Célubée

Célubée · Chapitre 3 sur 42

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Célubée

Chapitre III

 

 

Aux temps immobiles, la vie sur la presqu’île était tranquille.

La presqu’île se trouve au sud de la Cité. On ne peut y accéder que par la route qui mène aux frontières méridionales du Royaume. Elle a la forme d’une chauve-souris dont la tête plongerait fort avant dans le fleuve et dont les ailes seraient entravées dans les marécages.

Bien qu’elle semble à l’écart de toute société humaine, on peut, en un certain point, distinguer vers le nord les premiers murs de la Cité et les voiles blanches déployées sur le port. Ces voiles, gonflées des vents du sud, ne passent jamais à la hauteur de la presqu’île car aucun des navires étrangers ne remonte le fleuve au-delà de la Cité.

La villa de Nagar est si ancienne que nul ne sait quand elle fut construite. Elle appartient depuis toujours à sa famille. Son précédent occupant était un oncle de Nagar.

Elle s’élève à l’extrémité de la presqu’île. Lorsqu’elle surgit soudain, à l’ouest de la piste du désert, elle paraît prête à s’enfoncer dans les sables où va se perdre la route du sud et n’être qu’une fantasmagorique dune blanchâtre dont on aurait écrasé la crête. Cela tient sans doute à ses pierres blanches – qui d’ordinaire réservées aux palais et aux temples, sont un signe supplémentaire de sa très lointaine fondation – mais aussi à l’absence de fenêtres aux murs de l’est et du nord qui font face à la route.

En son milieu, se trouve un jardin intérieur où filtrent de nombreuses sources qui vont s’écouler dans le bassin central aux mosaïques bleues. Il y pousse des fleurs, des buissons et quelques arbres aux troncs tourmentés.

Le jardin est ceinturé d’une galerie à colonnades. La lumière traverse les branches et les bosquets avant d’éclairer de reflets verts les arceaux formés par les colonnes et le fond de la galerie.

Nagar l’appelait parfois sa grande maison songeuse.

Nagar remplissait régulièrement et consciencieusement les obligations attachées à son rang. À la voir exécuter ainsi, presque aux mêmes heures des mêmes jours les mêmes tâches, le temps semblait non s’arrêter, mais en réalité se répéter. Ce qu’elle aimait, c’était le suspendre au-dessus de nous. Je la surprenais, allongée dans sa chambre ou dans l’ombre calme de la galerie ou encore parmi les odeurs fugitives des terrasses. Elle demeurait immobile et comme perdue en elle-même.

Il m’arrivait d’aller m’asseoir à ses côtés et de me glisser avec elle en ce nœud central du temps où la vie devient éternelle, gonflée de nos désirs et de nos espérances.

Nagar aimait le soir. Elle ne se remettait à vivre que lorsque la nuit tombait. Elle descendait alors vers le fleuve, de terrasse en terrasse.

Du haut de ces trois terrasses superposées, qui s’enfonçaient doucement dans son lit, on dominait le cours étincelant du fleuve.

Nagar, qui employait de longues heures à préserver, avec son jardinier, l’ordonnancement de chaque terrasse, savait sans doute lequel de ses ancêtres avait conçu ces jardins magiques.

Les jardins sont un signe de richesse dans la Cité. Aucun ne ressemble à ces terrasses. À première vue, on pouvait les prendre pour des jardins sauvages à la poésie ingénue. Au fur et à mesure qu’on les pratiquait, ils se découvraient composés de motifs savamment géométriques. Leurs dessins compliqués, que Nagar prétendait savoir déchiffrer, envoûtaient ceux qui tentaient de dérouler du regard leurs spirales interminables.

Ceux qui échappaient à ce sortilège succombaient aux charmes moins perfides de leurs couleurs. Chacune des terrasses était peinte en camaïeu. La plus haute, qui prolongeait la maison et où nous prenions toujours nos repas les nuits d’été, était verte. Derrière les haies aux branches sombres protégeant du vent l’endroit où l’on dressait la table, poussaient des arbres dont les feuilles, comme les fruits, étaient recouvertes d’un duvet vert, tendre et velouté. C’était une couleur fraîche comme les jours évanescents du premier âge. Anticléridès disait qu’elle lui rappelait celle des vergers de son pays au printemps. Après, se dépliaient d’autres buissons dont la teinte s’aigrissait peu à peu pour se fixer définitivement aux vert-de-gris, juste argentés, des plantes naines accrochées aux calcaires surplombant la deuxième terrasse.

C’était la terrasse du couchant, celle où se posaient les tardives lueurs du soleil disparaissant dans le fleuve. Ce jardin s’ouvrait sur des roses mièvres et fanés, avant de s’enfoncer dans la volupté des rouges éclaboussants, sanguins ou écarlates. Il hésitait un temps entre cette couleur à la violence insoutenable et la profondeur morbide des pourpres. Mais ces derniers l’emportaient et, insensiblement, par des nuances imperceptibles et cependant inoubliables, on basculait dans la dernière terrasse. La terrasse bleue, celle des rêves, celle qui s’achève dans l’argent métallique du fleuve, celle où l’on attend la nuit ardoise en regardant s’éteindre doucement les reflets enflammés de la terrasse supérieure.

Nagar s’y asseyait et attendait que les ténèbres la happent en descendant sur les jardins.

En ces temps-là, elle philosophait beaucoup avec moi. Elle avait des propensions aquatiques à la philosophie. Ainsi choisissait-elle souvent le milieu du fleuve pour discourir. En fin d’après-midi, elle m’emmenait en barque avec elle. Jusqu’au coucher du soleil, elle la conduisait ou la laissait glisser au fil de l’eau. Quand elle se lassait de parler, je lui racontais les histoires qui couraient dans la Cité. Petits commérages ou médisances, dont la Cour faisait généralement les frais et qu’elle accueillait de son rire rauque. Elle en lâchait parfois la perche avec laquelle elle dirigeait la barque, se laissait tomber à mes côtés et riait aux larmes. Je riais aussi. Je riais de surprise et de joie de la voir se tordre et pleurer de gaieté.

Elle riait peu souvent. En public, elle affichait un petit sourire désabusé s’il survenait une cause d’hilarité et son regard indifférent glissait successivement sur chacun des rieurs. Mais il ne se passait jamais de promenades, en barque sur le fleuve, sans que retentisse son étrange rire éraillé. Lorsque nous revenions et qu’elle attachait la barque à la lumière tremblante des lanternes que le jardinier avait posées sur la dernière terrasse pour nous guider, je la devinais riant intérieurement au souvenir des histoires que je lui avais rapportées. Il semblait qu’elle se hâtait de s’en amuser avant de revêtir son masque impassible.

Alors, tout paraissait simple. Nagar passait beaucoup de temps à s’occuper de ses propriétés.

Pour l’aider à l’entretien de la villa de la presqu’île, elle s’était entourée d’une poignée de serviteurs.

Les deux cuisinières venaient du palais de son père. Elles l’avaient toutes deux connue dans son enfance. Elles auraient pu répondre à toutes les questions que je me posais sur cette famille. Mais elles ne voulurent jamais satisfaire ma curiosité. Elles déjouèrent toutes mes ruses et conservèrent jalousement le silence.

Mais elles possédaient d’autres dons et, le plus précieux pour des cuisinières, celui de savoir respecter les traditions tout en débordant d’imagination. Elles connaissaient les subtilités de la cuisine de la Cité mieux que ma propre mère. Elles détenaient aussi des recettes secrètes, apprises dans le palais de leur ancien maître et qu’elles prétendaient, dans leurs moments d’abandon, être plus anciennes que la Cité elle-même. En dépit du bonheur de retrouver le goût disparu des plats de mon enfance, de ma curiosité gourmande devant les mets apprêtés à l’étrangère, suivant les indications rapportées par Nagar de ses voyages, rien ne me troublait autant que ces préparations mystérieuses. Devant leurs formes, leurs couleurs et leurs odeurs, on éprouvait le sentiment que le vieux monde était soudain remonté des profondeurs.

En s’installant sur la presqu’île, Nagar avait gardé trois serviteurs de son oncle. Le premier, le jardinier, qui servait aussi de portier, poursuivait le dessein que lui avait confié son vieux maître. Il refusait de parler de son ouvrage à d’autres que Nagar. Silencieux et morose, il se joignait rarement aux conversations des autres domestiques, préférant réfléchir, à l’écart, dans l’ombre des jardins.

Il n’allait jamais au Temple. Sa femme disait que les motifs torsadés de son jardin lui avaient égaré l’âme. Il consacrait toute sa dévotion au perfectionnement et à la contemplation des dessins qu’il traçait, d’une écriture végétale, de terrasse en terrasse. Les jours de cérémonie religieuse, sa femme sanglotait à l’idée que le corps de son mari pourrirait un jour sur les bords du fleuve, tandis que le sien s’assécherait paisiblement dans son tombeau et qu’ils seraient à jamais séparés dans le monde des morts.

Le deuxième s’occupait des indispensables réparations et procédait au nettoyage quotidien des sols et des mosaïques. Deux fois par mois, il lessivait les murs. Phoil trouvait excessive cette obsession de la propreté et disait qu’à force de récurages, la villa ressemblait plus à un temple qu’à une maison. Mais Nagar ne tint jamais compte de ses remarques. La proximité des sables et la fréquence des vents la contraignaient à une surveillance constante pour éviter la poussière et l’érosion. L’oncle de Nagar n’avait pas agi autrement tout le temps qu’il demeura dans la presqu’île, ainsi que le maugréait le jardinier quand il surprenait les critiques de Phoil.

Le troisième, plus jeune, sans affectation précise, aidait les deux autres selon les besoins.

Leurs femmes participaient aux travaux. Elles se montraient volontiers bavardes, surtout la plus âgée. Mais elles ne savaient rien de ce que j’aurais aimé apprendre. Si je m’installais avec elles dans la galerie pour coudre les robes de Nagar, nous n’avions que des conversations futiles, dérisoires et indispensables.

 

Nagar veillait aussi à son domaine. Sa famille, qui avait reçu autrefois la charge de la quatrième seigneurie, l’une des plus petites de la province du Nord, y avait conservé une propriété. Bien qu’elle ne pût se comparer à celle de certains princes, elle avait assuré la richesse de la famille. Nagar en prenait le plus grand soin car elle en retirait les revenus nécessaires à son indépendance.

Elle s’y rendait deux fois par an et y passait plusieurs jours. Dans l’intervalle, son intendant venait lui faire des rapports et acheter en ville ce qui manquait sur le domaine. Depuis qu’elle m’avait prise chez elle, Nagar m’emmenait lorsqu’elle partait inspecter ses terres. Moi, qui suis pourtant née dans la Cité, je ne comprenais pas comment elle pouvait préférer les lourdes chaleurs de la presqu’île et de la Cité à la fraîcheur de sa propriété au pied des montagnes. Je ne parvenais plus à en repartir et l’idée seule du départ me rendait mélancolique. Chaque fois, Nagar jurait de ne plus me ramener. Mais quand revenait le moment de retourner vers les montagnes, elle avait oublié sa précédente résolution et je me hâtais de me glisser dans son char, de crainte qu’elle ne lui revienne soudain en mémoire.

Nagar passait l’essentiel de ces journées à parcourir la campagne en compagnie de l’intendant.

Je l’attendais dans la grande maison confortable. J’y discutais avec les servantes. Je me promenais dans les forêts et les champs. Mon seul regret était que Nagar accaparât autant son bel intendant. Je n’étais pas sortie de ces temps inconstants, où tout semble possible et où l’esprit s’attarde complaisamment sur chacun des fantasmes qu’éveille en lui la plus légère précipitation du cœur. L’intendant de Nagar était l’un de ces fantasmes dont il me paraissait inconcevable d’imaginer qu’ils ne se réaliseraient jamais.

 

En dépit de sa retraite sur la presqu’île, Nagar maintenait des liens étroits avec la Cour. Elle allait visiter de vieux amis de sa famille. Mais l’essentiel du temps qu’elle y passait, elle le consacrait au Roi.

D’âge mûr, celui-ci régnait depuis de longues années car il était monté sur le trône à peine sorti de l’enfance. C’était un homme autoritaire et inflexible. Il ne tolérait aucune faiblesse de ceux, seigneurs ou commis, qui se prétendaient dignes de l’aider à gouverner, et les châtiait sans indulgence à la moindre erreur.

Son intelligence et sa force d’âme n’auraient jamais trouvé à se développer sans la mort prématurée de son père. Il passa en effet les premières années de sa vie auprès d’une mère frivole et dispendieuse et d’un père qui, entre deux crises de démence, s’abîmait dans la débauche pour tromper son ennui. Beaucoup se sont interrogés – malgré la trépanation pratiquée sur-le-champ par le chirurgien royal – sur la disparition inattendue de l’avant-dernier souverain, tout en reconnaissant que, sans elle, le Royaume courait à sa perte.

Le père de Nagar qui, depuis le début de son règne, mettait en garde l’ancien Roi contre les excès qu’ils commettaient sa femme et lui, réussit, après les funérailles, à écarter le jeune garçon de sa mère. Il cultiva sa volonté et ses dons, chercha, en lui inculquant le goût du pouvoir, à lui donner le sens du bien public, sans cesser pendant les premières années où le jeune Roi était trop inexpérimenté pour gouverner seul, de le conseiller et d’orienter ses décisions. On dit – et je le crois volontiers – que c’est lui qui releva le Royaume. Lorsqu’il jugea que son élève pouvait se tirer seul des difficultés du pouvoir, il se mit en retrait pour ne pas l’embarrasser et se borna à lui donner les avis que celui-ci venait encore régulièrement solliciter.

Le jeune homme s’était attaché au Grand-Prêtre, au dévouement et à l’affection désintéressée qu’il lui avait toujours témoignés. Le souverain appréciait son intelligence aiguë et secourable et lui savait gré de la manière discrète dont il était resté indispensable. Quand le Grand-Prêtre mourut, le Roi prit le deuil et obligea la Cour, malgré ses protestations, à se passer de fêtes et de réjouissances pendant près de six mois.

Le nouveau Grand-Prêtre fut rarement appelé à la Cour. On savait que le Roi ne sollicitait jamais son avis avant de prendre une décision. On en conclut qu’il avait décidé de gouverner seul et de se contenter de l’aide de ses conseillers et de l’assemblée des seigneurs.

Cependant, peu après son retour, Nagar reçut une invitation du Roi. Elle avait désobéi aux lois du Royaume en le quittant. Elle s’exposait, en y revenant, sinon à être punie – compte tenu de son rang – du moins à être mise à l’index par la Cour. Au reste, elle passa plusieurs jours seule dans le palais de son père, sans que quiconque – hormis peut-être Phoil, qui ne se sentait lié par aucune règle (ce qui expliquerait l’origine de leur liaison) – ne s’enquière d’elle et de ses besoins.

Sa convocation au palais royal surprit tous les courtisans. Les plus malveillants pensèrent que le Roi entendait la sermonner. Les mieux intentionnés n’y virent que politesse à l’égard de la fille de celui auquel il devait tant. Nagar revint plusieurs fois à la Cour. Ses visites, d’abord espacées et intermittentes, se rapprochèrent et devinrent régulières. Bientôt, comme son père, elle se rendit au palais tous les trois ou quatre jours pour y passer quelques heures avec le Roi.

Très vite, la rumeur de la Cour fit d’elle la maîtresse du souverain. Il était amateur de plaisirs, quoique d’une manière plus raisonnable que son père. Elle ne passait pas, depuis son mariage désordonné et sa fuite à l’étranger, pour vertueuse. Bien que le Roi la présentât toujours comme le plus sagace de ses conseillers, les courtisans doutaient que les avis qu’elle pouvait lui donner valussent davantage que ceux de ses concubines habituelles. On se montrait plus réservé en ville. On n’excluait pas que Nagar fût l’amante du Roi. On se souvenait cependant qu’elle était la fille du Grand-Prêtre que le Roi avait si longtemps pleuré, la dernière d’une antique et vénérable lignée et que son père l’avait autrefois choisie pour lui succéder.

Je sais que Nagar jouait le rôle d’un conseiller auprès du Roi et qu’ils employaient à discuter des affaires du Royaume le principal du temps qu’elle lui consacrait. Mais comment savoir si leurs relations ne prirent jamais une tournure plus intime ? Nagar était très séduisante et le Roi ne pouvait qu’être sensible à son charme. Lui-même possédait la distinction, l’intelligence et le caractère qui plaisaient à Nagar. Enfin, il détenait le pouvoir. Et quelle femme peut résister à la tentation de se laisser aimer par un homme tout-puissant ?

Je n’ai jamais osé interroger Nagar. Elle aurait sûrement affecté l’indignation et je doute qu’elle m’aurait répondu franchement. Elle était trop secrète et réservée pour confirmer l’existence de cette liaison. Mais elle aimait trop l’équivoque et le mystère pour désirer la démentir. Un soir, par jalousie amoureuse ou amertume politique, le prince Phoil l’accusa d’être la maîtresse du Roi. Il fallait qu’il fût bien désespéré pour penser obtenir, par cette attaque directe, autre chose qu’un sourire impénétrable et un repli de Nagar sur sa chambre et ses secrets.

Sa constance à refuser de donner son point de vue dans les interminables discussions politiques dont raffolaient les courtisans et la rareté de ses apparitions à l’Assemblée, où elle disposait d’un siège, comme les autres seigneurs, confortaient ses ennemis dans l’idée qu’elle n’avait ni opinion ni compétence particulières. De convictions, elle ne manquait pourtant pas. Je m’indignais qu’on puisse à ce point la dépriser. Je devinais l’importance de son influence et j’avais confiance en son jugement et en sa perspicacité. Si grande était ma foi en ses dons que je ne songeai jamais à lui demander ce qu’étaient les idées qu’elle défendait, ni surtout à envisager qu’elle pût se tromper.

 

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