Célubée

Célubée · Chapitre 27 sur 42

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Célubée

Chapitre VI

 

Récit d’Anticléridès

 

(…) À peu de temps de là, Coelia, qui jouait au soleil devant ma porte avec ses bracelets d’or, me dit négligemment, tandis que j’écrivais :

« L’armée du Royaume est en émoi depuis hier et le Roi a les plus grandes difficultés à en apaiser les chefs. »

À ces mots, je relevai la tête et la regardai, ce que manifestement elle recherchait depuis longtemps.

« Explique-toi.

— Le Roi a fait exécuter un officier avant-hier. Ses camarades et les soldats qu’il commandait sont si furieux qu’ils sont allés trouver le Roi pour protester.

— Et le Roi les a reçus ?

— Bien sûr que non. Le Roi ne reçoit jamais qui vient lui demander des explications, parce qu’il n’est pas dans la nature des souverains de s’expliquer. »

Bien que je connusse la réponse à la question que je posai ensuite, je ne pus m’empêcher d’entendre Coelia me donner celle que j’attendais et redoutais en même temps.

« Qui te l’a dit ?

— Nagar, évidemment. Comment l’aurais-je su ?

— Que sais-tu d’autre ?

— Et que me donneras-tu si je te le dis ?

— Tu le sais bien », répondis-je en me levant pour aller auprès d’elle.

 

Le Roi avait fait exécuter le jeune officier qu’on avait arrêté devant nos jumeaux à la descente du bateau. Étrangement, il l’avait fait pour sanctionner son insubordination, ce qui n’avait de véritable signification qu’à la condition de lui donner une certaine publicité, alors que l’exécution avait eu lieu discrètement, comme en cachette. Le Roi avait en effet pris soin que cela fût fait de nuit, dans un coin retiré de la forteresse, sous la surveillance de son capitaine des gardes – celui de ses soldats en lequel il avait le plus confiance –, par trois soldats seulement, choisis par le capitaine des gardes lui-même. Malgré cela, l’un des trois hommes dut parler et la nouvelle se répandit au sein de la forteresse.

Le Roi en fut si mécontent, qu’en dépit des conseils de Nagar, qui le pressa de recevoir les militaires qui avaient demandé à le voir, il les fit chasser du palais par sa garde. Il donna l’ordre d’enfermer chacun des trois soldats qui avaient participé à l’exécution et enjoignit au commandant de la Cité de sanctionner sévèrement ceux de ses hommes et de ses officiers qui s’étaient crus autorisés à lui réclamer des comptes et d’interdire à tout soldat de sortir de la citadelle, afin que la nouvelle et les réactions qu’elle avait suscitées ne s’ébruitent pas.

Nagar, m’affirma Coelia, s’était à la fois étonnée et choquée du comportement du Roi. Elle considérait que s’il était bon qu’il ne laisse pas bafouer son autorité, il ne devait cependant pas agir d’une manière aussi contraire à ses intérêts qu’opposée à sa politique. Coelia expliquait par le trouble et l’agacement de Nagar qu’elle lui ait révélé une si secrète affaire.

« C’est, me dit-elle naïvement et, fort heureusement sans me regarder à ce moment, qu’elle avait besoin de le confier à quelqu’un. Sans doute eût-elle préféré le dire à Phoil, mais elle devait craindre qu’il n’en fasse mauvais usage. »

 

Je n’hésitai pas aussi longtemps cette fois à tout révéler au prince. Dès qu’il fut de retour ce soir-là, je le mis au courant.

« Il n’est pas possible qu’il ait commis pareille erreur. C’est trop beau. Ah ! Anticléridès, ajouta-t-il, je ne sais comment te remercier de me l’avoir appris.

— C’est Coelia, dis-je sèchement, qu’il te faut remercier.

— Coelia ! Coelia ! Quelle admirable fille ! », reprit-il en souriant narquoisement.

Mais tandis qu’il disait ces mots et se moquait de moi, une pensée me vint soudain, nouvelle, et si inconcevable que je ne l’exprimai pas et n’osai même pas la formuler clairement en moi-même. C’était un doute insaisissable comme fil dans la nuit, mince comme la première lueur de l’aube. Je le rejetai pour suivre le discours du prince qui brodait autour de cette révélation.

Il ne se contenta pas de broder. Dès le lendemain, il m’emmena avec lui à la citadelle. Il était impossible d’y pénétrer. Le gardien au guichet refusa de nous laisser passer aussi longtemps que nous n’aurions pas l’autorisation du Roi. Mais Phoil protesta tant de sa qualité et de son amitié avec le commandant, sans se laisser impressionner par la mauvaise volonté du garde, qu’il en lassa la patience. Le gardien envoya un homme demander au commandant s’il acceptait que nous entrions sans laissez-passer royal.

Le messager revint peu après et nous fit entrouvrir les portes. Phoil sourit benoîtement au gardien, qui s’enfonça dans l’ombre pour n’être pas obligé de répondre. On nous emmena par des couloirs sombres, déserts et silencieux jusqu’à l’appartement du commandant. Dès qu’il nous vit, celui-ci se précipita vers nous.

« Prince, dit-il en lui prenant les mains, je craignais que tu ne viennes jamais, que tu ne saches jamais… »

Il était si ému que Phoil resta interdit. Il le dévisagea aussi longtemps que l’autre maintint ses mains dans les siennes. Le commandant le regardait fixement. Ses yeux étaient sans faiblesse, mais on y lisait à la fois du chagrin et de la violence.

« Tu sais tout, je suppose, dit-il en lâchant enfin les mains du prince.

— À peu près sans doute, répondit Phoil qui résuma rapidement ce qu’il avait appris.

— C’est peu de dire que l’armée est en émoi, commenta le commandant. Elle est intenable à l’heure qu’il est. La seule décision sage qu’ait prise le Roi a consisté à fermer la citadelle en attendant que les passions retombent. Elles retomberont vraisemblablement, en cela, il a raison. Mais il a tort d’espérer que ce qui s’est passé ces derniers jours ne laissera aucune trace.

— Je ne te comprends pas bien, dit Phoil. Je t’ai connu si dur et si discipliné, taisant tes sentiments propres par obéissance au Roi. Et te voilà transformé…

« De quoi s’agit-il au fond ? D’un soldat puni pour avoir failli à son devoir d’obéissance. Y a-t-il vraiment matière à indignation ?

— Tu plaides le faux pour qu’on te dise le vrai, répondit le commandant avec plus de lassitude que d’indignation dans la voix.

« Aucun officier n’a jamais été exécuté dans l’armée du Royaume, aussi loin qu’on remonte dans le temps. Quelques soldats notoirement indisciplinés ou dangereux, sans doute, mais un officier, jamais.

« Tu ne connaissais pas ce garçon. Pour nous tous, c’est pire qu’un crime de l’avoir tué. Il était l’avenir de l’armée. Il avait une personnalité particulière, attachante au point que lui, si inflexible et exigeant, était adoré de ses hommes, au point que ses qualités qui le promettaient à une carrière brillante, très brillante, ne parvenaient pas à le faire détester par ses concurrents. On ne parle jamais de nous dans le Royaume. Presque tout le monde nous méprise, de la Cour au peuple, parce que, pour les premiers, nous acceptons de nous charger de besognes viles et que, pour les seconds, nous portons la mort sur nous. Nous sommes indispensables à tous et au peuple doublement puisqu’il peut trouver dans nos rangs une issue à sa misère, et nul ne nous estime. Personne ne connaît nos difficultés ni ne veut les connaître. Ce jeune homme pouvait nous servir. Un sang neuf coulait en lui. Nous savions tous que lorsque le temps l’aurait amené aux plus hautes charges, il serait en mesure d’apporter les transformations que nous attendons et que nous ne parvenons ni à concevoir ni, a fortiori, à imposer. C’est cet homme-là que le Roi a mis à mort.

— C’est lui aussi qui s’était rebellé…

— Je ne puis croire que cela ait suffi à rendre sa mort nécessaire.

« Si encore, dit-il les traits crispés, ils lui avaient assuré une mort digne. Ils l’ont égorgé, Phoil, comme on égorge un mouton. Ils l’ont jeté à genoux et ils l’ont égorgé. Son sang a taché les murs de cette forteresse…

— Tu l’aimais beaucoup ?

— Beaucoup. Il a servi sous mes ordres plusieurs années avant que le Roi ne me fasse revenir ici.

« Et, reprit-il plus fermement, comme si cela ne suffisait pas, le Roi a refusé d’entendre ceux d’entre nous qui sont allés protester auprès de lui. Nous voilà tous consignés ici, emmurés dans le silence et la colère.

— Tu ne faisais pas partie de cette délégation ?

— Non, j’étais trop furieux pour aller voir sereinement le Roi. J’ai pensé en outre que si deux officiers d’un rang comparable à celui qui venait de mourir et quelques-uns de ses hommes pouvaient prendre sa défense, ce n’était pas là ma place.

« Si j’avais su qu’il les ferait jeter dehors, j’y serais allé moi aussi.

— Cependant, tu as obéi à ses ordres. Tu as fermé la citadelle.

— Que voulais-tu que je fasse ? – Il cessa de parler un moment, comme s’il cherchait ses mots. – Je ne ferai rien désormais, qui puisse desservir le Royaume. Refuser d’obéir maintenant eût été prématuré et inefficace. Je sais que tous mes hommes étaient d’accord sur ce point.

— Puis-je, demanda Phoil, puis-je comprendre que tu es prêt à me soutenir ?

— Je te promets, répondit-il, je te promets que nous ne ferons rien pour contrecarrer tes projets. Ne nous demande pas de te prêter main-forte, cela, quelle que soit ma colère contre le Roi, je m’y opposerai toujours parce qu’il n’est pas bon pour un État que l’armée se vende à l’un ou à l’autre, que cela t’affaiblirait davantage et ne renforcerait pas ton autorité.

— La dernière fois où nous nous sommes vus, tu m’as assuré qu’une fois le Roi destitué, l’armée me ferait allégeance et ne s’opposerait pas à mon couronnement. Tu me garantis aujourd’hui – ce à quoi tu n’as pas voulu t’engager jusque-là – que l’armée ne défendra pas son souverain. Je ne désespère pas, la prochaine fois, que tu me promettes qu’elle prendra les armes à mes côtés… »

Le commandant sourit.

« Il faudrait pour cela des événements d’une telle gravité que je n’ose pas les envisager ; d’une telle gravité que ce ne serait pas la vie du Roi qui serait en jeu, mais celle du Royaume lui-même. Il faudrait que nous ayons perdu tout espoir et que la folie se soit abattue sur le monde…

« Écoute encore, Phoil. Je ne peux m’engager que pour ce qui est des hommes de la forteresse. Je ne réponds ni des garnisons de province ni, bien sûr, de la garde du Roi.

« Maintenant il est temps que tu t’en ailles. Je ne souhaite pas que mes soldats apprennent ta présence ici, ni que le Roi sache que nous nous sommes rencontrés en dépit de son interdiction. Fais-moi savoir le moment, je t’en prie. Sinon, reste discret et ne cherche pas à me voir. »

 

Phoil était si exalté que toute ma modération et mon pessimisme ne purent l’ébranler. Il rédigea un message pour l’intendant de Nagar qu’il fit porter dès le soir par l’un de ses serviteurs. Il lui demandait d’apprendre aux campagnards et aux montagnards qu’un jeune officier, qui avait voulu prendre leur défense, avait été exécuté par le Roi.

Phoil escomptait qu’ainsi les troubles dans les provinces connaîtraient une nouvelle vigueur. C’est ce qui se produisit. Nous revint bientôt la nouvelle que les campagnes s’étaient encore soulevées. Ce qui réjouit davantage le cœur de Phoil fut d’apprendre que les soldats rescapés des embuscades que leur tendaient les paysans rapportèrent que les révoltés hurlaient le nom du jeune officier. Lorsque le Roi le sut, il entra dans une grande colère et convoqua le commandant de la Cité pour le sommer de lui donner le nom de celui de ses hommes qui avait livré l’information à l’extérieur. Le commandant ne parvint à le calmer qu’en l’assurant qu’aucun des soldats placés sous sa garde n’avait quitté la forteresse et en lui démontrant que, logiquement, si l’un de ses hommes s’était montré indiscret, la Cité aurait reçu l’information avant les campagnes. Quand il repartit, le Roi était convaincu que son entourage ou son administration étaient responsables de la fuite. Il en devint soupçonneux et irascible.

La Cité ne bougeait pas malgré l’énergie des jumeaux. Phoil les mit au courant de l’exécution du jeune officier. Mais ils convinrent ensemble qu’il était préférable pour l’heure de ne pas la divulguer dans la ville. Les jumeaux avaient d’ores et déjà persuadé un grand nombre de portefaix de se rallier à la cause de Phoil. Avec les crédits obtenus des marchands, Phoil leur procura des armes. Souvent, la nuit, à une heure où les gardes du palais, qui remplaçaient désormais les soldats de la citadelle et ne pouvaient assurer un service aussi régulier et complet que ceux-là, avaient achevé leur dernière ronde, les jumeaux réunissaient leurs troupes à un emplacement désert sur les quais et les préparaient au combat.

Phoil s’y rendait de temps à autre. Il prenait part aux exercices, faisait des recommandations et exhortait ces hommes qui n’avaient rien à perdre et espéraient avoir tout à gagner à se battre pour lui. Parmi les questions qui revenaient sans cesse, il y en avait deux auxquelles Phoil n’apportait jamais de réponse. La première était celle de leur rôle exact et la seconde celle du jour où se produirait la destitution du Roi. Phoil était parvenu jusque-là à ne pas répondre, soit qu’il répondît à côté de la question, soit qu’il réussît à faire dévier leurs préoccupations vers des sujets plus généraux et incertains, soit encore qu’il utilisât des plaisanteries ou des boutades pour tromper leur impatience. La vérité, je croyais la connaître, était que Phoil n’avait pas définitivement décidé de son action et qu’il en reculait sans cesse l’échéance. Par indécision ? Par attente d’une occasion encore à venir ? Par refus de se priver d’une situation d’incertitude inoffensive dont il savourait pleinement toutes les potentialités ? Je n’aurais su le dire. Je savais seulement qu’un jour prochain, il lui faudrait trancher et accepter l’idée que ces préparatifs et ses projets étaient davantage qu’un rêve ; qu’ils étaient un jeu avec la vie et la mort dans lequel il avait accepté d’entrer et dont il ne maîtrisait qu’une partie des règles (…)

 

À une époque, qui correspondit grossièrement à celle au cours de laquelle Nagar m’apprit l’exécution d’un officier de l’armée du Roi qui s’était rendu coupable de rébellion contre ses supérieurs et contre le Roi, Phoil disparut de temps à autre le soir.

J’avais alors Anticléridès pour moi toute seule presque toute la nuit, car les conversations ne se prolongeaient pas au-delà du dîner. Mais quel que fût mon bonheur de disposer d’une nuit plus longue, je regrettais souvent d’être privée ces soirs-là de la suite de l’histoire de Célubée.

Lorsque Phoil était là, Anticléridès poursuivait scrupuleusement son récit. Voici ce qu’il nous raconta alors.