Célubée

Célubée · Chapitre 37 sur 42

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Célubée

Chronique de Célubée

Enfin le prince s’avisa qu’il nous fallait rejoindre Nagar et Coelia qui devaient nous attendre pour le dîner.

« Nagar sera dans une rage folle, dit-il. Je ne lui donnerai cependant pas la satisfaction de voir confirmées ses pires craintes. Je me montrerai aussi soucieux qu’elle. »

Et il se composa une mine pensive et préoccupée qu’il s’appliqua à conserver jusqu’à la pièce où était servi le dîner. Mais sitôt qu’il y fut entré, il se hâta de reprendre une figure plus ordinaire. C’est lui qui fut déçu de constater que Nagar était semblable à elle-même, ni spécialement gaie ni particulièrement tourmentée. Je la trouvai même plutôt plus sereine que les soirs précédents. (…)

 

Je ne compris pas ce qui se passait ce soir-là. Après l’agitation avec laquelle Nagar m’avait appris ce qu’avait décidé le Roi et la rapidité avec laquelle la nouvelle avait volé à travers la ville, je m’attendais à trouver Phoil dans le même état d’énervement que ma maîtresse et qu’il ne fût question au repas que de ce nouvel impôt.

Cependant, non seulement Nagar se montra d’un calme et d’une chaleur dont j’avais perdu l’habitude et auxquels répondaient la courtoisie et la prévenance de Phoil, mais personne n’évoqua cet impôt. Sans doute me trouvais-je dans la seule maison où l’on parlât ce soir-là de tout autre chose que de ce qui bouleversait la Cité.

Sur la presqu’île on parla de Célubée et des descendants du roi Zosra.

 

Chronique de Célubée

 

« Zosra ne vit pas grandir ses deux enfants. Lorsqu’il mourut, ils étaient très jeunes encore et il confia le gouvernement de Célubée à Scheat. Celle-ci suivit les volontés de son époux et entreprit de donner à leur fils aîné une éducation complète pour lui permettre de régner intelligemment. Parce qu’elle pensait que l’essentiel du savoir se trouvait dans son pays, dont elle avait la nostalgie, et que son fils deviendrait un jour roi de Célubée et du pays des sages, elle l’emmena de l’autre côté des montagnes, où Markab achevait de construire la ville tout en formant son fils à son métier. Toutefois, elle laissa le cadet au Grand-Prêtre. Le destin du second se trouvait à Célubée et Scheat voulait qu’il fût ferme sur les principes de sa religion pour prévenir le renouveau des cultes proscrits qu’on ne parvenait pas à éteindre.

Scheat s’installa donc dans la maison construite pour Zosra avec son fils Alioth. De temps à autre, elle remontait le fleuve avec lui pour vérifier que tout était en ordre à Célubée et que son cadet donnait satisfaction au Grand-Prêtre.

Mais, les Célubéens n’étaient pas contents. S’ils avaient pris l’habitude que leurs différents souverains voyagent fréquemment dans les pays qu’ils avaient conquis et annexés à Célubée, ils n’appréciaient pas que leur jeune roi résidât de manière permanente dans une autre ville et dans un autre pays que le leur. Le Grand-Prêtre et le capitaine des troupes, qui gouvernaient Célubée au nom de Scheat et d’Alioth, essayèrent plusieurs fois de faire comprendre à la jeune femme qu’elle devrait s’installer au palais, quitte à y faire venir des hommes de son pays pour instruire son fils. Mais elle ne voulut rien entendre. Elle préférait l’autre plaine et la compagnie de Markab au pays de Célubée où elle se sentait étrangère en dépit des quelques années qu’elle y avait passées dans son enfance.

Mais arriva un jour à Célubée un jeune homme qui rappelait Zosra par ses traits, sa voix et son allure. Il se rendit chez le Grand-Prêtre dès son arrivée et exigea, après s’être présenté, de s’installer au palais. C’était le fils de la benjamine de Zosra, celle qu’il avait épargnée et emmenée au pays du cuivre pour l’éloigner de Célubée. Ayant appris que le roi de Célubée désertait sa ville et contrariait en cela ses sujets, il avait résolu de prendre sa place et de se faire reconnaître pour le véritable roi de Célubée. Il avait levé une troupe au pays du cuivre afin d’affermir sa revendication.

Malgré les protestations du Grand-Prêtre, le jeune homme prit possession du palais. Le capitaine des troupes était parti au pays des sages en mission auprès de Scheat. Aussi personne ne s’opposa réellement à son intrusion dans Célubée. Lorsque le capitaine revint, l’usurpateur avait non seulement pris ses aises au palais, mais avait été reconnu comme le légitime héritier par une partie de la population. Celle-ci comprenait non seulement ceux qui étaient fâchés de l’abandon de Célubée par Alioth, mais aussi ceux qu’intéressaient et séduisaient les techniques nouvelles que le petit-fils de Zosra apportait du pays du cuivre.

Dans ce pays, riche en cuivre et en autres minerais, notamment en or, certains de ceux qui travaillaient le cuivre avaient eu l’idée de le fondre avec de l’or pour composer un nouveau métal. De nombreux artisans de Célubée avaient compris en écoutant le nouveau venu leur exposer ces méthodes inusitées à Célubée, tout le parti qu’ils pouvaient en tirer. Ils firent tacitement allégeance à l’usurpateur en échange du secret de ces procédés. Aussi s’opposèrent-ils au capitaine des troupes lorsque celui-ci manifesta son intention de l’expulser, voire de le faire disparaître. L’argument de la richesse qu’il allait apporter à Célubée réduisit le militaire au silence. Ce dernier savait qu’il ne pouvait pas, sans le consentement de la population, contraindre ses soldats – dont beaucoup avaient adopté le parti de l’étranger sous la pression de leurs familles – à s’attaquer au petit-fils de Zosra. Néanmoins, parce qu’il avait une conscience aiguë de la légitimité du pouvoir, que de surcroît il se méfiait de cet homme et des idées que sa mère avait pu lui inculquer et qu’enfin il y était vivement encouragé par le Grand-Prêtre et le jeune fils de Scheat, il fît secrètement parvenir un message à Alioth et à sa mère.

Comme il n’était pas possible que son envoyé empruntât la voie fluviale, qui était surveillée par les hommes du nouveau chef de Célubée, il dut lui faire traverser les montagnes. Beaucoup de temps s’écoula donc entre le moment de l’usurpation et celui où Scheat et Alioth l’apprirent.

 

Alioth était sorti de l’enfance et souffrait de ce que sa mère ne le comprît pas et l’empêchât toujours d’agir à sa guise et notamment de déterminer seul la politique à suivre à Célubée et dans ses territoires. Lorsqu’il apprit ce qui venait de se produire à Célubée et que Scheat résolut d’attendre de voir comment la situation allait évoluer, il s’opposa fermement à la position qu’elle soutenait. Il était convaincu que le temps allait jouer en faveur de l’usurpateur et qu’il fallait agir sans attendre. Ne parvenant pas à ébranler Scheat, il s’embarqua une nuit avec l’un de ses cousins pour Célubée. Il ne s’y était pas rendu depuis longtemps et ne craignait pas d’être reconnu.

Il débarqua cependant de nuit car les relations entre Célubée et le pays des sages ayant été interrompues, sa venue par le fleuve n’aurait pas manqué d’inquiéter et de soulever des soupçons. Il alla directement chez le Grand-Prêtre. Celui-ci et son frère manifestèrent une telle joie de le voir qu’Alioth y trouva – s’il lui en avait fallu une – la justification de son voyage. Ils l’hébergèrent et le firent passer pour le fils d’un ami d’Arkkande, en visite à Célubée.

En dehors d’eux et du capitaine des troupes, qu’on avait aussitôt envoyé chercher, personne à Célubée ne se douta que le fils de Zosra se trouvait dans sa capitale, bien que certains se retournassent sur son passage, parce que son allure, ses expressions et parfois le ton de sa voix évoquaient de très lointains souvenirs qu’ils ne parvenaient pas à démêler et à identifier.

Alioth passa beaucoup de temps à prendre la mesure du problème que posait l’usurpation. Il parcourut toutes les rues de Célubée, arpenta les bords du fleuve, se glissa à travers champs vers les hameaux. Il interrogea tous ceux qu’on lui présenta ou tous ceux que leur bonne mine l’incitait à questionner. Il se refusa à se contenter des analyses et des indications de son frère et de leurs deux alliés, voulant chaque fois en vérifier la pertinence. En naquit un certain malaise entre lui et les trois autres. Ils avaient été persuadés qu’en survenant à Célubée, il reprendrait vite la situation en main et chasserait l’usurpateur. Ils le voyaient baguenaudant et musant, laissant couler les jours en flâneries et discussions oiseuses, tandis que chaque nouvelle heure donnait à l’imposteur une réelle légitimité.

Cependant, pour Alioth, rien n’était aussi évident : ni ce qu’il devait faire ni ce qui se passait à Célubée. Il ne connaissait rien au pays dont il était le roi, l’ayant quitté trop jeune et n’y ayant fait, depuis, que de trop brefs séjours. Il avait tout à y apprendre et tout à y comprendre. Il était parti de chez lui exalté à l’idée des découvertes qu’il allait faire, à la pensée de ce monde inconnu qui lui était destiné. Il s’était plongé dans les eaux fascinantes de Célubée avec enthousiasme et avec la conviction qu’il allait y trouver ce qu’il attendait si impatiemment du fond de la maison de son père, de l’autre côté des montagnes.

Ce que personne ne pouvait soupçonner, c’est qu’Alioth, après tant de jours passés dans sa ville, se sentait totalement désemparé. Il avait rapidement compris que Célubée n’était pas son pays, que ce peuple ne ressemblait pas à celui parmi lequel il avait été élevé. Il n’avait pas les mêmes aspirations que lui. Plus grave encore, il ne ressentait pas les mêmes émotions que lui. Bien qu’Alioth parlât leur langue aussi bien qu’eux, le langage des Célubéens ne lui était pas toujours accessible en raison de cette différence de sensibilité et de pensée. Les Célubéens lui demeuraient incompréhensibles et, peut-être pour cela, assez antipathiques.

À cette certitude, chaque jour plus forte, qu’il n’avait aucun droit à régner sur un peuple avec lequel il n’avait rien en commun, s’ajoutait celle que le roi illégitime serait sans doute un bien meilleur souverain que lui. Alioth, passionné par les techniques métallurgiques apportées par son neveu, concevait que les Célubéens puissent lui vouer admiration et gratitude au point de le reconnaître comme leur roi. Il était en train d’implanter à Célubée une source de prospérité dont Alioth pressentait la solidité. En outre, Alioth voyait bien que l’autre, disposant d’une autorité naturelle que lui-même n’était pas certain de posséder, menait sagement et sérieusement le royaume de Célubée. Tout semblait en ordre et plus qu’en ordre, en voie d’expansion, dans la ville de ses ancêtres.

“Quel droit ai-je, se demandait Alioth, de venir perturber cette organisation ? S’il apparaissait ne serait-ce qu’un commencement de révolte, qu’une impression d’illégitimité du pouvoir qu’il exerce ! Mais ils se sont tous, ou presque tous, jetés dans ses bras et aucun ne souhaite sa chute.” Il ne découvrait dans son éventuelle revendication du pouvoir qu’une vanité personnelle, assise uniquement sur la tradition historique, à laquelle le nouveau venu pouvait prétendre aussi bien que lui, puisque le grand-père de l’un était le père de l’autre. Malgré son désir de puissance, Alioth était intelligent et sage.

Il résolut de se contenter de régner sur le pays des sages et d’abandonner Célubée à celui auquel elle s’était offerte.

 

Lorsqu’il fit part de ses intentions à son frère et à ses deux alliés, le Grand-Prêtre et le capitaine des troupes, ceux-ci demeurèrent muets de stupeur et de désespoir. Le premier, son frère prit la parole :

“Tu ne peux renoncer à Célubée. Tu as été couronné et la volonté de notre père Zosra était que tu règnes après lui, de même que sa volonté était d’éloigner sa fille et sa descendance qu’il jugeait contaminée par des idées dangereuses pour Célubée.

— Le nouveau roi ne paraît pas décidé à établir le culte du dieu noir. Il ne paraît pas non plus s’y adonner. Je sais qu’il t’a donné l’assurance qu’il respecterait tes fonctions et que tu deviendrais Grand-Prêtre le jour où les dieux en décideraient. Que veux-tu de plus ?

— Tu ne peux céder le royaume à un homme qui n’est pas de notre race.

— Mais il est de notre race…

— Par les femmes… Cela ne s’est jamais vu. En outre, tu es le fils de Zosra. Il n’est que son petit-fils.”

Toute une nuit s’écoula ainsi en vaines discussions. Les trois Célubéens essayèrent de fléchir Alioth en lui présentant toujours de nouveaux arguments. Cependant, aucun n’ayant réussi à lui démontrer ni qu’il serait un meilleur roi que l’usurpateur, ni que la population désirait l’élimination de son nouveau souverain, Alioth interrompit ces discours inutiles.

“Je partirai après-demain, dit-il, pour ne plus revenir. Si d’ici là vous parvenez à me prouver que je suis non pas utile, mais indispensable à Célubée, je resterai. Mais à cette seule condition.”

Les trois hommes restèrent abattus. Ils ne comprenaient pas Alioth, son absence d’ambition, son refus de poursuivre l’œuvre entreprise par ses aïeux. Même s’ils devaient reconnaître, comme lui, que l’imposteur n’était pas un mauvais roi, ils ne supportaient pas cet accroc à la légitimité royale et redoutaient le pire pour un avenir plus ou moins lointain. Ils se quittèrent, le cœur plein de désespoir, convaincus qu’ils étaient que rien ne pourrait désormais ébranler Alioth.

 

Cependant, il se trouva qu’au cours de cette nuit-là, des hommes du nouveau roi, qui s’ennuyaient à Célubée et avaient sans doute excessivement bu pour tromper leur mélancolie, s’amusèrent à tourmenter les occupants de deux maisons construites un peu à l’écart de Célubée, sur les bords du fleuve. Ils massacrèrent les habitants de la première maison et commirent d’insupportables violences dans la seconde. Les familles vinrent se plaindre le lendemain au palais. Le roi les calma en promettant de punir les coupables. Mais il ne fît rien parce qu’il ne sentait pas encore sa position suffisamment assurée dans Célubée pour se passer du soutien de ses hommes. Lorsque le soir tomba et qu’on vit la bande de soldats traîner à son habitude dans les rues de la ville, les Célubéens manifestèrent leur mauvaise humeur et se mirent à critiquer, par petits groupes, l’indulgence du roi. La colère monta encore, quand, le lendemain, on apprit que les soldats de l’usurpateur avaient renouvelé leurs exactions. Une délégation alla trouver le roi qui promit seulement d’envisager des mesures de représailles.

Alors Alioth, qui mettait la dernière main à ses préparatifs de départ, reçut la visite de son frère, du Grand-Prêtre et du capitaine des troupes. Tous trois, très rouges et très excités, parlaient ensemble au point qu’Alioth n’entendit rien à leurs discours.

Ils racontèrent à Alioth ce qui s’était passé à Célubée les deux dernières nuits. Ils étaient eux-mêmes si scandalisés du comportement des soldats et plus encore de l’absence de réaction du roi qu’ils passèrent rapidement sur les faits eux-mêmes, s’attachant à des commentaires et à des critiques. Ils étaient si convaincus par leur propre discours que la réponse du jeune homme les décontenança.

“Pourquoi, dit-il, blâmez-vous le roi de ne les avoir pas immédiatement et lourdement sanctionnés ? Il était normal qu’il veuille avant tout vérifier la réalité des fautes qui leur étaient imputées.”

À ces mots, les trois hommes éclatèrent de colère et remplacèrent leurs condamnations de l’usurpateur par des reproches à Alioth, si vifs que ce dernier s’en émut.

“Mais enfin, s’écria-t-il, comment punir des hommes si l’on ne sait pas ce qu’ils ont véritablement fait ? Comment pouvez-vous être aussi affirmatifs ?”

Le premier, le cadet d’Alioth, se rendit compte qu’ils avaient fait fausse route avec lui en ne relatant pas dans les détails les méfaits commis par les soldats et en sautant trop vite au jugement porté sur leurs actes. Lorsque Alioth apprit enfin ce qui s’était passé sur les bords du fleuve deux nuits de suite, il entra à son tour en fureur et émit de très violentes critiques contre la faiblesse de son neveu. Lorsqu’ils le virent marcher de long en large en marmonnant moitié pour eux, moitié pour lui, les trois autres comprirent qu’il ne partirait pas.

Et en effet, il ne partit pas. À la nuit tombée, il convoqua le capitaine des troupes et les plus sûrs de ses hommes. Pendant le reste de la journée, il alla trouver les familles des victimes et les rares survivants des massacres et se fit reconnaître d’eux. Il trouva dans l’enthousiasme et l’espoir que sa visite souleva en eux la confirmation de la décision qu’il avait prise le matin. Eux aussi rejoignirent dans les ténèbres la maison du Grand-Prêtre. Alioth y distribua les rôles. Dès que la lune eut disparu derrière les nuages, la petite troupe se rendit au palais. Les soldats d’Alioth maîtrisèrent la garde de l’usurpateur en service ce soir-là, tandis qu’Alioth et le capitaine des troupes se lançaient à la recherche du roi.

Ils le trouvèrent allongé sur sa couche, les yeux grands ouverts dans la nuit. Lorsqu’il avait entendu le tumulte qui s’emparait du palais, il s’était éveillé et à demi redressé. Mais trop ensommeillé encore, il achevait de se réveiller. À peine distingua-t-il Alioth à la lueur de la torche que tenait le capitaine des troupes. Comme il ne l’avait jamais vu, il ne comprit pas pourquoi ce jeune homme lui enfonçait, avec une délicate précision, un poignard entre les côtes, tandis que le capitaine des troupes éclairait la scène sans un mot ni un signe.

Le capitaine aurait souhaité se charger du meurtre, mais Alioth n’avait rien voulu entendre. “Je suis le seul, avait-il dit, à pouvoir verser le sang d’un roi, si illégitime soit-il.” Dans son for intérieur, le jeune homme respectait son neveu, son œuvre et l’énergie avec laquelle il avait – jusqu’à l’affaire des soldats – régné sur Célubée. Il ne pouvait supporter l’idée que son sang pût être versé par quelqu’un qui ne fût pas de sa lignée. Mais dans le même temps, Alioth se désespérait de ne pouvoir lui dévoiler ni les raisons de sa mort ni l’identité de son meurtrier. Il se connaissait trop pour ne pas craindre, s’il lui adressait la parole, de ne plus trouver le courage de le frapper. Mais il jugeait également cruel de le laisser mourir dans l’ignorance. Lorsqu’il avait fait part quelques heures auparavant à son frère de ses tourments, celui-ci avait soupiré :

“Je me demande si tu es vraiment de la pâte des rois, Alioth. Comment notre mère t’a-t-elle élevé ? Que ne suis-je à ta place et toi à la mienne ? Tu pourrais philosopher tranquillement, t’interroger sur chacun des motifs de tes actes, te complaire dans tes scrupules, te torturer en toute sérénité, ce que je ne suis pas, moi, capable de faire.”

Alioth le regarda, étonné. Il ne parvenait décidément pas à comprendre les Célubéens, fussent-ils de son sang. Il sentait, lui, qu’il était capable de régner, qu’il avait en lui suffisamment de force d’âme et de courage pour agir dans le sens que son cœur et ses réflexions lui avaient indiqué. La volonté de puissance tendait son être. Mais il n’imaginait pas qu’au moment de l’action, on préférât se priver de subtilité et de méditation.

Cependant, lorsque son cadet apprit qu’Alioth avait tué de ses mains leur neveu, il conçut pour lui une inébranlable admiration. Il avait toujours pensé qu’il devait régner sur Célubée, moins en raison de ses qualités personnelles que par respect des traditions et de la volonté de Zosra qui l’avait fait couronner. Il décelait aujourd’hui dans son frère les vertus d’un très grand roi et d’un homme au-dessus du commun.

 

Alioth se fit reconnaître par l’ensemble de la population. Il fit exécuter chacun des soldats qui avaient pris part aux meurtres des rives du fleuve. Il proclama qu’il ne reviendrait pas sur les novations introduites par l’usurpateur et qu’il désirait, au contraire, les encourager pour faire de Célubée la plus grande des nations d’entre les nations. Enfin, il pardonna à ceux des hommes de son neveu qui n’avaient pas participé aux violences. Le lendemain de l’assassinat de l’usurpateur, il envoya un message à Scheat pour l’informer de sa réussite.

Peu après, il reçut une réponse d’elle. Elle le priait de revenir au pays des sages puisqu’il avait réussi à reprendre le contrôle de Célubée et que sa présence n’y était plus nécessaire. Alioth montra à son frère la lettre de Scheat. Il était à l’évidence très bouleversé. Son cadet, qui commençait à se méfier de ses réactions, si peu communes, et à percevoir qu’il ne le comprendrait jamais qu’imparfaitement, ne fît aucun commentaire, se bornant à lui demander ce qu’il comptait faire.

Alioth ne répondit pas. Mais on le vit tout le jour, l’air préoccupé, marcher le long du fleuve ou dans les jardins du palais. Il se sentait déchiré entre l’envie de retourner vers ce qu’il considérait comme sa véritable patrie et la certitude que s’il abandonnait encore Célubée, le pouvoir y serait à nouveau à prendre. Il se savait capable de diriger Célubée, de la faire grandir et éclater de prospérité mais se demandait s’il en avait le désir. Il rêvait de sa maison aux couloirs profonds, de la plaine tranquille et douce, des discussions interminables avec les sages, d’où il retirait toujours quelque enrichissement.

Il lui semblait que s’il restait à Célubée, il s’ennuierait. Il balança longtemps, épouvanté de devoir faire seul ce choix sans que ni personne ni quoi que ce soit le contraigne à opter pour l’une des deux solutions. Il rentra s’enfermer dans son palais.

Le lendemain, le frère d’Alioth, qui se promenait en bordure du fleuve, remarqua un homme qui s’embarquait. Il le regarda s’éloigner vers le nord, en direction du pays des sages et se demanda ce que signifiait ce départ. Il remonta avec inquiétude vers le palais, traversa les trop somptueux jardins d’un pas vif. Au palais, il y avait beaucoup d’agitation en dépit de l’heure matinale. On traînait des meubles, dépendait des tentures. Cela ressemblait tant à un déménagement que le jeune prêtre demanda à l’un des ouvriers où se trouvait son frère. On le dirigea vers les jardins intérieurs où Alioth, assis sur une pierre, déchiffrait une tablette d’argile.

“Que se passe-t-il ici ? demanda le cadet.

— Je m’installe, répondit calmement Alioth. J’ai pensé que mieux valait transformer la décoration pour me sentir chez moi.”

Il fit un délicieux et malicieux sourire à son frère, lequel, ne trouvant rien à dire pour exprimer son soulagement et, comprenant qu’Alioth ne désirait pas particulièrement recevoir des marques d’affection, s’assit à ses côtés. Il prit ses genoux entre ses bras et regarda songeusement le palais élevé pour leur grand-père. Alioth posa son regard sur lui quelques instants et, comme rassuré, reprit sa lecture.

 

Peu après son installation définitive à Célubée, Alioth fut saisi d’une troublante affaire, si déconcertante et bouleversante qu’il la fit consigner dans la chronique secrète de Célubée.

Il se trouva que, contrairement à ce qu’on avait cru, deux des habitants de l’une des maisons investies la seconde nuit par les soldats de l’usurpateur, avaient réussi à survivre. On n’avait pas retrouvé leurs cadavres et on avait pensé qu’ils avaient été jetés dans le fleuve. Leur famille se rendait chaque jour sur ses bords dans l’espoir que, comme souvent, celui-ci rendrait les corps au bout de quelque temps. En réalité, ils s’étaient tenus cachés pendant toute cette période, non par peur, mais par honte de ce qui s’était passé et par dégoût d’eux-mêmes.

Lorsqu’ils réapparurent, un soir, ils étaient dans un tel état d’abattement, marchant à peine et, surtout, ne parvenant plus à parler, que l’on fit appel au Grand-Prêtre pour les soigner. Il réussit à forcer le mari à s’alimenter mais la femme refusa d’avaler quoi que ce fût. Ce qui inquiéta le plus le Grand-Prêtre fut leur incapacité à s’exprimer. Il finit par saisir qu’ils ne voulaient pas parler. En outre, ils se fuyaient l’un l’autre, ne se regardant jamais et, aussi longtemps que la jeune femme demeura en présence de son époux, elle ne cessa de pleurer. On dut les séparer pour qu’elle consente enfin à se calmer et à se sustenter légèrement.

Le Grand-Prêtre manda Alioth, pensant que sa culture et sa finesse lui permettraient peut-être de comprendre et de dissoudre le drame qui avait ébranlé le couple. Alioth commença par leur rendre visite chaque jour, à leur parler sans jamais les interroger.

Quand, au bout de quelques visites, l’homme posa lui-même une question, Alioth pensa qu’il réussirait peut-être dans la mission que lui avait confiée le Grand-Prêtre. À partir de là, il discuta chaque jour avec le mari, sans jamais aborder cependant ni le sujet de la nuit fatale ni celui de sa femme. Avec celle-ci, Alioth eut plus de mal et il dut attendre bien plus longtemps pour entendre le son de sa voix. Lorsqu’il eut établi avec chacun d’entre eux des rapports d’amitié, il les invita dans son palais.

Ils arrivèrent séparément et parurent ennuyés de se retrouver. Alioth ne leur laissa pas le temps de choisir de repartir et les entraîna dans ses jardins. Il s’assit avec eux au milieu des massifs et leur fit servir des friandises et des boissons douces et calmantes. Alors seulement, il les interrogea sur la nuit où ils avaient été assaillis dans leur maison. Alors, enfin, ils parlèrent.

 

Ils étaient quatre hommes à avoir pénétré chez eux, au milieu de la nuit. C’est elle qui les avait entendus la première. Comme elle n’était pas peureuse, elle se leva pour voir d’où venait le bruit qui l’avait réveillée. Elle tomba sur eux presque aussitôt. Lorsqu’ils la virent, à la lumière de leurs flambeaux, ils se saisirent d’elle violemment. À leurs regards flottant dans la lumière tremblante, elle comprit tout de suite ce qui allait se passer. Elle hurla aussi fort qu’elle put, bien qu’il lui semblât que la peur qui noue les ventres et les membres lui avait aussi assourdi la voix. Elle cria dans l’espoir de réveiller son mari, de le voir accourir vers elle pour bousculer les quatre intrus, comme on chasse un cauchemar trop envahissant. Elle cria jusqu’à ce que l’un des hommes lui bâillonne la bouche de sa main. Alors, elle sut que c’était fini, qu’elle n’avait plus la moindre chance de voir son époux surgir de la chambre pour la protéger. Elle se raidit tant qu’elle put, serrant ses cuisses l’une contre l’autre jusqu’à ce que la contraction de ses muscles devienne insupportable. Mais ils les lui avaient ouvertes, comme ils avaient déployé ses bras, tel un oiseau crucifié. Elle ne réussit pas à tendre suffisamment fort ou suffisamment longtemps ses tissus secrets pour leur éviter d’être forcés par le délire de ses assaillants. À tour de rôle, ils l’avaient violée sans se soucier des soubresauts nerveux qui la soulevaient lorsque, dans un nouvel élan d’horreur, elle cherchait à se débarrasser de celui qui l’écrasait, sans égard pour ses gémissements de douleur ou ses sanglots étouffés sous la paume de celui qui la maintenait.

Elle crut atteindre le fond du désespoir, humiliée et souillée par ces inconnus qui, non seulement usaient de son corps comme si elle n’avait pas été un être sensible, mais se plaisaient à lui faire mal et à inventer, à la fois pour lui arracher de nouvelles plaintes et pour prouver aux autres la richesse de leur virilité, de nouvelles manières de l’assujettir. Mais alors que le dernier la violait, elle apprit qu’il y a toujours pire que ce qu’on croit être le pire. Elle vit, derrière une tenture, les pieds de son mari. Il était là. Elle sut immédiatement qu’il avait été là depuis le début et qu’il n’avait rien dit ni rien fait pour s’interposer et la défendre. Alors, elle sanglota si fort que l’homme qui la tenait fut obligé de la lâcher de crainte qu’elle n’étouffe. Elle se mit à trembler de tout son corps. Elle dut effrayer considérablement les quatre hommes, car ils s’écartèrent d’elle. Elle avait craint qu’ils ne la tuent aussitôt leur viol achevé, mais ils s’éloignèrent, la regardant avec ce qui lui parut de la commisération. En se reculant, l’un d’eux buta dans la tenture et se heurta au corps de son mari. Il l’amena à la lumière.

Tout à coup, leurs regards redevinrent méchants. Ils le traînèrent devant sa femme et se moquèrent de lui. Il ne disait rien, effondré, n’osant même pas regarder son épouse et semblant ne pas entendre les petits cris de bête qu’elle poussait à présent. Ils cherchèrent à savoir depuis combien de temps il les observait et, comme il ne répondait toujours pas, en tirèrent les conclusions les plus grossières. Finalement, irrités par son apathie, ils le jetèrent sur sa femme et l’obligèrent à la prendre à son tour. Parce qu’il n’y mettait aucune hâte, ils s’employèrent à l’aider, riant à nouveau de l’impossibilité physique dans laquelle il se trouvait d’exécuter ce qu’on lui demandait. Ils le forcèrent, sans aucune intimidation ni menace, à accomplir sur elle un simulacre de viol, tandis qu’elle tremblait sans s’arrêter, geignait et, lorsqu’on lui en laissait la possibilité, griffait et frappait les épaules et le dos de son mari.

Finalement, ils étaient partis comme s’ils avaient été à leur tour gagnés par l’écœurement, laissant la jeune femme frissonnante et pleurante, à demi emmêlée au corps mou et inerte de son mari. Un très long moment dut s’écouler avant qu’ils ne s’aperçoivent qu’ils étaient seuls. Elle se redressa la première, malgré les longs tressaillements de son corps. Elle s’enroula dans un morceau d’étoffe pour éponger toutes les humeurs dont son corps avait été imbibé. Une fois habillée, elle obligea son mari à se lever à son tour.

 

Dans la nuit, ils avaient fui en suivant le fleuve. Ils ne parvenaient plus aujourd’hui à comprendre les raisons qui les avaient jetés dans les ténèbres pour échapper à leur maison et au souvenir encore tiède et gluant de ce qui s’y était produit. C’était elle, à ce moment-là, qui avait réagi et dirigé leurs pas vers l’abri de la montagne. Ils étaient demeurés dans une anfractuosité plusieurs jours durant, dans un état de prostration tel qu’ils n’y souffrirent ni de la faim ni de la soif.

Enfin, l’homme était sorti de sa torpeur. Il était allé chercher de quoi manger et de quoi boire. Il s’était nourri et abreuvé avant de pousser les restes de son repas devant sa femme. Mais elle les dédaigna et attendit pour s’alimenter d’avoir rapporté elle-même de la nourriture. Après plusieurs jours où ils préparèrent et prirent leurs repas séparément sans s’adresser la parole, le mari parla :

“Il ne m’est plus possible de vivre à tes côtés, dit-il. Je ne parviens pas à oublier ce qui s’est passé.

— Il en est de même pour moi”, répondit-elle d’une voix lointaine.

Après ce bref échange, elle reprit la parole pour exprimer son étonnement.

“Jamais je n’aurais pensé, après les moments que j’ai vécus et à voir ton comportement actuel, que tu puisses quand même percevoir la honte dont tu t’es couvert.

— Je suis couvert de honte, sans doute, reprit-il à son tour avec quelque surprise dans la voix, mais c’est à cause de toi.

— À cause de moi ? cria-t-elle en tournant enfin ses yeux vers lui.

— Que suis-je à présent ? s’exclama-t-il avec une telle véhémence qu’il se leva comme pour mieux exprimer son indignation et son désarroi. Que suis-je ? Un homme dépossédé de la vertu de sa femme… Ton corps a été pénétré par d’autres que moi. Ils se sont vautrés sur toi. Ils t’ont souillée. Peut-être même t’ont-ils donné du plaisir ? Comment savoir si tes cris et tes frissons n’étaient pas de délice ? Comment pourrais-tu rester ma femme ? Jusqu’au pays d’Arkkande, on rira de moi, si je te garde à mes côtés. Ah ! Que dois-je faire ?

— Que dois-tu faire ? hurla-t-elle en se redressant à son tour et en marchant vers lui. C’est vrai qu’on rira de toi jusqu’au fin fond du pays d’Arkkande. On en rira même à gorge déployée. Ou bien on en pleurera de dégoût, comme moi, maintenant. Et ton nom demeurera à jamais associé à l’idée de lâcheté. Tu m’as vue, tu as assisté à toute la scène. Tu as regardé chacun des tourments qu’ils m’ont infligés. Chacun de mes cris a résonné à tes oreilles et tu as pu imaginer que je délirais de plaisir ! Tu as vu mon corps ouvert, entaillé, dégorgeant tout le mal qu’ils y avaient infiltré et tu oses croire que j’y ai trouvé des satisfactions !

“Tu n’as pas même essayé de les écarter de moi, de me défendre. Lorsqu’ils t’ont découvert, tu t’es prêté à leurs jeux infamants. Et tu viens me dire que c’est de moi que tu as honte. Est-ce que tu crois ce que tu dis ? Ou es-tu si humilié de ta propre conduite que tu cherches à en rejeter l’opprobre sur moi ? Ou bien es-tu encore plus abject que tu ne t’es révélé cette nuit-là ?

“Ce que tu dois faire, ce n’est pas me faire subir le sort des femmes adultères, comme tu sembles le désirer. C’est bien de mettre fin à tes jours. Comment peux-tu supporter de vivre encore ?

— Et toi ? Supportes-tu de vivre encore ?

— Cela ne regarde que moi. J’ai subi une offense irréparable. Ces hommes m’ont écorché le corps autant que l’esprit. Mais toi, toi que j’aimais, c’est de mon âme, de ma raison de vivre, que tu m’as dépouillée. Si je venais à mourir, ce serait parce que je ne crois plus en rien, mais non parce que je t’ai causé un préjudice. Ce n’est pas moi qui ai porté atteinte à ton honneur, mais toi. À moins d’être un lâche, aucun homme ne pourrait accepter de vivre dans ces conditions.”

Il ne répondit rien. Le lendemain, cependant, il fit une nouvelle tentative de dialogue.

“Souhaites-tu que je ferme les yeux sur ce qui s’est passé et que nous reprenions notre vie commune ?

— Je ne puis souhaiter pareille chose, pour la seule raison que je ne pourrai jamais te pardonner. La seule chose qui me conserve encore en vie est l’espoir de te voir mourir.

— Tu me détestes à ce point ?

— Plus que tu ne le penses. Je voudrais être capable de te tuer pour en finir avec le dégoût que me donne ta vue. Mais l’idée même de te toucher m’est intolérable.

— J’ai désiré, moi aussi, te tuer le lendemain, parce que je ne supportais plus ta vue, ni le souvenir de ces hommes couchés sur toi, ni je l’admets, l’idée de ne t’avoir pas porté secours. J’avais résolu de t’étrangler et de me suicider après. Je n’y suis pas parvenu.”

Il attendit, parce que cette dernière réflexion appelait une question de la part de sa femme, mais elle garda le silence. Il poursuivit donc :

“Je n’y suis pas parvenu, d’abord parce que la douleur de ne plus jamais te voir était pire que celle de me rappeler toujours d’intolérables souvenirs. Je t’aime encore, par delà l’espèce de répulsion de ton corps et l’horreur qui y demeure attachée. Lorsque je t’ai parlé enfin, c’est que je ne supportais plus de ne pas entendre ta voix et de voir ton visage douloureux, tes yeux de reproches. Je voulais te forcer à me dire que tu m’aimais encore, à me supplier de ne pas te tuer…

— Je sais que tu te réconfortes aisément, interrompit-elle. Quelle est la seconde raison qui t’a retenu ?

— La seconde raison ? demanda-t-il perdu, la seconde raison, c’est que… je craignais, t’ayant assassinée, de ne pas avoir le courage de me tuer aussi.”

Après ce dernier aveu, il se tut, définitivement vaincu par l’hostilité de sa femme et sa propre faiblesse. Il baissa les yeux. Elle le regarda, pour la première fois avec apitoiement. Elle alla vers lui et posant la main sur son bras : “Retournons à Célubée, dit-elle, il ne sert à rien de demeurer ici.”

La descente fut exténuante. Ils avaient à peine mangé depuis qu’ils avaient quitté leur maison. En outre, ils ne s’étaient pas rendu compte, lorsqu’ils gravissaient la montagne, aiguillonnés par la peur, le désespoir et la folie, qu’ils s’éloignaient considérablement de Célubée. Enfin, leur dernière conversation, et ce qu’elle impliquait pour chacun d’eux, avait achevé d’épuiser leur raison.

 

Quand ils eurent achevé leur récit, ils jetèrent à Alioth des regards si misérables, qu’il comprit qu’ils avaient mis en lui leurs derniers espoirs. Mais ils attendaient de lui des réactions si contradictoires qu’il resta longtemps silencieux. Il savait qu’il ne pourrait pas sauver les deux. Il lui aurait fallu une habileté et une profondeur, dont il se sentait soudain dramatiquement démuni. Il réfléchit très longuement à ce qu’il allait dire, priant en même temps les dieux de l’assister et sa mémoire de l’inspirer.

“Il n’est pas en mon pouvoir, dit-il enfin, de vous apporter l’apaisement que vous attendez de moi. Il vous appartient de vous guérir. Cependant, bien que je croie qu’aucune consolation ne pourra jamais effacer totalement votre souffrance, je pense que vous vous devez d’apprendre à vivre avec elle et de l’endurer, comme on se doit de subir les contraintes extérieures. Nul ne saura jamais ce qui vous est arrivé, à moins que vous n’éprouviez le besoin d’en parler. Personne ne pourra donc vous reprocher quoi que ce soit. Et que pourrait-on vous reprocher ? Et qui serait assez sûr de lui-même pour vous critiquer ?

“Allez, acheva-t-il, embarrassé de son discours qu’il ne savait comment achever et qu’il trouvait à la fois vain et inadapté, reprenez confiance en vous et en l’existence.”

Le silence tomba entre eux trois, comme l’obscurité qui s’était peu à peu installée dans les jardins. Le couple se leva enfin. Ils partirent ensemble, quoique sans se toucher et sans se parler. Alioth les regarda s’en aller, saisi d’angoisse. Il avait envié de courir derrière eux, de les supplier de revenir et de l’écouter encore, de les serrer contre lui pour leur communiquer un peu de cette chaleur qui les avait abandonnés. Mais il était si certain qu’il ne trouverait rien de mieux à dire et ne ferait que répéter, sous une autre forme peut-être, les lénifiants propos qu’il leur avait tenus, qu’il resta à les regarder s’évaporer dans la brume légère du soir.

On lui dit quelques jours plus tard, que la jeune femme s’était pendue. Il frissonna d’horreur et ferma les yeux à la fois sur son inefficacité et sur la dignité de la jeune morte. Il alla voir le mari. Ce dernier était comme fou et sa famille ne réussissait pas à le calmer. Au bout de plusieurs jours, son agitation se transforma en abattement. Alioth lui rendit visite chaque jour. Il se sentait responsable de cet homme désespéré. Non seulement parce qu’il avait écouté le récit de ses malheurs et avait échoué à aider son épouse, mais aussi parce qu’il le considérait comme le symbole de la lutte qu’il menait en lui-même pour s’attacher à son peuple et se faire aimer de lui. Bientôt l’accablement silencieux se mua en tristesse larmoyante. L’homme finit par avouer un jour à Alioth, en pleurant, qu’il ne supportait pas l’idée de ne pas trouver en lui suffisamment de courage pour se suicider. Il le supplia de l’aider à mourir. Alioth réussit, après de très longs efforts, à le consoler en lui faisant valoir qu’il était peut-être plus pénible de vivre sur son chagrin que de mourir. Il émergea peu à peu des profondeurs où il avait sombré. Sa famille soutint qu’il ne fut plus jamais semblable à lui-même. Mais Alioth, qui pensait que ce serait trop demander, compte tenu du poids qu’il traînait derrière lui et qui l’empêchait et de vivre et de mourir, se satisfit de le voir reprendre une activité presque normale et notamment de se remarier. Il lui offrit une maison dans le quartier opposé à celui dans lequel il avait vécu, lui interdit d’aller se promener sur les bords du fleuve et l’accueillit toutes les fois que, la mélancolie le gagnant, il venait se réfugier dans les jardins du palais.

 

Bien qu’Alioth se fût résigné à vivre à Célubée, il n’abandonna pas complètement sa capitale du pays des sages. Il s’y rendait régulièrement pour de brefs séjours.

L’importance qu’il attachait à cette ville et à ce pays explique d’une part l’attention qu’il porta aux changements qui s’y opéraient et d’autre part qu’il y envoya un exemplaire de la chronique secrète de Célubée.

Alioth décida en effet non seulement la transcription de la chronique

secrète(2) dans l’écriture que les sages avaient enseignée aux Célubéens, mais aussi que cette chronique serait copiée en deux exemplaires. L’un fut remis au Grand-Prêtre de Célubée, qui en avait jusqu’ici été l’unique détenteur. L’autre fut transporté dans la ville du pays des sages et déposé dans la maison d’Alioth. L’exemplaire d’Alioth fut pour partie recopié sur des tablettes et pour partie sur les feuillets que les sages obtenaient à partir des plantes qui poussaient de ce côté-là de la montagne, en bordure du fleuve et notamment autour de la presqu’île.

Alioth ne se lassait jamais de les relire lorsqu’il se retrouvait loin de Célubée, à l’abri de sa maison. Éloigné de son peuple, il mettait un acharnement méthodique à le comprendre en étudiant son passé, espérant toujours trouver des raisons de l’aimer autant qu’il le devrait.

Alioth veilla également à enrichir cette chronique. Sans doute, son ardent désir de transcrire le texte assez sommaire laissé par ses prédécesseurs dans une écriture qui en permettrait un accès plus aisé, provoqua-t-il une certaine dénaturation du texte initial. En premier lieu, cette écriture empruntée ne correspondait pas toujours parfaitement aux idées qu’avaient voulu développer les auteurs du texte original. Les sages auxquels Alioth avait confié ce travail avaient tendance à faire triompher, en cas de doute, leur propre vision du monde sur celle qu’avaient vraisemblablement conçue les anciens prêtres de Célubée et ce, malgré les indications données constamment par le frère d’Alioth et ses assistants. Ces derniers leur conseillèrent plusieurs fois de créer de nouveaux signes pour rester fidèles au texte plutôt que d’en transformer le sens ou l’approche pour pouvoir le couler dans le stock de signes dont ils disposaient. Mais les sages étaient si assurés d’être sages, qu’ils ne toléraient pas les avis extérieurs. En second lieu, comme ils jugèrent souvent que les documents, même complétés par la mémoire orale des prêtres, restaient insuffisants ou imprécis, ils durent récrire, à leur manière, certains passages. Les sages étaient réputés pour leur grande imagination et leur difficulté pour la brider, en dépit de la rigueur dont ils se targuaient dans chacune des sciences qu’ils dominaient. Alioth le savait et les laissa faire, sans doute parce qu’il avait lui-même besoin de rêver sur un texte plus dense que celui dont il disposait à l’origine.

Alioth n’enrichit pas seulement la chronique ancienne. Il y ajouta de nombreux passages ainsi que nous le savons par les références contenues dans des chapitres ultérieurs. Malheureusement, une grande partie de ces documents a disparu. De la vie privée d’Alioth ainsi que des réalisations qu’il entreprit dans Célubée, nous ne savons rien.

En revanche, furent conservées les annotations qu’il fit ajouter ou, peut-être, ajouta lui-même, sur ses propres documents – elles ne concernaient pas Célubée mais seulement le pays des sages et n’avaient donc pas de raison de figurer dans l’exemplaire du Grand-Prêtre –, sur les mutations de la nature auxquelles il assista au cours de son règne.

Au cours des nombreux voyages qu’il fit au pays des sages, Alioth fut frappé de la régression lente, mais certaine, des terres cultivables au pied des montagnes. Le sol, à cet endroit, se desséchait d’année en année selon une progression sud-est nord-ouest. Il s’en inquiéta dès les premiers temps de son règne et écrivit notamment que si cette dessiccation persistait et s’accentuait, le tertre lui-même où s’élevait la ville, serait atteint. Quand, à la fin de sa vie, il s’aperçut que les terres les plus éloignées du fleuve et les plus proches des montagnes commençaient à s’ensabler et qu’autour du tertre, les terres paraissaient rongées par une étrange et incontrôlable lèpre, il s’interrogea sur la possibilité de maintenir la ville à cet emplacement dans les temps à venir.

Curieusement, Alioth nota la coïncidence entre les changements géologiques et climatiques de son pays et les déformations que subissait alors la terre de l’arrière-pays d’Arkkande. Cette contrée avait toujours fasciné et inquiété les Célubéens par son instabilité et sa vertigineuse beauté. Les volcans y avaient sculpté des reliefs inconnus, ouvert des failles envahies par les eaux noirâtres des lacs profonds, d’où était montée la légende du dieu noir. Célubée y avait installé un maigre avant-poste, afin d’en contrôler la population tout aussi torturée que sa terre. Cependant, entre le moment où Alcor avait conquis ce territoire et le règne de Kiffa, le sol avait paru s’apaiser. Les volcans s’étaient endormis et les secousses telluriques affaiblies et espacées. Peu de temps après le début du règne d’Alioth, la terre se souleva à nouveau, réveillant quelques cratères, noircissant davantage encore les eaux des lacs. Les séismes violents, inattendus et meurtriers revêtirent une telle ampleur que Célubée dut prendre des mesures pour calmer la population. Alioth, qui n’avait jusque-là jamais prêté attention aux mouvements de cette partie de son royaume, s’en inquiéta et envoya les spécialistes de son pays y faire des observations. Ainsi fut-il témoin du réveil explosif du pays des volcans et en consigna-t-il les principaux moments.

 

Ce qui intrigua également Alioth, bien qu’il n’en tirât aucune conséquence pour l’avenir, furent les modifications que subissait la société du pays des sages.

La conquête par Célubée de ce pays avait correspondu à une augmentation de la population. C’était vrai des paysans, mais aussi des sages eux-mêmes. Alioth pensait que la gestion avisée et la puissance militaire de Célubée avaient apporté à ce pays sécurité et stabilité. Lorsqu’il écoutait les récits des vieillards, qui les tenaient eux-mêmes de leurs parents, il se rendait compte que les sages, chassés de chez eux, avaient vécu, jusqu’à l’arrivée du tolérant et curieux Kiffa, dans l’angoisse d’être un jour rejoints par leurs premiers envahisseurs. Célubée les avait délivrés de cette inquiétude. Elle les avait aussi débarrassés de la tendance à se replier sur eux qui les avait notamment conduits, pour survivre physiquement, intellectuellement et moralement, à s’organiser en une société où le savoir était également réparti entre tous. Avec la sécurité, l’augmentation de la population et sans doute aussi la systématisation de la conservation par écrit des connaissances acquises et nouvelles, l’organisation sociale s’était relâchée. Alioth nota sur l’un de ses rouleaux, lors de l’un de ses derniers voyages, que dans un grand nombre de familles, on permettait aux plus jeunes enfants de ne pas consacrer l’essentiel de leurs journées à l’étude des sciences acquises par leurs parents. Il était entendu que tous les enfants des sages recevaient une éducation qui, si minime qu’elle parût à Alioth, demeurait très supérieure à celle des petits Célubéens qui ne se destinaient pas à la prêtrise. Cependant, quelques familles avaient concentré l’essentiel des connaissances et continuaient à former leurs enfants avec la même rigueur qu’autrefois. En réalité, compte tenu de l’accroissement démographique, le nombre de ceux qui pouvaient encore prétendre au titre de sage était sensiblement le même que dans le passé.

Alioth mourut avant que chacune des évolutions, physiques et sociales, qu’il avait vues s’amorcer, soient achevées. Plusieurs de ses descendants se succédèrent sur le trône de Célubée avant leur aboutissement. D’eux, on ne sait pas grand-chose, car l’histoire de leur règne devait figurer sur ce groupe de rouleaux ou de tablettes constitué par Alioth qui se perdit au moment où se levèrent les vents du changement.

 

Quelques fragments isolés nous permettent de savoir que si la plupart des rois suivirent les sages résolutions d’Alioth en s’installant à Célubée et en prenant pour femmes des Célubéennes, ils demeurèrent nostalgiquement attachés au pays des sages, où une partie de la descendance de Neter était allée chercher le reflet poétique de Célubée. Beaucoup ne purent, comme Alioth, s’empêcher d’y retourner fréquemment, d’en ramener leurs éducateurs et, parfois, sinon une épouse, une frémissante maîtresse dans le corps de laquelle ils s’enfonçaient, à la recherche des mirages éblouissants qu’avaient avant eux poursuivis Kiffa, Zosra et Alioth.

 

L’un de ceux-là, qui s’appelait Alkès, s’éprit au cours de l’un de ses séjours d’une jeune fille de la ville des sages. Elle se nommait Anath. À cette époque, la ville avait débordé du tertre et dégringolé vers la plaine en voie de dessèchement. Il y faisait très chaud au milieu de l’été, car des vents secs et poussiéreux, venus du sud-ouest, balayaient le pied des montagnes. Les eaux du fleuve humidifiaient à peine l’atmosphère. Malgré cela, la ville s’était agrandie. Les sages eux-mêmes – ils n’utilisaient plus que rarement ce vieux nom, qui avait fait rêver les rois de Célubée en ces temps révolus où le monde s’était offert à eux – y avaient prospéré. Mais à eux s’étaient ajoutées quelques familles de paysans qui, domestiques à l’origine dans les maisons des sages, avaient parfois renoncé à leur état pour devenir artisans ou marchands. Les quelques rares étrangers, Célubéens, Arkkandiens ou autres, venus s’installer là, avaient apporté avec eux leur sens du négoce et leurs techniques. Ils avaient rapidement fait fortune dans ce pays dépourvu de toute activité autre qu’intellectuelle ou agricole. Ils avaient fait école auprès des paysans urbanisés et de celles des familles des sages qui avaient totalement renoncé à leur vocation initiale. Rapidement, une hiérarchie entre marchands ou artisans s’était reconstituée, les anciens sages tenant les plus puissantes et prospères boutiques et les ateliers les plus industrieux et innovateurs.

Au-delà de la ville, s’étendait toujours la plaine, grignotée au sud par les sables. Les paysans avaient transplanté leurs cultures davantage vers le nord. Ils s’étaient depuis très longtemps soumis au système de culture, de récolte et d’impôt établi par Célubée et n’avaient résisté qu’à la volonté des rois de Célubée de les regrouper en villages comparables à ceux qui avaient jailli, au fil des siècles, dans la plaine célubéenne. Les modifications du sol et du climat les avaient encore éloignés de la ville et de ses habitants, puisque les labours qui commençaient jadis au bas des derniers moutonnements du relief ne s’ouvraient plus qu’à la hauteur de la presqu’île.

Sur celle-ci, peu à peu désertée par les sages, lorsque l’architecte de Zosra avait entrepris l’édification de la ville, les ruines de leurs anciennes maisons achevaient d’être moulues par les vents abrasifs. Les herbes et les plantes sauvages l’avaient envahie, tandis qu’à son extrémité, se balançaient, dans le courant du fleuve, les hiératiques papyrus. Environ à cette époque, l’un des descendants de Markab – qui avait, comme chacun de ses ancêtres, étudié l’architecture, et qu’incommodait l’excessive chaleur de la ville – entreprit de débarrasser la presqu’île de ses décombres et de s’y construire une maison. Il en dressa les plans à partir de ceux, précieusement gardés par son ancêtre, dessinés pour la demeure de Zosra au pays des sages. Toutefois, parce qu’elle ne lui semblait pas – en dépit de sa complexité et de son écheveau embrouillé de couloirs et de galeries – suffisamment mystérieuse, il bâtit la sienne sur une épure si travaillée d’arabesques qu’à sa vue, on aurait cru une œuvre d’art, aux desseins énigmatiques, plutôt qu’un ordinaire projet architectural. Lorsque sa maison fut achevée, il y transporta sa famille et ses biens, mais ne convainquit jamais ses visiteurs, éternellement perdus dans ses méandres, ni de son utilité ni de sa beauté.

Anath était apparentée à cet architecte, quoique d’une manière assez lointaine. Sa famille appartenait au petit cercle d’initiés qui demeuraient au pays des sages et continuaient inlassablement à se cultiver.

 

Les transformations de cette société avaient posé de graves problèmes aux différents successeurs d’Alioth. Pas plus que lui, ils n’avaient cherché à les enrayer ou à les maîtriser parce qu’aucun n’en avait véritablement perçu toutes les implications. Les descendants des sages qui, enfermés dans leur ville, ne s’étaient pas senti de goût pour l’acharnement intellectuel de leurs ancêtres ou le courage de se livrer à une banale activité manuelle, qu’ils avaient tendance à considérer comme inférieure à leurs capacités, s’étaient rapidement ennuyés. Selon leur tempérament, ils avaient trompé cet ennui par des activités peu compatibles avec le maintien de l’ordre et de la morale sociale qu’imposaient par nécessité à leurs sujets les rois de Célubée, ou par des ambitions qui ne pouvaient qu’inquiéter leurs souverains. Ces derniers avaient résolu les problèmes qui se posaient à eux au coup par coup, sous forme de sanctions ou de prodigalités, mais sans envisager l’instauration d’une nouvelle organisation sociale.

Le grand-père d’Alkès fut le premier à y réfléchir. Qu’il ait été confronté à de plus grandes difficultés que ses prédécesseurs ou qu’il ait été tout simplement doté d’un sens de la perspective et d’une imagination que ne possédaient pas ses ancêtres, il institua une nouvelle société au pays des sages. Il est navrant que l’on ait perdu son nom, car il fit preuve d’une véritable faculté d’invention, construisant un système social qui n’avait aucun équivalent dans le monde qu’il connaissait.

Tant à Célubée qu’à Arkkande, la société avait été fondée sur une distinction des activités. Aux côtés des paysans, les artisans et les marchands, puis les soldats et les prêtres. Aucune catégorie qui n’ait une fonction précise à remplir. Aucune qui puisse prétendre à l’exercice du pouvoir qui n’appartenait qu’aux héritiers de Neter.

Afin d’apaiser les appétits des anciens sages, le grand-père d’Alkès décida de leur donner une apparence de puissance. Comme il était hors de question de leur conférer une quelconque autorité sur les artisans et les marchands ou sur les sages traditionnels, qui étaient presque tous de leurs races et souvent de leur sang, il choisit de leur permettre d’exercer une domination sur les paysans qui n’appartenaient pas à leur peuple et avaient toujours subi un semi-esclavage.

Pour cela, il divisa le pays des sages en plusieurs domaines. Il les confia aux chefs des familles travaillées par l’ambition, avec le pouvoir de gouverner en son nom les groupes d’agriculteurs qui y demeuraient. Son fils confirma cette organisation qui n’avait eu jusque-là qu’un caractère provisoire.

Cependant il fallut alors compléter l’institution mise en place pour ménager la susceptibilité de l’une des familles qui avait persisté dans l’accomplissement de sa tâche initiale. Plus que les autres, celle-ci avait, de tout temps, amassé les documents recelant les connaissances mystérieuses de ce peuple et éduqué ses enfants de manière à les rendre plus sages qu’aucun des sages qui aient jamais vécu sur cette terre. Le chef de cette maison protesta contre les avantages accordés, sans contrepartie, aux oisifs auxquels il était apparenté. Il avait le sentiment d’être plus utile et à sa ville et à Célubée que tous ses concitoyens. Pour l’apaiser, on lui confia également un domaine. Toutefois, comme on dut, pour le constituer, couper dans ceux qu’on avait déjà distribués, il reçut une langue de terre assez étroite, dévorée par les montagnes, assez loin vers le nord. Il s’en satisfit cependant avec beaucoup de sagesse, malgré son éloignement, l’âpreté de son relief et l’humeur sauvage et rebelle de sa population, parce que son climat était frais et fortifiant face à la moiteur infernale de la ville. Il désirait fonder une dynastie d’hommes et de femmes qui, possédant le savoir, détiendrait nécessairement, un jour ou l’autre, la réalité du pouvoir dans ce pays. Il la voulait assez résistante pour le conserver. Il était conscient que le climat et les mœurs de la ville ne le permettaient pas.

 

Anath était l’une de ses petites-filles. Elle avait été élevée, comme ses frères, ses sœurs et ses cousins, entre la province sauvage qu’administrait son grand-père, où elle devait apprendre à s’endurcir, et la ville où se trouvaient les instruments du savoir. D’humeur fantasque, elle se pliait difficilement aux exigences du tyrannique patriarche qui prétendait élever sa famille comme le faisaient ses ancêtres lorsqu’ils avaient transformé la presqu’île en bastion de la pensée et de l’intelligence. Elle était en outre d’une assez faible constitution et supportait aussi mal les heures de concentration qu’on lui imposait que les changements constants et excessifs de climat, souffrant autant de la chaleur de la ville que de la fraîcheur piquante du domaine de sa famille. Son grand-père, qui l’avait rapidement jugée totalement inadaptée à son projet – parce qu’elle n’avait rien de la femme solide qu’il aurait voulu la voir devenir et qu’elle mettait de l’acharnement à lui résister – désirait surtout en débarrasser sa maison. S’il n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait sans doute fait disparaître. Mais le père de la jeune fille éprouvait tant d’affection pour l’élément le plus original de la famille que le vieillard n’osa jamais aller jusqu’au bout de ses désirs, pour ne pas peiner l’aîné et le plus zélé de ses enfants.

Alkès la rencontra lors de l’un de ses séjours dans sa maison du pays des sages. Il tomba immédiatement amoureux d’elle et elle de lui. Cependant, pour tous ceux qui les voyaient ensemble, il ne faisait pas de doute qu’il était le plus épris des deux. Mais elle ressemblait si peu à sa sérieuse parentèle, qu’elle paraissait à tous légère et changeante. Elle était loin de l’être. Le fond de son caractère était plutôt d’anxiété et de détresse qu’elle avait appris à cacher à son envahissante famille. Elle avait toujours souffert du peu d’affection que lui portaient la majorité des membres de sa maison ou de l’absence d’expression de ceux dont elle pouvait supposer qu’ils l’aimaient réellement. Elle avait dissimulé ses propres sentiments derrière l’affectation de l’indifférence ou de la désinvolture.

Lorsque Alkès lui déclara son amour, elle conserva sa légèreté, quelque troublée qu’elle fût. Et si elle avoua qu’elle l’aimait tout autant, ce fut sur un ton si tranquille qu’il douta de la réalité et, en tout cas, de la profondeur de ses sentiments. Pendant tout le temps de leurs fiançailles, elle persista dans cette attitude, vraisemblablement parce qu’elle n’avait pas compris qu’Alkès n’était pas fait de la même texture que ses parents.

Tant et si bien qu’un soir où ils se promenaient tous deux dans les champs en voie de dessèchement, où la lune éveillait de funèbres reflets, il lui demanda gravement de lui jurer qu’elle l’aimait et lui resterait fidèle. Elle en fut si étonnée qu’elle s’arrêta et tourna vers lui des yeux inondés d’une clarté triste.

“Mais je t’aime, Alkès, je t’aime si fort que mon cœur bat plus vite rien qu’à penser à toi.

— Je voudrais en être convaincu. Ne peux-tu me faire le serment que je viens de te demander ?

— Est-ce que cela ajouterait quoi que ce soit, si tu n’es pas déjà assuré de la sincérité de mon amour ?

— Jure, je t’en prie.

— Je jure, dit-elle, je jure de te rester fidèle aussi longtemps que tu vivras.

— Ne jure-t-on pas, reprit-il, mécontent, d’être fidèle jusqu’au terme de sa propre vie ? Tu seras donc toujours la même. Pourquoi refuser de t’engager pour la durée de ta vie ? Désires-tu tant te remarier après ma mort ?

— Je crois, répondit-elle d’une voix oppressée qui ne lui était pas habituelle, que dans le cas présent, c’est te promettre bien davantage que ce que tu demandais.”

Il renonça à répliquer, moins parce qu’il pensait qu’elle ne céderait pas à sa demande, que parce qu’il était soudain inquiet du regard pénétrant qu’elle posait sur lui et que la lune rendait plus ténébreux. Il se sentit frissonner et, à cette minute, il regretta de s’être épris de l’une des héritières d’un savoir inconnu, que les rois de Célubée n’avaient jamais réussi à maîtriser complètement, quel qu’en fût leur désir.

Il l’épousa avant de regagner Célubée. À la fin de la cérémonie, le grand-père d’Anath vint le trouver. Ce dernier était surpris de ce que sa petite-fille ait finalement réussi à apporter quelque chose d’utile à la maison dont elle était issue. Il avait résolu de tirer tout le parti qu’il pourrait de cette alliance et de la passion que le jeune roi éprouvait pour Anath. Il lui fit comprendre qu’il serait inconcevable, après l’union conclue entre lui et sa famille, que cette dernière ne dispose pas d’un privilège ou d’une prérogative particulière.

“N’en jouissez-vous pas d’ores et déjà ? observa sèchement Alkès. Mon père vous a octroyé un domaine, alors que, consacrés à la science comme quelques autres familles de la ville, vous n’aviez aucun droit à en bénéficier. Aucun autre des sages n’a reçu pareille distinction.

— Il est vrai, répondit le vieillard, mais elle est sans rapport avec l’alliance que tu viens de faire avec ma famille. Personne ici ne comprendrait que celle-ci n’emporte aucune conséquence. Et, loin de maintenir le rang de ma maison, cela la déclasserait immanquablement aux yeux de tous.

“En outre, ajouta-t-il, aucun souverain de Célubée n’a pris d’épouse légitime dans notre pays depuis ton lointain ancêtre Zosra. Ne convient-il pas de marquer cet événement ?”

Alkès était bien obligé de l’admettre et il se vit enfermé dans le piège, sans avoir exactement compris quel était l’objet de la demande du grand-père de sa femme.

“Je suppose, reprit Alkès, que tu as déjà longuement réfléchi à cette marque distinctive que tu sollicites.

— Bien sûr, répondit l’autre avec un demi-sourire.

— Eh bien ? interrogea Alkès avec méfiance.

— Je ne demande qu’un titre. Ma famille, tu l’as dit, est vouée à l’étude. Elle n’a jamais renoncé à la mission que s’étaient confiée les premiers sages. Elle ne s’en dessaisira jamais. Ce domaine que ton père nous a donné et qui est bien étroit nous permettra de nous consacrer à notre vocation et de n’être pas tentés de l’abandonner. Cependant, rien ne nous distingue ici ni de ceux qui essaient d’égaler notre savoir ni de ceux qui administrent un territoire pour toi. Cette double fonction que nous exerçons mérite un titre.

— Lequel ?

— Un titre venu de Célubée. Donne-moi le titre de Grand-Prêtre et accorde-moi le pouvoir de le transmettre à l’un des miens.

— Il n’y a qu’un seul Grand-Prêtre et il est à Célubée. Arkkande ne dispose pas de ce privilège et ses prêtres sont soumis à notre Grand-Prêtre. Au reste, sur qui étendrais-tu ton autorité ? Vous n’avez pas de prêtres.

— Nous n’avions pas de prêtres, parce que les sages remplissaient en plus de leurs tâches intellectuelles, des fonctions religieuses, conformément à l’antique tradition de notre pays.

“Tu sais comme moi que depuis que mon peuple s’est défait de ses usages, je célèbre nos dieux avec quelques autres vieillards qui poursuivent la même œuvre que moi. Je fais fonction de prêtre, même si nos rites diffèrent des vôtres. Il ne me manque que ce titre que je te demande aujourd’hui.”

Alkès réfléchit longuement avant de donner sa réponse. Il consentit finalement, mais à la condition que le Grand-Prêtre de Célubée vienne enseigner aux sages la religion de Célubée afin que leurs dieux et leurs rites puissent être associés ou adaptés, selon les cas, à ceux des Célubéens. Le vieil homme se soumit à cette condition, non sans avoir fait deux observations, dont Alkès – bien qu’il les repoussât – dut reconnaître la pertinence.

“Tes prédécesseurs étaient plus tolérants, qui ne se sont jamais souciés des dieux que nous honorions. Ils ne les estimaient pas suffisamment dangereux et importuns pour qu’ils s’en préoccupent, ainsi qu’ils l’avaient fait dans leurs autres territoires.

“Et sans doute ont-ils bien fait, car notre peuple n’a jamais été troublé par la religion, comme il n’aurait pas manqué de l’être si les tiens avaient cherché à contrarier notre naturelle indifférence pour ce qui ne participe pas directement des sciences et ne peut trouver d’explication.

“J’accepte que ton Grand-Prêtre vienne nous initier à vos mystères et que vos dieux s’ajoutent aux nôtres. Je redoute seulement pour l’avenir la confusion qui risque d’en résulter pour mon peuple. Plus que mon ambition, tu devrais craindre les égarements auxquels peut conduire le désordre des âmes.”

Alkès ne revint pas sur sa décision. L’ambition du vieillard et de sa famille était palpable et certaine, l’égarement religieux du vieux peuple des sages ne l’était pas. Il préféra donc limiter le pouvoir supplémentaire que lui avait extorqué le patriarche.

En outre, lorsque naquit le troisième fils que lui donna Anath, il fit dire au vieillard que c’était à cet enfant, son arrière-petit-fils, et de ce fait issu de sa maison, qu’il aurait à transmettre le titre de Grand-Prêtre. Dès que l’enfant sut marcher, Alkès l’envoya au pays des sages afin qu’il grandisse au milieu de ceux dont il aurait à diriger les âmes. Le patriarche se soumit, quoi qu’il lui en coûtât. Ainsi Alkès réussit-il à faire que les Grands-Prêtres du pays des sages soient issus de la vieille famille des Nétérides, qui régnait sur Célubée depuis les siècles des siècles.

 

À Célubée, qu’il gouvernait, Alkès demeurait toujours aussi épris d’Anath. Malgré la douceur et la tendresse qu’elle lui témoignait constamment, il persistait à n’être jamais certain de son amour, parce que celui-ci n’approchait pas la violence du sien. Il en aurait certainement douté encore très longtemps, si, en mettant au monde leur quatrième fils, Anath n’était morte.

Sa disparition le plongea dans un chagrin si profond que ses sujets s’en inquiétèrent. Rien ne pouvait le sortir de sa déréliction. À ses intimes, il confiait que le souvenir de sa chère Anath ne le quittait pas un instant et qu’il demeurait si intense que la pensée de l’éternité de leur séparation le désespérait. Il était convaincu que seule la profondeur des sentiments qu’il lui avait portés et continuait à lui porter expliquait qu’il ne parvînt pas à se détacher de son image et qu’il sentît auprès de lui la chaleur de sa présence.

Cependant, malgré son désir de ne pas se consoler de la perte de sa bien-aimée, le temps émoussa sa peine. Même s’il continuait à rêver d’elle chaque nuit, au point qu’il croyait, au réveil, avoir senti encore sous sa main la douce tiédeur de son corps et dans ses narines le frémissement affolant que provoquait toujours son odeur, même s’il avait parfois l’illusion, au détour d’un sentier sur la montagne, qu’il allait l’apercevoir, marchant devant lui de son pas vif ou accourant impatiemment vers lui, il se défaisait, jour après jour, du cocon de tristesse dans laquelle son deuil l’avait enfermé. Il retrouva si bien son humeur naturelle qu’il ressentit le besoin de se divertir et entreprit de séduire une jeune Célubéenne.

Il y réussit au point de l’amener une nuit dans sa couche. Il s’y trouvait, profondément endormi, tenant entre ses bras son amante, quand il fut éveillé par une caresse sur son flanc, si prolongée et traînante qu’elle paraissait plus mélancolique que passionnée. Il ouvrit les yeux et distingua, à la clarté bleuâtre de la lune, une forme féminine penchée sur son lit. S’étant habitué à la pénombre, il reconnut Anath. Elle était aussi belle que de son vivant en dépit de ses yeux pleins de larmes. Il la regarda, tout à la fois effrayé et heureux de la revoir. Elle ne lui laissa pas le temps de parler, car elle murmura :

“Je tiens ma promesse de te rester fidèle tout au long de ta vie. Tu vois que je m’étais engagée davantage que tu ne me le demandais. Je te suis fidèle. Mais toi, toi qui disais m’aimer plus que ta vie, qu’as-tu fait ?”

Elle disparut avant qu’il ne pût répondre, mais son regard était si triste qu’il lui perça le cœur. Il réveilla aussitôt sa jeune maîtresse et la renvoya chez elle. Pendant des jours entiers, il fut dévoré de remords à l’idée de n’avoir su se contenter du seul souvenir de son épouse et traîna dans les rues de Célubée son visage morose et triste. Il ne recouvra qu’au bout de plusieurs mois la gaieté qui l’avait abandonné après la visite nocturne d’Anath. Il se garda toutefois de chercher à apaiser les désirs envahissants de sa chair. Il y réussit pendant quelques années, mais ne résista pas cependant à l’attirance qu’il éprouvait pour la femme de l’un de ses sujets. Dès qu’elle lui eut cédé et se fut étendue auprès de lui, Anath réapparut, avec son même visage bouleversé et Alkès renonça aux charmes de sa nouvelle amante. Il en alla ainsi tout au long de sa vie. Jamais il ne put jouir des plaisirs de l’amour, sans qu’Anath vienne troubler sa quiétude. Comme il savait que s’il avait persisté dans les jeux d’amour auxquels il se laissait aller de temps à autre, Anath serait sans relâche venue se poser sur le bord de son lit – reproche fantomatique, mais si troublant, qu’il ne pouvait lui résister –, il n’envisagea jamais d’établir avec l’une des femmes qu’Anath chassait systématiquement de son lit, de plus durables liens que ceux, si ténus et légers, d’une unique nuit.