Célubée

Célubée · Chapitre 32 sur 42

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Célubée

Récit d’Anticléridès

Voilà ce que nous raconta Anticléridès le premier soir.

 

Récit d’Anticléridès

 

(…) Lorsque Coelia m’eut quitté, je repensai longuement à ce qu’elle venait de m’apprendre. Ce n’était pas tant le contenu de l’information qu’elle m’avait livrée – encore qu’il fût important et ferait bondir Phoil de plaisir – mais sa transmission.

Coelia m’avait confié trois renseignements, essentiels pour le prince, qu’elle tenait de sa maîtresse. Je ne pouvais douter de leur authenticité puisque – les deux premiers du moins – s’étaient révélés exacts. Mais je ne parvenais pas à comprendre pourquoi Nagar nous les avait communiqués. Car il ne faisait plus de doute pour moi qu’elle avait voulu que nous les sachions. Il était inconcevable qu’elle ait, par inconscience ou par bêtise, abordé ces sujets avec Coelia. Elle voulait que Coelia nous les rapporte. Cela signifiait, bien sûr, et j’en étais désolé pour Coelia, qui aurait tant voulu que Nagar ne sût rien de nos rapports, que Nagar connaissait notre liaison et avait décidé de s’en servir. Mais cela signifiait autre chose et cette autre chose, je n’arrivais pas à la démêler.

J’informai Phoil dès le soir de ce que j’avais appris et décidai de le laisser en tirer les conséquences pratiques, sans lui faire part de l’état de mes réflexions.

Cependant, au cours de la nuit, pendant que je tenais Coelia endormie dans mes bras et ne trouvais pas le sommeil, j’envisageai chacune des raisons que pouvait avoir Nagar de nous offrir ce que nous recherchions. Il y avait en effet deux groupes d’hypothèses, les favorables et les défavorables. Parmi les favorables, se trouvait celle – qui me paraissait bien peu probable – qu’elle ait résolu d’aider le prince. Elle était trop contraire à son comportement à l’endroit de Phoil – ou alors, il eût fallu lui prêter rouerie et dissimulation – pour que je la retienne. Plus plausible me paraissait le fait qu’elle cherchât, par une discrète bienveillance, à nous mettre en garde contre les périls que nous courions. Cela lui aurait davantage ressemblé. Ainsi m’avait-elle incité à raconter l’histoire de Célubée pour détourner Phoil de ses projets et lui faire comprendre les dangers du pouvoir illégitimement conquis (ce qui, malheureusement pour elle, qui ne connaissait finalement qu’imparfaitement cette histoire et en avait fait en tout cas une lecture différente de la mienne, avait plutôt produit l’effet inverse). Mais ce qui me faisait rejeter cette possibilité, c’était qu’elle aurait dû cesser de nous faire passer des informations dès qu’elle avait constaté que, loin de contenir Phoil, elles le poussaient à de nouvelles provocations contre le Roi. Je ne pouvais pas en effet la croire naïve au point de penser qu’en persistant dans sa conduite, elle empêcherait Phoil de commettre des imprudences.

Les hypothèses défavorables, hélas, me parurent plus certaines. Elles supposaient que Nagar savait tout, ou à peu près tout, des intentions du prince. Qu’elle les ait devinées, je le croyais depuis toujours, parce qu’elle connaissait trop Phoil pour ne pas prévoir ses réactions et son attitude face à la situation du moment. Mais je jugeais improbable qu’elle sût que Phoil avait résolu de mettre en œuvre ses projets et qu’elle en ait appris toutes les péripéties. S’il en allait ainsi, nous étions perdus, car elle ne pouvait les tenir que d’espions et donc du Roi lui-même.

Je ne croyais pas qu’elle sût tout cela (au reste, nous-mêmes, les fidèles de Phoil, ne connaissions toujours pas le plan qu’il prétendait avoir arrêté). J’en déduisais qu’elle nous donnait des renseignements afin de nous amener à nous découvrir, à faire de la surenchère et, finalement, afin de nous perdre. Dans quelle mesure du reste, me demandai-je au plus profond du désespoir où m’avaient conduit toutes ces réflexions, n’a-t-elle pas elle-même soufflé au Roi ces trois décisions, moins parce qu’elles s’imposaient que parce qu’elles étaient autant de pièges pour nous prendre ?

Tout le reste de la nuit, j’errai autour de ces dernières suppositions. Me confirmant tantôt dans la noirceur et la perfidie du caractère de Nagar et tantôt dans la certitude qu’attachée au prince, comme elle semblait l’être, elle ne pouvait avoir conçu une aussi horrible machination. Mais il m’apparaissait toujours que me manquait un élément pour comprendre Nagar et ce qu’elle manigançait. Quand se leva le jour, j’étais convaincu qu’elle ne nous avait pas innocemment et bienveillamment informés des décisions du Roi. Je savais qu’elle nous était hostile et que, sans doute, elle serait prête à brider ses sentiments pour se mettre en travers du chemin du prince. Mais je ne savais pas pourquoi et il me semblait que si je l’avais su, j’aurais pu davantage protéger Phoil des coups qu’elle s’apprêtait à lui porter.

Sûr de cette analyse, je me levai rapidement et courus à la chambre où Phoil avait dormi cette nuit-là afin de l’empêcher de se servir de ce que je lui avais appris la veille. Il était déjà parti. Je voulus courir à sa poursuite, mais Nagar étant également partie, il n’y avait plus de moyen de locomotion sur la presqu’île. Je jugeai inutile de me précipiter en courant sur la route de la Cité. J’arriverais au milieu du jour et Phoil aurait déjà accompli l’essentiel de ses projets. Je décidai donc d’attendre le soir pour l’avertir en espérant qu’il n’ait rien fait d’irréparable.

Cependant, le soir, lorsqu’il revint, je ne pus lui dire de se méfier de Nagar. Il rapportait une nouvelle bien plus importante que toutes celles qu’elle nous avait cédées. Celle-là, on ne pouvait la soupçonner d’être un piège, puisqu’elle circulait déjà dans toute la Cité. Phoil éclatait de joie. Il me serra contre lui. Et moi, je riais de bonheur aussi. Nous allions vaincre, je le savais. (…)

 

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