Célubée

Célubée · Chapitre 26 sur 42 · partie 1/3

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Célubée

Chronique de Célubée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Alors Anticléridès reprit l’histoire de Célubée.

 

Comme il nous avait fait à Phoil et à moi-même des récits séparés et non identiques, parce que, selon son auditeur, il avait plus ou moins insisté sur telle histoire ou sur tel détail, le soir où il reprit son récit, Anticléridès entreprit d’abord de faire le point sur ce que nous savions.

Il dut raconter à Phoil l’histoire de Tsarit, que ce dernier ignorait, avant de pouvoir enchaîner sur ce que j’attendais.

 

Chronique de Célubée

 

« Tsarit, commença-t-il, tarda à prendre une épouse, se contentant des femmes qui s’offraient à lui. Elles étaient nombreuses et chacune d’elles espérait être celle qui découragerait le roi du célibat. Mais il savait profiter de leur complaisance sans se sentir le moins du monde redevable. Lorsqu’elles venaient le trouver pour faire constater leur état, il soupirait gentiment : “Quand on a cédé une fois, on peut céder d’autres fois”, et il les renvoyait chez elles sans même s’excuser. Cela ne l’intéressait pas. Il n’aimait qu’une chose : le pouvoir. Il se méfiait des femmes à cause de sa mère et de la dépendance dans laquelle elle avait fini par jeter Sothis. En outre, il était résolu à ne jamais avoir davantage d’enfants qu’il n’en fallait à Célubée. Tout cela ne l’inclinait pas au mariage.

Il consacra les premières années de son règne à sa ville. Il l’embellit considérablement, parachevant les travaux de restauration commencés maintenant depuis plus d’un siècle. Il réorganisa aussi le hameau qui s’était constitué avant la grande inondation. Celui-ci s’agrandissait au fur et à mesure que les cultures s’étendaient vers le sud. Il réussit enfin à développer les relations avec le pays voisin. Cela, il l’entreprit moins de son propre fait que sous l’influence de Saïr. Lui-même se méfiait de ce voisin. Il le trouvait trop riche, trop important et trop avide. Il devenait de plus en plus difficile de négocier des accords, parce que, de l’autre côté de la montagne, on exigeait toujours plus de grains contre toujours moins d’animaux ou d’objets ouvragés. Tsarit était convaincu que les rapports établis ne pourraient se maintenir éternellement. L’en convainquait en outre sa jalousie devant la richesse et l’élégance de ce peuple.

Tsarit consacrait aussi beaucoup de temps à déjouer les intrigues des deux veuves de son père qui, ne s’étant jamais remises de la mort de leurs enfants mâles, s’étaient rapprochées et passaient ensemble leurs journées à essayer de lui faire du tort. Il se serait volontiers débarrassé d’elles, mais outre que Saïr lui avait fait comprendre qu’il ne tolérerait pas de meurtre supplémentaire et surtout pas celui de sa mère ni de sa belle-mère, il sentait bien que Célubée, quelque soumise qu’elle fût, ne le lui pardonnerait jamais. Aussi s’était-il borné à entourer les deux femmes d’espions qui lui rapportaient chacun de leurs gestes et chacune de leurs paroles. Tsarit arrivait ainsi à les empêcher de lui nuire. Il ne rendait jamais visite à sa mère et, comme celle-ci refusait de se déranger pour aller voir « l’assassin », ainsi qu’elles le surnommaient dans leurs conversations, ils ne s’étaient plus rencontrés depuis la mort de ses frères. Lorsqu’on avait enterré Sothis, il leur avait défendu de descendre assister à la cérémonie. Autant pour les humilier que pour prévenir toute agitation. Il se sentit soulagé lorsque sa propre mère mourut un hiver, bien que sa belle-mère ait toujours été la plus redoutable des deux. Cependant, celle-ci se rapprocha alors de Saïr, son fils, jusque-là compris dans la haine des deux femmes et s’assagit. Tsarit n’eut plus à se plaindre d’elle. Il alla jusqu’à lui faire porter de menus présents. Comme elle vieillissait, elle eut la faiblesse de les accepter et de croire que Tsarit se repentait de ses exactions. Celui-ci s’arrangea pour que tout Célubée le sût et en tirât la conclusion que si le roi était impitoyable à ses ennemis, il savait se montrer conciliant aussitôt qu’on cessait de lui résister.

Saïr le comprit et chercha vainement à lui faire la leçon.

“Tu fais appel aux instincts les plus bas et les plus veules de ton peuple. Ton devoir de roi est de les élever, non de les abaisser.

“Neter, il y a si longtemps, se plaignait de ce que les Célubéens agissaient par bassesse et par intérêt et toute son action a tendu à les faire changer. Tu te conduis de manière totalement inverse.

— Je ne pourrais pas dominer Célubée autrement, tu le sais bien. Je dois être craint si je veux conserver mon pouvoir. C’est à toi qu’il revient d’élever l’âme de Célubée. Ce n’est pas mon métier !”

Et Célubée entendit le message de son roi. Les rumeurs se turent. Il ne fut plus question de vengeance ni d’exécration. Quand Tsarit se promenait dans la ville ou dans les champs, il ne lui semblait plus que les conversations cessaient sur son passage. Il se montra plus calme et détendu. Les femmes qui le pratiquèrent à cette époque le sentirent et elles comprirent que le moment d’agir était venu pour elles : il était enfin prêt à tomber amoureux.

 

Mais il ne tomba pas amoureux, non parce qu’il ne rencontra personne dont il pût s’éprendre, mais parce qu’il n’était pas dans sa nature d’aimer. Par nécessité, il se décida à se marier, mais tout le monde, à commencer par l’intéressée, comprit bien vite qu’il n’y mettait aucun sentiment. Il choisit une jeune fille de la vieille ville. Les raisons de son choix tenaient essentiellement à sa beauté et à sa virginité. Il voulait une femme qui puisse lui donner un héritier à la fois superbe et incontestable. Il s’occupa d’elle le temps qu’il fallut pour qu’elle soit enceinte et l’abandonna jusqu’à ce qu’elle mette au monde une fille. Piqué, il reprit son œuvre. Mais elle eut encore une fille. À la quatrième fille, Tsarit, qui avait juré qu’il n’aurait qu’un seul enfant et n’avait jamais pensé qu’il pût être autre chose qu’un garçon, se mit en colère. Parmi les serments qu’il s’était étourdiment faits, figurait celui de ne toucher sa femme que le temps de concevoir son successeur et de ne jamais s’intéresser à elle. Sa colère de la voir ne lui donner que des filles s’augmenta donc de sa fureur d’être en colère à cause d’elle. Il menaça de la répudier et d’aller prendre n’importe quelle fille parmi celles qui prétendaient lui avoir donné des bâtards pour l’engrosser d’un garçon légitime.

La jeune femme, qui avait le tort d’aimer cet homme insensible et d’être malheureuse de son peu d’attention, fondit en larmes et le supplia de lui donner une nouvelle chance. Curieusement, Tsarit céda et accepta de tenter une cinquième expérience. Mais une cinquième fille naquit.

Au moment où Saïr la mit au monde, il osa à peine révéler à sa belle-sœur le sexe de l’enfant. Lorsqu’il le lui dit, après qu’elle eut à trois reprises posé la question, elle se mit à pleurer de longues larmes silencieuses et incessantes. Quand Tsarit rentra chez lui, le soir, elle pleurait depuis le milieu du jour, moment auquel sa fille était née. Saïr l’attendait sur le pas de la porte, l’air inquiet. Tsarit comprit tout de suite que sa femme avait persisté à ne faire que des filles. Il allait se fâcher, mais Saïr prévint ses protestations.

“Ton épouse, dit-il, est à bout de forces. Depuis la minute où elle a vu qu’elle avait encore une fille, elle n’a cessé de pleurer.

— Il est bien temps de gémir et de se tordre de douleur…

— Elle ne gémit ni ne se tord, elle pleure seulement et personne n’a réussi à arrêter ses larmes. Mais je te le dis, si elle ne cesse pas, elle va mourir. L’accouchement l’a épuisée et ces pleurs infinis achèvent de l’user. Si elle meurt, le bébé ne survivra pas non plus, car il est bien faible et a besoin du lait de sa mère.

— Qu’elle meure ! J’ai déjà quatre filles, qu’ai-je besoin d’une cinquième ? Mais il me déplairait que Gemma disparaisse ainsi. Que dira encore Célubée ? Que je l’ai tuée ?”

Il poussa un soupir et s’enfonça dans la maison. Il vit sa femme, le visage torturé et brouillé, avec les deux traînées parallèles qu’elle ne cherchait même pas à arrêter, ruisselant sur son cou. Elles avaient trempé le drap sur lequel on l’avait couchée ainsi que ses cheveux et la robe encore tachée de sang que personne n’avait réussi à lui ôter. Il s’approcha d’elle avec hésitation. Ce spectacle le surprenait. Il avait été habitué à voir toujours des femmes hargneuses et revendicatrices. Sa mère et sa belle-mère, rongées par la haine, il ne les avait jamais vues pleurer. Il avait subi leur méchanceté et leurs sarcasmes, mais non leur désespoir. Les femmes qui venaient lui demander de les épouser feignaient de sangloter pour l’attendrir, mais sitôt qu’elles avaient constaté son inébranlable position, elles se mettaient à hurler et à trépigner et il devait les faire sortir de force. Aucun chagrin ne lui avait jusque-là paru respectable.

Gemma, qui pleurait sans rien dire, sans autre manifestation de douleur que celle-ci, l’émut. Pour la première fois, il sentit naître en lui, non de l’amour, c’eût été trop exiger de lui, mais de la compassion pour un être humain.

“Pourquoi pleures-tu, Gemma ? demanda-t-il, sans élever la voix.

— Parce que je n’ai mis au monde qu’une nouvelle fille, répondit-elle sans cesser de pleurer.

— Vaut-elle tant de larmes ?

— Oui, puisqu’elle me vaut ma disgrâce.

— Quelle disgrâce ?

— Celle de n’être plus ta femme.

— Et cela te contrarierait beaucoup de ne l’être plus ?

— Je n’aurais plus de raison de vivre, répondit-elle en avalant des larmes. Je sais que tu ne m’aimes pas. Mais tu n’aimes personne, je n’ai donc pas lieu de me plaindre. Tu ne m’aimes pas, mais moi, je t’aime et je sais me contenter d’être ta femme, pourvu que je te voie de temps en temps ; que je sache, la nuit, même si tu ne dors pas avec moi, que tu n’es pas loin, que je pourrais te regarder si je le souhaitais ; que j’entende ta voix de colère résonner dans la maison ; que je te voie arpenter Célubée et faire des plans pour elle. Tout cela est fini et je n’aurai pas assez de larmes pour vider mon cœur de la tristesse qui s’y est installée.”

Tsarit en demeura pantois. Que sa femme l’aimât le dépassait. Rien dans son comportement ne le justifiait. Il ne pouvait imaginer qu’une femme veuille vivre avec lui pour une autre raison que son titre, sa puissance et sa gloire.

“Écoute, dit-il, tu es jeune encore. Tu peux avoir d’autres enfants. Essayons encore. Il te viendra bien un garçon.”

Elle ne comprit pas d’abord et crut qu’il se moquait d’elle. Mais comme il répétait ce qu’il venait de dire, elle le regarda en souriant, malgré ses yeux gonflés de larmes.

“Tsarit, dit-elle, Tsarit, mon cher aimé. Je crois que si tu m’aimes un peu, nous aurons un garçon.”

Tsarit, qui ne voulait pas se laisser aller à l’émotion qu’elle ne cessait de provoquer en lui, hocha la tête.

“Peut-être, répondit-il, peut-être. Pour le moment, promets-moi de ne plus pleurer.”

Elle porta enfin sa main à ses yeux et, se saisissant du drap, acheva de les sécher.

“Tsarit, reprit-elle, comme appellerons-nous cette fille ?

— Larme, me paraîtrait bien choisi”, répondit-il, ironique.

Larme, elle fut, bien que sa mère n’en versât plus jamais pour ses enfants, car elle accoucha peu après d’un garçon aussi beau et malin que le souhaitait son père. Tsarit, malgré sa promesse de ne plus retrouver Gemma après la naissance d’un enfant mâle, ne put s’y résoudre vraiment. À sa manière détachée, il aimait Gemma et, plus encore, aimait qu’elle l’aimât. Il ne se sépara plus jamais d’elle et réussit, malgré ses visites régulières, à ne plus engendrer d’enfant. Gemma s’en moquait, elle l’avait enfin pour elle ainsi que ses deux enfants préférés, la petite Larme et son fils Alcor.

 

Alcor fut élevé par son père d’une manière inflexible. Ce dernier ne lui pardonna rien pendant toute son enfance : aucune faiblesse, aucune erreur. De sorte que s’il n’avait été élevé que par Tsarit, il serait devenu aussi dur que lui. Mais Gemma, la plus douce d’entre les femmes, veillait à ce que son fils ne perde pas toute humanité. Lorsqu’elle constatait chez lui un penchant à la cruauté, elle lui répétait toujours :

“Même ton père a eu pitié de mes larmes.

— Parce que, répondait l’enfant, nul ne pourrait supporter de te voir pleurer.”

Elle essayait de l’éveiller à la tendresse et à la beauté, mais ses efforts compensaient mal ceux de son mari. Tsarit lui reprochait parfois gentiment de chercher à défaire ce qu’il avait tant de peine à construire. Gemma, qui ne discutait jamais la conduite de son époux, se bornait à avancer deux arguments.

“Je ne veux pas, disait-elle, qu’il soit malheureux comme toi.

— Mais, répondait-il, je ne suis pas malheureux.”

Elle avait renoncé à lui expliquer en quoi il était malheureux et lui, à le lui demander, parce que leur conception du malheur ne concordait pas. Elle tentait alors sa seconde raison. Elle soutenait qu’il pouvait être utile de savoir être bon. Mais elle n’avait jamais réussi à illustrer d’un exemple sa conviction. Tsarit, qui raisonnait toujours en termes d’efficacité, ne la croyait pas. Comme il avait en outre développé très avant une réflexion sur le mal au service de la politique, il rétorquait à Gemma que se servir de la bonté à des fins utilitaires lui paraissait le contraire d’être bon.

Néanmoins, Gemma poursuivait auprès de Larme et d’Alcor son action éducative. Elle veillait sur eux deux avec un amour et une patience qu’elle n’eut jamais pour ses autres enfants. De ce fait, Alcor s’attacha profondément à sa mère et à sa sœur, qui étaient les deux seules femmes qu’il avait l’occasion de voir quotidiennement.

En dépit de son nom, Larme était tout sauf une pleureuse. Elle devint très vite une petite fille vive, intrépide et curieuse de tout. Alors que les quatre premières filles s’étaient montrées douces, passives et lentes, Larme ne tenait pas en place. Encore très jeune, elle disparut plusieurs jours durant. On la croyait morte, lorsqu’elle rentra, sale et échevelée, nullement terrorisée d’avoir dû se débrouiller seule pour survivre. Gemma avait vite compris que Larme s’était trompée en choisissant son sexe. En grandissant, elle supportait de plus en plus mal sa condition de femme et notamment le fait qu’il revienne à son frère et non à elle de succéder à leur père. Quelques années très pénibles passèrent, où Larme, que sa mère avait élevée avec Alcor, le détesta et d’une manière si violente que, même lui, qui adorait sa sœur, dut se fâcher et la réprimander en public.

Tsarit, qui surveillait cela de loin et sans y attacher beaucoup d’importance, reprochait à Gemma, quand elle se plaignait à lui du comportement de leur fille, de l’avoir à tort élevée comme un garçon.

“Marions-la, disait-il, marions-la comme nous avons marié les quatre autres. Elle finira bien par s’assagir.”

Mais l’idée de Tsarit eut l’effet inverse. Il lui présenta l’un des chefs de son armée. Comme il considérait Larme comme sa fille préférée, bien que ce qu’il éprouvât pour elle fût sans comparaison avec ce qu’il ressentait pour Alcor, il avait soigneusement choisi son prétendant. Il était beau et grand, intelligent et audacieux. Mais lorsque la jeune fille comprit les intentions de son père, elle entra dans une violente colère. Elle commença par casser tout ce qui se trouvait à portée de ses mains, gifla son prétendant de toutes ses forces et s’enfuit dans la montagne. Elle n’en redescendit pas. Tsarit, furieux de la réaction de sa fille, décida qu’elle n’avait qu’à y rester et que personne n’irait la chercher. Mais Gemma, une fois son propre mécontentement tombé, s’inquiéta. Elle finit par obtenir d’Alcor qu’il parte à la recherche de sa sœur. Cependant, Tsarit posa une condition à cette expédition. Alcor ne pourrait ramener Larme que pour autant qu’elle se soumette et accepte d’épouser celui que son père lui choisirait.

Alcor était encore très jeune. Bien qu’il y eût très peu d’écart entre lui et sa sœur, elle avait atteint avant lui l’âge adulte et était au fait de choses qu’Alcor ne comprenait pas ou qui ne l’intéressaient pas. Quand elle vit son frère, qu’elle avait tant détesté, elle se jeta à son cou et l’étreignit avec une force et une brutalité qui étonnèrent Alcor, quoiqu’il y répondît avec autant de feu, parce qu’il aimait beaucoup sa sœur. Ils passèrent ainsi quelques heures tranquilles. Larme se trouvait à l’évidence heureuse de retrouver un être humain avec qui parler et elle faisait fête à son frère. Mais quand il lui demanda de redescendre avec lui et lui apprit la condition mise par leur père, elle se redressa fièrement, comme elle le faisait quand elle était vexée, et refusa de le suivre.

Elle demeura dans la montagne plusieurs mois dans la plus totale solitude. Alcor montait la voir de temps à autre et essayait de la convaincre de redescendre. Elle ne céda que lorsque la mauvaise saison s’installa et qu’il apparut qu’elle serait, cette année, plus rigoureuse qu’elle ne l’avait été depuis longtemps. Larme ne trouva plus rien à manger et après plusieurs jours de quasi-jeûne, où elle s’efforça de résister en mâchonnant de l’herbe, elle abandonna la partie. Elle alla cependant jusqu’au bout de ses forces et Alcor la trouva grelottante de fièvre, amaigrie au point d’en être efflanquée. Effrayé, il reprit ses habituels arguments pour la décider à revenir à Célubée. Elle commença par répondre qu’elle préférait mourir que d’obéir à son père, mais lorsqu’elle vit Alcor, lassé de tant d’opiniâtreté, redescendre le chemin, elle comprit soudain que s’il partait, elle allait véritablement mourir et mourir seule, laissant son cadavre aux charognards. Dans le même temps que le désespoir de n’être suffisamment aimée par personne la submergeait, le désir de vivre et de triompher de l’indifférence des autres la poussa à rappeler son frère. Alcor remonta aussitôt. Tout heureux du changement intervenu chez sa sœur, il s’apprêtait à lui ouvrir les bras pour la serrer contre lui et lui expliquer combien il tenait à elle, mais elle passa, hautaine, devant lui, d’un pas aussi assuré que le lui permettait sa sous-alimentation en disant : “Dépêchons-nous, afin d’arriver avant la nuit.”

Gemma accueillit sa fille comme si rien ne s’était passé. Elle consacra plusieurs jours à la laver, la récurer et la nourrir. Elles ne parlèrent jamais des mois précédents. Gemma se montra aussi douce et affectueuse que d’habitude. Larme lui en voulut toutefois de ne l’avoir ni interrogée ni plainte. L’idée que sa famille eût été prête à accepter de la voir mourir l’obséda très longtemps et acheva de durcir son caractère, quelque violents que fussent ses sentiments pour certains membres de cette famille.

Elle se laissa marier. Après la gifle retentissante qu’elle avait appliquée à son premier fiancé, il était hors de question que celui-ci consente à l’épouser. Par ailleurs, Tsarit avait été si irrité de la résistance de Larme, qu’il choisit à dessein un homme qu’elle ne pouvait que mépriser. D’un grade peu élevé dans la hiérarchie militaire, il était âgé, gros et informe et avait la réputation de sentir fort. Tout le monde lui reconnaissait pourtant deux qualités : son courage et sa force physique.

La cérémonie fut insupportable. Larme avait refusé de revêtir une robe appropriée et avait mis ce qu’elle possédait de plus laid et de plus sale. Elle ne coiffa pas ses cheveux, qu’elle laissa sans soins les jours qui précédèrent le mariage, pour qu’ils soient aussi emmêlés que possible. Elle ne jeta pas un regard à son époux à aucun moment du mariage. Lorsque le prêtre, son oncle, en vint aux questions rituelles, elle se montra encore plus agressive qu’on pouvait le craindre.

“Acceptes-tu cet homme pour époux ? lui demanda-t-il.

— Il le faut bien”, répondit-elle fermement.

En dépit de sa surprise, Saïr lui posa la seconde question, qui devait sceller leur union devant le peuple de Célubée.

“Acceptes-tu de lui appartenir ?

— Jamais, hurla-t-elle. Et de peur qu’on ne l’eût pas entendue, elle répéta : jamais.”

Tsarit s’avança alors vers elle, le regard noir. Mais il n’impressionnait plus sa fille.

“Tu ne peux répondre ainsi. Donne la réponse correcte.

— Je dois répondre ce que je crois. Je l’ai fait. Je ne changerai pas d’avis. J’accepte cet homme comme époux, mais je refuse de lui appartenir.

— Ça va, Tsarit, chuchota Saïr, elle est mariée. À présent, cela concerne son mari. Tu n’es pas maître de leurs relations. Sa réponse, dès lors qu’elle l’a accepté pour époux, ne change rien.”

 

Larme alla s’installer chez son répugnant mari. À la mine déconfite de celui-ci, tout Célubée comprit qu’elle tenait son engagement. Bien que Larme ne fût guère aimée en raison de sa violence et de ce qui apparaissait comme des caprices, son combat à la fois contre la volonté de son père – dont Célubée devait subir la lourde tutelle – et contre un homme que très peu appréciaient, lui valut l’admiration de beaucoup de ses concitoyens. Malgré la tristesse de son existence, elle conservait un air serein. Il déroutait Gemma et Alcor qui venaient souvent la voir dans l’espèce de cabane poussiéreuse où elle habitait. Elle ne voulait jamais ni de leurs présents ni de leur sollicitude, prétendant qu’elle ne manquait de rien. Elle eut même l’audace de refuser de recevoir son père, un jour où il lui rendit visite. Elle le jeta dehors en disant d’une voix posée, mais assez élevée pour que ses voisins puissent l’entendre, que rien ne l’obligeait à recevoir chez elle un père qui n’avait jamais manifesté à son égard de sentiments paternels.

Tsarit, qui n’avait jamais subi pareil affront et ne pouvait le tolérer, entreprit son gendre. Il savait bien que ce dernier était trop impressionné par la sauvagerie et la distinction de Larme pour oser s’opposer à sa volonté. Il passa un après-midi à lui expliquer qu’un homme ne pouvait supporter de se laisser ainsi traiter par sa femme et qu’il devait consommer le mariage sous peine et de se ridiculiser et de rendre Larme encore plus odieuse. Il alla jusqu’à lui expliquer comment il devait s’y prendre car l’homme était manifestement terrorisé par Larme. Il dut sans doute se montrer convaincant, car la nuit de Célubée retentit des hurlements de Larme. Elle criait si fort qu’on entendait sa voix jusqu’au cœur de la maison royale. Alcor, réveillé et reconnaissant la voix de sa sœur, voulut se porter à son secours. Mais Tsarit, réveillé également et qui prenait le frais dans son jardin en regardant pensivement les étoiles, le lui défendit. Alcor eut un moment d’hésitation au cours duquel il envisagea de jeter Tsarit à terre d’un coup de poing et de courir à la maison de Larme. La douleur et l’horreur que hurlait sa sœur le rendaient fou. Il savait ce qui se produisait et ne pouvait l’accepter. Tsarit, qui le regardait fixement, comprit ce qu’il pensait. Il se rendit compte, à la façon dont son fils le dévisageait, qu’il était en train de vieillir et de perdre son autorité. Cependant, il lui en restait encore assez pour plier Alcor à sa volonté. Alcor baissa les yeux et se retira dans la maison. Il alla chez Gemma. Elle était couchée, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, écoutant les cris de sa fille. Alcor s’étendit contre elle et fit ce que sa mère ne pouvait plus faire depuis la naissance de Larme, pleurant dans ses bras jusqu’à ce qu’il s’endorme à la minute même où cessèrent les cris de sa sœur.

Larme ne sortit pas de chez elle de plusieurs jours. Son époux quitta la maison à l’aube. Il ne revint pas pendant quelques jours, préférant coucher dans sa famille que d’affronter à nouveau sa femme. Personne n’osa rendre visite à la jeune femme en dehors de Gemma qui repartit aussitôt pour aller chercher Saïr. Celui-ci pansa et soigna Larme tandis que Gemma rangeait la maison, ravagée par la fureur de sa fille et lavait les vêtements trempés de sang dans lesquels elle l’avait trouvée. Lorsqu’on revit Larme dans les rues de Célubée, elle avait retrouvé son allure altière. Son époux réintégra sa maison peu après, mais il n’y dormit plus jamais. Larme lui servait son repas et il partait aussitôt après.

Quand il devint clair que Larme était enceinte, elle ne perdit rien de sa hauteur en public. Saïr, qui lui confirma ce qu’elle craignait, fut cependant témoin de sa détresse. Elle passa deux nuits chez lui à sangloter. Elle venait là pour que personne ne l’entende pleurer et repartait le matin, comme si elle avait dormi d’un sommeil paisible. Une fois passé son chagrin, elle employa ses journées à soulever des charges impressionnantes, à sauter d’un rocher à l’autre, à courir, car Saïr lui avait expliqué que certaines femmes avaient perdu leur bébé après avoir commis de telles imprudences. Mais en dépit de ses efforts et de l’acharnement qu’elle y mettait, son ventre ne cessait de grossir.

Alcor et Gemma vinrent la voir presque quotidiennement à cette époque. Ils allaient se promener tous les trois comme au temps jadis. Ils cherchaient à réconforter Larme. Mais elle conservait son visage fermé des mauvais jours. Lorsqu’ils en avaient fini avec leurs bonnes paroles, alors seulement, Larme s’animait et consentait à sourire, à rire, à écouter les histoires qu’ils avaient à lui rapporter et à poser des questions. Gemma et son fils s’inquiétaient. Ils savaient trop combien le caractère de Larme était imprévisible. Ils redoutaient l’avenir. Ils avaient d’abord craint qu’elle ne se suicide, mais Larme avait froidement répondu à son frère qu’elle n’était pas descendue de la montagne où elle était sur le point de périr, pour se donner la mort aujourd’hui. Ils voyaient dans le calme de Larme et son refus du moindre soutien le signe avant-coureur de quelque catastrophe.

Ce fut Saïr qui la découvrit, mais il était trop tard à ce moment-là pour intervenir. Larme avait accouché seule une nuit, sans un cri ni un gémissement pour ne pas attirer ses voisins. Elle avait accompagné, pendant sa grossesse, son oncle à des accouchements et y avait appris la manière de procéder. Une fois l’enfant né, elle l’avait étranglé avec le cordon ombilical, et l’avait jeté dans un coin de la pièce tandis qu’elle nettoyait sa maison.

Saïr, éveillé par un cauchemar, eut soudain le pressentiment qu’il devait aller trouver sa nièce. Quand il arriva, le bébé était mort et Larme, affaiblie par le sang perdu et la fatigue causée par la remise en ordre de la maison, s’était allongée, à demi évanouie. Horrifié, Saïr courut à la maison royale. Il en ramena Gemma et Tsarit. Il faisait encore nuit et ils purent traverser Célubée sans que personne les vît. Pour la première fois de sa vie, Tsarit manifesta quelque faiblesse. Il s’assit dans un coin de la pièce et gémit en regardant le cadavre ficelé de son petit-fils. Il demeura ainsi plusieurs minutes avant que Gemma ne le reconduise chez eux.

Elle revint avec Alcor. Avant que le jour se lève, ils avaient réparé le désordre de la maison, épongé le sang que Larme avait oublié et, surtout, libéré le cou du petit cadavre de son lien de chair. Ils le lavèrent et procédèrent en hâte à un enterrement. Larme les laissa faire sans ouvrir seulement les yeux. Elle but sans protester les amères préparations de Saïr. Pendant qu’il aidait sa mère et son oncle, Alcor ne cessa de la regarder. On l’avait tiré de son sommeil pour lui apprendre l’incroyable nouvelle. Malgré la vue du petit corps bleuâtre et froid, il n’arrivait toujours pas à admettre le crime de sa sœur. Il lui fallut plusieurs jours pour intérioriser le fait. Il n’était pas question dans son esprit d’excuser ou de condamner Larme. La façon dont cet enfant avait été conçu et le caractère exigeant et violent de sa sœur constituaient pour lui de suffisantes justifications. Dans le même temps, il ressentait la perte d’un nouveau membre de sa famille, d’un garçon de surcroît, dans des conditions effroyables, comme un acte intolérable. Il était pris dans cette contradiction et le seul moyen d’y échapper demeura longtemps pour lui d’en nier la réalité. Et même lorsqu’il sut clairement et qu’il fut capable de prononcer, dans le plus profond de son cœur, que Larme avait tué son propre fils, chaque fois que cette idée resurgissait en lui, elle suscitait une douleur inapprivoisable, aussi intense que si elle avait été nouvelle.

Larme ne parut jamais ressentir la moindre émotion. Elle refusa à tout jamais de parler de ce moment de sa vie. Gemma et Saïr l’évoquèrent longuement entre eux sans faire part, ni à Larme, ni à Alcor, ni surtout à Tsarit, de leurs réflexions. Tsarit, passé son instant d’abattement, était revenu chez sa fille. Il ordonna que Célubée ne sache jamais ce qui s’était passé et Saïr l’inscrivit dans la chronique secrète de la ville. Il refusa cependant d’aller réconforter sa fille, ainsi que sa femme et son frère le lui suggéraient.

“Je ne puis supporter de voir le visage de celle qui a tué son propre enfant”, dit-il avec colère.

Alors, du fond de sa couche, Larme, qui n’avait rien dit encore depuis l’invasion de sa maison par sa famille, répliqua d’une voix glaciale :

“Dans ce cas, je te prie de sortir de chez moi. Car je ne puis supporter de voir ton visage, le visage d’un père qui n’a pas hésité à faire violer sa fille, qui est cause de tout ce qui s’est produit à compter de cette horrible nuit.”

Tsarit sortit de la maison. Il ne revit jamais sa fille. Peut-être auraient-ils fini par se réconcilier, sous la pression de Saïr et de Gemma – encore que le conflit qui les opposait fût trop profond et trop irréparable pour que l’un ou l’autre acceptât de revenir sur ses dernières paroles –, mais Tsarit mourut quelques mois plus tard. Il eut une attaque semblable à celle qui avait paralysé son père, mais d’une violence plus grande et qui le terrassa en quelques minutes.

Larme ne parut pas aux funérailles de son père. Célubée, qui ignorait tout, découvrit une nouvelle raison de la trouver insupportable. On avait jugé bien excessif son évident soulagement après la mort de son bébé, encore que quelques femmes aient plus généreusement admis son attitude. Célubée surveilla avec attention ce jour-là – qui était un très beau jour, éclatant d’une lumière froide et sèche – son nouveau chef, le jeune Alcor.

Pour beaucoup, il restait très mystérieux. Très beau, très grand, manifestement apte à tous les exercices, d’une résistance qu’il tenait de sa famille, il correspondait en tous points à l’image du roi que souhaitaient les Célubéens. Cependant, on ne savait que penser de lui. Sa réputation était semblable à celle de son père. Il passait pour inflexible et prêt à la cruauté si les circonstances l’exigeaient. On l’avait vu punir l’un de ses soldats avec une rigueur exagérée. Mais alors que Tsarit n’avait jamais éprouvé la moindre affection profonde et sincère pour qui que ce fût, tout Célubée savait Alcor passionnément attaché à sa mère et à sa sœur. Qu’il soit allé chercher cette dernière sur la montagne en dépit de son père, qu’il ait voulu, comme tout le monde s’en doutait, s’opposer à son viol, qu’il s’occupât avec tant de tendresse et de sollicitude de Gemma, contredisaient l’espèce de froideur que révélaient ses actes et ses yeux durs. Il ne semblait receler aucune faiblesse. Tsarit, du moins, avait eu un penchant pour les femmes, qui, même s’il ne lui avait jamais fait commettre d’erreurs, le rendait plus humain qu’Alcor, indifférent à toute femme, autre que sa mère ou sa sœur.

Après la mort de Tsarit, Alcor donna à son beau-frère une maison plus vaste et plus neuve que celle dans laquelle il avait jusque-là obligé Larme à vivre. En ce temps-là, Célubée construisait des édifices de briques cuites plus grands qu’autrefois. Certains Célubéens avaient abattu leur maison, hâtivement rebâtie après le déluge et, en mordant sur le jardin ou la cour que le fils de Dilgan les avait contraints à prévoir, ils avaient modifié le plan de leur ancienne demeure en l’agrandissant de plusieurs pièces. Alcor échangea l’une de ces nouvelles constructions contre un terrain en bordure de la ville. Lorsqu’il la donna au mari de Larme, il exigea de celui-ci qu’il ne touche plus jamais à sa sœur et qu’il la laisse disposer à son gré de toutes les pièces à l’exception de celle qu’il choisirait pour y coucher.

Larme s’installa et on la vit, pour la première fois depuis longtemps, souriante. Elle daigna même adresser parfois la parole à son mari pour lui conseiller un remède lorsqu’il était souffrant ou l’inciter à se laver s’il devenait par trop malodorant. Bien que ses occupations aient augmenté après la mort de leur père, Alcor lui rendit visite chaque jour. Il passait quelques instants avec elle le soir, lorsqu’il regagnait la maison royale. Larme prit l’habitude de l’attendre à cette heure-là et il la trouvait toujours habillée et coiffée avec le plus grand soin. Quand par hasard, il venait à un autre moment de la journée, elle se montrait déçue et vexée qu’il ne la découvrît pas parfaitement à son avantage.

Un jour où il était ainsi arrivé alors que, occupée à préparer le repas du soir, elle était dépeignée et transpirante, elle fut particulièrement fâchée de le voir.

“Mais enfin, Larme, je suis ton frère. Je t’ai vue en de semblables occasions, en de pires aussi.

— Tu es le seul homme, répondit-elle, dont le regard m’importe. Aussi, je ne souhaite pas que tu me voies ainsi.

— Comme si te voir cuire ton repas pouvait changer mes sentiments pour toi, se moqua-t-il.

— Et quels sont-ils tes sentiments ?” demanda-t-elle en s’essuyant le front.

Alcor la regarda avec étonnement et ouvrit la bouche pour répondre. Mais il la referma aussitôt et ne répondit pas. Ils se dévisagèrent tous deux un instant, puis Larme se détourna pour surveiller son feu. Alcor sortit sans un mot. Il ne vint pas le lendemain, même à son heure habituelle. En revanche, le surlendemain, à l’heure tardive, où, après avoir envoyé son mari dormir, Larme faisait le tour de sa maison, une torche à la main, avant d’éteindre le feu et de rentrer se coucher, Alcor apparut dans la nuit. Le jardin était minuscule, mais Larme ne manquait jamais de s’y promener, la nuit tombée. Elle ne l’aimait pas dans la journée parce que ses voisins pouvaient l’y voir. Mais dès qu’il faisait noir, elle n’hésitait pas à y passer quelques instants. Les nuits claires, elle sortait sans lumière. Sinon, elle allumait une torche aux dernières braises de son feu. Il pouvait en effet lui arriver d’aller au-delà de son jardin, par les rues endormies de Célubée, jusqu’au bord du fleuve. Elle avait gardé de son enfance sauvage et des journées passées seule dans la montagne le goût de la nuit, de son silence et de son impénétrable mystère. Lorsqu’elle parcourait les rues de sa ville, sa vie prenait soudain un sens. Elle levait fièrement son visage vers les étoiles jusqu’à ce que ses yeux ne parviennent plus à savoir si c’étaient elles qui se déplaçaient en cercles hachés ou eux qui papillotaient de fatigue. Elle rentrait chez elle, convaincue que sa vie demeurait riche de possibilités.

Lorsque sa torche éclaira Alcor, elle la baissa spontanément vers le sol et les traits de son frère disparurent à nouveau.

“Éteins ta torche, Larme”, murmura-t-il.

Elle lui obéit et le cercle de lumière qui entourait ses jambes s’éteignit à son tour. Elle jeta son flambeau inutile par terre. Elle n’attendit pas très longtemps. La nuit vint à elle, aussi mystérieuse et prometteuse qu’elle l’avait toujours pressentie et l’étreignit avec une force et une brutalité nouvelles. Elle sentit sur ses lèvres, sur sa langue, le long de son cou, ses baisers ténébreux. Ses seins, son dos, sa croupe et ses jambes furent froissés et enveloppés par l’obscurité ondulante et vibrante. Elle laissa la nuit venir enfin à elle, elle s’agrippa à elle, l’attira en elle, soupirant de bonheur.

Lorsque le matin se leva, elle était toujours assise dans son jardin, une main sur la torche froide. Elle n’avait pu se résoudre à rentrer, même quand il s’était enfui sans avoir parlé. Elle avait dû dormir dans l’herbe, s’éveillant sans cesse pour s’assurer qu’elle se trouvait toujours dehors et n’avait pu rêver les heures précédentes. Dès le départ de son mari, qui rejoignait à l’aube sa troupe pour l’un des nombreux exercices auxquels la pacifique Célubée astreignait son armée, elle s’habilla avec soin et mit les bracelets que Gemma lui avait donnés pour son mariage. Comme elle l’avait pensé, Alcor ne tarda guère. Il avait l’air intimidé, malgré la détermination de son visage et de ses gestes. Il n’osa pas s’approcher d’elle et croisa ses mains derrière son dos. Il allait lui demander de l’excuser, lorsqu’elle fondit sur lui, le couvrit de baisers haletants, de caresses énervantes, qui lui firent nouer ses mains dans le dos de Larme. Ce fut elle bientôt qui dut tempérer son ardeur car ses doigts couraient sur sa peau, soulevant les étoffes dont elle s’était enveloppée, les repoussant fiévreusement lorsqu’elles emprisonnaient sa main, s’irritant de leur nombre et de leur voluptueuse texture. Larme le traîna dans une pièce sans fenêtre, en ferma la porte et le conduisit au cœur de ses ténèbres bien-aimées.

Alcor revint chaque soir et chaque nuit. Le jour, il poussait sa sœur dans le réduit sans attendre. La nuit, il prenait son temps, passant des confidences et des mots tendres à l’amour, avant de revenir aux mots d’amour et aux rêveries sur l’avenir. Plus le temps passait, plus Alcor était dévoré de passion. Rien ne satisfaisait son désir, ne comblait son amour. Larme, frémissante de joie, paraissait étrangement calme aux côtés de son frère.

Cependant, Alcor se lassa des étreintes secrètes et dissimulées, des baisers hâtivement dérobés, tandis que le mari tournait le dos, des paroles à double sens échangées en public. Il voulait Larme à lui, sans partage, en plein jour. Il décida de l’épouser. Lorsqu’il l’annonça à sa sœur, elle lui fit immédiatement deux objections.

“Saïr dit que tous les rois de Célubée qui ont épousé leur sœur ont eu une union misérable et une piètre descendance. Neter, le fondateur de notre famille n’eut jamais d’enfant de sa sœur.

“Enfin, comment pourrais-tu m’épouser, puisque je suis déjà mariée ?

— Je me moque de ce que dit Saïr, répliqua Alcor. Nous savons que tu n’es pas stérile… Et je ne peux demeurer en paix, en sachant que tu n’es pas totalement mienne. Tu seras ma femme, quel que soit le moyen que je doive trouver pour cela.”

La règle à Célubée était que si un homme pouvait épouser plusieurs femmes – encore que ce fût rare –, une femme ne pouvait avoir plus d’un mari. En outre, une femme ne pouvait se séparer de son époux pour se remarier. La règle s’appliquait aussi aux hommes, mais comme ceux-ci étaient autorisés à prendre une seconde épouse, elle leur était plus douce. En réalité, il mourait tant de femmes en couches à Célubée qu’elles avaient rarement le temps de changer d’avis et de jeter leur dévolu sur un autre homme que celui qui les avait épousées. S’il était arrivé à quelques-unes d’entre elles de souhaiter un nouvel époux, elles s’étaient débrouillées pour qu’on n’en sût jamais rien, soit qu’elles aient renoncé à leurs désirs, soit qu’elles se soient contentées des risques de l’adultère, soit enfin que le mari ait, d’une manière ou d’une autre, laissé la place à son rival.

Quelque épris qu’il fût de Larme, Alcor ne souhaitait pas recourir à la violence. On avait vu des amants tuer l’homme qui les séparait de celle qu’ils aimaient. Alcor ne s’imaginait ni allant empoisonner son beau-frère dans le calme de la nuit, ni le défiant en combat devant tout Célubée. Il aurait préféré trouver un compromis, un moyen pour qu’il lui cède tranquillement sa femme. Ce qui retenait Alcor de le lui proposer, était qu’il prenait le risque d’une part d’introduire un précédent dangereux à Célubée et, d’autre part, que personne ne reconnaisse la validité du remariage de Larme aussi longtemps que son mari serait vivant. Ces réflexions l’amenaient toujours à la conclusion que son beau-frère devait mourir.

Il n’osa pas solliciter l’avis de sa sœur. Il l’aimait passionnément, mais le souvenir de la brutalité et de l’insensibilité avec laquelle elle s’était débarrassée de son enfant continuait à le hanter et à l’inquiéter. Il redoutait trop ce qu’elle était capable d’inventer, pour ne pas préférer se sortir seul de cette difficulté.

De nombreux jours passèrent avant qu’Alcor ne découvre une solution. Une fois qu’il eut décidé la mort de l’époux de Larme, il se heurta à la question de l’origine de cette mort. Il ne voulait pas que quiconque pût le soupçonner d’avoir tué son beau-frère, de manière à ne pas soulever plus de critiques que son mariage n’en susciterait déjà par lui-même. Cela excluait donc à la fois qu’il fût le meurtrier et qu’il en engage un pour accomplir l’assassinat à sa place. Il prépara donc un accident dont son beau-frère ne pourrait réchapper.

Comme Alcor avait hérité de Tsarit son esprit calculateur, il conçut un plan ténébreux et compliqué. Le mari de Larme n’avait jamais bénéficié de beaucoup d’estime au sein de Célubée. Même parmi ses compagnons d’armes, peu ressentaient de l’amitié pour lui. Lorsqu’il avait épousé Larme, ils avaient tous été déconcertés et quelque peu jaloux de sa bonne fortune. L’échec de son mariage et l’absence totale d’intérêt que lui portait Tsarit les rassurèrent rapidement et ils trouvèrent une nouvelle raison de le tenir à distance. Personne ne se moquait de lui ni ne le tournait en ridicule, car il était si fort et si puissant, qu’il paraissait plus prudent de ne pas le provoquer. Toutefois, lorsqu’Alcor lui fit don d’une superbe maison, les soldats commencèrent à s’inquiéter. Alcor ne lui ayant pas offert de poste plus élevé que celui qu’il occupait, leurs alarmes disparurent à nouveau. Elles s’éveillèrent sans peine, compte tenu de cette précédente et assez récente faveur, quand se mit à courir le bruit qu’il allait être nommé capitaine des troupes.

Le capitaine des troupes décidait des exercices, des corvées, des punitions et des récompenses. Il était redouté des soldats, parce que, sauf intervention du roi, il disposait du droit de vie et de mort sur ses soldats.

Tsarit avait choisi l’actuel capitaine des troupes pour ses qualités physiques qui empêchaient les soldats de contester son autorité et pour son esprit juste et ferme. Il n’hésitait jamais à punir mais le faisait toujours avec impartialité et détachement. Ses hommes l’appréciaient et aucun n’aurait souhaité un autre capitaine. Par ailleurs, il était assisté d’un lieutenant dont il comptait suggérer le nom au roi pour lui succéder dans quelques années.

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