Célubée
Chronique de Célubée
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
« Larme demeura dans la maison royale aux côtés d’Azriel. Elle prit soin de ses trois enfants ainsi que de son propre petit-fils. Elle appela ce dernier Mizar en souvenir de son frère. Elle lui donna l’éducation qu’elle aurait rêvé d’assurer à Siria. Elle avait redouté que l’enfant ne porte les traces de sa désastreuse hérédité, mais dès sa première année, elle se rendit compte qu’il était non seulement robuste, mais aussi exceptionnellement éveillé et curieux.
Larme continua à assister Azriel dans ses tâches royales, mais elle consacra davantage de temps à s’occuper des quatre enfants auxquels elle servait de mère. Elle se forçait à ne jamais manifester sa préférence pour son petit-fils, car elle jugeait de son devoir de former convenablement Naïra aux fonctions qui l’attendaient et de dispenser aux deux autres l’affection qu’ils réclamaient. La conscience qu’elle mettait à remplir son rôle d’éducatrice lui fit très vite remarquer que Naïra semblait plus préoccupé des questions religieuses que du gouvernement de Célubée.
On avait eu le tort, alors qu’il était très jeune et que Larme ne veillait pas sur lui, de l’associer aux leçons données à son frère par le Grand-Prêtre. Azriel y avait vu une mesure de prudence. Il redoutait que l’un de ses fils ne périsse avant lui et que la dignité de Grand-Prêtre n’échappe une fois encore à l’un des enfants du roi. Il jugeait préférable que le roi fût alors instruit des mystères de la religion, de ses rites et de ses buts pour pouvoir contrôler les pouvoirs du Grand-Prêtre. Il en parlait d’autant plus sagement que lui-même avait peu d’influence sur le Grand-Prêtre actuel, faute de connaissances suffisantes.
Lorsque Larme constata l’intérêt et la science de Naïra pour tout ce qui touchait à la religion de Célubée, tandis que son cadet s’ennuyait à suivre le Grand-Prêtre heure par heure, jour par jour, nuit par nuit, dans l’accomplissement de l’ensemble de ses tâches, elle suggéra à Azriel de revenir sur sa très ancienne décision de faire de Naïra son successeur.
“Désigne-le comme Grand-Prêtre. Il remplira admirablement ces fonctions. Célubée a besoin d’un homme comme lui pour la conduire au travers des secrets de la vie et de la mort.
“Fais de son frère ton héritier. Il jette à Naïra des regards d’envie quand tu l’emmènes avec toi. Il observe, dès que son tuteur lui laisse un moment de répit, les soldats à l’exercice. Je vois dans ses yeux des rêves de conquête, des rêves de pouvoir.
“Reviens sur ta décision, tu ne le regretteras pas.
— Il est trop tard, Larme. Naïra est un homme à présent. Il a reçu l’éducation d’un roi. Son frère est lui-même trop âgé pour apprendre l’art de la guerre et celui du gouvernement des hommes. Nous commettrions une erreur que Célubée serait fondée à nous reprocher à tous deux.
— Il n’est jamais trop tard, Azriel. Je te le répète, Naïra n’est pas fait pour être roi et son frère ne saurait devenir Grand-Prêtre. L’erreur, c’est aujourd’hui que tu la commets, en ne voulant pas revenir sur une décision que tu as prise hâtivement parce que tu n’avais pas encore pénétré l’intelligence et le cœur de tes fils.”
Azriel, qui suivait en tout les avis de Larme refusa, cette fois, de se ranger à son opinion. D’abord parce qu’il restait convaincu que son choix était bon, ensuite parce que, ayant surpris les regards de Larme posés sur Mizar, il se demandait parfois si elle ne songeait pas à assurer à son petit-fils une place dans la hiérarchie de Célubée. Devant son entêtement, Larme abandonna la partie. Elle était très âgée à présent et avait perdu le goût de se battre contre qui lui résistait. Elle se borna à tenter de susciter en Naïra ce goût du pouvoir qu’elle ne sentait pas chez lui. Elle savait que son beau-fils n’avait jamais pris beaucoup de plaisir à régner sur Célubée, mais du moins avait-il montré de l’application et de la conscience dans l’accomplissement de ses devoirs. Elle craignait que Naïra n’eût pas les mêmes dispositions parce qu’une autre passion le détournait de ses devoirs de souverain.
Azriel ne sut jamais qu’il s’était trompé en rejetant le conseil de Larme, car il mourut peu après. Il en éprouva un si grand soulagement, accablé comme il l’était de douleurs depuis son plus jeune âge, qu’il ne s’inquiéta pas de laisser Célubée à son sort, entre une très vieille femme et un homme trop jeune et trop enflammé.
Pendant l’année qui suivit sa mort, Larme assura une nouvelle fois la direction de Célubée. Naïra l’en avait priée. Elle y consentit à la condition qu’il ne la quittât jamais et qu’il renonçât pour toujours à écouter le Grand-Prêtre. Il manifesta une certaine bonne volonté, suivant Larme partout sans jamais rechigner. Mais elle voyait bien qu’il n’écoutait rien de ce qui se disait, ne s’intéressait nullement aux questions débattues devant lui et rêvait chaque minute à des sujets étrangers à Larme, qui éveillaient dans ses yeux des étincelles de bonheur.
Larme luttait chaque jour contre l’engourdissement de son intelligence. Elle sentait ses forces disparaître et son discernement se réduire. Elle passait ses nuits à contempler le ciel et ses étoiles, car son cœur était lourd dans sa poitrine. Elle savait qu’elle devrait abandonner Célubée prochainement, et jamais l’avenir de son pays ne lui avait paru aussi incertain. Elle mourut à la fin de l’hiver qui suivit la disparition d’Azriel, aussi désespérée de ne pouvoir résister davantage aux vertiges de la nuit qu’Azriel avait été heureux de s’y enfoncer.
Quand on eut enterré Larme, Naïra devint officiellement roi de Célubée et de ses terres. Peu avant de mourir, Larme l’avait marié avec une jeune fille qu’elle avait elle-même choisie pour son intelligence et sa perspicacité. C’était le seul garde-fou qu’elle avait laissé auprès de Naïra, sans être toutefois complètement convaincue qu’il suffirait à l’écarter de ses néfastes passions. Elle s’appelait Zara et descendait d’une très ancienne famille de Célubée, puisqu’elle était apparentée par les femmes à Achernar et à Diphda. Son père servait comme officier dans l’armée de Célubée. Elle ne passait pas pour une grande beauté et Naïra manifesta quelques réticences à l’épouser. Cependant, comme ses habituelles préoccupations ne le portaient pas vers les femmes mais vers des sujets plus graves, il se consola bien vite.
Larme avait surestimé l’influence que Zara pourrait avoir sur son mari. Elle avait espéré que Naïra se conduirait comme tous les hommes de son âge et s’éprendrait de la femme qu’on avait mise auprès de lui. Mais il délaissa Zara dès le jour de leurs épousailles. Il refusa toujours de dormir avec elle. Zara n’eut pas le temps de s’ouvrir à Larme de l’humiliation subie, car Larme fut morte et enterrée avant que la jeune femme ne décide de réagir.
Zara redouta d’abord que Naïra fût sous le charme d’une autre femme. Elle se glissa une nuit, à travers la maison, jusqu’à la chambre de son époux, guidée par le clair de lune. Cachée derrière la tenture qui fermait la chambre de Naïra, elle manqua pousser un cri de stupéfaction. Naïra était courbé devant la fenêtre, face à la lune et psalmodiait des prières. Zara resta longtemps, derrière son rideau, attendant toujours de voir Naïra abandonner ses oraisons pour dormir. Mais il conserva la même position et murmura sans interruption des psaumes que Zara ignorait.
Elle comprit, à compter de cette nuit, pourquoi les traits de son mari lui paraissaient si marqués, ses yeux cernés et sa peau fatiguée. Son arrivée au pouvoir ne changea rien aux pratiques de Naïra, à cela près qu’il y consacra en outre une partie de la journée, ce que la surveillance de Larme lui avait jusque-là interdit. En dépit des absences fréquentes du souverain, de ses difficultés à suivre les propos de ses interlocuteurs, perdu qu’il était en permanence dans ses rêves, les premiers mois de son règne se passèrent sans incident notable.
De son côté, Zara, qui avait pris l’exacte mesure de son mari et surtout de son incapacité à gouverner, mit tout en œuvre pour concevoir un enfant. De ses observations elle avait conclu qu’il fallait que le règne de Naïra soit bref. La présence d’un successeur permettrait de réduire son pouvoir. Nul ne sait quelle ruse elle employa, mais elle se retrouva grosse à la fin de l’année. Comme elle redoutait que cet enfant soit le seul qu’elle obtienne jamais de son époux, elle prit grand soin d’elle pendant toute sa grossesse. Elle fit venir d’Arkkande, pour l’accoucher, un homme dont on disait qu’il était passé maître dans l’art de l’enfantement. Elle prit cette décision seule, sans en référer à personne. Et sans doute agit-elle mal car elle déclencha ainsi le début des troubles qui menaçaient Célubée depuis quelques années.
Quand l’Arkkandien arriva, Zara était proche de son terme. Elle alla le présenter à son époux. Naïra lui fit bon accueil aussi longtemps qu’il ignora que le voyageur était venu pour aider sa femme à mettre au monde son enfant. Il entra alors dans une violente colère, qui s’adressait autant à l’étranger qu’à Zara.
“Depuis quand la femme d’un roi de Célubée fait-elle appel à un étranger pour l’accoucher ? Rien ne te permettait, Zara, de transgresser la tradition.
— Naïra, protesta-t-elle, le Grand-Prêtre vient de mourir et ton frère qui l’a remplacé est bien jeune. Il n’a guère eu l’occasion d’assister des femmes en couches. On chuchote en outre qu’il est peu versé dans toutes ces choses. Quant aux autres prêtres, toutes les femmes les évitent et préfèrent recourir aux soins de leurs mères, de leurs tantes ou de leurs voisines, tant ils sont dangereux…
— Il n’était pas question, coupa Naïra, que tu fasses appel à mon frère. Son incompétence et sa légèreté sont notoires. Il n’est bon qu’à regarder, au mieux à exécuter les ordres qu’on lui donne. Le Grand-Prêtre a échoué avec lui. Tout le monde le sait et il est déplorable qu’il ait, malgré cela, reçu les attributs de Grand-Prêtre.
— Mais puisque tu es du même avis que moi, que voulais-tu que je fasse, sinon aller chercher ce médecin ?
— Que tu recoures au seul véritable héritier de la science du Grand-Prêtre, dit-il, souverain.
— Mais il n’y en a pas, tu l’as dit toi-même.
— Sotte Zara, moi seul puis t’accoucher dans Célubée. Moi seul maîtrise la technique de l’enfantement, transmise siècle après siècle, millénaire après millénaire.
— Toi, s’étonna Zara, hésitant entre l’horreur et l’amusement. Toi ! Mais tu n’es pas Grand-Prêtre et qui plus est, tu es mon mari. Jamais époux n’assista aux couches de sa femme. C’est interdit.
— C’est interdit parce qu’ils sont impurs et non initiés. Moi, je suis sacré et de plus, je te le répète, le seul compétent sans doute pour mettre au monde ton enfant.
— En quoi es-tu plus pur que les autres ? hurla Zara épouvantée par l’espèce de folie de son époux. Comme eux, tu as touché ta femme. Comme eux, tu t’es uni à elle. C’est cela qui rend impur.
— Prétends-tu savoir mieux que moi les mystères de la religion et dire ce qui doit être et ne pas être ?”
Zara ne répondit rien. Elle posa sa main sur celle de l’homme d’Arkkande et s’en retourna avec lui. Elle demeura longtemps terrifiée par ce qui venait de se produire. Le sacrilège commis par Naïra ne la troublait que modérément car elle n’avait jamais ressenti beaucoup de respect ni de frayeur devant les rites imposés par les prêtres de Célubée. Mais l’expression de la folie obsédante de son mari la tourmentait. Elle avait découvert aujourd’hui qu’il était plus dramatiquement atteint qu’elle ne l’avait craint. Larme lui avait confié l’avenir de Célubée, elle le savait. Elle avait espéré parvenir, avec le temps, à contrebalancer les faiblesses de Naïra, soit en gouvernant par son intermédiaire, soit en le détachant de ses penchants, soit, enfin, en l’écartant rapidement au profit de son fils. Elle venait de comprendre qu’elle avait mésestimé l’orgueil et la vanité de Naïra. Ses fonctions royales ne l’intéressaient pas. Toutefois il se servirait toujours de l’autorité et du pouvoir qu’elles lui donnaient pour réaliser son but qui était d’être le Grand-Prêtre de Célubée. Elle redoutait enfin, pour les jours prochains, sa maladresse. Elle n’avait pas confiance en lui pour mettre au monde son enfant. Elle se méfiait du manque d’expérience de son beau-frère, mais, à tout prendre, elle eût préféré l’avoir auprès d’elle plutôt que Naïra.
Tandis que Zara réfléchissait aux moyens de s’opposer à la volonté de son époux, un garde de Naïra, qui avait assisté à l’entretien et était un ami du jeune Grand-Prêtre, courut rapporter à ce dernier ce qu’il avait entendu.
Le jeune homme se mit en colère. Parce qu’impétueux et insuffisamment réfléchi, il se précipita à la maison royale et bouscula son frère qui se trouvait en prières devant un curieux autel.
“J’apprends, Naïra, que tu entends procéder toi-même à l’accouchement de ta femme.
— Sans doute, répondit-il sèchement.
— Tu sais que tu n’en as ni le droit, ni le titre, ni surtout la compétence.
— La compétence, plus que toi, sûrement. Le droit, je me l’arroge du fait de ma compétence. Le titre, je m’en passerai pour l’instant.
— Que veux-tu dire ? tempêta le Grand-Prêtre. Le droit ce n’est pas toi qui le dis, mais moi. Il est interdit à un mari d’assister aux couches de sa femme. Rien ne te permet de violer cet usage. Quant au titre, explique-moi ce que tu sous-entends.
— Rien. Tout est très clair. Tout Grand-Prêtre que tu sois, tu m’es soumis. Jusqu’ici, je n’ai pas jugé bon d’intervenir dans tes affaires. Mais puisque l’occasion s’en présente, laisse-moi te dire que je n’apprécie guère ta manière d’agir. Je te convoquerai prochainement pour te donner mes instructions.
— Écoute, Naïra. Tu n’as aucun pouvoir sur moi. Peut-être suis-je incompétent et ignare, ainsi que tu as bien voulu le dire, mais je connais la tradition de Célubée et notamment ce qui concerne les pouvoirs respectifs du roi et du Grand-Prêtre. Ne t’avise pas d’aller à l’encontre de cette tradition, car tu me trouveras sur ton chemin. Quant à l’accouchement de Zara, sache que si tu y participes et, plus encore, si tu joues auprès d’elle le rôle de Grand-Prêtre, vous serez maudits, toi et l’enfant qui naîtra.
— Je ne crains pas tes sorts. Tu n’as aucune puissance et les dieux ne te parlent pas. Leur bienveillance s’est étendue sur moi. Ils m’ont tendu les mains. Ils ont écouté mes prières avec indulgence. Je suis leur messager à Célubée. Qu’importe que je sois roi également. C’est le signe que j’ai été choisi. Le signe que je n’ai rien à redouter de personne et que mon pouvoir est immense.”
Zara accoucha quelques jours plus tard. Elle réussit à obtenir de Naïra que l’Arkkandien participe à l’accouchement en qualité d’assistant. Naïra y consentit, non sans faire sentir à sa femme que c’était une faveur qu’il lui accordait. Souple et vigoureuse, Zara mit au monde son enfant sans difficulté et aurait aisément pu se passer d’une aide quelconque. En dépit de ses préventions, elle dut reconnaître que Naïra agissait avec efficacité. L’homme d’Arkkande, qui vint lui dire au revoir peu après, lui confirma que Naïra était un médecin habile, qui maîtrisait les plus délicates pratiques de l’art de soigner et d’accoucher.
Zara aurait été rassurée si elle n’avait découvert une nouvelle raison de s’inquiéter. Son bébé avait tout de l’avorton. Lorsqu’on le lui remit, elle eut un moment de détresse à l’idée des efforts auxquels elle s’était astreinte pour s’assurer un enfant vigoureux et des espoirs qu’elle avait mis en lui. Elle avait compris, à certaines paroles lâchées par Naïra, qu’il n’y aurait plus jamais d’autre enfant, car c’était incompatible avec son désir de pureté et de dialogue avec les dieux.
Cependant, que Naïra ait reçu une véritable formation de Grand-Prêtre n’apaisait pas les inquiétudes de Zara. Fort de la réussite du premier accouchement qu’il avait pratiqué, il se mit en tête, en plus de ses exercices spirituels, de remplir l’ensemble des tâches médicales revenant au Grand-Prêtre. Ce faisant, non seulement il ne s’occupa plus du tout du gouvernement de Célubée, mais il se fâcha définitivement avec son frère. Les soins dispensés aux malades étaient précisément la seule chose qui réconciliait ce dernier avec ses missions de Grand-Prêtre. Il supporta donc très mal que Naïra se mêle de son travail.
Quoi qu’il en soit, la querelle fatale n’éclata pas sur ce terrain. Naïra et son frère échangèrent de nombreuses injures, s’envoyèrent mutuellement des malédictions violentes. Mais Naïra l’emporta et son frère dut se retirer des maisons où il l’avait trouvé en train d’accomplir ce pour quoi il était lui-même venu. Le Grand-Prêtre, qui n’en eut bientôt plus que le nom, trouva une alliée en sa belle-sœur. Il prit l’habitude de lui rendre fréquemment visite. Zara se sentait malheureuse tout à la fois d’être incapable de conserver Célubée telle que Larme la lui avait confiée et de n’être pas aimée de Naïra. Elle était jeune et, même si son visage ne comptait pas parmi les plus beaux de Célubée, elle était gracieuse et vive et avait besoin, comme une autre, de plaire à un homme.
Avec les visites de son beau-frère, bien qu’elle ne lui vouât pas une grande sympathie, elle vécut ses premiers moments de bonheur depuis son mariage. C’était un homme. Il prenait plaisir à se trouver avec elle. Il partageait ses soucis et savait la distraire. Elle serait vraisemblablement tombée amoureuse de lui par ennui et par désespoir, si elle ne s’était finalement rendu compte qu’il ne lui rendait visite que pour la mettre dans son camp, contre Naïra. S’il écoutait attentivement et les doléances et les analyses pessimistes de Zara sur l’avenir du pays, il ne s’attachait jamais à ses sourires. Il ne faisait pas attention à ses beaux regards posés sur lui, pas plus qu’au mouvement fréquent qu’elle avait pour détourner les yeux lorsqu’elle n’en pouvait plus d’espérer autre chose que l’amicale indifférence de son beau-frère.
Lui-même était trop humilié par le comportement de Naïra et par la certitude de sa propre insuffisance pour éprouver quelque chose pour Zara. Il ne voyait en elle qu’un instrument de vengeance contre son frère. L’idée de se venger en trompant Naïra avec Zara ne lui vint jamais, non seulement parce que Zara n’était pas assez jolie pour l’attirer, mais aussi parce qu’il savait que Naïra n’avait plus de rapports conjugaux avec sa femme.
Bien qu’elle sût tout cela, Zara continua à recevoir son beau-frère. Elle était trop esseulée et trop déçue pour pouvoir se passer du maigre réconfort qu’il y avait à dire du mal de Naïra et à faire de tristes conjectures sur Célubée. Ils se voyaient généralement dans le jardin de la maison royale. Un jour cependant où il pleuvait, Zara le fit entrer. Il se trouva que sa propre chambre était embarrassée par les femmes de Célubée qui venaient l’aider périodiquement à nettoyer la maison et à renouveler les vêtements de Naïra et de son fils. Elle se sentait mal à l’aise dans la pièce où Naïra accordait des audiences ou recevait ses amis. Elle le fit donc passer dans la chambre de Naïra qu’elle savait vide car son époux était parti pour la journée.
Le Grand-Prêtre s’approcha tout de suite de l’autel qu’il avait remarqué lorsqu’il était venu trouver Naïra quelques mois plus tôt. Il ne ressemblait en rien à l’autel consacré par Célubée à ses dieux et que l’on dressait toujours sur le vieux promontoire. L’autel du Grand-Prêtre était nu et dépouillé de manière à pouvoir adorer indifféremment tous les dieux. Une pierre plate, polie et arrondie surmontait celui de Naïra.
“Qu’est-ce que cela ? interrogea le prêtre.
— Je n’en sais rien. Naïra m’a dit que cela venait d’Arkkande.
— D’Arkkande ! De ce lieu maudit où l’on adore les puissances infernales au prix de vies humaines !
— Je croyais que nous en avions fini avec ces rites abominables.
— Détrompe-toi, les prêtres de cette religion ont survécu. Ils se sont répandus dans les campagnes alentour. Je sais que dans Arkkande ils ont un petit groupe de fidèles qui suit éperdument les rites proscrits.
“Dis-moi ce que fait Naïra avec ces objets.”
Elle raconta ce quelle avait vu. Elle précisa que Naïra paraissait répéter ces rites à chaque pleine lune. Son beau-frère se mit alors à trembler de rage. Il marcha de long en large dans la chambre, s’approchant et s’éloignant sans cesse de l’autel et du disque de pierre qui le surmontait. Il finit par sortir en criant à Zara :
“J’ai supporté bien des choses de sa part, parce que je pouvais à la rigueur admettre que l’intérêt de Célubée me contraigne à m’effacer devant lui. Mais cela, je ne le tolérerai pas.”
Le soir même, lorsque les dernières lueurs du couchant descendirent sur Célubée, ses habitants virent qu’on avait allumé un feu sur le promontoire sacré. C’était traditionnellement le moyen que le Grand-Prêtre employait pour convoquer les Célubéens. Ils montèrent donc le long de la montagne pour rejoindre la vieille plate-forme. Pour emprunter le sentier qui y menait, ils devaient passer devant la maison royale. Tous purent voir que Naïra était assis dans son jardin et contemplait songeusement le crépuscule. Zara sortit et se joignit à la colonne en marche vers le promontoire.
Le Grand-Prêtre, revêtu d’une robe blanche, se tenait entre le feu et le bord de la terrasse. Deux prêtres attisaient le feu. Célubée attendit que son Grand-Prêtre veuille bien commencer. Quand il prit la parole, la nuit était complètement tombée et, en dehors du brasier devant lequel flottait la silhouette du jeune homme, on ne pouvait plus rien distinguer. À peine, au loin, presque au fond de la plaine, une fugitive lumière où devait se trouver l’un des bourgs fondés par les agriculteurs de Célubée. Il parla d’une voix forte, puissante même – il le fallait pour couvrir le grondement régulier du feu et le crépitement des bûches. Elle résonna sur toute la terrasse et les parois avoisinantes la transmirent par vagues successives jusqu’au bas de la montagne où se tenait la ville désertée.
“Peuple de Célubée, commença-t-il, lorsque le roi Azriel, mon père, désigna son successeur, il arrêta son choix sur mon frère Naïra. Il choisit de me confier les fonctions de Grand-Prêtre. Il respecta en cela l’antique coutume qui s’impose au roi pourvu de deux fils, depuis que Célubée a renoncé au combat des frères.
“Je n’entendis pas au plus profond de mon cœur le signe que les dieux donnent au Grand-Prêtre pour confirmer sa vocation à occuper la plus haute charge de Célubée après celle de roi. Mais je me résignai parce que les fils doivent obéir à leur père et que je supposai que ce signe, c’était à mon père que les dieux l’avaient fait. Je devins donc le disciple du Grand-Prêtre. Je le suivis nuit et jour. J’appris de lui tout ce qu’un Grand-Prêtre doit savoir. Les secrets de Célubée, mais aussi les mystères divins, le fondement de la religion. Tout ce qui permet au Grand-Prêtre de savoir si le comportement de Célubée est juste et agréable aux dieux. J’appris aussi de lui comment soigner les malades et les blessés, faire naître les enfants et assister les agonisants. Je l’affirme aujourd’hui, parce que je le sens tout au fond de mon âme et parce que mon maître disparu me l’a dit, j’ai reçu l’éducation et le savoir d’un Grand-Prêtre. Mes yeux et mon cœur sont justes et purs. Les dieux peuvent se faire entendre par ma voix. Aucun autre homme dans Célubée n’a reçu une formation aussi parfaite. Aucun non plus n’a été initié aux premiers et aux derniers secrets du monde. Aucun, enfin, n’est aussi chaste et clair que moi.
“Cependant, il arriva que mon père autorisât mon frère, le roi Naïra, à suivre certaines des leçons que je recevais. Comme il devait aussi apprendre son métier de roi, il venait de temps en temps, participait à une leçon, mais n’entendait pas la suivante qui complétait la première. Il aimait nous accompagner dans les visites aux malades et s’y montrait habile. Comme il était intelligent, il savait reconstituer les leçons manquantes et reprenait sans effort le cours suivant. Mais tout intelligent qu’il fût, il ne pouvait cependant pénétrer le fond des choses, à suivre, comme il le faisait quelques heures, le discours du Grand-Prêtre et à l’abandonner ensuite pendant de nombreuses autres heures, voire de nombreux jours. Comme il comprenait l’essentiel de ce qui se disait et que le Grand-Prêtre lui manifestait de l’amitié, il a cru qu’il pourrait exercer les fonctions de Grand-Prêtre aussi bien que celles de souverain.
“Je ne sais ce qu’il vaut comme roi. Je ne me permettrais pas, moi, de juger son action, parce que je ne suis pas compétent pour cela. Mais je suis certain qu’il ne saurait remplir les fonctions de Grand-Prêtre, parce qu’il ne maîtrise pas l’ensemble de la science du Grand-Prêtre. Comment pourrait-il décider de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas ?
“Mais il y a plus grave, peuple de Célubée. Naïra, mon frère, le roi, Naïra a perdu son âme dans une fausse religion. Il a voué son cœur aux démons d’Arkkande. Il a ouvert toutes grandes les portes de notre ville aux forces de la nuit. Craignez que…”
Entre son dernier mot et le hurlement qu’il poussa, on entendit un sifflement prolongé. Le Grand-Prêtre s’effondra, les deux mains sur sa gorge, autour de la lame, qu’il tentait de retirer. D’un bas-côté, surgit alors de l’ombre la silhouette de Naïra. Il était monté par un chemin de traverse, dangereux, grimpant jusqu’à la terrasse. Naïra s’était entraîné aux rudes exercices des soldats. Il avait appris avec eux à lancer ses couteaux sur l’ennemi, même à travers la nuit.
Il s’approcha de son frère expirant. Il s’agenouilla près de lui et dit distinctement : “Cher frère, ne sais-tu pas que certaines paroles sont dangereuses à prononcer et que celui qui les exprime sans les avoir parfaitement comprises, s’expose aux plus redoutables périls ?”
D’un geste sec, il arracha le couteau de la gorge de son frère. Le sang jaillit si vite qu’il n’eut pas le temps de faire un saut de côté et s’en trouva éclaboussé. Il se redressa, sanglant, et alla vers le feu qu’il piétina et couvrit de sable pour l’éteindre.
“Peuple de Célubée, dit-il, tu n’as plus rien à faire ici. Rentre chez toi. La nuit est là, profonde et mystérieuse. Il n’est pas bon de vouloir la comprendre.” Et Célubée, troublée, redescendit vers ses foyers. Zara, seule, demeura aux côtés du cadavre de son beau-frère, malgré l’invitation de Naïra. Son mari la regarda au travers des dernières braises et fumées du feu sacré. Elle ne bougea pas. Naïra scruta son visage. Il savait qu’elle le regardait droit dans les yeux, qu’elle le défiait. Il allait dire ou faire quelque chose, quand une silhouette se montra. Elle s’était jusque-là tenue derrière le dos de Zara. Naïra reconnut dans l’obscurité envahissante le jeune Mizar, son cousin.
Mizar mit sa main dans celle de Zara et, non sans avoir jeté à son tour un impénétrable regard à Naïra, la força à se détourner.
Aussitôt après les funérailles, Naïra prit le titre de Grand-Prêtre. Il ne rencontra aucune opposition, ni dans Célubée soudain muette ni parmi les prêtres. Deux des proches du Grand-Prêtre disparurent la nuit de son meurtre. On ne les revit jamais.
Naïra se borna, les premières années, à accomplir les fonctions traditionnelles du Grand-Prêtre. Il consacrait désormais très peu de temps à son travail de roi, se déchargeant de ses fonctions soit sur Zara, soit sur des amis complaisants et ambitieux. Zara s’inquiétait de l’emprise qu’avaient deux d’entre eux sur son mari. À force de cajoleries et de flatteries, ils avaient réussi à l’enfermer dans sa folie et à la justifier. Elle savait qu’ils cherchaient avant tout à s’emparer de l’essentiel du pouvoir. Zara lutta contre leur influence. Malgré le choix que Larme avait fait d’elle, elle n’en avait ni l’envergure ni l’énergie. Elle l’aurait eue, peut-être, si elle avait été aimée comme elle y aspirait ou si elle s’était, comme Larme, résignée à se contenter du peu qu’on lui offrait en ce domaine en échange de l’exercice du pouvoir. Zara se laissa donc, peu à peu, écarter au cours des deux premières années et ses tentatives désordonnées pour reprendre le pouvoir faisaient sourire ses adversaires.
Cependant, alors que, au cours de la troisième année, elle allait définitivement renoncer à se battre pour conserver le pouvoir à son fils, Mizar lui vint en aide.
Après la mort de sa bienveillante et scrupuleuse grand-mère, Mizar avait été laissé quelque peu à l’abandon par la famille royale. Naïra, bien sûr, n’avait jamais pris le moindre soin de lui. Zara avait eu, dans les premiers temps de son mariage et après la disparition de Larme, quelques velléités de maternage. Mais les soucis l’avaient empêchée de les poursuivre. Mizar, garçon taciturne, mais d’une grande volonté, s’était astreint à continuer seul les leçons données par sa grand-mère. Il avait suivi l’entraînement militaire qu’elle lui avait conseillé. Il avait, jusqu’à son assassinat, fréquenté quotidiennement la maison du Grand-Prêtre, pour écouter les cours qu’il donnait à ses disciples. Il l’avait aussi beaucoup interrogé. Il voulait apprendre l’histoire de Célubée et son cousin, mis à l’écart par son frère, trop content de parler, lui en avait souvent dit davantage qu’il n’aurait dû. Mizar avait également parcouru les territoires de Célubée du fond de la plaine jusqu’à l’arrière-pays d’Arkkande. Il avait disparu plusieurs mois sans que nul ne s’inquiète de lui et avait amassé ainsi de nombreux renseignements et connaissances sur son pays. Enfin, il avait pris l’habitude de discuter avec tous ceux qu’il rencontrait, agriculteurs, commerçants et voyageurs. S’il passait à la maison royale pour un garçon secret et réservé, ses interlocuteurs habituels ne partageaient nullement cette opinion. Ils le trouvaient gentil et curieux, agréable compagnon, souvent gai et rieur, même si ses grands yeux noirs semblaient, au premier abord, davantage refléter la gravité et la tristesse. Mais comme il n’intéressait personne à la maison royale, personne n’avait songé à s’étonner de ce qu’il suscitât des impressions contradictoires.
Lorsque Mizar revint de son voyage, grandi, plus mûri qu’il ne l’était déjà, il découvrit Célubée dans un état de faiblesse avancée. Naïra passait son temps entre ses malades, ses prières et ses tentatives d’introduction d’un culte nouveau. Ses deux conseillers gouvernaient selon leur bon plaisir, se souciant si peu de Célubée que celle-ci, qui venait de subir deux années de sécheresse, se trouvait sans réserves pour l’hiver et sans monnaie d’échange pour son commerce. Ils se construisaient de belles demeures, au milieu des terrasses ombragées que Larme avait fait dessiner. Jamais le peuple de Célubée n’avait été aussi méconnu, aussi méprisé, aussi maltraité. Il mourait de faim sans avoir non seulement le moindre droit de contrôle sur la gestion des provisions et de ses récoltes, mais encore celui de protester contre le sort qu’on lui faisait et l’incurie de son souverain. On réprimait impitoyablement toute manifestation de mécontentement, selon des méthodes jusque-là inconnues à Célubée et davantage en usage dans le pays d’Arkkande du temps où cette contrée s’administrait librement. Zara cherchait vainement à s’opposer aux mesures prises à l’encontre du peuple et à remettre de l’ordre dans l’organisation du pays.
À son retour, Mizar vint trouver Zara. Elle ne le reconnut pas. Il avait grandi et forci. Son visage avait perdu ses charmes adolescents. Elle ne put retrouver dans ses traits fermes ceux, encore fragiles, du jeune garçon qui l’avait ramenée à la maison royale la nuit de la mort du Grand-Prêtre. Elle aurait voulu, alors, le remercier de sa sagesse et de l’opportunité de sa venue, mais Mizar ayant soudainement disparu, elle avait renoncé à s’acquitter de sa dette. Après quelques jours d’inquiétude, on lui avait rapporté qu’il se promenait tout seul du côté d’Arkkande. Elle l’avait chassé de ses pensées.
Mizar salua Zara avec respect. Mais elle était si émue de son retour qu’elle le prit dans ses bras et l’embrassa chaleureusement. Elle s’écarta cependant bien vite, lorsqu’elle eut pris conscience dans l’étreinte qui les liait que Mizar n’était plus un petit garçon. Elle balbutia quelques paroles d’excuse, mais Mizar l’arrêta d’un geste.
Ils passèrent ensemble plusieurs heures au cours desquelles Zara raconta dans le détail les événements marquants survenus à Célubée depuis son départ. Mizar écouta, posa de nombreuses questions. Comme il demeurait silencieux après avoir écouté le récit de Zara, elle lui demanda s’il pensait repartir prochainement.
“Repartir ! Repartir, Zara, quand Célubée est sur le point de se perdre ! Il n’en est pas question. Non ! Nous allons nous débarrasser de ces usurpateurs et contraindre Naïra à exercer son pouvoir.
— Tu ne te débarrasseras jamais d’eux. Ils sont trop puissants à présent. L’armée leur obéit et que faire sans l’armée ? Quant à Naïra, tu ne l’obligeras jamais à abandonner ses actuelles occupations. »
Mizar ne répondit rien. Il disparut à nouveau plusieurs jours et Zara en demeura cruellement tourmentée. Ces derniers temps son angoisse avait augmenté parce qu’elle s’apercevait que son fils unique n’était pas à la hauteur des ambitions qu’elle nourrissait pour lui. Elle l’avait appelé Hamal parce que cette étoile était réapparue dans le ciel la nuit de sa naissance. Hamal était un enfant fragile, constamment sur le point de mourir, dont l’intelligence s’éveillait difficilement.
Lorsque Mizar resurgit, il pressa Zara de questions sur Naïra.
“Que sont ces idées nouvelles qu’il répand dans Célubée ? Quel est ce dieu au nom étrange et nouveau qu’il prétend nous faire adorer ?
— Il y a quelques années, son frère et moi avons découvert dans sa chambre les éléments d’un culte nouveau. C’est cela qui a provoqué la mort du Grand-Prêtre.
“Naïra s’est d’abord montré prudent. Il ne fait pas de doute qu’il souhaitait par-dessus tout faire célébrer ce nouveau dieu par Célubée. Mais il a appris à être patient. Pas à pas, il l’implante dans la ville.
— Mais d’où vient ce dieu ?
— J’ai peur qu’il ne vienne d’Arkkande.
“Nous parlons peu ensemble, ainsi que tu le sais. Mais il m’a confié un jour que son père l’avait emmené à Arkkande quand il était très jeune et qu’il en avait rapporté de précieux souvenirs. Je pense qu’il a dû alors être initié à cette horrible religion par quelques prêtres interdits qui avaient décidé de se venger ainsi de la rigueur de Célubée. Songe ! Quelle victoire pour eux que de convertir le roi de Célubée à leurs rites condamnés !
— Mais ses pratiques ressemblent-elles à celles que nous avons interdites dans le pays d’Arkkande ?
— Non. Encore qu’il y vienne progressivement. Peu à peu ses cérémonies se font violentes. Il demande de plus en plus qu’on lui livre des animaux pour les sacrifier à son dieu. Jamais Célubée n’a mis à mort des bêtes pour les dieux. J’attends le jour où il réclamera le sang d’un enfant comme le faisaient ces prêtres que ta grand-mère a pourchassés. Je sais que c’est son but, son désir. Naïra est fou. Il est fou de cette folie qui vous donne envie de tuer les autres pour marquer sa puissance. Il aime le sang. C’est pour cela qu’il soigne les malades et accouche les femmes. Il le grise, ce sang qui coule en affaiblissant ses patients. C’est pour cela aussi qu’il a tué son frère et qu’il l’a tué de la manière la plus sanglante qui soit.
— Bien, répondit calmement Mizar, comme pour mettre fin aux lamentations de Zara. Ce que tu dis confirme ce que je pensais. Une seule chose importe à Naïra, c’est cette religion nouvelle. Et, pour elle seule, il serait capable de sortir de l’espèce de transe qui l’éloigne du pouvoir.
“Aujourd’hui, seul Naïra peut mettre fin aux malversations de ses deux conseillers.
“Nous allons donc nous employer à l’obliger à intervenir.”
Ainsi fit-il. Il lui fallut plusieurs semaines pour mettre en œuvre son projet. Il commença par faire discrètement savoir à Naïra, par l’intermédiaire d’un prêtre qui lui portait de l’amitié, que les deux hommes qu’il avait choisis pour gouverner à sa place voyaient d’un assez mauvais œil la place que prenait la religion de Naïra dans Célubée. Comme Naïra ne réagit pas à cette information – soit qu’il ne l’entendît pas vraiment, soit qu’il ne conçût pas que des hommes qui lui étaient acquis puissent ne pas partager ses idées religieuses – Mizar lui envoya un second messager qui lui tint le même langage. Au bout de plusieurs discussions de ce type, Naïra commença sinon d’être ébranlé, du moins d’avoir des soupçons. Il se mit à interroger ses proches, à épier ses conseillers afin de trouver dans leurs gestes ou leurs paroles quelque signe qui confirmerait les révélations qu’on lui avait faites.
Mais Mizar savait que tout cela n’aurait pas suffi à détacher Naïra de ses deux hommes de confiance. Aussi mit-il en œuvre des moyens plus importants. Il connaissait assez de monde à Célubée et dans les campagnes alentour pour obtenir le soutien d’un petit groupe déterminé qui entraîna les autres avec lui. Il réunit ainsi au bas de la maison royale une assemblée importante de Célubéens protestant contre les rigueurs du moment et la dureté de la conduite de leurs actuels dirigeants. Ils alternaient les cris de mécontentement, qui les transformaient, pour un observateur lointain ou inquiet, en populace excitée et violente, et les prières et litanies à l’adresse des dieux et plus particulièrement du dieu de Naïra.
Alarmés par l’agitation et l’ampleur de la manifestation, les deux conseillers sortirent pour demander aux Célubéens de se disperser dans le calme. Ils furent conspués et durent se retirer rapidement. Craignant pour leur vie autant que pour leur pouvoir, ils envoyèrent l’un des soldats, en permanence à leurs côtés depuis qu’ils gouvernaient Célubée, chercher le reste de l’armée.
Lorsque parurent les soldats, le peuple se mit à hurler de colère. La troupe en demeura interdite. C’était bien la première fois depuis sa constitution que l’armée était employée, non à protéger Célubée de l’ennemi, mais à se retourner contre elle. Pendant quelques instants, les soldats et la foule se dévisagèrent, immobiles. Un grand silence tomba soudain sur la ville, effaçant la rumeur qui avait vibré depuis le début de la journée, des contreforts de la montagne jusqu’aux lisières des campagnes. Voyant l’indécision des soldats, l’un des deux hommes ressortit pour haranguer l’armée.
“Dispersez-les ! Chassez-les de cet endroit ! Qui les a laissés venir jusqu’ici ? Qui les autorise à narguer le souverain devant sa demeure ? Célubée ne peut tolérer pareil désordre. Et c’est à vous, soldats, que revient l’honneur de faire triompher Célubée d’elle-même. Chassez-les !”
Malgré la surprise que provoqua chez les soldats cet appel à la violence, hurlé d’une voix où se confondaient la rage et la panique, ils ne bougèrent pas et le silence retomba à nouveau entre l’armée et le peuple.
Alors, parut Naïra. Curieusement c’est le silence qui avait attiré son attention et non la clameur qui avait encerclé sa maison où il se trouvait en prières.
“Pourquoi chasserait-on le peuple de Célubée ? demanda-t-il calmement. Je l’ai entendu tout à l’heure prier les dieux avec la ferveur que j’attends de lui. J’ai entendu ses chants et ses litanies. Même s’il n’est pas de coutume de se réunir devant chez moi pour prier les dieux, pourquoi devrions-nous les chasser ? Et pourquoi les soldats en seraient-ils chargés ? Ce n’est pas leur tâche.
“Que se passe-t-il ici ? interrogea-t-il d’un ton soudain sévère.
— N’as-tu pas entendu, Naïra, ces hommes et ces femmes qui venaient se plaindre de leur gouvernement ? N’as-tu pas entendu leurs cris et leurs insultes ? Peux-tu tolérer pareille révolte ?
— Si elle est juste, je le dois. Des hommes et des femmes qui viennent trouver leur souverain pour l’informer de leurs doléances tout en implorant les dieux et plus spécialement ce dieu, ce dieu que mon cœur chérit, ne peuvent éprouver qu’une colère juste.
“Qui t’a donné le droit, à toi, de t’opposer à leurs demandes, à leur désir d’implorer la divinité ? Qui êtes-vous, toi et cet autre qui se cache dans la maison, pour barrer leur mouvement vers le dieu de Célubée, pour arrêter la venue de ce moment où ce dieu nous recueillera dans son âme infiniment bonne ?”
Alors le peuple interrompit les habituelles vaticinations de Naïra sur ce thème trop connu de lui et qui risquait de l’écarter du but poursuivi, en se mettant à pousser des vivats en l’honneur du roi Naïra et de son dieu. Lorsque les cris se furent apaisés, un vieil homme sortit de la foule et fit quelques pas en direction du roi.
“Naïra, lui dit-il, par ton dieu de justice, délivre-nous de ces deux hommes. Délivre-nous de leur cruauté et de leur avidité. Reprends le pouvoir pour l’exercer sagement comme par le passé ou, du moins, remets-le entre des mains plus dignes.
“Nous sommes ton peuple, Naïra, et ton aïeul, Neter, nous prit sous sa garde aux plus durs moments de notre existence. Sauve-nous aujourd’hui. C’est toute Célubée qui est venue t’en supplier. Vois ! Même l’armée n’a pu commettre le sacrilège auquel on voulait la pousser.”
Naïra fit appeler le capitaine des troupes et donna l’ordre qu’on se saisisse de ses deux conseillers. Les deux hommes furent emmenés sous les huées de la foule, tandis que, souverain, Naïra contemplait son peuple qui venait de lui faire allégeance. Emporté par l’allégresse du moment, il se promit de gouverner à nouveau lui-même Célubée. À l’écart, Mizar observait la scène. Zara avait raison. Naïra était fou de cette folie qui pousse les hommes à la vanité et à l’aveuglement. Ce que Mizar ne saisissait qu’imparfaitement, c’était la composante religieuse de cette folie. Son cousin avait paru sincèrement inspiré, sincèrement épris de ce dieu pour lequel il trouvait des accents d’amoureux. Il eut cependant, peu de jours après, confirmation de la dimension meurtrière de la démence de Naïra et quelques clartés sur son nouveau dieu.
Naïra convoqua en effet son peuple sur la terrasse de la vieille ville, où il avait fait couler le sang de son frère. Il y avait fait disposer son autel personnel. Devant le peuple silencieux, il entama son nouveau culte. Il se composait de morceaux des antiques rites de Célubée. Certaines oraisons, très anciennes et répétées depuis toujours par les prêtres de Célubée, étaient connues des fidèles. Mais plusieurs prières, psalmodiées dans une langue inconnue, selon des rythmes et des scansions étrangères, continuaient à dérouter le peuple. De même que ces gestes d’humilité constants : génuflexions, révérences, prosternations devant un autel et au nom d’un dieu dont on ignorait tout. Naïra ne voulait pas livrer son nom, parce qu’il était si sacré que nul ne pouvait le prononcer sans le souiller immédiatement. Les autres dieux avaient un nom, une histoire, des occupations qui permettaient de recourir à eux en fonction des besoins de l’instant. Ils avaient également pour eux d’être si anciens qu’ils en étaient devenus familiers ; qu’ils étaient liés à Célubée par des liens aussi forts que ceux que deux peuples ou deux familles peuvent conclure entre eux ; que leurs noms et leurs visages, recréés par tant d’imaginations superposées, étaient inscrits au plus profond de la mémoire et de la pensée du peuple de Célubée.
Ce culte incompréhensible, Célubée le subissait patiemment depuis plusieurs mois par respect envers son souverain autant que par indifférence. Ce dieu ne lui disait rien, quelque puissant que Naïra le décrivît. Mais le peuple dut sortir ce jour-là de son détachement et choisir entre adorer ou haïr ce dieu qui ressemblait davantage à un dieu monté des ténèbres qu’à ce dieu lumineux et juste que décrivait Naïra dans l’illumination de ses transes.
Après une heure de ce rite lent et endormant où les litanies monocordes et mystérieuses succédaient aux humiliantes adorations, se répétant sans cesse et à un rythme toujours plus engourdi, Naïra se retourna vers son peuple. Alors, chacun tressaillit. Sur le visage du Grand-Prêtre, que les mouvements rituels lui avaient jusque-là caché, Célubée découvrit une terrifiante transformation. Moins que ses traits, soudain grimaçants et vieillis, comme si ce n’était pas une heure mais un siècle tout entier qui s’était émietté sur sa tête, ce furent ses yeux qui glacèrent la foule. Ils se révulsaient par à-coups. Mais si horribles que fussent ces globes blancs, qui semblaient étrangers au reste du visage, ils finissaient par être plus supportables que le regard égaré qui se fixait l’instant d’après sur le peuple transi, pétrifié, priant en silence que s’arrête immédiatement ce qui était déjà insoutenable.
Il n’y eut pas de répit jusqu’à ce que la tension que Naïra avait créée eût atteint son paroxysme. Deux prêtres brisèrent le cercle des fidèles en poussant devant eux les deux conseillers de Naïra. Ils étaient nus. On avait attaché leurs mains devant eux, comme pour cacher leur sexe. Ils étaient si terrorisés que leur dos se courbait involontairement et que leurs cuisses étaient parcourues de tremblements nerveux.
On les amena devant Naïra. Il en jeta un d’un coup sec sur l’autel. Il immobilisa sa victime qui tremblait à présent de tout son corps et tentait désespérément d’échapper à la force de Naïra qui le clouait contre la pierre. Il se saisit d’une lame que lui tendait son acolyte et trancha la gorge de l’homme. Il le maintint longuement contre l’autel de façon que le sang ruisselle et imprègne la pierre jusqu’à son cœur. Ce n’est que lorsqu’elle fut réellement inondée, au point de dégoutter d’un bout à l’autre, qu’il saigna de la même manière son deuxième conseiller. Il en recueillit le sang dans une coupe, en but une gorgée avant d’en asperger à nouveau son autel.
La foule resta muette, écœurée. Naïra attendit que les deux victimes fussent exsangues et avec lui, Célubée tout entière regarda le jour diminuer et s’enfoncer dans des reflets sanguins derrière l’autel barbouillé. Lorsque le sang cessa de couler, Naïra, avec un autre couteau, les dépeça intégralement. À ce moment, une partie de Célubée – les femmes sûrement et quelques hommes – n’aurait pas réussi à surmonter son dégoût et son effroi et serait redescendue vers la plaine si Mizar, du coin où il observait la scène, ne l’avait contrainte à demeurer, fût-ce en détournant les yeux. Il n’était pas temps de contrarier Naïra.
Après quelques mois où Naïra chercha à concilier ses doubles fonctions, il renonça pour la seconde fois à ses prérogatives royales. Peu à peu, il s’en dépouilla au profit de Zara et retourna à ses exercices spirituels ainsi qu’à ses activités médicales. Il ne conserva comme unique pouvoir de décision que celui de choisir les jours destinés au culte de son dieu et d’instituer des rites nouveaux. Zara administra Célubée et ses nouvelles terres comme Larme avant elle.