilà ce qui se passera demain, car je ne pense pas que la réunion, qui doit s’achever à présent, ait fondamentalement remis en cause les projets de Phoil.

Demain soir, après le crépuscule, les marchands s’emploieront à soulever la Cité et à lui faire acclamer le nom de Phoil, en attendant que se propage enfin la nouvelle de la mort du Roi. Au même moment, Phoil et sa troupe, commandée par les jumeaux, investiront le palais. Tandis que la troupe retiendra les gardes du Roi pour détourner leur attention et les réduire, Phoil et son ami se glisseront par les couloirs obscurs vers la chambre du Roi. Peut-être l’un des jumeaux les accompagnera-t-il afin de les protéger de toute surprise. Phoil poignardera le Roi à l’heure où, seul dans sa chambre, il a coutume, depuis la mort de son fils, de se retirer quelques instants avant d’aller dîner. De là, ils courront – et je pense que, conformément au plan de Phoil, la garde du Roi ayant été soit décimée, soit mise en fuite, ils seront rejoints par les hommes des jumeaux –, ils courront aux appartements des deux fils du Roi, le légitime et le bâtard, pour les assassiner à leur tour, afin d’éviter que la succession n’échappe finalement à Phoil. Je ne pense pas que ce dernier se laissera aller à tuer lui-même les enfants du Roi. Il voudra éviter que le sang royal qui aura ruisselé sur ses mains, l’oignant ainsi de l’indispensable légitimité, ne s’affaiblisse en se mélangeant à ceux d’un bâtard ou d’un idiot, fussent-ils les propres fils du Roi assassiné.

Alors, Phoil jaillira du palais ensanglanté et terrorisé. Dehors, dans la cour, l’attendra le peuple, amené par les marchands. C’est à ce moment là que se jouera la scène la plus importante. Le peuple acceptera-t-il de le reconnaître pour son nouveau roi et de considérer son crime comme un acte de nécessité publique ? S’il surmonte l’horreur des premières minutes que ne pourront que provoquer la vue d’un prince régicide, encore couvert du sang de sa victime et la monstrueuse assurance le poussant à revendiquer un assassinat, Phoil aura conquis son titre de roi. Si, aussitôt, son ami, le commandant, vient lui apporter la soumission de toute l’armée, il gagnera son autorité. Si enfin, le surlendemain, éclate la nouvelle que les paysans ont cessé leur rébellion, il aura acquis le prestige nécessaire pour que l’origine de son pouvoir ne lui soit jamais reprochée. Il ne lui restera plus… qu’à régner. Quoi qu’il en pense, ce sera le plus difficile.

Je ne sais pas encore ce que sera ma participation à ce coup d’État. Je suppose que je ne pourrai refuser à Phoil de l’accompagner s’il me le demande. J’assisterai donc au meurtre originel et serai, comme les autres, éclaboussé du sang du sacrifié, malgré mon désir d’être, cette nuit-là, non dans les couloirs du palais, auprès de ces puissants qui se disputeront aussitôt après le pouvoir et ses dignités, mais dehors, dans la nuit, auprès du peuple.

Je voudrais le contempler dans la rue, attiré par les appels des marchands, curieux et attentif à leurs propos, prompt à s’y enflammer tout en les critiquant ; le voir s’ébranler finalement à l’assaut du palais, bruissant d’informations incertaines, démenties aussitôt qu’inventées ; l’entendre vibrer d’impatience dans la cour royale, guettant des yeux tour à tour le ciel immobile et le palais tressaillant d’inhabituelles rumeurs ; entendre la palpitation précipitée de son cœur, lorsque les bruits se rapprocheront et écouter sa respiration s’arrêter quand, son poignard à la main, Phoil bondira dans la lumière de nos torches. Au lieu de quoi, je me tiendrai à l’écart sur le portique, observateur obscur du nouveau drame qui se jouera soudain entre lui et Phoil, contraint par amitié, autant que par impuissance, au silence, quand je voudrais lui crier de profiter de l’occasion pour se libérer enfin de son asservissement.

Avant que la lampe ne s’éteigne complètement, je vais déposer sur la table ces rouleaux qui contiennent mon récit et en écarter ceux où je ne

finirai pas (encore(3)) le poème de Célubée. La nuit prochaine, je laisserai Phoil à son triomphe lorsque poindra l’aurore. Je courrai ici achever mes notes et m’enfouir ensuite dans les douces toisons de Coelia. Après-demain, au matin, quand la chaleur dissipera la brume…

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