Célubée

Célubée · Chapitre 36 sur 42

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Célubée

Chapitre IX

 

 

Récit d’Anticléridès

 

(…) Phoil était si heureux que cela rendait son esprit désordonné. J’éprouvai bien des difficultés à obtenir de lui le récit détaillé de ce qu’il avait appris au cours de cet après-midi-là.

Il s’était, comme toujours, rendu au palais. Mais au lieu du calme habituel, il y avait trouvé une atmosphère d’excitation telle que ceux qui le fuyaient d’ordinaire avaient fondu sur lui pour être les premiers à l’instruire de ce qui venait de se passer. En réalité, le prince aurait pu se dispenser d’aller à la Cour, parce que, dès la fin de la journée, toute la Cité connaissait les décisions du Roi.

Celui-ci n’avait certainement pas entendu donner une telle publicité à ces mesures. Mais elles comportaient de telles conséquences que le secret n’avait pu en être conservé. Les courtisans n’étaient du reste pas les seuls à incriminer, car eux-mêmes n’en auraient rien su si un ou plusieurs des membres du conseil du Roi n’avaient parlé. Quoi qu’il en soit, la nouvelle se répandit à une étonnante vitesse dans tous les quartiers de la ville.

Le Roi se trouvait dans une situation dramatique. Après les estimations des réserves faites par ses commis, il venait de décider officieusement, ainsi que Nagar nous l’avait fait savoir, de renforcer le rationnement, jusque-là plus que tolérable, auquel il avait soumis les habitants de la Cité. Mais il ne pensait pas qu’un nouveau coup imprévu s’abattrait sur lui.

Le Roi ne possédait aucun navire, à l’exception des quelques barques qui servaient à ses agréments. Pour aller chercher les récoltes et les rapporter dans les meilleurs délais, le Roi avait fait appel aux marchands étrangers. Ces derniers avaient mis leurs vaisseaux à sa disposition. Il savait en effet que, par le fleuve, les grains seraient plus vite acheminés et risqueraient moins que par la route d’être attaqués par les paysans mécontents.

Cependant les bases sur lesquelles les commis du Roi avaient négocié avec les marchands étaient erronées en ce sens qu’ayant surestimé la capacité des navires, les commis avaient envisagé un nombre de voyages inférieur à celui des trajets effectivement accomplis. De ce fait, le coût de la location des vaisseaux étrangers s’était révélé plus élevé que prévu. Comme en outre le Roi avait demandé aux marchands de lui faire crédit ou de le laisser payer en plusieurs fois, ceux-ci avaient aussitôt relevé leurs prix. En fin de compte, le Royaume se retrouvait avec une somme à payer deux fois plus élevée que celle initialement calculée. En raison de la réduction de la contribution en argent accordée en échange de l’augmentation de l’impôt en nature et des sommes qu’on avait dû verser pour rémunérer les soldats employés à des tâches inhabituelles et calmer leur mécontentement, les caisses du trésor se trouvaient presque vides. Leur contenu ne permettait pas, en tout cas, de faire face aux exigences des marchands. Le Roi avait donc décidé de lever un nouvel impôt. Parce qu’il était impensable qu’il l’obtienne de ses paysans (et qu’il était inconcevable que son armée accepte à nouveau d’aller se faire massacrer dans les montagnes pour escorter les percepteurs), l’essentiel de la charge reposait sur l’aristocratie – laquelle, bien sûr, la répercuterait sur ses paysans l’année suivante – et surtout sur les habitants de la Cité.

Il fallait que le Roi se sente bien démuni et que les exigences des marchands étrangers soient bien grandes et pressantes pour qu’il en vienne à faire ce qu’il avait cherché à éviter depuis le début de la crise : mécontenter la Cité.

Si les courtisans se lamentaient des sommes qu’on exigeait d’eux et qui les obligeraient à réduire provisoirement leur train de vie, ils se préoccupaient surtout de ce que révélait cette incroyable décision. Tous convenaient que c’était un aveu de faiblesse de la part du Roi. Il venait d’admettre qu’il ne contrôlait plus les campagnes et de reconnaître son incapacité à traiter à des conditions acceptables avec des étrangers ainsi que son inaptitude à mesurer les conséquences de décisions imprudemment arrêtées. La dernière d’entre elles était presque unanimement analysée comme un acte de désespoir.

D’où la précipitation de chacun à informer Phoil et à recueillir ses avis et commentaires. Soudain, même les plus acharnés adversaires du prince commençaient à douter de la raison du Roi et de ses chances de se maintenir au pouvoir. La haute taille de Phoil attira tout l’après-midi des nuées de courtisans et de commis. Il se prêta à leur jeu, affectant de les traiter tous comme de très vieux amis ou partisans. Mais personne n’obtint de lui la moindre condamnation de la politique suivie par le Roi. Au reste, comment aurait-il eu le cœur à la critiquer, quand elle le réjouissait tant ? Il dut seulement s’efforcer de celer sa jubilation et sa hâte de leur échapper pour se retrouver seul et envisager toutes les conséquences de cette nouvelle.

Lorsque, enfin, il parvint à quitter le palais, après avoir entr’aperçu Nagar qui partait par un couloir dérobé, il descendit en courant vers l’endroit où il avait abandonné son cheval. Mais à son tour, la ville se referma sur lui. Sitôt qu’on le vit et qu’on le reconnut, on l’arrêta pour lui demander confirmation du bruit qui se répandait. Il progressa difficilement jusqu’au port, entouré qu’il était d’artisans, de marchands et même de femmes et d’enfants qui voulaient le retenir, comme si sa présence pouvait chasser la catastrophique perspective qui s’offrait à eux.

Alors qu’il s’en allait, le tavernier lui barra le passage à son tour. Bien sûr, il voulait, lui aussi, confirmation des nouvelles qu’il avait déjà contribué à apprendre à tous ceux qui pouvaient encore les ignorer. Mais il voulait surtout remettre au prince un message. Les marchands souhaitaient le voir. Phoil refusa de s’y rendre immédiatement, mais promit de venir dès le lendemain.

Enfin, alors qu’il quittait le port, les jumeaux s’étaient jetés entre les jambes de son cheval. Pour le coup, il était descendu de sa monture et avait laissé éclater sa joie. Ils étaient si exaltés qu’ils cherchèrent à entraîner le prince à la taverne avec eux. Mais Phoil leur expliqua que, pour la réussite de leur plan, il ne devait absolument pas paraître satisfait des mesures royales. À eux aussi, il fixa un rendez-vous pour le lendemain.

Lorsque Phoil eut achevé son récit, il me pressa de l’accompagner le lendemain. Je ne pus que promettre. Il y mettait beaucoup d’ardeur. Mais je crois bien que, eût-il fait preuve de moins d’empressement à me voir venir, je l’aurais quand même suivi, tant j’étais moi-même excité et désireux de ne perdre aucun de ces moments qui verraient aboutir son projet.