Célubée

Célubée · Chapitre 30 sur 42

Pages du PDF

Célubée

Incantation à Coelia

« Écoute, ceci est mon incantation et tu dois la retenir pour l’éternité. »

Comme elle disait ces mots, un vol de grues passa au-dessus de nos têtes, froissant l’air crépusculaire. Le couchant était là tout à coup et, avec lui, sa magie.

Pendant que Nagar parlait, son visage et son corps se suspendirent dans l’air ainsi que le paysage alentour, comme s’ils avaient pu choisir encore entre le monde de la lumière qui s’estompait et celui des ténèbres que poussait devant nous le vent du soir.

 

Incantation à Coelia

 

« Ô Coelia ! Un jour, nous n’en finirons plus de mourir. Un jour, nous n’en pourrons plus de sentir peser les sédiments du temps sur nos corps et nos esprits.

Pour le corps, c’est dans l’ordre du monde. Et la mort nous est douce : nous ne la sentons pas venir tant que le temps ne s’en est pas fait connaître. Nous vivons notre corps et ses métamorphoses nous sont vie… Sa fatigue et son âge s’acquièrent peu à peu par la cristallisation des habitudes. Sa mort est insensible par sa quotidienneté.

Pour l’esprit, notre cher trésor, notre autre moi-même et identité, que la douleur m’est poignante, Coelia. Celui qui pense que nous sommes et s’étonne de le pouvoir penser, celui-là est condamné à mourir mille fois dans les temps à venir.

Un jour viendra, Coelia, où ton esprit ne pourra plus recueillir l’intégralité de l’univers. Un jour où l’immensité de l’espace déchirera ton intelligence. Un jour, ce que tu savais, tu ne le sauras plus. Ce qui était vrai ne le sera plus. Un jour, nous errerons de dédale en dédale.

Aujourd’hui, je peux te dire, pour les années et les siècles à venir, ce que je connais. Je puis te dire où nous allons, car le temps est comme figé, languissant autour de nous. Mais un jour se lèvera où nous serons condamnés au silence par le temps lui-même, par sa précipitation dans l’inconnu et l’imprévisible.

Un jour viendra, Coelia, où ta foi même ne te servira plus : ta foi en quoi ? Dans un monde si mouvant où plus rien ne sera certain. La vitesse rendra les objets et les êtres si flous. Elle en brouillera les contours.

Et à toi-même, seras-tu fidèle ? Chaque matin, quand tu descends au fleuve, tu vois ton image, toujours semblable. Et les jours se ressemblent tous : tu n’en finis plus de te préparer à être toi-même.

Mais un jour viendra où, descendant vers l’eau, nul ne retrouvera ce qu’il fut la veille.

 

Ô, Coelia ! Un jour, nous n’en finirons plus de mourir. Un jour, nous ne pourrons plus endurer les brûlures de l’âme.

Ce que tu aimais, tu ne l’aimeras plus. Ce que tu avais donné, il te faudra le reprendre. Tant passeront les êtres, que ton cœur s’asséchera. Un jour, nous mourrons de désespoir de ne plus nous refléter dans le regard d’autrui. Et ta passion deviendra froideur parmi le gel du monde.

Un jour, Coelia, un triste jour, nous mourrons de ne savoir ni aimer ni être aimés, de ne savoir plus nous faire aimer. Et des amis que nous avions, que restera-t-il hormis une poignée de glissante poussière ? De nos amants ? Une trace de plaisir épongée dans cet antre tiède où clapote inutilement la vie. De nos amours ? En sera-t-il, hélas ?

Un jour, Coelia, il nous faudra aller de saison en saison, de nuit en nuit, dans une errance hautaine. Nos rêveries philosophales sous les paysages lunaires, nos promenades mélancoliques, tressaillantes du froissement des grues nocturnes, qu’en sera-t-il ? Nuitamment, nous glisserons à travers les joncs jusqu’à l’ultime achèvement, sans autre raison que le devoir vivre et mourir.

Coelia ! Mais ne sens-tu pas que nous sommes le centre du monde et le noyau du temps ? Il n’y aura jamais d’histoire totalement différente de la nôtre. Nous résumons tout ce qui a été et tout ce qui sera. Nous sommes la mémoire du monde. Nous sommes la conscience des temps et la supplique pour les devenirs.

Ne les sens-tu pas se lever, ces vents de froid et de poussière qui tourbillonnent sur des rivages étrangers ? Ils ont entraîné les autres nations sur le chemin de la mort. Elles n’ont pas su résister à leur vertige. Elles ont ouvert leurs portes et ces souffles putréfiants s’y sont engouffrés. Ils ont brisé la roue du temps. Ils ont gonflé les voiles de l’avenir et les navires mortifères de ces vaniteuses cités courent désormais sur les mers vers un inaccessible but, emportant avec eux les germes corrupteurs.

Et j’ai cru, moi aussi, à cette illusion. J’ai cru qu’il fallait casser la chaîne du temps et cingler ardemment vers le progrès de la connaissance. J’ai fui vers le futur, j’ai rompu mon destin. J’ai refusé ce qu’on m’offrait ici. J’ai refusé de devenir le réceptacle du savoir du monde. J’ai cru que la science était ailleurs et que ce que nous avions appris était mensonger. J’ai parcouru toutes les routes connues dans l’espoir de démêler la vérité de l’erreur et de rapporter avec moi le sens de l’existence.

Et si loin du Royaume, si loin du fleuve millénaire, si loin des sables qui recouvrent les racines du monde, j’ai compris que j’étais dans les ténèbres.

“Vents mauvais, ai-je hurlé, lorsque j’ai saisi ma faute, vous m’avez séduite, mais, j’en fais le serment, jamais les portes de ma cité ne s’ouvriront davantage sur vous. Je protégerai ce qui nous reste de votre action. Je ressusciterai ce temps que vous avez arraché. Je ne permettrai pas que vous trompiez davantage des miens. Nous résisterons à la mort accrochée à vos ailes. Nous ferons du temps, de notre temps, un indestructible rempart pour défendre les confins de l’éternité qui nous était promise et que vous nous avez dérobée.”

Ne sens-tu pas ces vents, Coelia ? Et combien ils étourdissent ceux qui mettent le visage à leur fenêtre pour regarder les images brûlantes qu’ils façonnent ? Les vents de mort et ces hommes de mort qui marchent inéluctablement dans la Cité, ces hommes que j’ai laissés rentrer par ma faiblesse de femme, ne dois-je pas les retenir ? »

Elle interrompit soudain son discours. La nuit était là, profonde et inquiétante. Nagar ne bougeait plus. Je devinais qu’elle regardait au loin, dans la direction du fleuve, là où le soleil était descendu et où tout était noir désormais. Je ne savais que faire et je demeurai, moi aussi, immobile, repensant à ce qu’elle venait de dire, à son incantation. Et, dans le miracle de l’obscurité, chaque mot me revint à la mémoire, intact. Je sus que je ne l’oublierais jamais, ainsi que Nagar me l’avait demandé.

Toute la nuit, je me demandai s’il fallait en parler à Anticléridès. Je pressentais que cette incantation recelait – encore que je ne comprisse qu’à demi ce langage poétique – quelque chose qu’Anticléridès et sans doute Phoil (car je voyais bien que chaque chose que je lui disais, il la rapportait au prince) auraient désiré savoir. Mais je ne croyais pas que Nagar voulût qu’ils connaissent son incantation. Je savais d’instinct ce qu’elle souhaitait que je divulgue et ce qu’elle préférait que je taise. C’est pourquoi elle se confiait à moi plus qu’à d’autres. Ainsi n’hésitai-je pas, le surlendemain, à apprendre à Anticléridès la nouvelle que m’avait annoncée Nagar dans la soirée, à son retour de la Cité. Malgré le taraudant sentiment que je devais révéler à Anticléridès le contenu du discours de Nagar, je gardai le silence. Et aujourd’hui, je me lamente et me désespère d’avoir si mal réfléchi. Je voudrais que cette nuit fût encore là, que les mots de Nagar résonnent encore clairement en moi et que je puisse changer le cours du temps. Je voudrais que le cœur ne me fasse pas si mal de n’avoir pas compris que soudain je pouvais infléchir le destin. Bien que, certains jours, je me demande si j’aurais pu, en parlant, tout arrêter. Je ne le sais pas et c’est ce qui me désespère.

 

— On ne peut refaire sa vie, tu le sais bien.

— Je sais que c’est là la misère de l’homme, sa douleur infinie.

 

Le lendemain du jour où Nagar prononça ce qu’elle appela son incantation, elle gagna de bonne heure la Cité. Elle revint cependant le soir ainsi que le prince et Anticléridès. Mes rapports avec ce dernier demeuraient assez froids et ce n’est que le lendemain que nous nous réconciliâmes, après l’inoubliable cadeau qu’il me fit. Le soir de ce jour de retrouvailles nous nous trouvions encore tous les quatre sur la presqu’île. Ces deux soirs précédèrent l’importante nouvelle qui ébranla la Cité et déclencha les événements qui suivirent. Ce sont sans doute les dernières nuits que nous passâmes ensemble à écouter Anticléridès raconter l’histoire de Célubée. Elles furent si parfumées que j’en sens encore l’odeur dans mes cheveux. Le temps approchait où l’hiver, si court chez nous, allait s’achever. La saison des amours et de l’espoir pointait à l’horizon du temps. Tout, dans la nature, la laissait pressentir et cependant mon cœur était si lourd que je croyais qu’elle ne reviendrait plus jamais.