Célubée

Célubée · Chapitre 10 sur 42

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Célubée

Chapitre VI

 

Le lendemain en fin d’après-midi, je cousais seule dans la galerie, assise sur l’un des bancs de pierre qui font face au bassin et reçoivent la pleine lumière de l’ouest. Je n’avais pas jugé nécessaire de m’isoler de nouveau. Anticléridès avait agi de la même manière, puisqu’il travaillait sur les terrasses.

Mon ouvrage, qui avançait lentement, m’empêchait de réfléchir calmement. Aussi avais-je plus souvent les yeux levés vers le grand ciel bleu que baissés sur les arabesques compliquées que je brodais. J’aime pourtant ces minutieux travaux de broderie : j’ai orné ainsi la plupart des robes de Nagar et presque toutes les miennes.

Depuis la veille, mon esprit s’embrouillait. Je regrettais mes paroles. J’aurais voulu aller m’excuser auprès du poète et lui demander d’oublier ma dureté, mais je ne me sentis pas le courage d’entreprendre cette démarche. Pourtant j’aurais donné à cette heure-là bien des choses pour n’avoir pas prononcé ces mots ineffaçables. À chaque point je songeais que la veille, à la même heure, j’attendais avec impatience notre rencontre. Alors tout était encore possible, rien n’était, comme à présent irrémédiable. Hélas ! Savons-nous vraiment ce qui est irrémédiable ? Je me croyais à tort malheureuse à ce moment-là. Maintenant, je sais bien que je ne pourrai plus jamais broder…

La lumière diminuait et j’envisageais de ranger mes cordonnets, quand apparut Phoil. Il ne m’aperçut même pas ou fit mine de ne pas me voir et rentra chez Nagar. Je me trouvais devant sa porte et j’entendis clairement les éclats de colère du prince. Je ne compris pas cependant ce qui l’avait si fortement irrité. Je craignis que l’ancienne dispute ne soit en train de renaître. Mon cœur se pinça et je sus à ce signe que, plus que mes confus états d’âme, m’importait la paix de cette maison.

Phoil sortit bientôt de la chambre. Il était toujours aussi agité, mais prit la peine de me regarder. Je me levai et allai vers lui. Il serra mes deux mains entre les siennes et abaissa sur moi un regard plein de tristesse. Puis il me lâcha soudainement et s’éloigna en direction des terrasses. En le suivant discrètement, je vis qu’il s’asseyait au côté d’Anticléridès. Ils parlèrent longuement, puisque lorsque j’apportai une lampe à huile, plus d’une heure plus tard, ils s’y trouvaient toujours.

Quand je parus avec la lampe qui éclairait mon visage au milieu de l’obscurité, je me rendis compte que l’attention des deux hommes se tournait vers moi.

« Nagar ne viendra pas », dis-je en posant la lampe sur le sol. « Elle est partie au palais et ne compte pas dîner avec vous. »

Phoil soupira. Je le voyais à présent. Il avait l’air désabusé.

« Qu’espère-t-elle ? Même elle, ne parviendra pas à le fléchir.

— Tu vois au moins, répondit Anticléridès, qu’elle a épousé ta cause. Que cela te soit un réconfort. »

Mais Phoil semblait avoir besoin d’un réconfort plus efficace, car son expression resta aussi triste. Je demandai alors s’ils consentiraient à m’expliquer ce qui venait de se passer. Phoil se leva :

« Dis-lui, Anticléridès. Elle a le droit de savoir. Je suis trop fatigué pour faire un troisième récit. Je vais m’allonger chez Nagar, mais je reviendrai dîner avec vous. »

 

C’est alors qu’Anticléridès me raconta le déroulement de la séance de l’Assemblée trois jours auparavant. Phoil avait appris cet après-midi même les décisions que le Roi avait arrêtées et qu’il révélerait le lendemain à l’Assemblée. L’un des administrateurs avec lequel Phoil s’était lié d’amitié l’en avait secrètement informé.

On s’apprêtait à réquisitionner les réserves personnelles des paysans. On les leur paierait à un prix minimum, de très loin inférieur à ce qu’ils auraient été en droit d’attendre de leur vente directe sur les marchés. Ces prélèvements seraient considérés comme un impôt exceptionnel et viendraient en diminution de la contribution en argent que les agriculteurs versent au Trésor. Cette contribution en argent, généralement très faible, sauf à proximité des mines où l’on sait que les paysans n’hésitent pas à dérober quelques parcelles des minéraux précieux, est calculée, je crois, proportionnellement à la part qu’ils retirent de la culture de la terre des seigneurs. Elle avait toujours choqué Phoil, cette imposition très ancienne et qui, selon Nagar, répondait à des raisons morales et économiques. Le prince s’indignait qu’on reprenne d’une main ce que l’on donnait de l’autre à ceux sans lesquels le Royaume ne survivrait pas. Aujourd’hui, sous couvert de satisfaire l’une de ses revendications – l’abandon de la contribution en argent –, le Roi augmentait considérablement l’impôt des agriculteurs. Au reste, Phoil savait bien que le souverain n’entendait nullement faire disparaître définitivement la taxe en argent. Il s’agissait seulement d’adoucir la mesure par un semblant de bienveillance.

Je fis remarquer qu’en fin de compte les paysans allaient se retrouver avec une bourse bien garnie puisqu’ils garderaient leur argent et recevraient en plus celui du Roi. Anticléridès s’amusa de ma naïveté. Il m’expliqua que l’on prélèverait la totalité du contenu des granges, réservoirs et greniers des paysans. Ils ne pourraient garder que de quoi se nourrir pendant deux mois. Les grains nécessaires à leur alimentation au-delà de ces deux mois ainsi que ceux nécessaires à la nourriture de leurs animaux personnels, ils devraient les acheter aux greniers du Royaume. Les paysans seraient contraints, pour ne pas mourir de faim, à s’endetter et à sacrifier les quelques bêtes qu’ils réussissaient à élever aux côtés de celles des seigneurs.

Les moissons iraient remplir les dépôts du Roi. Les commis organiseraient avec justice la distribution entre les différents habitants du Royaume, mais on s’attacherait en premier lieu à ce que la Cité ne manque de rien. Bien sûr, il y aurait des restrictions. Les citadins devaient s’attendre à voir leurs écuelles moins garnies que d’habitude, mais du moins seraient-ils certains qu’elles ne resteraient pas vides. En outre, en raison de la pénurie, ils auraient à payer plus cher leur nourriture. Le Roi pensait cependant qu’ils comprendraient que la suspension, pendant le temps de la disette, des marchés au profit des ventes publiques leur épargnerait des frais supplémentaires.

« Le Roi veut à toute force, semble-t-il, que les habitants de la Cité aient l’impression qu’il est plus que jamais capable de gouverner et qu’avec lui l’intérêt général est sauvegardé. Le Grand-Prêtre dira que les dieux vous ont envoyé une épreuve, mais qu’ils ont donné à votre souverain les moyens de vous sauver, qu’en les employant à bon escient, il montre, une fois encore, qu’il est leur protégé. Et personne n’aura l’idée de demander pourquoi l’importation de grains demeure totalement proscrite. L’épreuve sera résolue au sein du Royaume par le rassemblement des énergies du Royaume. »

Je voulus dire à Anticléridès qu’il se montrait inutilement sacrilège, mais il prévint ma réaction :

« Je sais ce que tu penses, Coelia. Je n’ai fait que te rapporter les propos exacts du prince. Tu as vu comme moi à quel point il est bouleversé.

« Il est venu ici, convaincu que c’était Nagar qui avait poussé le Roi à ces décisions. Mais il semble qu’on ne l’ait pas consultée. D’après ce que j’ai compris, elle a réagi de la même manière que Phoil. Elle croit comme lui que le Roi a commis une grave erreur en pénalisant systématiquement les paysans. Elle doit être également consternée de ce que le Roi n’ait pas cru bon de l’entendre avant d’arrêter sa décision.

— Peut-être parviendra-t-elle à le fléchir ?

— Je crains que non. Selon Phoil, Nagar pense que le Roi, après une période d’incertitude, où sa raison a pu paraître chancelante et où, surtout, il a été l’objet de pressions contradictoires, a voulu prouver qu’il n’avait besoin de personne pour gouverner. Je crains qu’elle n’ait raison. Le Roi s’est lancé un défi à lui-même pour asseoir son autorité. Plus le défi est irréalisable, plus son succès raffermira son pouvoir. Le Roi empêchera la famine d’assiéger la Cité et il refoulera les paysans par la force. Il était plus commode pour lui de s’en prendre aux ruraux. Ils sont moins organisés, moins rusés que les citadins et, surtout, plus éloignés de la Cour.

— Que va faire Phoil ?

— Il ne le sait pas encore. Sans doute un nouveau et inutile discours à l’Assemblée… »

Comme il disait ces mots, Phoil reparut. Dans la pénombre, on le distinguait mal, mais je le sentais plus détendu. Quand son visage fut éclairé par la lampe, je vis qu’il souriait.

« Dînerons-nous à présent, Coelia ? », chuchota-t-il.

Pendant le repas, Phoil refusa d’aborder le sujet qui le préoccupait. Anticléridès entretint la conversation et lui relata des contes sur la vie dans son précédent lieu de séjour. Pour moi, je n’osais rien dire, craignant de troubler le calme que le prince avait recouvré. À la fin du dîner, les laissant tous deux à table, j’allai chercher ma cithare et jouai doucement de manière à ne pas les gêner.

Nagar revint vers la fin de la première moitié de la nuit. Elle semblait très fatiguée.

« Le Roi est plus buté que jamais, dit-elle, mais il a accepté de faire une concession. Il laisse aux paysans trois mois de nourriture. Il ne veut pas entendre parler d’autres adoucissements. Il soutient que les paysans se débrouilleront toujours pour cacher une partie de leurs réserves et de ce fait pourront mieux s’en sortir que les habitants de la Cité.

— Il a raison dans la majorité des cas, reconnut Phoil, mais il demeurera toujours une importante minorité, condamnée à mourir de faim.

— Il se refuse à l’admettre. Il a accepté de leur accorder un mois supplémentaire, parce que, alors, les premières récoltes de printemps commenceront dans les plaines les plus protégées et qu’elles permettront de faire face aux besoins sans créer de troubles.

— Ces premières récoltes sont toujours faibles, il le sait comme nous. Les plus importantes ne se feront qu’à la fin du printemps. Dans trois mois, il restera encore trois mois de misère à supporter.

— Il veut pousser les agriculteurs à planter dès maintenant, dans les terres en friche cette année, des racines qui poussent rapidement et peuvent, à défaut d’autre chose, être consommées sans risque.

— Et que vaudront ces terres lorsqu’ils les ensemenceront de nouveau ? Elles seront épuisées et nous nous retrouverons, l’an prochain, avec le même problème. Lui as-tu demandé pourquoi il ne voulait pas importer de grains ?

— Je l’ai fait, bien que cette solution ne me paraisse pas la meilleure. Il a invoqué les raisons habituelles, celles que je t’ai données moi aussi. À cela s’ajoute le fait qu’il aurait du mal à financer ces achats. Il serait contraint de lever de nouveaux impôts et de faire accélérer le travail dans les mines. Cela n’est pas raisonnable. Me semblait sage, en revanche, de payer un bon prix aux agriculteurs. Mais il ne conçoit pas qu’on puisse traiter les paysans autrement que comme des êtres sans âme.

— Tu as obtenu plus que je n’espérais, concéda le prince. Tout dépend à présent de la façon dont seront appliquées ces dispositions. Je souhaite qu’il donne ordre que les prélèvements se fassent avec bienveillance. Car, dans le cas contraire, il ne se trouvera plus personne dans les campagnes pour le croire inspiré par les dieux. »

 

Le lendemain eut lieu, comme prévu, la présentation à l’Assemblée des mesures arrêtées par le Roi. Un commis lut les décisions. Plusieurs princes prirent la parole pour souligner la dureté de ces mesures, tout en en reconnaissant la nécessité dans les circonstances actuelles. Phoil se tut, à l’étonnement général. Il se retira sans échanger un mot avec ceux de ses pairs qu’il consultait d’ordinaire. Le soir même, l’édit royal était affiché dans la Cité. La nouvelle d’une pénurie et celle des dispositions prises pour en venir à bout y parvinrent donc simultanément, conformément aux souhaits du Roi.

Le prince regagna la presqu’île tôt dans l’après-midi. Il passa les quelques heures qui restaient avant la tombée de la nuit dans les bassins de la villa. La journée était très chaude. Soudain les chaleurs étouffantes s’étaient de nouveau abattues sur la ville.

À la fin de l’été, alors que l’air avait fraîchi, il n’est pas rare que les canicules reviennent et durent jusqu’au milieu de l’automne. Contrairement aux pays du nord de la mer, où a vécu Anticléridès, les automnes et les hivers sont des saisons incertaines. Jamais très froides, sauf les jours où soufflent les vents des montagnes de l’est, elles peuvent, si les vents du sud se lèvent, devenir brutalement aussi chaudes que l’été. Entre ces deux extrêmes, les journées sont plus fraîches et reposantes. Sans doute doit-on se couvrir davantage et remplacer les tuniques de lin par des robes de laine ou même porter une cape pour sortir, mais il ne fait jamais assez froid pour qu’on ne puisse s’asseoir sur les terrasses jusqu’au soir.

À plusieurs reprises, je passai la tête dans l’entrebâillement de la porte pour vérifier que Phoil n’avait besoin de rien. Il ne s’aperçut même pas de ma présence. Assis sur la dernière marche de l’escalier conduisant à l’un des bassins, torse au-dessus de l’eau et jambes étendues, il était manifestement dans la plus grande perplexité et profitait de son bain pour réfléchir.