Célubée

Célubée · Chapitre 40 sur 42

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Célubée

Quatrième Partie

 

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I

 

Je passai la journée à attendre sur la presqu’île. J’y étais apparemment seule, aucun des serviteurs de Nagar n’ayant réapparu, pas même les cuisinières. Je chantai les poèmes d’Anticléridès pour m’empêcher de penser. Ils étaient tous très tristes. Je repensai au jour où j’avais reproché à Anticléridès de ne savoir écrire que des poèmes d’amour si déchirants que, dès les premiers mots, le cœur se gonflait, ou si amers qu’il devenait impossible de croire encore, après les avoir entendus, à la réalité ou au bonheur de l’amour.

« Mais, avait-il répondu, l’amour est triste. Il ne peut être autre chose que triste. »

Quand descendit le soir mélancolique, j’allai sur les terrasses pour regarder le crépuscule sur le fleuve. Mes yeux se tournaient vers l’endroit où devait se dresser la Cité et qui m’était caché par une courbe du fleuve. J’aurais pu, moi aussi, aller en ville, comme semblaient l’avoir fait tous les occupants de la villa. Mais je ne parvenais pas à quitter la solitude de la maison et la Cité m’effrayait irraisonnablement. Lorsque la nuit fut tombée, je m’aperçus que je n’avais pas pensé à emporter de lampe. J’avais trop peur de traverser les longs couloirs ténébreux pour retourner dans la maison. Aussi, restai-je dans les jardins, sous les étoiles et le croissant grossissant de la lune.

Je m’y endormis, puisque, lorsque j’ouvris les yeux, l’aube était là. Pendant la nuit, le ciel avait changé. Il s’était couvert. Le matin apparaissait dans une brume épaisse. Elle flottait assez haut au-dessus des terrasses, mais recouvrait le fleuve, comme si elle avait tendu un filet entre les tiges des ajoncs et des autres plantes ceinturant les côtés de la presqu’île. Je m’éveillai brutalement, saisie d’inquiétude devant ce jour qui ne voulait pas se lever et s’obstinait à voiler la lumière de l’aurore. Je descendis vers la plus basse terrasse pour m’approcher du fleuve et de l’édredon gris qui l’avait emprisonné. Il me semblait que j’aurais pu toucher la brume tant elle était dense.

Je me tenais là, frissonnante, quand j’entendis un clapotis si lointain et assourdi que je crus d’abord avoir rêvé. Il se répéta cependant, clapotement timide, mais trop régulier pour émaner d’un crocodile. Il ne pouvait s’agir que d’un bruit de rames, bien qu’aucune embarcation ne remontât jamais le fleuve au-delà de la Cité. Je m’approchai encore du bord et le suivis vers le nord jusqu’à l’extrême limite des jardins – lorsqu’ils se perdent dans la touffeur des plantes aquatiques.

Bientôt, surgit de la brume une forme courbée sur la perche avec laquelle elle faisait avancer et dirigeait sa barque. Ce n’est pas cette apparition en elle-même qui me fit peur. Sa silhouette et ses gestes si humains, la beauté des deux courbes qu’elle dessinait avec son embarcation – minces traits déchirant la grisaille de la brume et des eaux – ne pouvaient m’inquiéter. Ce fut sa présence à une heure et à un endroit si peu ordinaires et ce qu’elle devait signifier qui me terrifia au point de me paralyser et de me couper le souffle. Quand elle s’approcha et que je vis que c’était Nagar, mon cœur se mit à battre si vite que je crus que j’allais mourir sur place.

Nagar m’aperçut. J’avais dû, moi aussi, émerger de la brume. Elle cria mon nom. Cela me fit enfin bouger, malgré la détresse de sa voix. Je vis peu à peu qu’elle était décoiffée et que sa robe était déchirée en plusieurs endroits. Je descendis dans le fleuve pour l’aider à amener la barque sur la rive. Elle paraissait à bout de forces et tomba dans mes bras plus qu’elle ne sauta de la barque. Elle m’étreignit contre elle en répétant mon nom de plus en plus doucement. Je n’avais rien demandé parce que j’avais une telle certitude qu’un épouvantable malheur était arrivé que j’éprouvais encore l’espoir de le conjurer en l’ignorant. Je me contentais de serrer contre moi le corps de ma maîtresse pour arrêter ses tremblements et les miens.

« Ils ont été pris, souffla-t-elle finalement contre mon oreille. Anticléridès est mort et Phoil sans doute sur le point de l’être. »

Je ne compris bien sûr rien de ce qu’elle disait, si ce n’est qu’Anticléridès était mort.

« Mort, répétai-je chevrotante, mort, mais pourquoi ? Comment ? »

Nagar se dégagea de mon étreinte. Elle me regarda tandis que les larmes jaillissaient de mes yeux et que mes tremblements devenaient plus nerveux. Elle passa les mains dans mes cheveux et le long de mes joues.

« Tu ne savais rien », constata-t-elle.

Elle m’emmena avec elle à la maison me traînant et me soutenant malgré sa propre fatigue et son chagrin. Je ne comprenais rien de ce qui se passait et l’idée que je ne reverrais plus jamais Anticléridès me paraissait si absurde et cruelle qu’elle redoublait à la fois mes larmes, mes tremblements et l’engourdissement de mon cerveau.

Nagar me conduisit aux cuisines. Elle y prépara une boisson noirâtre qu’elle partagea entre nous deux. Elle me poussa ensuite à travers les couloirs jusqu’à sa chambre. Elle me força à me coucher sur son lit et s’y étendit aussi. Très vite, la drogue produisit son effet et je m’endormis. Je ne me souviens pas de ce sommeil, mais il fut certainement agité et travaillé de cauchemars terrifiants puisque lorsque je m’éveillai, j’étais couchée contre Nagar, l’enlaçant, tandis qu’elle me pressait contre elle, comme pour opposer aux horreurs de la nuit le bloc de nos corps.

 

Nous avions dormi tout le jour et une partie de la nuit, car, par la fenêtre, je distinguais la pâleur des dernières étoiles. Je me dénouai des bras de Nagar et sortis de la chambre. Je scrutai la nuit, ou le peu qu’il en restait. Je n’avais plus envie de pleurer. Je n’avais plus peur non plus et je savais que je ne pourrais plus jamais avoir peur de ma vie. Mais je n’avais plus non plus de désirs. J’attendais sans impatience que l’aube se lève. Elle ne pourrait plus jamais rien me promettre. Je pensais à Anticléridès et mon cœur bondissait de douleur à l’idée de son âme éteinte et de son corps inerte.

Une main se posa sur mon épaule. Nagar s’était éveillée à son tour. Je ne détournai pas la tête. Je voulais voir l’aube se lever. Si je ne m’y obligeais pas à présent, je savais que jamais plus je n’aurais le courage de la supporter, ni de supporter l’existence. Quand enfin une bande de lumière blême sépara l’obscurité du ciel de celle de la terre, je regardai Nagar. Elle guettait mon regard et paraissait indifférente au lever du jour.

« Il faut que je te parle, dit-elle.

— Parle-moi, répondis-je avec lassitude.

— Tu es sûrement portée à me rendre responsable de tout ce qui est arrivé. Mais ce n’est pas ma faute. Je voudrais, Coelia, que tu en sois persuadée.

« J’ai toujours su ce que Phoil préparait. Je connaissais ses allées et venues dans leur moindre détail. Je savais ce qu’il voulait faire et j’ai dû savoir, avant lui, comment il le ferait, parce que, à dire vrai, il n’y avait pas vraiment d’autres moyens de procéder.

« J’ai tout mis en œuvre pour leur faire comprendre que je savais. J’espérais ainsi les dissuader de poursuivre leur action. Et surtout Anticléridès, que je me devais de protéger puisqu’il était mon hôte. Je t’en prie, Coelia, crois-moi, jusqu’au dernier moment j’ai cherché à les avertir du danger qu’ils couraient.

— Tu dis que tu as tout tenté pour les détourner de leur but. Mais, n’aurais-tu pu, au contraire, les aider ? Si tu avais été avec eux, rien ne serait arrivé.

— Sais-tu seulement quel était le dessein de Phoil ?

— S’emparer du pouvoir, je suppose. Et sans doute pour cela, tuer le Roi. Mais je ne vois pas ce qui pouvait te scandaliser. N’est-ce pas toi qui conseillais au Roi de faire assassiner son fils légitime pour confier la succession du Royaume à son bâtard ? Je ne saurais croire que tu répugnes à faire couler le sang royal.

— Dieux ! Nous nous serons donc mutuellement espionnés tous les quatre pendant tant de mois… » soupira-t-elle en me regardant avec chagrin. Comme pour confirmer la tristesse de ses yeux, elle ajouta :

« Quoi que je dise, tu ne me croiras pas, si tu sais cela de moi. Qu’importe !… Non, la mort du Roi, j’aurais pu la tolérer, même si je demeure convaincue qu’elle eût été une faute, une tache sur la légitimité de Phoil. Ce sont les idées de Phoil que je ne pouvais accepter.

« Phoil n’a pas compris que nous ne devons pas mélanger notre sang avec celui d’autres pays. Nous ne devons pas corrompre notre âme à leur contact. Ce fut une erreur de laisser les marchands étrangers remonter le fleuve jusque chez nous et le Roi qui les y a autorisés aurait dû mourir de la main de son peuple qu’il était en train de trahir. »

Bien qu’elle me regardât fixement, j’avais le sentiment qu’elle ne me voyait pas, et s’adressait à elle-même, plutôt qu’à moi, comme au soir de son incantation.

« J’ai cru que le récit d’Anticléridès ouvrirait les yeux à Phoil, qu’il comprendrait pourquoi nous devions lutter pour préserver la pureté de notre pays. Mais comment aurait-il pu le comprendre, quand Anticléridès, lui-même, qui savait pourtant ce qu’il en était, a succombé aux mirages.

— Mais, l’interrompis-je, comment peux-tu être certaine qu’il était encore possible de tenir le Royaume à l’écart du monde ? Peut-être Phoil pensait-il simplement qu’on ne pouvait plus échapper au mouvement qui nous entraîne vers les autres nations et que le seul moyen de préserver l’existence du Royaume était de suivre ce mouvement ?

— Bien sûr qu’il le pensait, reprit-elle en colère, et c’est pourquoi je ne pouvais être d’accord avec lui.

« Si nous ne pouvons conserver le Royaume tel qu’il est, à quoi bon le laisser survivre ? Notre vie n’a de sens que par ce qu’est le Royaume. Qu’il s’altère et se transforme et de toute manière nous n’existerons plus. Mieux vaut périr dignement.

— Nagar, je t’en prie. Sans doute as-tu mille fois discuté de cela avec Phoil. Et, mille fois, tu t’es mise en colère parce qu’il ne te comprenait pas, tandis qu’il se fâchait contre toi parce que tu ne voulais pas écouter ses raisons. Ces mille fois sont terminées. Plus jamais tu ne te disputeras avec lui sur l’avenir du Royaume. Tu as définitivement gagné. Laisse en paix cette querelle morte. Raconte-moi ce qui s’est passé. »

Elle se tut un instant, à la fois surprise de ma réaction et horrifiée de son épouvantable pertinence.

« Tu as raison. Pardonne-moi, Coelia. »

 

Elle me fit alors le récit suivant.

 

« Ils avaient tenu une réunion secrète la veille au soir afin de décider des derniers détails. Je crois qu’Anticléridès n’y participait pas. S’y trouvaient, outre Phoil et ses deux amis, les marchands, les jumeaux et le tavernier. Pendant la nuit, le messager que Phoil avait envoyé à mon intendant fut arrêté par des soldats qui rentraient à leur garnison. Ils refusèrent de croire qu’il galopait si vite en pleine nuit dans le seul espoir d’arriver au plus tôt auprès de ses parents malades. Ils le ramenèrent avec eux au Centre et le fouillèrent. Bien sûr, ils trouvèrent le message de Phoil. Après l’avoir lu, le chef de la garnison envoya immédiatement un courrier au Roi.

« J’étais au palais, où j’avais passé la nuit, lorsqu’il arriva. Le Roi me fit aussitôt appeler. Quand il me donna à lire le document, je restai atterrée. Je ne pouvais comprendre comment Phoil avait pu commettre la maladresse d’écrire pareille chose et de la confier à quelqu’un dont il ne fût pas sûr qu’il se sortirait de toutes les embûches. Je ne pouvais plus faire semblant d’ignorer le complot.

« Depuis plusieurs mois, les espions du Roi lui chuchotaient que quelque chose se préparait dans la Cité contre lui. Chaque fois qu’il m’en avait parlé, je lui avais démontré que ses renseignements étaient faux, dans l’espoir de gagner du temps pour faire comprendre à Phoil qu’il devait abandonner son projet.

« Vois-tu, Coelia, il a cru que je le détestais. Il a cru que je cherchais à l’humilier quand je cherchais seulement à le protéger. Je ne pouvais que l’empêcher d’accéder au pouvoir, parce que je le jugeais dangereux pour le Royaume. Mais je l’aimais trop pour ne pas tout tenter pour le sauver…

« Mais ce jour-là, comment pouvais-je le défendre ? Même si j’avais prononcé toutes les paroles, formulé tous les raisonnements que me soufflait mon amour pour lui et auxquels s’opposait vigoureusement ma certitude qu’il perdrait le Royaume si on le laissait faire, je savais qu’ils n’auraient servi de rien face à la colère du Roi. Jamais je n’aurais pu le convaincre que ce message émanait d’ennemis de Phoil qui cherchaient à le perdre. Il ne pouvait pas me croire, parce que personne n’aurait pu croire que Phoil n’avait pas sciemment rédigé le message intercepté.

“Eh bien, Nagar, demanda le Roi, que suggères-tu ?

— Je suggère, répondis-je, le pardon des offenses.

— Je lui ai déjà trop pardonné et, tu le sais bien, un Roi ne peut pardonner une rébellion. Tu le connais mieux que quiconque. Je ne peux croire que tu ne saches ce qu’il complote exactement.

— C’est pourtant le cas. Je ne sais rien.

— Mais du moins, sais-tu qui peut le savoir ?”

« Que pouvais-je faire, Coelia ? Si j’avais refusé de parler, il ne m’aurait ensuite accordé aucun crédit. Il me restait encore une faible chance d’épargner la vie de Phoil si je conservais mon influence sur le Roi et surtout si je parvenais à sortir et à faire savoir à Phoil qu’il était découvert et devait fuir au plus vite. Je proposai donc d’aller chercher l’un de ses amis dont j’étais sûre qu’il était engagé dans le complot. C’était le gendre de l’un des conseillers du Roi. Je savais que, quelle que soit son amitié pour Phoil, il se sentirait obligé de parler. Mais le Roi me défendit de sortir et manda le jeune prince. Je perdis la dernière occasion de sauver Phoil et je compris, à l’attitude du Roi, qu’il se méfiait de moi et qu’il ne ferait preuve d’aucune indulgence à l’endroit de Phoil.

« On amena l’ami de Phoil. Comme je le pensais, il ne résista guère aux questions du Roi et aux regards courroucés de son beau-père. Il raconta dans les moindres détails le plan conçu par Phoil. Tous ceux qui assistaient à cette scène demeurèrent figés, épouvantés par ce que le jeune homme racontait d’une petite voix tremblante. Seul, le Roi se permit d’exprimer ce que je pensais.

“Quel dommage, dit-il, de devoir nous priver d’un homme aussi audacieux et aussi méthodique. Il aurait été un très grand politique.

“À vrai dire, ajouta-t-il en souriant cruellement, pas vraiment. S’il l’avait réellement été, il n’aurait commis aucune faute. Allons, il ne faut pas avoir trop de regrets.”

« Et, ce disant, il me regarda, sachant que si mon esprit raisonnait comme le sien, mon cœur se gonflait de détresse à la pensée de ce qui allait arriver et que je ne pouvais plus empêcher. Je détournai finalement les yeux, pour qu’il n’y voie pas l’étendue de ma faiblesse.

« Après avoir écouté le récit de l’ami de Phoil, le Roi et ses conseillers arrêtèrent leur propre plan.

« Au coucher du soleil, à l’heure où Phoil, Anticléridès et son second ami – qui avait décidé de l’escorter –, le chef des marchands et le plus jeune d’entre eux, ainsi que les jumeaux s’apprêtaient, après un dernier conciliabule, auquel s’était mêlé le tavernier, à rejoindre leurs postes, la garde du Roi encercla la taverne.

« En vain, le Roi avait-il demandé au commandant de la forteresse de lui envoyer un détachement pour s’emparer des rebelles. Celui-ci, trois fois sollicité dans la journée, lui avait fait répondre par l’un de ses adjoints que la garnison de la Cité était consignée et le resterait aussi longtemps que ferait appel à lui pour accomplir de basses besognes un Roi qui n’avait pas hésité à faire exécuter l’un de ses meilleurs officiers parce qu’il avait eu le tort de dire la vérité.

« C’était de l’insubordination caractérisée. Bien qu’il ne fût pas certain que l’armée eût partie liée avec Phoil et qu’elle fût prête à se soulever, je me pris à penser que le complot allait peut-être réussir. Je m’aperçus alors que si je le souhaitais, parce que cela signifierait que Phoil ne mourrait pas, je ne parvenais pas à en accepter les conséquences pour le Royaume. Mais la garde du Roi était suffisamment forte et entraînée pour pouvoir se passer de l’assistance de l’armée.

« Ils furent pris sans avoir le temps ni de se rendre compte de ce qui se passait ni de s’échapper. On les emmena au palais, ainsi que le Roi en avait donné l’ordre, tandis que le reste de la garde allait, selon les cas, arrêter ou reconduire chez eux les participants du complot qui attendaient l’arrivée de leurs chefs pour passer à l’action. En quelques heures, les étincelles jetées par-delà les toits de la Cité par les hommes de Phoil étaient éteintes. Au milieu de la nuit, la ville était silencieuse, qu’elle se soit endormie ou résignée au silence engourdi qui suit les premières minutes du désespoir.

« On avait enfermé les rebelles dans l’une des cellules du palais où s’exécutent les sanctions frappant les gardes du Roi. Jusqu’à ce que le chef de la garde revienne lui dire que ses ordres avaient été exécutés, le souverain avait conservé un silence et une immobilité impénétrables. J’étais demeurée seule avec lui, puisqu’il m’avait interdit de quitter la pièce où nous nous tenions. J’avais passé les longues heures d’attente à guetter la venue du soir à la fenêtre sous laquelle j’étais assise. Lorsque arriva le crépuscule, je me sentis si oppressée que je me mis à transpirer et à blêmir au point que le Roi me demanda si je n’avais besoin de rien et ne désirais pas une boisson rafraîchissante. Mais avant que je puisse répondre, la nuit était venue, si brusquement silencieuse après la rumeur bourdonnante qui s’était élevée toute la journée jusqu’aux murs du palais que je sus qu’il n’était plus temps de faiblir.

« Je refusai la boisson et lui demandai ce qu’il comptait faire.

“Tu voudrais, répondit-il, que je fasse preuve d’indulgence à l’égard de Phoil, parce que tu es soudain comme une femme ordinaire à laquelle on va enlever son amant. As-tu oublié ce que tu me conseillais après la mort de mon fils ? Et la raison que tu me donnais toujours était qu’il fallait écarter Phoil du pouvoir.

— Je ne l’ai pas oublié. Je crois toujours qu’il aurait été imprudent de laisser à Phoil une voie d’accès à ton trône. Je crois qu’il est bon que ce complot soit arrêté. Mais je ne vois pas ce que tu retireras comme bienfait de l’exécution de Phoil. Tu as fait échouer sa conspiration. Tu lui as prouvé ta force. Tu l’as humilié. C’est le plus sûr moyen de lui enlever toute chance de réussite ultérieure. Si tu le tues, tu augmenteras seulement la haine que te portent aujourd’hui tes sujets.

— Le plus sûr moyen de désarmer un adversaire est toujours de le tuer. Tu le sais comme moi. Et je n’ai pas confiance en Phoil. Je pourrais lui pardonner cent fois, qu’il ne renoncerait pas. Il est trop ambitieux et trop sûr de son destin pour qu’une humiliation, si profonde soit-elle, le détourne du chemin qu’il s’est tracé.

“Tu parles en femme amoureuse, Nagar, et non en politique. Dis moi ce que tu ferais si Phoil ne t’était pas si cher ?”

« J’ai beaucoup hésité à répondre, moins parce qu’il est toujours difficile d’envisager les problèmes sous un angle différent de celui sous lequel ils se présentent, que parce que je savais trop bien ce que j’aurais conseillé en toute autre circonstance.

— Alors, tu as soufflé au Roi de se montrer inflexible ? interrompis-je tout à la fois incrédule après le récit qu’elle venait de me faire de ses hésitations et des tortures auxquelles le Roi l’avait soumise et certaine, la connaissant, qu’elle en avait été capable.

— Que pouvais-je faire ? C’est vrai que Phoil avait commis un crime impardonnable. Au surplus, il l’avait commis au nom de convictions que je réprouvais autant que le Roi, parce que je les jugeais dangereuses. Sa seule excuse était sa sincérité. Mais que pèse la sincérité face à la nécessité publique ?

« Bien sûr, dit-elle en me regardant avec tristesse, si je te dis qu’il m’en a coûté de cesser de défendre Phoil, que j’ai dû me raidir pour oublier que je l’aimais et qu’il m’aimait sans doute, pour assécher mes yeux que l’inéluctabilité de sa mort emplissait de larmes, pour admettre que le châtiment était indispensable, si je te dis tout cela, tu ne me croiras pas.

« J’ai dit au Roi que la faute commise était si grande qu’elle était inexcusable. Mais je l’ai fait en pensant qu’en ne soutenant plus Phoil, je sauverais ainsi Anticléridès. Je ne pouvais plus rien pour Phoil et je n’avais aucun argument raisonnable et convaincant à avancer pour sa défense. En revanche, mon devoir était de protéger Anticléridès, parce qu’il était étranger et demeurait chez moi. J’ai plaidé pour que le Roi l’épargne, pour qu’il se montre indulgent au moins à son égard.

« J’ai parlé très longtemps, découvert et exposé mille raisons pour que sa vie fût épargnée. Mais le Roi, chaque fois que j’avançais un nouvel argument, faisait non de la tête. Ma voix est devenue plus suppliante au fur et à mesure que passaient ces minutes inébranlables. Si bien qu’à la fin, je lui ai demandé, si aucune de mes démonstrations ne le convainquait, de le sauver au moins pour l’amour de moi. Ce que je n’ai pas voulu faire pour Phoil, je te jure, Coelia, que je l’ai fait pour Anticléridès. Je me serais humiliée publiquement si cela avait été la condition de sa grâce. Mais le Roi ne voulut rien entendre.

“Je ne peux t’accorder sa vie, finit-il par dire. Non parce que je souhaite te blesser. Je comprends ta demande. Je comprends chacune de tes raisons. Cependant, parce qu’il est étranger, il doit mourir. Je ne peux admettre que Phoil et ses alliés, qui sont mes sujets, aient eu l’impudence de vouloir s’insurger contre mon autorité et ma légitimité. Comment pourrais-je alors tolérer qu’un homme, venu de lointains pays, se permette de juger de mon gouvernement et décide de s’adjoindre à un complot destiné à m’abattre ? Qui me dira s’il n’en est pas à l’origine ?

— Tu sais bien que Phoil n’avait besoin de personne pour ourdir une conspiration contre toi…

— Certes, mais pourquoi les a-t-on vus ensemble ? Jamais ou presque jamais, Phoil ne sortait sans se faire escorter de ton poète. Il est parti avec lui dans la province du Sud. Dis-moi ce qui poussait Phoil à rechercher la compagnie de cet étranger ?

— L’amitié seulement. Tu cherches à te convaincre du bien-fondé de ta décision en avançant de mauvaises raisons.

— Admettons. Il y a néanmoins une autre cause à mon refus. Le peuple acceptera difficilement l’exécution d’aristocrates et de quelques-uns des plus puissants marchands de la Cité. En revanche, la mise à mort d’un étranger va dans le sens de ses idées. Il pensera que les autres ont été les victimes des manœuvres d’un inconnu venu jeter le désordre dans la Cité. Je ne peux pas épargner ton poète, fût-il le plus grand poète du monde, parce que sa mort est le seul moyen dont je dispose pour apaiser la colère du peuple.

— Tu veux en faire la victime expiatoire, alors qu’il est le plus innocent de tous.

— Les victimes expiatoires sont toujours innocentes, sans quoi leur sacrifice n’aurait aucun prix”, conclut le Roi.

« Comme je voyais qu’il était inutile d’ajouter quoi que ce soit, je lui demandai de m’autoriser à sortir, lorsque les rebelles qu’il avait envoyé chercher comparaîtraient devant lui. Il eut un moment d’hésitation pendant lequel je crus qu’il allait refuser de satisfaire cette prière. Je voyais bien qu’il était partagé entre le désir de ne pas me faire de peine et celui d’en faire aux insurgés. Il savait que je ne pourrais supporter de voir le prince et Anticléridès une dernière fois et surtout de voir leurs regards de reproches posés sur moi. Mais il se doutait que ma présence à ses côtés aurait – même s’ils jouaient, comme c’était vraisemblable, la comédie de l’indifférence – porté un dernier coup à Phoil et au poète. Finalement, il accepta que je me retire dans une pièce contiguë et que j’attende qu’il me rappelle. »

 

« Lorsque je revins, le Roi, à voir son visage, était dans une colère si violente que je n’osai m’approcher. Je me glissai auprès de l’un des conseillers, le beau-père de l’ami de Phoil. Lui aussi se tenait en retrait parce qu’il sentait bien que la faute commise par son gendre – que ses dénonciations n’avaient que partiellement réparée – avait rejailli sur toute sa famille et notamment sur lui. Il sentait que sa disgrâce était comme suspendue dans l’air lourd de cette nuit, mais qu’elle ne manquerait pas de retomber dès que se déchireraient les peurs et les excitations cristallisées par la nuit. Je lui demandai ce qui s’était passé en mon absence. Dans un murmure, il répondit :

“Lorsque le Roi fit venir Phoil et ses alliés, il crut qu’il pourrait enfin faire sentir au prince qui était le maître. Il leur a fait un discours pour souligner l’étendue du sacrilège qu’ils avaient commis en voulant l’abattre. Il était sûr qu’humiliés par leur défaite, aucun ne répondrait et que s’il arrivait que l’un d’eux prenne la parole, ce ne serait que pour réclamer son pardon.

“Mais Phoil, qui l’avait écouté sans baisser les yeux et sans cesser de le fixer avec dédain, a répondu hautainement qu’il ne pouvait y avoir de sacrilège à vouloir le bien de son pays et la disparition de ceux qui pouvaient lui nuire.

“‘Personne dans la Cité, a-t-il ajouté, ne verra dans notre mort le châtiment d’un crime inexpiable. Chacun y trouvera le signe supplémentaire de ta folle cruauté et de ton incapacité à conduire les affaires du Royaume. Ce n’est pas seulement notre acte de mort que tu vas signer cette nuit, mais aussi le tien et celui de ton pays et de ton peuple. Et cela, il n’y a rien au monde qui permette de l’expier, pas même la mort.”

“Le Roi était si furieux qu’il ne parvint même pas à répliquer. Comprenant soudain que s’il s’y essayait, il s’abaisserait davantage encore devant Phoil, il donna l’ordre de les emmener.

“Il est en train de dicter les mesures concernant chacun d’entre eux, car chacun sera puni selon ce qu’il est et selon la gravité de ses actes.

— Sais-tu ce qu’il a décidé ?

— Non. Je pense seulement qu’il n’osera pas aller contre la vieille coutume qui veut qu’on ne verse jamais le sang d’un prince. Il donnera sûrement l’ordre de faire étrangler Phoil et son imprudent ami.”

« Il soupira : “Grâce au ciel, mon beau-fils y échappera sans doute, du moins dans l’immédiat.

— Mais les autres ?

— Les autres ? Je pense qu’ils seront égorgés. Qu’importe leur sang, ils ne sont pas nobles.”

« Cependant le Roi en avait terminé avec son scribe. Nous nous tûmes aussitôt. Le Roi m’appela auprès de lui. Sa colère était apaisée, encore qu’il conservât au fond des yeux d’intermittentes étincelles de méchanceté.

“Il est trop tard à présent, Nagar, pour que tu obtiennes quelque indulgence de moi. Et je ne regrette pas, après avoir vu et entendu Phoil, de m’être tenu à ma première décision. Cet homme ne s’avouera jamais vaincu par une défaite, aussi mortifiante soit-elle. Je ne serai tranquille que lorsqu’il sera mort. Alors, sa famille aura cessé pour toujours de nuire à la mienne.

“J’ai consenti, quand tu me l’as demandé, à ce que tu t’éloignes pendant la confrontation. Si tu le désires, je consens aussi à ce que tu voies Phoil une dernière fois. Le souhaites-tu ?”

« Je ne sais pas ce qu’il espérait de cette rencontre, s’il croyait nous blesser éternellement l’un l’autre ou bien s’il attendait seulement que je refuse, lui prouvant ainsi ma totale allégeance. Mais après ces derniers mots et ce que l’on venait de me dire de Phoil, je savais désormais avec certitude que je l’aimais et qu’il restait un dernier espoir, non de sauver sa personne, mais de sauver ce qu’il avait entrepris. Je savais à présent que je voulais précisément le sauver et que je pouvais le faire. J’acceptai donc l’offre du Roi. Je ne sais s’il en éprouva du dépit. Il ne manifesta rien et ordonna à deux gardes de m’accompagner. »

 

« Je fus surprise de voir qu’ils sortaient du palais. Quand nous grimpâmes dans l’obscurité en direction de la forteresse, je compris que les prisonniers y avaient été transférés, vraisemblablement parce que le Roi ne voulait pas que le sang coulât dans sa maison.

« On me mena très vite dans les profondeurs de la citadelle, où se trouvaient les cachots. Dans l’un des couloirs humides et à demi éclairés, je me heurtai au commandant de la forteresse. Il me reconnut, malgré l’obscurité et ma piètre allure.

“Nagar, dit-il en me prenant les mains, il est perdu, tu le sais.

— Je sais, dis-je, épouvantée de ce que les larmes de cet homme allaient faire recouler les miennes. Le Roi m’a autorisée à le voir. Crois-tu que, lui, y consentira ?

— Je le pense. Il attend pour le moment que se lève le jour. C’est l’heure qu’a fixée le Roi pour son exécution. Je viens de le lui apprendre.

— Qui va s’en charger ?

— Le chef des gardes viendra avec deux de ses hommes. Je ne pouvais pas refuser que cela se passe ici, mais j’ai averti le Roi qu’aucun de mes soldats ne porterait la main sur Phoil et les autres.

— Tu es perdu, toi aussi…

— Je ne crois pas qu’il osera s’en prendre à moi, du moins dans l’immédiat. Il aura trop besoin de moi pour calmer l’armée, la Cité et le Royaume.

— Dis-moi, demandai-je encore, bien que le Roi ne m’y ait pas expressément autorisée, je voudrais voir un autre prisonnier avant Phoil. Me le permets-tu ?

— Bien sûr. Qui désires-tu voir ?

— Anticléridès, le poète. Je crois que tu le connais.

— Je le connais en effet, car il est venu plusieurs fois avec Phoil. Mais il n’est pas ici, Nagar.

— Pas ici ? Qui donc se trouve dans la forteresse ?

— Tous ceux qui ont été pris, à l’exception d’Anticléridès. Quand ils sont arrivés tout à l’heure, je me suis étonné de son absence. J’ai d’abord cru que le Roi l’avait épargné en raison de sa qualité d’étranger. Mais le chef de l’escorte des prisonniers m’a dit qu’on l’avait séparé des autres parce que sa punition ne ressemblerait pas à celle des autres et serait immédiate.”

 

Alors, j’interrompis Nagar d’un cri : « Où était-il ? Où l’avait-il fait conduire ? Que lui ont-ils fait ?

— Je ne sais pas, Coelia. Je ne sais pas ce qu’ils lui ont fait. Mais je suis sûre qu’ils n’ont pas attendu l’aube pour le tuer. Ce n’est pas par cruauté que je te dis cela. Seulement parce qu’il serait vain et douloureux que tu conserves encore l’espoir qu’il soit vivant. Je sais que le Roi l’a fait mettre à mort. Je ne sais pas comment. »

Elle cessa de parler pour me regarder. Au bout d’un instant, elle demanda :

« Veux-tu que je continue ou que je m’arrête ?

— Continue. Parle. Aussi longtemps que tu parles, je peux croire encore qu’ils ne sont morts ni l’un ni l’autre. Mais dès que tu te tais, le silence est si intense que je sais bien que je ne les reverrai plus jamais. Parle, Nagar. Parle. Parle, jusqu’à ce que s’étourdissent mes esprits, jusqu’à ce que s’éteigne mon envie de hurler contre l’iniquité et l’absurdité. »

 

« On me conduisit à la cellule de Phoil.

« Je passai devant d’autres geôles qui, quoique ténébreuses, paraissaient habitées d’yeux qui suivaient les torches des gardes du Roi. On ouvrit enfin celle où se trouvaient Phoil et son ami. Les gardes s’en allèrent, après m’avoir remis un flambeau. Je m’avançai parce que je ne les voyais pas, alors qu’eux devaient me distinguer, éclairée que j’étais par la lumière crachotante de ma torche.

“Phoil ? demandai-je.

— Que fais-tu ici, Nagar ? répondit-il sans bouger du mur contre lequel, ainsi que je le voyais à présent, il était assis. Viens-tu contempler mon échec et savourer ta réussite ?

— Il n’est plus temps de nous disputer, Phoil. Tu vas mourir tout à l’heure. Je ne te demande même pas de croire que j’ai tenté de te sauver. Tout cela est inutile maintenant. Peut-être aurais-je dû t’aider au lieu d’essayer seulement de t’empêcher d’agir. Mais je continue à penser que tu avais tort de vouloir tout changer dans le Royaume.

— Que fais-tu ici, alors ?

— Je suis venue parce que tu avais raison sur un point : je crois que le Roi est devenu dangereux…

“Je suis venue aussi parce que je t’aime et que je t’aime plus encore de ce que tu as eu le courage de faire et de répondre tout à l’heure au Roi. Tu étais digne de régner.

— Sans doute que non, répliqua tristement Phoil, puisque tout a échoué. J’ai perdu ce soir les espoirs du peuple, de mes amis, de ma famille. Je mérite la mort, Nagar, mais pas pour les raisons du Roi.

— Quelles que soient les raisons qui font que tu vas mourir et que plus rien ne peut te sauver, je regrette l’incompréhension qui nous a trop souvent séparés. Je suis venue non seulement parce que la douleur de ne pas te revoir aurait été insupportable, mais parce que, peut-être, nous pouvons encore sauver les espoirs du peuple, de tes amis, de ta famille et du Royaume. Je ne laisserai pas mourir le Royaume. Je pense que tu l’aurais conduit à la mort. Je suis certaine que le Roi va l’y mener à présent, quoique par d’autres voies que les tiennes. Pour ce que je viens t’offrir, tu as besoin de moi et j’ai besoin de toi.”

« Je crois qu’il comprit tout de suite, parce que la même idée avait dû parfois lui venir à l’esprit.

« Plus tard, il me donna quelques instructions et je promis d’en tenir compte.

« Alors que j’allais m’en aller, il me demanda, en me serrant une nouvelle fois contre lui, ce que j’allais devenir. Je ne répondis pas tout de suite, parce que j’étais émue, comme doivent l’être toutes les femmes, lorsqu’elles ont la certitude de la sincérité de leur amant.

“Tu me fais donc confiance. Tu ne doutes pas de moi. Tu ne crois pas que c’est un nouveau piège.

— J’ai confiance en toi, Nagar, pour la première fois et, ajouta-t-il ironiquement, la dernière.

“Si mon échec d’aujourd’hui a abouti à cela, c’est qu’au moins il avait un sens, qu’il était nécessaire. Je ne verrai pas ces lendemains que tu m’as promis cette nuit. Mais je sais qu’ils existeront, je sais que tu m’as aimé et que je t’ai aimée. Qu’importe ma mort !

“Que vas-tu devenir ? répéta-t-il. Si tu es là ce soir, c’est que ton crédit auprès du Roi est entamé.

— Aie confiance, répondis-je. Aie confiance jusqu’au bout.” Je l’embrassai et, d’un geste triste, saluai son ami, qui avait, tout le temps de ma visite, détourné la tête pour ne pas nous embarrasser et qui, me voyant partir, venait seulement de me regarder à nouveau. »

 

« Comme je repartais, tenant mon flambeau à demi consumé au-dessus de ma tête, une voix venant d’un cachot me chuchota de m’approcher. Elle était si pressante, que, malgré mon désir de m’éloigner rapidement pour me retrouver seule, j’allai près de la porte de la geôle. Un homme que je ne connaissais pas s’agrippait aux barreaux. À son allure et à son langage, c’était un homme du peuple. Mais ses yeux brillants étaient ceux d’un homme intelligent, même si, à regarder de plus près, une grande part de leur éclat tenait à leur humidité.

“Je vais mourir tout à l’heure, dit-il, en même temps que tous ceux qui ont voulu aider le prince Phoil. Je ne crains pas la mort. Cependant, je ne voudrais pas mourir sans être certain que mon bien le plus précieux ne sera pas dérobé par les gardes du Roi. Je voudrais qu’on m’ensevelisse avec lui. Il n’y a personne à qui je puisse le demander. Tous mes amis sont ici ce soir. Personne ne viendra me voir avant ma mort. Est-ce que toi, tu ne pourrais pas faire cela pour moi ?

— Quel est ce bien si précieux ?

— Promets-moi d’abord que tu iras le chercher chez moi avant que les gardes ne s’y installent et que tu le donneras au prêtre qui portera mon corps dans la nécropole où se trouve mon tombeau.

— Je te le promets.

— C’est un plat. Un simple plat. Dessus, se trouve le visage de la femme que j’aime. C’est la plus belle femme du monde et je ne l’ai jamais vue…

— Je te promets”, dis-je pour l’empêcher de s’attendrir sur lui.

« Je me précipitai dans l’escalier menant à la cour de la citadelle. Le commandant m’attendait au haut des marches. La nuit était déjà moins noire. Il remarqua que je regardais le ciel.

“Il faut que tu partes vite, maintenant, dit-il. Il ne faut pas que tu redescendes vers la ville. D’abord parce que tu risques de les croiser en partant. Ensuite, parce que je me méfie des gardes que le Roi a envoyés à travers les rues de la Cité. Ils sont si excités qu’ils pourraient ne pas te reconnaître. Et nul, cette nuit, n’a le droit de sortir avant le lever du jour.

“Je vais t’emmener sur les bords du fleuve. J’ai fait préparer une barque pour toi. Est-ce que tu pourras rentrer chez toi toute seule ?”

« Par des escaliers dérobés et escarpés, nous arrivâmes sur une étroite bande de terre bordant le fleuve. Une barque attendait effectivement. Il m’aida à y grimper, me tendit la perche et la détacha.

« Il ne dit pas un mot et ne fit pas un geste, mais demeura dans la nuit pâlissante aussi longtemps que ma barque, glissant sans bruit, demeura visible. Après la Cité sans lumière et sans bruit, le fleuve se couvrit de brumes. C’était l’endroit le plus dangereux. Je ne voyais plus, j’étais exténuée et je savais que sur la Cité, sans brouillard, le soleil allait se lever et que Phoil était en train de mourir. Si tu n’avais pas été là, je ne sais pas si j’aurais eu la force d’aborder. »

 

Elle se tut. Je regardai le jour qui s’était levé une nouvelle fois sur la presqu’île. J’étais comme Phoil, je savais que Nagar était sincère.

Elle aussi contemplait les jardins.

« Il faut que je retrouve Anticléridès, dis-je.

— Comment veux-tu le retrouver ?

— Il faut que je retrouve son corps, pour qu’il soit, comme les autres, déposé à la nécropole. Je vais aller à la Cité. »

 

Elle m’accompagna pour tenir la promesse qu’elle avait faite à l’homme au portrait. C’était le tavernier du port. La taverne était fermée, mais lorsque Nagar eut frappé à plusieurs reprises, une jeune fille vint nous ouvrir. Elle avait les yeux très rouges. Quand Nagar lui expliqua ce qu’elle voulait, la jeune fille lui montra l’endroit où se trouvait le plat peint. Nagar l’enveloppa sans le regarder dans un tissu que lui donna la fille.

Elle quitta aussitôt la taverne sans un mot pour la servante. Pendant que nous marchions vers le Temple, je reprochai à Nagar de n’avoir prononcé aucune parole de consolation. Elle tourna vers moi un regard étonné :

« Et moi, dit-elle, qui pense à me consoler ? » Elle ajouta ensuite : « Et toi, qui va te consoler ? » Je ne répondis pas et souris tristement.

Au Temple, Nagar eut un bref moment d’hésitation. Elle y venait si rarement qu’elle se sentait mal à l’aise en ce lieu où elle aurait normalement dû être la maîtresse. Toutefois, elle se dirigea d’un pas ferme vers l’endroit où se tenait, à cette heure, le Grand-Prêtre. Installé dans une petite salle, dans les bâtiments à l’écart du Temple, il discutait, comme chaque matin, avec les jeunes prêtres qui désiraient lui poser des questions.

Lorsque nous entrâmes, il se leva et vint vers nous. Ses fonctions lui convenaient si peu et il en était tellement conscient que la vue de celle qui n’en avait pas voulu déclenchait toujours chez lui une réaction d’humilité. Il nous entraîna à l’écart dans les jardins du Temple et nous fit asseoir sur un banc.

« J’ai quelque chose à te demander, dit Nagar. L’un des hommes qui ont été exécutés hier matin a souhaité être enseveli avec cet objet. Il m’a fait promettre de veiller à ce qu’on le place dans son tombeau. Peux-tu m’y aider ?

— Tous les corps ont été transportés à la nécropole hier, répondit-il. Le Roi a accepté qu’ils ne soient pas inhumés dans une simple fosse, mais dans leurs tombeaux familiaux. Il a seulement interdit que quiconque assiste aux funérailles et que l’on vienne veiller les morts pour leurs premières nuits au tombeau.

« Cependant, si j’envoie un prêtre cette nuit, je pense qu’il pourra se faufiler jusqu’à la maison funéraire de ton protégé et placer dans le cercueil le précieux objet que tu tiens.

« Est-ce au tombeau du prince Phoil qu’il faut aller ? demanda-t-il.

— De Phoil ! s’écria Nagar. Laisse Phoil dormir en paix ! Il ne voudrait pas qu’on vienne l’ennuyer pour des sottises, qu’on vienne pleurer sur sa tombe. Surtout que ton prêtre ne s’arrête pas devant chez lui, même pour une courte prière. Non. C’est du tavernier qu’il s’agit. »

Elle lui tendit le sac qui contenait le plat. Le Grand-Prêtre le déplia. Il regarda longuement le portrait que nous n’avions pas examiné.

« C’est une très belle femme, commenta-t-il.

— La plus belle femme du monde », répondit sèchement Nagar en lui tendant le tissu pour qu’il y remette ce qui ne lui appartenait pas. Le Grand-Prêtre nous regarda sans bien comprendre. Il remballa le plat et le rendit à Nagar.

« C’est trop dangereux, dit-il. Pour Phoil, je l’aurais fait, mais pas pour un simple tavernier. » Nagar le regarda avec commisération.

« Il y a autre chose que j’ai besoin de savoir, reprit-elle au bout d’un instant. Je pense que tu peux me répondre.

« Parmi les hommes arrêtés l’autre nuit, il y en avait un qui n’était pas du Royaume. C’était un ami de Phoil, mon hôte et l’époux de Coelia », dit-elle à ma stupeur. Mais elle continua sans m’avoir regardée : « Il était poète. Il s’appelait Anticléridès. On ne l’a pas emmené avec les autres à la citadelle. Pourtant je sais qu’il est mort. Je veux savoir ce qu’il est advenu de lui. »

Le Grand-Prêtre parut ennuyé. Il regarda tour à tour Nagar, moi, les jardins et le sol, avant de demander :

« Tu n’as rencontré personne en ville ?

— Personne.

— Tu ne sais donc rien.

— Rien. Alors que toute la Cité le sait, si je t’ai bien compris.

— Est-ce qu’il faut que ce soit moi qui te le dise ? » soupira-t-il.

Comme Nagar ne répondait pas, il se décida à parler.

« Le Roi a décidé qu’il aurait un châtiment exemplaire parce qu’il était étranger. Il a fait répandre dans toute la Cité le bruit que c’était lui qui avait détourné Phoil et les autres du respect des lois du Royaume.

— Et que dit la Cité ?

— Elle ne dit rien pour le moment, parce qu’elle est trop horrifiée par ce qui s’est passé. Outre ceux qui ont été exécutés à la citadelle, le Roi a fait abattre plusieurs hommes parce qu’ils se trouvaient en armes dans les rues de la Cité à l’heure du complot. Plusieurs marchands, en plus des deux qui ont péri, ont été arrêtés et sont enfermés à la forteresse. La Cité est trop brisée pour penser et pour parler. Plus tard, peut-être, croira-t-elle la rumeur que le Roi fait courir sur ton poète.

— Que lui est-il arrivé ? »

Le Grand-Prêtre se mordit les lèvres si fortement qu’elles blanchirent. Il nous dévisagea à nouveau avec embarras.

« On nous l’a amené la nuit du complot. Le Roi m’a demandé de me rendre au Temple au milieu de la nuit, pour veiller à l’exécution de ses ordres…

— Bien, dit Nagar, inutile que tu continues.

— Parle. Parle, criai-je. Mais parle donc ! »

Le Grand-Prêtre interrogea Nagar du regard. Elle lui fit signe de poursuivre.

« Quand je suis arrivé, il était déjà là et on l’avait déjà descendu dans les sous-sols du Temple. Il y discutait avec deux prêtres, tandis que deux gardes le maintenaient. J’ai demandé qu’on le lâche, parce que je trouvais humiliant de traiter comme un animal cet homme qui allait mourir et se comportait plus dignement que nous.

« Nous lui avons demandé s’il désirait quelque chose avant de mourir. Il a fait signe que non. Alors, j’ai donné l’ordre qu’on le jette dans le bassin. J’ai laissé les prêtres surveiller l’opération. J’ai attendu dans le souterrain qu’on vienne me dire que tout était fini pour porter la nouvelle au palais. Voilà. »

Nagar me regardait depuis le début du récit. Mais je ne réagis pas. Malgré l’horreur dont m’emplissait la révélation du Grand-Prêtre, je m’aperçus que je savais depuis le début comment avait dû mourir Anticléridès et que mon esprit s’était secrètement préparé à en recevoir la confirmation.

Nagar regagna la grande cour du Temple. Avant qu’elle ne l’atteigne, je lui dis qu’il fallait que je reste.

« Non, Coelia. Il n’est pas bon que tu demeures ici. Qu’y cherches-tu ? Et que comptes-tu trouver ? Tout ce que tu pourras apprendre sera sans doute plus horrible encore que ce que tu peux imaginer. Viens avec moi.

— Non. Je veux rester ici. Il faut que je prie. Les dieux ont commis un acte répréhensible en conseillant au Roi d’agir ainsi. Malgré cela, je veux encore croire qu’ils peuvent apaiser les tourments éternels d’Anticléridès. Pour cela, ma prière est nécessaire.

— Je ne le pense pas. Mais si cela peut t’apaiser, toi, alors fais-le. Je t’attendrai à la presqu’île ce soir. »

Lorsqu’elle fut partie, je contournai le Temple et rejoignis la cour des prêtres. Je n’eus pas à attendre longtemps à la porte de la crypte. Comme je le pensais, ce fut le vieux prêtre à la robe pourpre, auprès duquel j’avais prié le jour de la fête du Passage du Temps, qui m’ouvrit.

« Tu as tardé à venir », dit-il en me faisant entrer.

Nous nous faufilâmes dans les ténèbres jusque vers l’autel. Comme il s’y dirigeait résolument, je l’arrêtai :

« Je ne veux pas prier. Il me faudra beaucoup de temps avant de pouvoir à nouveau m’approcher des dieux.

— Je ne t’en veux pas, répondit-il. Je prierai pour toi aussi longtemps que tu en seras incapable. Mais pourrai-je effacer de ton front la trace de la cruauté des dieux ? Depuis le jour où nous avons prié ensemble ici, j’ai supplié que s’écartent de toi et de tes proches les menaces que tu devinais. Tu as été épargnée, mais les tiens ont été frappés.

— Comment sais-tu tout cela ?

— Pourquoi t’en étonner alors que tu es venue me trouver ? Qu’attends-tu de moi aujourd’hui ?

— Je suis venue chercher le corps de l’homme que j’aimais et l’enterrer dans la maison de mes parents. Mais j’ai vu le Grand-Prêtre tout à l’heure et je suppose que je n’ai rien à réclamer. »

Il hocha la tête tristement et me demanda de le suivre. À travers l’obscurité désordonnée de la crypte, il m’entraîna jusqu’en haut d’un escalier à demi masqué par les coffres qui en barraient l’accès. Une torche grésillait dans une niche au-dessus de la première marche. Il s’en saisit et me fit signe de le suivre.

C’était un escalier étroit et raide. La torche éclairait mal les marches inégales et, plusieurs fois, je dus me rattraper à la robe du prêtre et au mur rugueux. Je m’aperçus ainsi qu’au fur et à mesure que nous descendions, celui-ci devenait de plus en plus humide.

Nous n’en finissions pas de descendre et de nous enfoncer sous la terre. Ce ne fut qu’au moment où nous abordions les dernières marches, que je compris que nous devions être au niveau du fleuve et que j’allais pénétrer dans la salle mystérieuse du Temple dont l’existence même était discutée dans la Cité.

Bientôt l’escalier s’illumina. Bientôt aussi, montèrent jusqu’à nous d’intolérables odeurs : la fétidité des eaux croupies et la puanteur entêtante, que je connaissais trop bien, des crocodiles. Nous débouchâmes sur une vaste salle, réplique exacte par ses proportions, de la crypte et du sanctuaire. La voûte, qu’on avait manifestement creusée dans le roc sur lequel était bâti le temple, était cependant plus haute et les innombrables torches accrochées aux murs ne parvenaient pas à en éclairer le sommet. En son centre, occupant l’essentiel de l’espace, se trouvait l’immense bassin aux eaux malodorantes.

« Ne t’approche pas trop du bord, me chuchota le prêtre. Les rebords sont élevés, mais parfois ces sales bêtes arrivent quand même à se hisser hors du bassin. »

Je le suivis, pendant que nous longions le bassin rectangulaire. Les dalles qui le ceinturaient étaient coupées sur l’un des plus petits côtés par une tranchée profonde qui s’enfonçait dans le mur. Je compris que la légende de cette salle n’en était pas une : elle communiquait avec le fleuve. Le flux, quoique très faible, à en juger par l’absence totale de courants et de mouvements, tant dans le bassin que dans la tranchée, évitait sans doute que les eaux ne stagnent complètement et permettait aux crocodiles d’aller et venir entre le bassin où ils étaient engraissés et le fleuve où ils retrouvaient la lumière du jour.

Lorsque nous eûmes fait le tour du bassin, le prêtre me fit signe de m’asseoir sur un banc fixé dans une sorte de renfoncement. Sur le banc, se trouvait un linge maculé de saletés et de taches incertaines, qu’on avait chiffonné et poussé sur le bord. Quand je fus assise à l’autre extrémité, le vieil homme prit le tissu et, d’un coup sec, le déplia devant moi. C’était une tunique.

« C’est tout ce que je peux te donner, Coelia. Je l’ai mise de côté l’autre nuit, lorsque j’ai dû officier à l’exécution.

« Le destin a voulu que cette nuit-là soit mon tour de veille dans le sanctuaire. Je m’y trouvais lorsqu’on est venu me chercher pour accompagner les deux gardes qui escortaient l’un des rebelles arrêtés au crépuscule. C’est moi et le jeune prêtre, venu m’avertir, qui les avons guidés, comme je l’ai fait aujourd’hui, jusqu’ici. J’ai fait prévenir le Grand-Prêtre parce qu’il fallait son autorisation pour exécuter l’ordre du Roi. Comme il tardait à descendre, j’ai eu le loisir de discuter avec l’homme qu’on nous avait amené.

« Je l’avais remarqué auprès du prince Phoil le jour de la cérémonie du Passage du Temps. Je l’ai donc vite reconnu comme l’étranger vivant chez ta maîtresse. Il m’a dit son nom et son origine et qu’il était poète.

« J’ai vu, sur les bords de ce bassin, beaucoup d’hommes que le Roi nous avait donnés pour nourrir les animaux sacrés, parce qu’il préférait les faire disparaître discrètement ou parce qu’il souhaitait les châtier par une mort horrible. J’en ai vu qui pleuraient à l’idée qu’ils allaient mourir, d’autres qui tremblaient à la pensée de la mort que leur avait choisie le Roi. J’en ai vu aussi qui fanfaronnaient et prétendaient n’avoir ni peur ni regret, jusqu’à ce qu’on les précipite dans le bassin. Ici, je n’en ai vu aucun mourir dignement. Tous, ils m’ont supplié ou bien de ne pas les tuer, ou bien de les faire périr avant de les plonger dans l’eau.

« Lui, a attendu calmement son exécution. Il n’a posé aucune question sur ce qui allait arriver. Il savait si bien que la décision du Roi était inexorable et, implacable, l’ultime cauchemar qui le guettait sous les eaux sales, qu’il n’a pas jugé bon de protester contre sa mort. Il se disait seulement désespéré de n’avoir pas achevé l’œuvre qu’il avait commencée et de ne t’avoir pas revue, comme il te l’avait promis le matin.

« Après le passage du Grand-Prêtre, les gardes sont partis. Nous avons prié Anticléridès de se déshabiller. Il avait affirmé ne rien désirer lorsque le Grand-Prêtre lui avait demandé s’il n’avait pas quelque souhait que nous puissions satisfaire avant sa mort. Cependant, tandis qu’il enlevait sa tunique, il me chargea d’un message pour toi.

“Je ne doute pas, dit-il, que Coelia viendra te voir. Rappelle-lui, je te prie, que son destin est de transmettre l’histoire que je lui ai confiée. Qu’elle prenne mes papiers et les emporte avec elle jusqu’au lieu qu’elle reconnaîtra comme celui où doit être consignée et conservée la mémoire des temps perdus.

“Dis-lui aussi, s’il te plaît, commença-t-il… Non. Ne dis rien d’autre. Tout le reste est indicible.”

« Quand il fut nu devant nous, je lui demandai de nous pardonner ce que nous étions obligés à présent d’accomplir.

“Je n’ai pas de pardon à te donner, répondit-il, parce que tu ne fais que remplir les devoirs de ta charge, mais aussi parce que ce qu’on te contraint à faire maintenant est totalement impardonnable.”

« Je n’avais rien à dire, tant cette parole était tristement vraie, aussi me bornai-je à un dernier signe, d’excuse ou d’amitié, avant d’ordonner au prêtre de le pousser dans le bassin.

« Dès qu’il eut touché l’eau, les crocodiles apparurent et l’eau se mit à s’agiter à l’endroit où il avait disparu. Sa tête surgit presque aussitôt. Toujours à cet instant, même les plus courageux hurlent et se débattent. Mais lui, demeura muet et je ne vis que ses yeux fixés sur moi. Alors je fis ce que jamais je ne fais, parce que c’est défendu par les lois du Temple. Je pris une planche abandonnée sous ce banc après des travaux et, d’un coup violent, aussi violent que le permettent mon âge et ma force, je l’assommai. Il disparut sous l’eau et ne reparut pas. Nous avons attendu que se calme le remue-ménage des crocodiles pour remonter. Le jeune prêtre m’a promis de ne pas me dénoncer. Il ne le fera pas, je crois, parce que c’était sa première exécution et qu’on est toujours faible à ce moment. »

Comme le prêtre s’arrêtait, je demandai, tout en regardant l’eau si calme qu’en dépit de l’odeur, on ne pouvait croire qu’elle abritât tant d’horreur.

« Comment étaient ses yeux ? Ses yeux qu’il a fixés sur toi ?

— Coelia, il y a à présent deux jours qu’il a posé ses yeux sur moi et je ne peux ni oublier son regard, ni me défaire du désespoir qui m’a saisi à leur vue. Je ne m’endormirai plus jamais sans voir, au milieu des ténèbres, ces deux grands yeux bouleversants. Sans doute ne me reste-t-il plus beaucoup d’années à vivre, mais je sais que je pourrais vivre trente ans encore sans qu’ils s’effacent de ma mémoire.

« Ne me force pas à t’en parler. Ne m’oblige pas à dire ce que j’ai vu. Conserve le souvenir de ses yeux d’amants. Pense au regard humide, tout à la fois interrogateur et rassuré, avec lequel il devait te dévisager. Souviens-toi de l’inoubliable lumière verte qui devait les éclairer lorsqu’il écrivait ses poèmes. Ne me demande rien de plus. Tout ce que je pouvais te dire, je te l’ai dit. »

Je ne sais pourquoi, alors que j’en avais une si grande envie, je ne pleurai pas. Je me sentais abandonnée de tout courage, si désespérée, que j’aurais pu – sans cette insupportable odeur – me laisser glisser dans les eaux tranquilles et troublantes du bassin.

Le prêtre ramassa la tunique que j’avais laissé tomber pendant qu’il parlait et me la tendit en m’aidant à me relever.

« Je sais, dit-il, ce que tu ressens. Tu crois n’avoir plus qu’un seul désir, celui de quitter la vie, parce que tu penses que plus rien ne t’y rattache.

« Mais demain, tu reverras monter le soleil dans le ciel et les feuilles frémir dans le vent. Tu chanteras l’un des poèmes de ton amant et tu comprendras que vouloir mourir serait le tuer définitivement. Et tu ne peux disparaître sans avoir accompli la mission qu’il t’a confiée. Il t’en a chargée parce qu’il savait que toi seule pourrait la remplir, mais aussi pour t’offrir un répit afin de soulager ton âme. »

Je ne répondis pas et le suivis. Quand je fus dans l’escalier obscur, je me souvins soudain que j’avais oublié de regarder une dernière fois l’eau épaisse et noire où se trouvait le tombeau éparpillé d’Anticléridès. Alors les larmes jaillirent de mes yeux, sans que je comprisse pourquoi c’était à cette minute, à cette pensée si dérisoire qu’elles choisissaient de s’écouler.

« Je ne peux continuer, gémis-je. Toutes les femmes ont le droit de revoir après sa mort celui qu’elles aiment. Toutes, elles ont droit à un dernier baiser, une dernière étreinte. Elles peuvent venir sur sa tombe, lui parler inlassablement de ces choses indestructibles qui ont cessé pourtant de l’intéresser. Et moi, je n’ai droit qu’à un morceau de tissu tout sale et d’où son odeur s’est évaporée. Je ne l’ai pas revu. Il a souffert ce qu’aucun homme ne mérite de souffrir et je n’ai rien pu pour l’aider et je ne peux rien pour l’aider à oublier cette épreuve.

« Laisse-moi retourner au bassin. Laisse-moi prier pour que son âme ne vagabonde pas entre les eaux, pour qu’elle dorme sans cauchemars et dans la certitude que son œuvre traversera les vallées et les montagnes, les mers et les océans et sera connue de chaque homme pour que chaque vers qu’on prononcera étende un baume sur chacune de ses innombrables blessures. »

Mais il me barra le passage et me traîna, de marche en marche, jusqu’à la crypte. Le pauvre y parvint aussi essoufflé que j’étais sanglotante. Il s’effondra sur un banc et de son bras si ferme, qu’en y repensant, je ne doute pas qu’il ait trouvé la force d’assommer Anticléridès, il m’y cloua solidement.

Lorsqu’il eut repris son souffle et compris que, ma révolte s’étant transformée en désespoir, je ne me jetterais certainement pas dans les escaliers pour redescendre au bassin, il s’éloigna quelques instants. Il revint avec une coupe qu’il me força à boire. Le liquide était si épais, sale et puant qu’il me sembla que c’était de l’eau puisée au bassin. Je l’avalai cependant, espérant tout à coup qu’elle en venait bien et que j’absorbais ainsi un peu de l’âme d’Anticléridès diluée dans le fleuve.

Ce que c’était vraiment, je ne le sais toujours pas, mais au bout de quelques minutes, mes sanglots s’espacèrent, mes larmes cessèrent et je réussis à me redresser pour partir. Le vieil homme m’accompagna à la porte. Avant de l’ouvrir, il me serra contre lui.

« Va à présent. Fais ce qu’il t’a demandé. Moi, je veillerai sur son âme tremblotante, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé le repos.

« Je ne te reverrai pas. N’oublie pas ce pourquoi tu es née. Personne ne pourrait te pardonner de te laisser mourir sans avoir rempli ton devoir. Que les dieux t’accompagnent sur la route que tu vas suivre. »

 

Je me retrouvai dehors. Il faisait nuit déjà. Je sus que j’avais, comme la première fois, passé au cœur du Temple plus d’heures que je ne l’avais cru.

Je redescendis vers le fleuve, à travers la ville silencieuse et déserte, la tunique sale nouée autour de mon cou, comme une écharpe. Chemin faisant, je rencontrai une patrouille de soldats. Celui qui la menait m’arrêta sèchement.

« Que fais-tu dehors, alors que la nuit est tombée ?

— Je reviens du Temple », répondis-je tristement.

L’homme fit lever une torche au-dessus de mon visage. Le sien m’apparut au même moment. Celui d’un homme d’âge mûr, dont les côtés de la bouche tombaient et aux yeux si las que je ne pus croire qu’il s’irritât de ce que je transgressais le couvre-feu.

« Je te connais, dit-il enfin, avec la voix de qui cherche dans sa mémoire un nom trop longtemps inutilisé. Qui es-tu ?

— Je me nomme Coelia et Nagar est ma maîtresse.

— Nagar ! C’est avec elle que je t’ai vue. Pourquoi t’a-t-elle laissée sortir cette nuit ?

— Elle m’a laissée au Temple cet après-midi et je m’y suis attardée. »

Il m’examina à nouveau et je l’entendis murmurer mon nom, comme si soudain il éveillait quelque chose en lui.

« Je suis désolé, Coelia, reprit-il, désolé. Je l’ai dit il y a deux nuits à Nagar quand elle est venue à la forteresse voir Phoil. Elle s’inquiétait de celui que tu es venu chercher aujourd’hui au Temple, n’est-ce pas ? »

Je hochai la tête affirmativement, parce qu’il ne m’était pas possible de parler. Il ne dit rien et me regarda longuement, à la lumière du flambeau, tous ses soldats patiemment immobiles derrière lui.

« Lorsque les rébellions échouent, le peuple tout entier souffre. Mais ce sont toujours les femmes qui sont les plus touchées, parce que, pour elles, la mort est le terme infranchissable de l’espoir.

— Je ne crois pas, répondis-je d’un sourire, en pensant à ce que nous devions à présent accomplir Nagar et moi. Les femmes sont les gardiennes de l’espoir jusqu’au plus profond de la détresse.

— Ah ! soupira-t-il. Peut-être as-tu raison. Moi, je n’ai plus d’espoir. Mes amis sont morts et mon pays est moribond…

« Si je te donne un cheval, est-ce que tu sauras rentrer seule chez Nagar ? »

Comme je l’en assurais, il ordonna à l’un de ses hommes de ramener une bête des écuries de la forteresse. Nous ne dîmes plus un mot. Nous nous regardions seulement à travers la lumière fumeuse de la torche.

Lorsqu’il m’aida à monter, il me serra la main : « Je penserai à toi, gardienne de l’espoir, lorsque je douterai de tout », chuchota-t-il. Je lui souris avant de donner au cheval un coup suffisant pour qu’il se précipite à travers les ruelles en pente vers le fleuve. Une fois rejoints les bords du fleuve, je le mis au pas.

La nuit était belle. J’en connaissais les étoiles aux noms si doux que Célubée avait aimé les donner à ses enfants. Tout près de moi, coulait l’eau brillante du fleuve, si calme à cette heure que personne n’aurait voulu croire qu’elle cachât le mystère de la mort.

J’arrêtai le cheval et me mis à pleurer, le nez levé vers le ciel. Je pourrais expliquer mes larmes par le trouble apporté par tous les bouleversements survenus en si peu de temps ou par le déchirant chagrin que j’avais de la disparition éternelle d’Anticléridès. Mais je sais que je pleurais aussi du bonheur de vivre cette nuit, si belle et impénétrable qu’on ne pouvait s’empêcher de croire encore à l’avenir et à ses surprenantes inventions.

 

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