Célubée

Célubée · Chapitre 41 sur 42

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Célubée

Chapitre II

 

Trois jours plus tard, Nagar partit.

Lorsque j’étais rentrée à la presqu’île dans la nuit, je l’avais trouvée au milieu de rouleaux, de bijoux, d’étoffes luxueuses et d’autres objets auxquels elle tenait tout particulièrement.

Dès qu’elle me vit, elle sortit du cercle dans lequel elle s’était enfermée et vint à moi. Je ne pleurais plus. Mais j’imagine que mon visage et mes yeux restaient soulignés des traits noirs du chagrin.

« Tu n’aurais pas dû aller là-bas, dit-elle seulement. À présent, va dormir. Demain, j’aurai besoin de toi. »

J’obéis, ne me sentant alors nulle curiosité pour les travaux qu’elle avait entrepris. Le lendemain, je la retrouvai au même endroit, au centre d’un cercle dont l’épaisseur avait doublé.

« Je m’en vais, dit-elle. Je ne peux pas tout emporter. Alors, depuis hier, je trie mes affaires. J’aimerais, parce que tu feras cela mieux que moi, que tu t’occupes de mes vêtements. Choisis ceux que je dois emporter. Plie-les et range-les dans l’un de mes coffres.

— Tu t’en vas ?

— Je ne peux pas rester, tu le sais bien.

— Tu peux rester encore quelque temps. Il n’est pas nécessaire de disparaître si tôt.

— Je sais… Mais je crains, si je diffère mon départ, d’avoir moins envie de m’en aller. En outre, si je demeure ici, il me faudra continuer comme avant. Je devrai aller au palais, faire allégeance au Roi, faire semblant de n’éprouver ni peine ni rancune. D’ici quelque temps, sans doute, il recommencera à me demander conseil. Alors, ou bien je refuserai, je me fâcherai irrémédiablement avec lui et ma position deviendra totalement intenable, ou bien – et c’est ce que je crains le plus – sans m’en rendre compte, je répondrai à ses demandes d’avis. Et je serai perdue, Coelia, perdue. J’oublierai ma révolte, j’oublierai ma promesse, j’oublierai d’accomplir ce que j’ai juré de faire. De nouveau, je sentirai le goût du pouvoir sur ma langue, je verrai les yeux jaloux des courtisans, je rechercherai leurs hommages, symboles de ma puissance et je m’aveuglerai au point de croire que le Roi peut encore tirer le Royaume des mains de la mort, au point peut-être d’oublier ce qu’il a fait il y a deux nuits déjà. »

Je restai interdite d’un tel aveu de sa part. Il n’y avait rien à ajouter. Je savais qu’elle avait raison.

« Mais, repris-je au bout d’un moment, où t’en vas-tu ?

— Où ? Mais où pourrais-je aller, Coelia ? Je vais à Célubée.

— À Célubée ? »

Cette fois, la surprise fut si forte, que je dus m’asseoir au milieu des objets éparpillés autour d’elle. Elle me poussa d’un coup sec parce que j’étais tombée sur l’un de ses précieux rouleaux et l’écrasais de tout mon poids.

« Célubée ? demandai-je en m’écartant à genoux de son cercle magique. Célubée ? Mais Célubée n’existe pas.

— Qui a dit cela ?

— Anticléridès, un jour, m’a confié qu’on ne savait pas au juste ce qu’était devenue Célubée, si elle et le royaume dont elle était la capitale vivaient toujours.

— C’est vrai qu’on ne sait pas si Célubée existe encore. Rien ne nous permet de l’affirmer, mais rien ne nous permet de penser le contraire.

« Et si Célubée elle-même a disparu, il existe sûrement quelque autre cité qui a pris sa succession et où je trouverai à m’abriter pour quelques années. Mais je crois, moi, que Célubée est toujours debout.

— Mais, avançai-je timidement, tu ne crois donc pas que Célubée puisse n’être qu’un rêve.

— Un rêve ?

— Oui, un rêve. Non pas, peut-être, un rêve inventé par Anticléridès, puisque se transmettaient dans sa nation de vieux récits sur elle et que tu détiens des documents relatant son histoire la plus secrète, mais un rêve forgé par l’humanité et qu’elle aurait, parce qu’il lui plaisait et qu’elle en avait besoin, cherché à conserver par tous les moyens à sa disposition. Un rêve qu’Anticléridès voulait définitivement mettre en forme, pour l’associer à jamais à sa mémoire et à son talent.

— Célubée n’est pas un rêve, Coelia. » Elle se tut quelques instants. Je supposai qu’elle rassemblait des arguments pour me démontrer à moi qui avais passionnément cru à l’existence de ce pays et de cette ville et aux vies compliquées de ses rois, que Célubée existait incontestablement. Mais elle se borna seulement à ajouter : « En tout cas, j’ai besoin de croire que ce n’est pas un rêve. »

Elle me congédia ensuite d’un geste et j’allai trier ses robes. Toutefois, après quelques minutes passées à les contempler sans penser aucunement à elles, je revins auprès de Nagar.

« Tu ne peux pas partir comme cela, vers un pays dont tu n’es même pas sûre qu’il existe. Tu ne peux pas prendre des risques pareils.

— Mais je sais qu’il existe, Coelia, répondit-elle doucement. Je sais que c’est là que je dois aller à présent, que c’est là que s’élaboreront les changements du Royaume, comme ils s’y sont élaborés autrefois. »

J’allais repartir vers la tâche qu’elle m’avait confiée, quand une autre question me vint à l’esprit.

 

« Comment iras-tu ?

— Hier, pendant que tu étais au Temple, je suis descendue sur le port. Je cherchais un marin qui accepte de m’emmener. J’en ai essayé plusieurs. Ils ont tous refusé.

« Enfin, j’ai remarqué à l’écart des autres, un navire un peu plus petit et qui venait d’arriver. À bord, trois marins surveillaient le déchargement de leur cargaison. À l’attention qu’ils y mettaient, j’ai pensé que le propriétaire du navire ne devait pas être très riche et tenait à chaque colis qu’on débarquait sur le quai.

« Je me suis approchée et j’ai demandé à parler au commandant du bateau. L’un des trois marins m’a fait signe de monter à bord. C’était un homme grand et sec, qui paraissait si triste qu’il n’y avait aucune partie de son corps ou de son visage qui ne parût triste. Il parlait assez mal notre langue, mais très bien une langue étrangère que j’ai apprise autrefois quand je voyageais loin de la Cité.

« Je lui ai expliqué ce que je désirais et, comme aux autres, plus qu’aux autres même, parce que j’avais le pressentiment qu’il devait y être plus sensible, je lui ai proposé beaucoup d’argent pour prix de mon passage et du trajet. Mais, comme les autres, il refusa. Pour la même raison : parce qu’il était trop dangereux de s’embarquer pour une terre inconnue par une route inconnue.

« J’étais très déçue et je me relevais pour descendre lorsqu’il remarqua le paquet que j’avais posé par terre à côté de moi, pendant que je discutais avec lui.

“Que transportes-tu là ?” demanda-t-il de sa voix lasse.

« J’aurais pu ne pas répondre. C’était de sa part une question indiscrète. En outre son refus m’avait tellement désemparée, convaincue que j’étais que, si lui n’acceptait pas, aucun autre ne consentirait à m’embarquer pour Célubée, que j’en avais les larmes aux yeux et souhaitais rentrer rapidement à la maison. Mais sa voix et son regard étaient, ainsi que je te l’ai dit, si mélancoliques que je n’eus pas le cœur de me venger de son refus par une rebuffade.

“C’est, dis-je, l’objet le plus précieux que possédait un homme qui a été exécuté avant-hier soir. Il ne voulait pas que les soldats s’en emparent, ainsi que l’on fait souvent des biens d’un condamné. Il m’a demandé d’aller le chercher pour le soustraire à la convoitise du trésor royal.

— Et qu’en feras-tu ?

— Je ne sais pas encore. Son propriétaire souhaitait qu’on le place à ses côtés dans sa tombe. Mais celle-ci est gardée par les soldats du Roi et personne ne semble avoir le courage de forcer leur surveillance.

— Ce doit être une chose bien précieuse pour que celui qui la possédait ait désiré ne pas s’en défaire même dans la mort.

— C’est une assez belle chose, en effet. Mais il devait y tenir davantage pour les souvenirs qui y étaient attachés que pour la valeur même de l’objet.

— Puis-je te demander ce que c’est ? demanda-t-il timidement.

— Je vais faire plus. Je vais te le montrer.”

« Je défis alors l’emballage et sortis le plat de manière qu’il voie aussitôt le portrait.

“C’est, dis-je, dès que je l’eus sorti,…

— La plus belle femme du monde”, interrompit-il dans un cri,

« Je vis qu’il faisait un très violent effort pour ne pas s’emparer du plat et le presser contre lui. Je le lui tendis. Il le prit et son maigre visage triste se mit enfin à sourire.

“Quel est ton nom ?” demanda-t-il sans cesser de regarder le portrait.

« Je le lui dis.

“Eh bien, Nagar, si tu me donnes ce plat, je te conduirai où tu voudras, aussi longtemps que tu le souhaiteras.

— Je voudrais bien te le donner, mais il ne m’appartient pas et j’ai promis de le déposer dans la tombe du malheureux tavernier qui le possédait.

— Il n’était pas à lui. Il était à moi. Une nuit, je le lui ai montré. Il a voulu me l’acheter très cher et j’ai refusé. Alors, il m’a fait boire et, comme j’étais très malheureux cette nuit-là, j’ai trop bu. Je me suis endormi dans sa taverne et il me l’a volé. Je suis parti trop vite le lendemain pour m’en rendre compte. Après, nous avions appareillé. Il était trop tard.

“J’étais marin sur un navire à cette époque et jamais mon capitaine n’a voulu revenir ici, parce qu’il y avait fait de mauvaises affaires. J’ai attendu d’avoir mis suffisamment d’argent de côté pour m’acheter un bateau à mon tour et cingler vers la Cité. Je suis arrivé ce matin et j’attendais la nuit avec impatience pour aller chez le tavernier…

— Tu tenais tant à ce plat ?

— Plus sans doute que ton ami le tavernier, parce que, moi, je connaissais cette femme.

— Pourquoi alors n’avoir pas cherché à la retrouver, elle, plutôt que son portrait ?

— Beaucoup de temps a passé depuis le moment où je l’ai quittée. Si je rentrais chez moi à présent, à supposer qu’elle m’attende encore et même, peut-être, qu’elle vive encore – car je n’en ai jamais reçu aucune nouvelle – dans quel état la retrouverais-je ? Elle ne peut être aussi belle qu’elle l’était lorsqu’a été peint son portrait. La femme que j’aime est là, sur ce plat. L’autre, celle qui vit peut-être encore dans mon très lointain pays, est une inconnue pour laquelle je n’éprouve rien.

— Ton histoire me touche et je suis sûre que tu dis la vérité. Cependant, j’ai donné ma parole au pauvre tavernier que je ferais placer ce portrait auprès de lui.

— Je n’ai jamais voulu confier ce portrait à qui que ce soit, parce que j’y tenais trop. Je n’ai consenti ni à le vendre, parce que je ne pouvais m’en défaire, ni à le faire reproduire, parce que je ne pouvais supporter l’idée qu’un autre homme que moi passe ses nuits à contempler cette inoubliable beauté.

“Cependant ce tavernier est mort aujourd’hui et je ne saurais être jaloux de lui. En outre, il a, des années durant, tandis que j’en étais privé, adoré cette délicieuse image. Cela crée entre lui et moi des liens qu’il faut prendre en compte.

“Connais-tu ici un homme qui pourrait, sur un plat identique, dessiner et peindre ce visage ? Dans ce cas, prends ce portrait et confie le-lui…

“Mais comment pourra-t-il faire ? se lamenta-t-il. Il est impossible à un homme de jeter les yeux sur ce portrait sans en tomber éperdument et éternellement amoureux. Ah ! C’est sans espoir. À son tour, il voudra mon portrait. À son tour, il sera malheureux au point de se perdre.

— La personne à laquelle je confierai ton portrait ne court pas ce risque, je te le garantis.

— C’est totalement inconcevable. Je ne puis te croire. Il faudrait pour cela qu’elle soit aveugle et alors comment pourrait-elle reproduire cette image ?

— Crois-moi cependant.

— Dis-moi, je te prie, qui est cet homme, à ce point immunisé contre le mal d’amour que provoque immanquablement la vue de ce portrait.

— Ce n’est pas un homme précisément.

— Une femme ? Ah ! Mais ne sera-t-elle pas jalouse et ne brisera-t-elle pas ce plat ?

— Ai-je brisé ton plat, moi qui y ai jeté les yeux ? Aie confiance.”

« Là-dessus, nous avons convenu que dans deux jours je lui rapporterais son plat et que nous embarquerions le lendemain. Voilà Coelia, comment je vais partir pour Célubée. »

« À qui as-tu confié ce portrait ? Je n’ai jamais entendu parler dans le Royaume d’une femme capable de reproduire les visages.

— Parce que cette femme est si haut placée dans le Royaume que sa vie privée et ses talents doivent rester secrets. Ce talent de peintre, je l’ai découvert il y a peu, alors qu’elle allait sombrer dans la folie. Je l’ai poussée à peindre pour calmer la douleur inapaisable qui la torturait depuis la mort de son fils.

« Elle a accepté, sans poser la moindre question, de reproduire le portrait du marin aussitôt que je le lui ai montré.

— La Reine ?

— La Reine. Ta curiosité est-elle satisfaite ? Peux-tu à présent envisager de te charger de mes vêtements ? »

Je revins cependant bientôt avec une dernière question.

« Mais sais-tu seulement où se trouve Célubée et comment y aller ?

— Je le sais. De même que tu le sais, Coelia, quoique tu ne veuilles pas te l’avouer. »

Comme elle ne disait rien de plus, je dus me résigner à accomplir enfin ce qu’elle m’avait demandé. Cependant, trois jours plus tard, je compris ce qu’elle avait voulu dire.

 

Elle avait achevé ses rangements et avait fourré dans deux coffres ce qu’elle souhaitait emporter. Je traînai celui que je lui avais préparé auprès d’eux, afin qu’on les prit ensemble. Les deux marins du commandant avec lequel Nagar avait traité vinrent les chercher la veille du jour prévu pour le départ. Nagar ne voulait pas qu’on la vît partir, aussi eut-elle recours non à ses serviteurs, mais à ces marins pour embarquer ses bagages.

Cette dernière journée, elle la passa à la Cité, s’occupant à régler différentes affaires, dont celle de sa maison. Elle craignait que son départ mécontentât le Roi et qu’il ne cherchât à en prendre possession. Elle quittait en effet à nouveau le Royaume sans autorisation alors que le Roi était sans doute, plus que jamais, soucieux de se l’attacher pour pouvoir la surveiller. Il avait fermé les yeux sur son premier départ parce que, en ce temps-là, le père de Nagar vivait encore et était trop puissant pour que, qui que ce soit, fût-ce le Roi, souhaitât se l’aliéner. Elle savait qu’il ne lui pardonnerait jamais sa fuite. Je ne sais ce qu’elle arrangea pour sa maison. Mais le fait est qu’aussi longtemps que j’y demeurai, personne ne vint la réclamer.

Quant à son embarquement, elle le régla avec discrétion et habileté. Elle rendit son portrait au marin, tandis que l’on chargeait ses coffres, et regagna rapidement la presqu’île pour que personne n’eût l’idée de supposer que les effets qu’on embarquait étaient les siens.

Elle commanda aux cuisinières un repas de fête. On mit le couvert sur la terrasse dès que la nuit fut tombée. Les servantes apportèrent les lampes à huile et les disposèrent comme les soirs où nous dînions dehors avec Phoil et Anticléridès.

Nagar parut, vêtue de la robe que je lui avais faite pour la fête du Passage du Temps et que je n’avais pas jugé bon d’empaqueter avec les autres. Quand je la vis ainsi parée, je lui demandai de m’attendre quelques instants. Le temps de revêtir, moi aussi, ma plus jolie robe et de tresser mes cheveux autour de mon visage.

Je m’installai à ses côtés et mangeai avec elle ses plats préférés. Je bus le vin doux qu’elle gardait pour les moments les plus précieux et qu’elle me versa généreusement. Quand on eut desservi et placé entre nous la coupe de friandises qu’elle aimait tant, elle me demanda de jouer pour elle de la cithare.

Tandis qu’elle grignotait, sa coupe de vin tendre à la main, posant les yeux alternativement sur le fleuve obscur et sur moi, je jouai quelques mélodies que je savais qu’elle aimait.

« Y a-t-il, demandai-je au bout d’un instant, quelque chose que tu désirerais entendre ?

— T’est-il possible, Coelia, de chanter une nouvelle fois, sans que cela te cause trop de peine, la dernière chanson qu’Anticléridès avait écrite pour toi ? Je ne voudrais pas partir sans l’avoir réentendue. »

Je chantai donc ma douloureuse chanson pour elle. Ma voix s’était à peine posée sur le dernier mot et j’allais moduler les derniers accords, lorsque Nagar se dressa brusquement. Tout en jouant, je vis, comme elle, apparaître deux lumières sourdes sur le fleuve. Elles glissèrent peu à peu dans la nuit jusqu’au niveau des terrasses, où elles s’immobilisèrent soudain.

« Les voilà », dit Nagar en prenant le manteau de nuit qu’elle avait roulé, sans que je m’en aperçoive derrière les coussins. Elle me fit signe de venir avec elle. Je descendis à sa suite, de terrasse en terrasse, vers la rive du fleuve. Là se trouvait la barque dans laquelle elle était revenue de la Cité la nuit du complot. Elle la détacha avant d’y monter.

« Accompagne-moi, dit-elle, tu ramèneras la barque quand je serai à bord. » Je montai donc avec elle et la laissai ramer souplement, à travers l’obscurité, en direction des lumières du navire. Quand elle eut amené la barque bord à bord avec le bateau, la main d’un homme se tendit et la hissa. Je fus désemparée de la voir disparaître si vite et sans adieu, sans que nous ayons rien pu nous dire. J’hésitais encore sur ce qu’il fallait que je fasse, attendre ou m’éloigner, quand une forme bondit dans la barque et me souleva jusque sur le pont du navire.

Nagar s’y tenait auprès du commandant triste dont elle m’avait parlé. Elle s’était enveloppée dans son manteau noir. Dans la lueur confuse des lampes discrètes allumées autour de nous, seul son visage pâle jaillissait de la nuit dans laquelle elle paraissait sur le point de s’enfoncer.

« Nous n’avons pas beaucoup de temps pour parler et nous dire au revoir, commença-t-elle.

« J’aurais souhaité que tu m’accompagnes, parce que je crois que tu vas beaucoup me manquer dans les moments que je dois traverser. Mais tu as, de ton côté, une mission à remplir et ce n’est pas à Célubée que tu pourrais l’accomplir. Je sais que tu vas t’en aller bientôt, dans la direction opposée à celle que je prends cette nuit.

— Nagar, interrompis-je, il me faudra sûrement du temps pour réaliser ce qu’Anticléridès attendait de moi. Mais le jour où j’aurai achevé la tâche qu’il m’a confiée, je serai libre à nouveau de te rejoindre. Le désires-tu ?

— Chère Coelia, je vais t’attendre chaque jour à compter de cette nuit.

— Il me faut partir vers le nord, Nagar, quoi qu’il m’en coûte de m’en aller sans être rassurée sur ton sort. Je sais que la route que tu vas emprunter n’est pas sans danger, et du pays où tu te rends, nous ne savons rien…

— Pour la route, Coelia, je ne sais. Sans doute est-elle périlleuse. Mais pour le pays… Que pourrait-il m’arriver de cette ville, dont je suis venue il y a tant et tant d’années que la mémoire des hommes les a oubliées. »

Elle me sourit tristement et avec complicité pour immobiliser les pensées troublantes et turbulentes qui s’ordonnaient enfin dans ma tête.

« Dès que je le pourrai, reprit-elle, j’enverrai un messager à ta recherche pour te faire porter de mes nouvelles et te rassurer.

« À ton tour, dès que tu le pourras, embarque-toi pour Célubée et viens me retrouver. Il y aura sûrement alors dans les eaux du port où tu seras un marin prêt à courir jusqu’au bout du monde pour trouver Célubée. »

En me serrant contre elle avant que je ne redescende dans la barque, elle murmura à mon oreille : « Ne tarde pas. Je sais que j’aurai peur aussi longtemps que tu ne seras pas auprès de moi. »

Je me laissai tomber dans la barque. Le marin qui y attendait la conduisit au rivage. Il la raccrocha et, malgré mes cris d’horreur, car l’endroit pouvait être infesté de crocodiles, se jeta à l’eau et nagea jusqu’au navire.

J’attendis qu’on l’ait remonté et surtout que le navire reprenne sa route avec ses lumières sourdes. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce que je voyais pour la première fois et ne reverrais probablement plus jamais : un navire remontant le fleuve vers le sud, au-delà de la presqu’île. Et celui-là était si énigmatique avec sa silhouette fantôme, absorbée par les ténèbres, que parfois je me demande si je n’ai pas rêvé cet instant.

 

Après le départ de Nagar, je fis moi aussi mes préparatifs.

Je retournai, pour la première fois depuis sa mort, dans la chambre d’Anticléridès afin d’y prendre les documents dont il m’avait demandé de me charger. Je croyais devoir fouiller toute sa chambre pour les rassembler, tant il était habituellement désordonné. J’avais eu coutume de voir des rouleaux traînant de tous côtés, jetés à terre ou repoussés pour faire la place à ceux auxquels il travaillait. Mais tout était rangé. Ses papiers étaient soigneusement enroulés et empilés.

Ils me parurent peu nombreux, en regard du nombre d’heures qu’il avait employées à écrire son œuvre. Par acquit de conscience, je cherchai aux endroits où il pouvait en avoir oublié. Mais je ne trouvai rien de plus que ceux qui attendaient sur la table.

Ils constituèrent avec ma cithare l’essentiel de mon bagage. Lorsque j’eus trouvé un navire qui descendait vers le nord et qui consentit à me prendre comme passagère, j’y traînai le coffre que j’avais pris à Nagar pour ranger ce que j’avais à emporter.

Je partis environ dix jours après Nagar et je dus en passer près de vingt sur ce vaisseau avant qu’il n’aborde cette ville inconnue. Après l’embouchure du fleuve, dangereuse et marécageuse, où le commandant du navire louait les services d’un paysan pour le piloter, nous nous engageâmes sur la mer. C’était la première fois que je voyais autant d’eau et autant de ciel à la fois. J’en fus effrayée au point que, lorsque surgirent enfin de la brume les tours crénelées et les coupoles dorées de cette ville inattendue, je sus que c’était là que je devais m’arrêter.

Voilà bientôt sept lunes que j’y demeure et je ne supporte plus, la nuit, de voir par la fenêtre se découper un ciel où les étoiles ne portent pas le même nom que dans mon pays.

 

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