Célubée
Chapitre IV
(…) Le lendemain, je partis avec Phoil pour un voyage de plusieurs jours. L’intendant de Nagar avait franchi tous les milles qui le séparaient de la Cité pour avertir Phoil que ses prédictions et nos pressentiments, après la mise aux fers des derniers soldats revenus avec les grains, s’étaient réalisés.
Lorsque le procureur de la quatrième seigneurie avait entrepris de s’attaquer aux montagnes, la révolte avait éclaté. Dans la montagne, l’état des cultures, après le départ de Phoil, ne s’était pas amélioré. Rares étaient les gerbes porteuses de grains. Et encore, parmi celles-ci, beaucoup ne contenaient que des épis racornis qui n’avaient pas réussi à se développer et à croître dans la grande lumière de l’altitude. Les montagnards avaient alors épuisé leurs réserves de l’an passé. Ils vivaient de cueillette et abattaient leurs animaux les uns après les autres. Pour préserver leur bétail et leurs animaux de basse-cour, l’intendant de Nagar les avait ravitaillés comme il pouvait. Cependant tous les intendants – ceux d’autres princes ou ceux qui veillaient sur les terres du Roi – ne s’étaient pas montrés aussi compatissants et dans certaines fermes, passé les derniers jours de l’automne, une fois que le froid serait descendu sur les montagnes, il n’y aurait plus rien à manger que des racines et de l’herbe.
Le hasard voulut que dans une terre voisine de l’une de celles de Nagar, un champ avait miraculeusement prospéré. Il devait se trouver sur le parcours d’une rivière souterraine. Les années antérieures, la plupart des cultures y avaient moisi en raison de l’excès d’humidité. Cette année-là, il les avait au contraire préservées de la sécheresse. Les épis gonflaient et blondissaient, leurs barbes frémissant au vent qui se levait à présent que la fraîcheur revenait. Le paysan qui les avait semés s’apprêtait à moissonner. Seul, ce champ avait produit. Il était cette année-là sa consolation, autant du reste que celle des deux fermes voisines qui, n’ayant rien ou quasiment rien récolté, comptaient sur ce champ et la générosité de son cultivateur pour survivre.
En montant vers cette propriété, l’assistant du procureur et la compagnie de soldats qui l’escortait n’avaient rencontré que des champs moissonnés. Les paysans avaient fini par couper et engranger le peu qu’ils avaient pu sauver, ayant compris que plus rien ne pousserait désormais. Quand elle se trouva à hauteur du champ épargné et florissant, la troupe en conclut qu’il était le reflet de ce qu’avaient été les autres. Après avoir traversé tant d’étendues austères et stériles et ne s’être encore risqués dans aucune ferme, tant ils étaient découragés par l’aspect du paysage, ces hommes se sentirent ragaillardis et décidèrent de rejoindre la maison à laquelle semblait appartenir le champ prodigieux.
Malheureusement, le chemin par lequel ils étaient montés avec un chariot tiré par deux bœufs ne paraissait pas y mener, alors que, d’où ils étaient – et à la condition de continuer en ligne droite en coupant à travers le champ – la ferme était toute proche. Ils ne cherchèrent pas un autre passage et plongèrent droit dans les céréales.
De la maison, le fermier, sa femme, ses enfants et deux voisins, venus en renfort pour l’aider à moissonner le champ qu’il s’était décidé le matin même à faucher, virent une grande poussière qui fumait au-dessus de leur terrain fertile, tandis que les gerbes et les épis paraissaient s’affaisser au passage du nuage de fumée. Lorsque le chariot émergea du champ, ils distinguèrent le large sillon qu’il y avait pratiqué. Tout y avait été écrasé, brisé, perdu. Derrière le char, apparurent les soldats. Leur présence acheva de rendre fous les moissonneurs. En comptant la femme et les deux plus jeunes enfants, qui étaient en âge de tenir une petite faux, il y avait là dix personnes, armées de faux, faucilles et couteaux fraîchement aiguisés.
Les soldats n’étaient guère plus nombreux, le reste de l’escorte étant demeuré en arrière pour porter secours au second chariot qui avait versé dans l’un des virages du chemin. Mais les militaires n’eurent guère le temps de compter leurs adversaires, pas plus qu’ils n’eurent celui de sortir leurs armes. Avant de comprendre ce qui se passait, ils furent égorgés par les dix montagnards, de même que l’assistant du procureur et le conducteur du chariot.
Quand la seconde escorte arriva à hauteur du champ, les paysans y travaillaient, ayant aussitôt abandonné les cadavres sanglants, pour sauver ce qu’ils pouvaient de leur récolte. Les nouveaux venus s’engagèrent eux aussi dans le champ, suivant la piste tracée par leurs prédécesseurs. Eux non plus ne surent sans doute jamais ce qui s’était passé, car les montagnards se jetèrent sur eux et les exécutèrent promptement avant de reprendre leur moisson.
Ils oublièrent cependant le conducteur du second char qui, à l’arrière, n’avait pas encore dirigé son animal à la suite des soldats. Il vit toute la scène. Il eut la présence d’esprit de ne pas crier d’horreur. Dégringolant de son siège, il abandonna son véhicule pour prendre la fuite à toutes jambes. Il se précipita au Centre, où il n’arriva que dans le courant de la nuit, épuisé et à demi dément. Pendant ce temps, les paysans avaient rentré leur récolte, enterré les morts et caché les chariots, dont le second qu’ils avaient découvert sur le chemin à leur grand étonnement.
Quand d’autres soldats remontèrent, ils les attendaient et avaient fait venir, pour combattre avec eux, tous ceux qui pouvaient en une journée rejoindre leur ferme. L’indignation de savoir que le seul champ fécond de la région avait été piétiné avait suffi à mobiliser la majorité des paysans. En outre, quelques-uns, dont les fermes se trouvaient plus bas et qui avaient déjà été ponctionnés, se joignirent spontanément à eux.
Il y eut une véritable bataille rangée au cours de laquelle la vingtaine de soldats fut anéantie. Le procureur qui accompagnait le commandant de la garnison périt de la même manière. Quelques montagnards ne survécurent pas non plus à leurs blessures. Néanmoins la victoire appartenait aux paysans.
Lorsque le Centre apprit que presque toute une garnison avait été détruite par quelques misérables fermiers, le commis qui le dirigeait fit aussitôt appel au poste militaire, plus important, de la seigneurie voisine. La garnison de la quatrième seigneurie, de tout temps réduite, l’était davantage encore à cette époque où l’on avait requis les soldats pour aider les procureurs dans leur tâche. Les récoltes étant toujours plus considérables dans les autres seigneuries que dans celle-ci, étroite et montagneuse, le commandant de la place avait envoyé une partie de la troupe en renfort dans d’autres provinces.
Les soldats appelés par le commis ne s’embarrassèrent d’aucun principe. Ils mirent le feu à toutes les fermes voisines de celle où s’était produite la tuerie et en massacrèrent les habitants. La conséquence ne se fit pas attendre : toute la montagne se souleva contre eux.
Lorsque l’intendant avait quitté le domaine de Nagar pour informer le prince de ce qui se passait, car il se doutait que jamais ces nouvelles ne parviendraient à la Cité, les montagnards avaient, pour la plupart, quitté leurs maisons et s’étaient réfugiés dans des grottes ou des abris provisoires qu’ils détruisaient derrière eux. Ils tendaient des embuscades aux soldats qui pillaient leurs greniers pour prélever, malgré tout, la dîme royale. On ne comptait plus les escouades massacrées et, en retour, les paysans capturés et passés au fil de l’épée.
L’intendant craignait que la plaine elle-même ne se laisse embraser par les feux qui s’allumaient chaque nuit au sommet des montagnes. Il avait dû retenir le jeune homme que Phoil lui avait confié pour l’empêcher de se joindre à la rébellion.
Phoil renvoya l’intendant dans la quatrième seigneurie. Il décida de partir à sa suite, de préférence avec moi, afin de se rendre compte sur place de ce qui se passait et d’examiner s’il pouvait en tirer parti.
J’avais déjà traversé les seigneuries du Nord, lorsque j’avais accompagné Nagar dans sa propriété, au début de mon séjour. Mais nous les avions franchies par une chaleur suffocante et dans un véhicule peu confortable. Voyager avec Phoil, cheval contre cheval, était un grand plaisir. Les plus grosses chaleurs étant passées, il faisait bon sur les routes, éclairées d’une lumière à la fois plus douce et plus transparente. Enfin, il y avait Phoil, qui me commentait avec un enthousiasme sans cesse renouvelé les régions que nous parcourions.
En dépit de toute l’ambition dont je soupçonnais le prince, je dus admettre que l’intérêt qu’il portait aux paysans devait être, du moins pour une grande part, sincère. De plus, pour un homme de son rang et de son éducation, il se montrait curieusement compétent. Il savait apprécier une terre et dire, à sa couleur, au volume et à l’apparence des mottes que les labours avaient soulevées, ce qu’elle valait. De même, jetait-il un regard de connaisseur sur le bétail, voyant immédiatement si l’éleveur était attentif ou non et si l’animal pouvait encore être utile et pour combien de temps. Cette connaissance des choses de la terre, dont je ne cessai jamais de me demander d’où elle lui venait, se doublait d’une réelle attirance pour la campagne et ses habitants, quels qu’ils fussent. Quoique pressé d’arriver au but de son voyage, il ne pouvait s’empêcher de se hasarder dans des chemins boueux, pour aller flairer l’odeur d’automne qui s’était enroulée autour des feuilles sèches et des fleurs jaunies. De même, lorsque, ayant abandonné la route du fleuve, déserte et bordée de terres arides et incultes, nous pénétrâmes dans les aires de culture, il ralentit l’allure, descendit fréquemment de cheval pour aller soupeser la terre ou seulement contempler la douceur montant des champs noirs fraîchement retournés et engagea plusieurs fois la conversation avec des paysans au travail ou s’en retournant chez eux à la tombée du soir. Ce fut ma plus grande surprise, qui se confirma ensuite, quand nous abordâmes les montagnards. Phoil leur parlait comme s’il avait été l’un des leurs, non seulement parce qu’il connaissait le dialecte qu’ils utilisaient entre eux, mais parce qu’il savait précisément ce qu’il fallait leur dire pour gagner leur confiance et leur sympathie. Même s’il discutait facilement avec les marchands de la Cité, sans que jamais ses discours ou l’intérêt qu’il portait à ses interlocuteurs pussent être suspectés de condescendance, ses propos ne paraissaient pas aussi naturels et sincères que ceux qu’il tenait aux agriculteurs.
J’ai souvent observé chez des hommes aux préoccupations élevées cette capacité à s’intéresser, voire à se passionner, pour ce qui semblerait des sujets trop vulgaires ou terre à terre pour qu’on puisse imaginer qu’ils retiennent leur attention. Parmi mes amis d’autrefois, ceux que j’avais abandonnés pour fuir le sort qu’on m’avait réservé, deux présentaient cette caractéristique.
Le premier, qu’on aurait cru nuit et jour dévoré de l’ambition de conquérir le pouvoir et d’instaurer un état démocratique, était un botaniste d’une érudition telle qu’il avait composé un traité sur les fleurs et les plantes qui faisait autorité chez tous ceux qui ont des connections avec la médecine ou la pharmacopée. Il y avait décrit non seulement l’aspect de chacun des végétaux répertoriés, mais encore leurs propriétés thérapeutiques, allant jusqu’à proposer des recettes de son cru ou recueillies chez de vieilles gens des campagnes.
Le second avait développé des idées d’une grande finesse sur la question du pouvoir et était connu pour l’acuité de sa philosophie et la pertinence de ses observations politiques. Cependant, sa véritable passion était la boucherie. Il n’avait pas son pareil pour abattre un animal sans le faire souffrir et le dépecer en un temps réduit. Mais, plus encore que dans l’équarrissage des animaux, c’est dans le débitage de la viande qu’il révélait une habileté inégalée. Le travail des bouchers est insoutenable, mais en dépit de l’odeur pénétrante du sang et de la chair fraîche, il parvenait à le rendre supportable et même fascinant. Le voir désosser une pièce de bœuf, tailler dans les tissus musculaires pour obtenir des tranches émincées, découper le morceau en côtelettes soigneusement dessinées, en les préservant de cette apparence de chair mutilée que ne savent pas toujours éviter les bouchers, couper les os en détachant les articulations ou en les séparant en deux d’un coup sec et précis qui permettait d’en recueillir la moelle sans aucune perte, me procurait tout à la fois un plaisir de nature esthétique – tant ses gestes étaient sûrs et de ce fait élégants – et un frisson de panique à l’idée qu’utilisé comme bourreau, il saurait à la perfection transformer les corps qu’on lui livrerait en dentelle humaine, si joliment ciselée qu’on en oublierait de s’horrifier.
En raison du bonheur de Phoil à se retrouver dans la nature – auquel, je crois, se joignait le soulagement de se trouver momentanément éloigné de l’atmosphère qui régnait alors dans la Cité et des intrigues qu’il avait lui-même commencé d’y monter – notre marche se prolongea davantage que nous ne l’avions tous deux escompté. Comme lui, j’aurais voulu que ce temps ne s’arrêtât pas et que nous fussions condamnés à cheminer tous les deux au milieu de ces paysages d’automne, plus semblables à ceux de mon pays que ne le sont ceux de la presqu’île et du sud de la Cité.
Chaque soir nous nous arrêtions dans une prairie et nous nous endormions dehors, dans les couvertures que Phoil avait emportées. Nous mangions peu, voire pas du tout, mais seul nous importait alors d’être en plein air et tous les deux. Ces jours-là, je fus certain qu’il m’avait définitivement adopté. Il aurait pu partir avec l’un de ses amis de la Cour auxquels le liaient de nombreuses années d’affection. Mais il savait qu’aucun d’entre eux n’aurait résisté à la dureté du voyage et à l’isolement dans lequel nous nous trouvions ; qu’aucun n’aurait supporté, jour après jour, de ne voir que des champs et des collines, des vallées et des montagnes, des fermes et des masures et des êtres humains inintelligibles, aux visages salis de sueur, de terre et de soleil, dans lesquels brillaient souvent des yeux de la couleur des miens ; qu’aucun enfin ne se serait contenté des conversations que nous poursuivions, heure après heure, avec tout à la fois l’âpreté et le plaisir de deux véritables discuteurs.
Malgré l’amollissement dû à ma longue fréquentation d’une société amoureuse du luxe et du confort, mon corps n’avait pas oublié les rigueurs auxquelles il avait été soumis dans les premiers temps de sa vie et je supportais sans difficulté le régime que m’imposait le prince. Comme toujours, je jouissais – à tort bien sûr – du répit que je m’accordais dans l’accomplissement de la tâche que je m’étais fixée. J’éprouvais une enivrante volupté à repousser le moment d’écrire les passages difficiles que je m’étais promis de composer au cours, précisément, de ces journées, comme si j’espérais n’avoir jamais à les écrire parce que surviendrait un événement qui m’en empêcherait. Je suis un poète d’une nature bien fâcheuse. J’aime davantage songer à ce que je vais rédiger, que rédiger, parce qu’aussi longtemps que les vers flottent dans mon esprit sans avoir été emprisonnés dans l’argile ou sur le papyrus, je peux croire qu’ils se révéleront éblouissants et inoubliables. Quoiqu’on affirme en beaucoup d’endroits du monde que je suis un grand poète, et certains disent le plus grand, je sais bien que mes vers les plus beaux demeurent ceux que je n’ai jamais écrits, mais dont j’ai rêvé sans parvenir à les retrouver, une fois installé devant mon écritoire. Enfin j’étais provisoirement éloigné du problème, non résolu, de mes relations avec Coelia. Je me rendais compte qu’il était temps que je me retrouve dans une compagnie virile, avec des activités masculines après tant de journées passées dans une maison de femmes, à m’occuper l’esprit plus que le corps.
Au cours de l’un de ces jours de voyage, Phoil me livra l’état de ses réflexions sur la prise du pouvoir. À présent, il ne s’embarrassait plus, du moins avec moi, d’expressions pudiques pour parler de son projet. Il utilisait sans hésitation des termes tels que « complot », « conspiration », « conjuration ». J’avoue que cela facilitait la conversation, car je n’avais pas à chercher de périphrases pour exprimer une idée qui jusqu’ici lui paraissait inconvenante.
« Vois-tu, commença-t-il, certains jours de la semaine précédente, j’ai failli tout abandonner. Cela semblait une entreprise titanesque que d’aller à contre-courant des opinions admises dans la Cité.
« Un de ces matins-là, je me suis éveillé avec une idée, qui m’apparut d’une simplicité salvatrice. Pourquoi, me demandai-je, monter une telle machination, avec ce que cela suppose de lourdeur et de risques, quand je pourrais me contenter d’assassiner discrètement le Roi d’une coupe empoisonnée ? J’étais si excité par cette idée, que je me mis à élaborer les détails de l’opération. Je savais même où je me procurerais le poison et comment je le ferais avaler au Roi.
« C’est étonnant comme on peut avoir par moment l’esprit embrouillé au point d’oublier les données les plus simples d’un problème. Ce qui me séduisait le plus dans ma nouvelle conception, c’est que personne ne saurait que j’étais le meurtrier. J’ai joué une journée entière avec ce projet, tout en continuant, par acquit de conscience, à monter le complot dont j’avais d’abord eu l’inspiration.
« Et soudain, je me rendis compte que cette idée, qui me semblait aveuglante d’évidence, était en réalité un projet stupide.
— Vraiment ? » demandai-je, tout à fait étonné, tant à mon tour, l’exposé de ce nouveau plan me semblait ingénieux et de nature à lever toutes les difficultés que nous avions commencé à rencontrer sur notre route.
« Mais oui ! que se serait-il passé si j’avais empoisonné le Roi ? Deux hypothèses. La première, la plus défavorable pour moi, était que finalement il ait résolu de céder la couronne à son fils illégitime et ait laissé un testament en ce sens. Le bénéfice de mon acte revenait donc au bâtard du Roi. Dans la seconde, son fils débile montait sur le trône. Au mieux, je devenais régent, ou du moins membre du conseil de régence, au pire on parvenait à m’éliminer. Dans le meilleur des cas, il me fallait encore cinq à dix ans pour m’imposer et régner en fait et en titre.
« Car il est fondamental pour que je prenne le pouvoir – et que je le prenne vite si je veux empêcher le Royaume de glisser sur la pente fatale où le Roi l’a engagé – que l’on sache que c’est moi qui suis l’auteur du meurtre. Et dans ce cas, tant qu’à agir à visage découvert, mieux vaut le faire en ayant une force derrière soi de manière à assurer ses arrières. »
Ce petit discours, tout en me confortant dans l’idée que Phoil entendait s’emparer du pouvoir par ambition personnelle, ce que confirmait son désir de faire vite, quoiqu’il le masquât habilement derrière la nécessité, au demeurant réelle, de prévenir la ruine du pays, m’apprit combien il avait progressé dans l’étude de l’action à mener. Jusque-là, il avait été question d’empêcher le Roi de mal faire, au pire de l’écarter. À présent, Phoil envisageait, non, avait décidé de le faire disparaître. Et il raisonnait avec une telle froideur et un tel détachement qu’il avait même découvert la justification, en termes d’efficacité de son crime.
La mort du souverain ne me touchait guère. Je ne le connaissais pas et elle paraissait somme toute logique. Mais dans le contexte du Royaume, l’assassinat du Roi était un véritable sacrilège. Aucun souverain de ce pays n’avait péri de la main d’un usurpateur – ou du moins l’histoire n’en avait-elle pas gardé trace. Dans les deux cas et plus encore dans le second, cela démontrait la profanation que constituerait un meurtre royal. Que Phoil en soit, malgré cela, parvenu à cette décision témoignait de sa détermination. Il était désormais clair qu’il ne reviendrait plus jamais en arrière. Mais que le Royaume et surtout la Cité acceptent de reconnaître comme souverain un meurtrier coupable d’une telle impiété me paraissait hasardeux. Phoil éprouverait encore plus de difficultés à asseoir sa légitimité.
Lorsque je lui demandai pourquoi il avait résolu de tuer le Roi, alors qu’il pouvait se borner à l’emprisonner ou à l’exiler, il me répondit avec douceur :
« Cher Anticléridès, si le Roi demeurait en vie, je serais davantage encore qu’en l’ayant exécuté, un usurpateur, car il continuerait à incarner la légitimité. En le tuant, je prends moins de risques qu’en lui laissant la vie sauve.
— Mais, lui fis-je remarquer, est-ce que ton raisonnement n’implique pas que tu te débarrasses de la même façon des fils du Roi ?
— Je crains que cela ne l’implique effectivement », répondit-il tranquillement.
Ainsi discutions-nous de l’objet de la conspiration. Mais je ne savais toujours pas comment Phoil allait procéder. Lui-même avouait n’avoir pas encore les idées très nettes. Une seule chose paraissait certaine selon lui : il ne parviendrait à ses fins que si le Royaume tout entier, les campagnes comme la ville, les portefaix comme les marchands, les soldats comme les aristocrates se soulevaient. Son problème était aujourd’hui de déterminer ce qui pourrait embraser d’une seule flamme une population aussi disparate. Quant aux détails pratiques du complot, il m’assura qu’ils prenaient forme peu à peu dans son esprit et qu’il s’en ouvrirait à moi au moment opportun.
Le soir cependant, lorsque nous nous arrêtions, notre conversation s’interrompait et Phoil me priait de lui raconter l’histoire de Célubée. Le premier jour, j’y mis quelque réticence, parce que je n’avais pas envie de me ressouvenir du travail que j’avais laissé derrière moi et que je jugeais malhonnête de poursuivre en dehors de la présence de Nagar et de Coelia un récit qui leur plaisait autant. Mais Phoil mit tant d’ardeur à me supplier de continuer, que je me laissai faire et admis que Nagar connaissait déjà toute l’histoire et qu’il se trouverait bien une occasion où je pourrais, si Coelia me le demandait, reprendre pour elle mon récit.
Enfin, nous arrivâmes sur le domaine de Nagar. Phoil s’en attrista. Cela signifiait que c’en était fini des jours de liberté. Il pressentait qu’il n’en aurait plus jamais, ni ne s’accorderait plus jamais le loisir de se promener à travers le Royaume, comme nous venions de le faire.
La situation dans cette seigneurie ne s’était en rien améliorée. La montagne était quadrillée de soldats qui réussissaient, en dépit des mesures de sécurité, à tomber presque quotidiennement dans les embuscades que leur tendaient les montagnards.
Dès le lendemain de notre arrivée, l’intendant nous escorta au petit matin et sous une bruine interminable jusqu’à l’un des campements des rebelles. Le jeune paysan que Phoil avait sauvé nous accompagnait. Quand nous étions arrivés, la veille au soir, il nous avait accueillis avec l’intendant. Il me plut tout de suite, comme il avait dû plaire à Phoil, car son regard était vif et droit, son corps solide, quoique mince, et ses propos d’une intelligence et d’une finesse surprenantes. Apparemment l’intendant et lui s’étaient liés d’amitié. Toute la soirée, ils commentèrent pour nous la situation de la seigneurie, parlant tour à tour, s’interrompant pour permettre à l’autre d’apporter un complément d’information ou d’analyse et témoignant, à la façon dont ils parlaient l’un avec l’autre, qu’une complicité profonde les rapprochait. Derrière eux, se tenait le frère du jeune homme. Il resta muet du début à la fin, se contentant de poser ses grands yeux bruns successivement sur son frère, l’intendant et Phoil. Et ils étaient remplis d’un tel amour et d’un tel dévouement que je ne me serais jamais permis de les juger inexpressifs. Son esprit non développé l’empêchait de laisser libre cours aux sentiments qui l’habitaient et il paraissait en retirer trop de tristesse, pour qu’on le qualifie d’imbécile.
Au bout de plusieurs heures de marche ce matin-là, nous débouchâmes sur une très étroite gorge, au fond de laquelle dégringolait un torrent. L’intendant nous mena par une corniche particulièrement dangereuse jusqu’à une anfractuosité cachée d’en bas par un énorme rocher sans doute tombé du sommet des montagnes.
Autour d’un feu, une trentaine de paysans se restauraient. On nous offrit à manger des morceaux de viande à demi calcinés et, pendant le temps que dura le repas, personne ne dit mot. L’air était irrespirable en raison de la fumée qui, faute de cheminée, refluait dans la caverne tout autour de nous, nous piquant douloureusement les yeux. En dépit des larmes qui coulaient sur mes joues, je fus transporté de joie de me retrouver, comme autrefois, dans l’abri d’une grotte humide. Les sensations que j’avais oubliées me revenaient peu à peu et l’univers troglodyte, enfumé et nauséabond de la Célubée de Neter que j’avais tant de mal à décrire, prenait forme soudain en vers d’une simplicité et d’une précision bouleversantes. Dans le silence, je me les répétai mentalement jusqu’à ce que je sois certain de ne pas les oublier.
Il s’avéra que les principaux meneurs des opérations étaient partis en reconnaissance et ne reviendraient pas avant le soir. L’intendant, qui ne pouvait rester, nous confia au jeune paysan. Depuis le début de la révolte, ce dernier entretenait des relations avec le groupe dans lequel nous nous trouvions. Il nous ramènerait sur les terres de Nagar.
Les occupants de la caverne, composés surtout – je le vis lorsque l’on éteignit le feu et que la fumée disparut – de femmes, d’enfants et de vieillards, passaient manifestement leurs journées à attendre que l’on ait besoin d’eux à l’extérieur. Les hommes qui se trouvaient là étaient chargés de garder la caverne et ses habitants. Aussitôt le déjeuner pris, femmes et vieillards se couchèrent sous des haillons incroyablement sales et hétéroclites et passèrent leur temps à dormir, tandis que les hommes s’installaient à l’entrée de la grotte et regardaient nonchalamment la pluie tomber. Au bout d’une heure de ce régime, la somnolence me gagnant, je me mis à arpenter le sol irrégulier pour m’éveiller et combattre mon énervement. Phoil me rejoignit et, après quelques tours à l’écart des dormeurs, nous décidâmes de sortir pour marcher dans la montagne. Notre compagnon expliqua aux gardes de l’entrée que nous ne pouvions rester jusqu’au soir au fond de la caverne, à nous abrutir de son atmosphère enténébrée. On nous donna donc un guide, à l’évidence tout aussi heureux que nous d’aller se promener, fût-ce sous la pluie. Il nous conduisit sur les sommets d’où nous dominions la gorge et son torrent écumant, ainsi qu’une vallée tranquille, plus à l’est que celle où s’étendait le domaine de Nagar. Malgré la pluie et la brume, nous distinguâmes, très loin en contrebas, des soldats qui retournaient au grand galop en direction du Centre et de leur garnison.
Quand nous réintégrâmes la grotte, complètement trempés, mais plus vifs que nous n’en étions partis, émoustillés que nous étions, Phoil et moi, d’avoir aperçu les soldats du Roi en déroute, les chefs de la rébellion nous attendaient. Le jeune paysan nous présenta et chacun des dix hommes à la barbe et aux cheveux si noirs qu’il paraissait incompréhensible qu’ils eussent tous les yeux les plus bleus que j’aie jamais vus, nous saluèrent avec un immense respect. Derrière eux se tenaient un groupe d’hommes tout à fait effrayants. Autant les dix se montraient polis et déférents, autant les autres demeurèrent glaciaux et menaçants, comme s’ils ne parvenaient pas à se défaire de l’idée que nous étions des espions du Roi.
Le plus âgé des dix nous fit signe de nous asseoir auprès du feu qu’on avait rallumé. Je ne sais par quel miracle il ne fumait pas. À travers la flambée rougeoyante, on distinguait enfin l’immense salle souterraine et les visages, attentifs, des dix chefs, sinistres, de leurs hommes et hagards, des occupants permanents de la grotte, qu’on avait arrachés à leur dérivatif habituel.
« Nous avons entendu parler de toi par ce jeune homme. Il nous a dit que tu lui avais sauvé la vie ainsi qu’à sa famille. Il nous est revenu aussi que, du fond de la Cité tu avais protesté contre les mesures qui nous ont frappés. Aussi sommes-nous heureux de t’accueillir ici. »
Il va sans dire que je ne saisis pas la moitié des discours qui furent échangés ce soir-là. Phoil et ses interlocuteurs s’exprimaient dans une langue, certes très proche de celle du Royaume, mais qui en était suffisamment éloignée par son vocabulaire, ses tournures et même sa syntaxe pour que je ne la comprenne pas. Notre ami, qui parlait remarquablement bien la langue de la Cité, me traduisait l’essentiel des propos et, grâce à lui, je suivis le principal de la discussion.
Au reste, à plusieurs reprises Phoil lui-même, qui se jouait, avec une aisance inattendue chez un prince, du dialecte des montagnards, ce qui dut contribuer à la réussite des négociations et à la sympathie que lui vouèrent aussitôt les rebelles, chercha ses mots et demanda qu’on lui répète ce qui venait d’être dit. Il m’expliqua ensuite que si les paysans usaient d’un dialecte emprunté à la langue de la Cité, mais également alimenté d’apports inconnus – qui étaient la clé de l’origine de ces hommes si différents et si semblables en même temps aux citadins –, chaque groupe géographique conservait ses particularités lexicales et plus particulièrement les montagnards qui, du fait du cloisonnement des vallées, étaient restés séparés des autres paysans et même isolés les uns des autres. Aussi, certains termes lui échappaient-ils et notamment ceux qui ne s’apparentaient pas à des mots du langage de la Cité.
Phoil exposa une fois de plus sa position sur les mesures arrêtées par le Roi et critiqua avec une violence inhabituelle, même pour lui, les exactions auxquelles elles avaient conduit. Bien entendu, il trouva des auditeurs attentifs en ces hommes, chassés de leurs maisons et qui avaient résolu de se battre jusqu’au bout contre ce qu’ils considéraient comme la pire des injustices. Phoil prononça un très beau discours sur leur sens de la dignité, leur courage et leur grandeur, soulignant que c’était un devoir pour tout citoyen et tout homme de prendre les armes contre la tyrannie. J’avoue qu’au moment où mon interprète me traduisit cette envolée, je le fis répéter à deux reprises et n’acceptai d’y croire qu’en entendant les hurlements de joie que provoquait cette déclaration.
Si, par le plus grand des hasards, il était venu à l’esprit de ces hommes farouches de déposer les armes et de céder aux soldats du Roi, le discours de Phoil les en aurait dissuadés. Il les stimula et les encouragea à poursuivre leur lutte. À la fin de la soirée, quand le feu se fut remis à fumer parce que l’excitation avait tellement grandi dans la caverne que plus personne ne songeait à le surveiller, les dix échangeaient des plaisanteries avec Phoil, leurs hommes s’étaient déridés et riaient des boutades et bons mots, lesquels, je dois dire, m’échappaient totalement, le jeune homme ayant cessé de me servir d’interprète pour se joindre aux rieurs, après m’avoir assuré que tout ceci restait intraduisible. Malgré son énervement, la communauté s’allongea bientôt parmi les loques et tissus divers qui faisaient office de couvertures et s’endormit.
Couché dans un recoin, sur des linges malodorants, je regardai le feu s’éteindre peu à peu. La grotte répercuta les respirations des paysans endormis les uns sur les autres. Dans cette rumeur, je ne parvenais pas à m’endormir, m’étonnant que ceux que j’avais vus faire si aisément la sieste puissent encore s’évanouir dans le sommeil profond des enfants épuisés. Dehors, la pluie ruisselait sur les parois de la montagne, mais je finissais par l’oublier, tant les ronflements, les geignements et les souffles des gisants qui m’entouraient envahissaient l’espace acoustique de la caverne. Je me levai et m’assis devant l’ouverture de la grotte. Je réussis enfin à somnoler, réveillé par les gémissements ou les pleurs des rêveurs tourmentés. Au petit matin, j’ouvris une dernière fois les yeux et vis que Phoil s’était installé près de moi et dormait de son sommeil hypothétique, enroulé dans ce qui avait dû être une tenture de laine en des temps très anciens. Je renonçai à lui demander s’il dormait vraiment et repris le cours du rêve que j’avais momentanément abandonné.
Il faisait très beau lorsque nous nous éveillâmes. Les dix chefs nous entraînèrent dehors et, sur la montagne, à l’écart de la masse des montagnards, en compagnie seulement de quelques hommes, Phoil expliqua ce qu’il attendait d’eux. Il n’évoqua, bien sûr, jamais ses projets meurtriers. Non que ces paysans s’en seraient choqués. À voir ce qu’ils faisaient des soldats du Roi, il était douteux que leurs préjugés moraux les amènent à condamner le meurtre en général et le régicide en particulier. Mais du fait de leur éloignement de la Cité et du pouvoir royal, il paraissait vain de chercher à leur faire comprendre les desseins de Phoil. Ils n’avaient qu’une vague idée de ce que pouvait être le Roi et de la manière dont il prenait ses décisions. En revanche, l’armée royale, ses officiers, ses soldats et ses armes composaient pour eux une palpable réalité. Je crois d’ailleurs qu’en abattant des militaires, ils avaient le sentiment d’abattre le Roi, ce qui, somme toute, n’était pas si faux.
C’est pourquoi Phoil emprunta cette voie. Il leur confirma qu’ils ne disposaient que de la guerre qu’ils menaient contre l’armée pour, soit amener le Roi à réviser ses positions, soit l’aider, lui, Phoil, à faire quelque chose en leur faveur. Il préconisa la poursuite de cette lutte et son intensification. D’après ce qu’on nous apprit, il existait, plus loin dans la montagne, deux autres cavernes où était rassemblée la population avoisinante et d’où partaient d’autres opérations contre les soldats. Il fut convenu que les trois groupes ne cesseraient de harceler l’armée pour la faire reculer toujours plus loin vers sa garnison. Phoil ne leur cacha pas que le couronnement de leur action devait être l’anéantissement de la garnison et la mainmise sur les réserves illégitimes constituées par le commis.
Mais plus encore, le prince souhaitait une extension de leur combat aux autres seigneuries. De même qu’il insista pour que soit renforcée la solidarité existant entre les groupes de montagnards, il mit l’accent sur le fait qu’il fallait coûte que coûte porter la révolte au-delà des limites de la province. Il fut décidé ce jour-là que le jeune paysan, accompagné de deux ou trois montagnards, franchirait la frontière et regagnerait la troisième principauté, celle où se trouvait la terre cultivée par son père. Il aurait pour tâche de soulever les paysans de la province. Lorsqu’il y aurait réussi, il constituerait un petit groupe qui passerait dans la seconde seigneurie et ainsi de suite, jusqu’à ce que toutes les campagnes se soient rebellées contre l’autorité royale.
On ne me demanda pas mon avis sur cette stratégie et l’eussé-je donné qu’on ne l’eût à coup sûr jamais suivi. Pour ma part, je trouvais le jeu de Phoil très dangereux. Ce n’était pas seulement l’autorité du Roi qu’il entamait par ce procédé, mais l’autorité royale en général. Comment pourrait-il rétablir l’ordre une fois le Royaume tout entier à feu et à sang ? Et ne risquait-il pas, à la moindre mesure un tant soit peu défavorable aux paysans qu’il pourrait être amené à prendre, que, fortes de l’exemple précédent, les campagnes ne se soulèvent contre lui lorsqu’il aurait revêtu le costume royal ?
Je me demandais alors dans quelle mesure il ne serait pas plus profitable pour Phoil de calmer les passions rurales et de se poser ensuite auprès du Roi en indispensable conciliateur. Mais je savais bien qu’il me répondrait que, d’une part, le Roi ne lui en saurait aucun gré et que, d’autre part, ce n’était pas ainsi qu’il accéderait au pouvoir. L’extrémisme auquel succombait le prince prouvait qu’il se laissait irrémédiablement emporter par la passion et la haine. Je sais bien que le Roi en portait la responsabilité, qui n’avait pas compris le danger qu’il y avait à pousser Phoil à bout. Mais pour un homme qui se disait essentiellement préoccupé du bien public et insensible à son intérêt personnel, le prince venait de faire implicitement l’aveu d’une grande faiblesse de caractère, qui ne laissait pas de m’inquiéter.
Le retour fut plus rapide que l’aller.
À peine étions-nous revenus sur la propriété de Nagar en compagnie du jeune paysan et des deux hommes désignés pour l’assister dans sa mission que Phoil décida de rentrer. Dès l’aube du lendemain nous chevauchions sur les routes et les chemins de poussière. Il n’était plus question de bavarder, plus question de s’attarder à humer l’air et ses parfums. Phoil ne desserra pas les dents et obligea nos montures à conserver une allure insupportable. Nous voyageâmes tout le jour et une partie de la nuit, Phoil n’acceptant de s’arrêter que parce que nos chevaux n’en pouvaient plus. En début de soirée, nous entrâmes sur le domaine du prince.
Et dès le lendemain, nous courions de ferme en ferme, pour que Phoil puisse discuter avec ses paysans. J’étais épuisé et aspirais surtout à dormir. Mais Phoil n’envisagea même pas que je ne veuille pas le suivre et je n’eus pas la force de m’opposer à sa volonté.
Après deux jours de porte à porte sur le domaine princier, nous repartîmes vers la Cité, toujours au galop. Lorsque, à un détour de la route, elle nous apparut, enveloppée dans le coude du fleuve, ses toits, humides de la pluie qui venait de tomber, s’égouttant innocemment dans la tiédeur de la fin d’après-midi, Phoil frissonna, comme une femme trop caressée. Je l’entendis murmurer : « Enfin, nous revoilà. » Je compris que tout était scellé à jamais. Il n’y aurait plus de détente pour lui à compter de cette minute. Je le dévisageai tandis que nous remettions nos chevaux au pas. Il avait au coin des lèvres un étrange sourire, mélange de détermination et de cruauté, pour qui y regardait superficiellement. Mais en l’observant mieux, ce que j’y lisais, c’était aussi de la peur. (…)
Lorsque je revins de la nécropole, j’appris le retour de Phoil et d’Anticléridès.
Au cours de leur longue absence, Nagar avait plus assidûment encore couru au palais chaque matin, ne rentrant que tard la nuit. Je me sentis plus abandonnée que de coutume. Je n’osais plus toucher à ma cithare, car toujours revenaient sous mes doigts et sur mes lèvres les chants d’Anticléridès. Je ne cessais de rêver à lui et de m’interdire de le faire. Je ne voulais pas chercher à comprendre ce qui s’était passé entre lui et moi et pourtant tout mon être y tendait. Je sentais bien que ma raison risquait de défaillir entre le souvenir de ce moment délicieux et celui de tous les autres, incompréhensibles ; entre mon désir de savoir et la prudence qui me conseillait de jouir avec résignation de ce que j’avais obtenu et aurais pu n’avoir jamais.
Quand arriva l’anniversaire de la mort de mes parents où, pour la première fois, je me retrouvais seule, je décidai de me plier aux coutumes.
Nagar ne m’avait jamais permis les années précédentes de m’y conformer. Elle avait veillé à ce que je ne sois pas désœuvrée ces journées, m’avait parfois emmenée dans son domaine pour m’éloigner de la Cité et avait toujours défendu au portier de me laisser quitter la presqu’île. Malgré mon chagrin de ne pas rendre à mes parents le culte dû à leur mémoire et de ne pas épuiser, de cette manière au moins, le désespoir qui me reprenait chaque année à cette date, je m’étais laissée faire. Nagar avait chaque fois chargé un prêtre d’accomplir pour moi les rites de l’anniversaire.
Je partis aussitôt que l’aube se leva. Je fis le chemin pieds nus, comme il est dit. Et cela me coûta beaucoup, car de la presqu’île à la nécropole, la route est longue. Ceux qui viennent de la Cité ont moins le temps d’écorcher leurs pieds ou de les couvrir d’ampoules. J’arrivai à la cité des morts au plus fort du jour. Cela me rassura car j’ai toujours été glacée par ces rues bordées de tombeaux et je frémissais déjà à la pensée de ce que j’avais à accomplir.
Tout au long du trajet, j’avais pleuré, comme il est dit de le faire. Je pleurais sans contrainte, tant mon âme était tourmentée et mon cœur suffoqué de chagrin. Je pleurais encore quand je franchis la porte de la nécropole.
Pour comprendre l’angoisse que provoque toute visite en cet endroit, il faut savoir que la nécropole est bâtie à l’image de la Cité. Des ruelles étroites, pavées du même pavage, bordées d’édifices du même style, composés des mêmes matériaux et décorés de la même manière, mais ce sont des tombeaux silencieux et non plus ces maisons vivantes, retentissantes de rires, d’injures et de cris. On fait bâtir son sépulcre à la ressemblance de sa maison, de façon à habiter dans la mort les demeures qu’on a aimées. C’est cela qui rend ces lieux si insupportables aux survivants : se retrouver soudain devant la maison bien-aimée, où n’habitent plus que des gisants enfermés pour l’éternité dans leur égoïste solitude, des momies sans esprit, qui se sont à jamais approprié les corps de ceux qu’on a perdus.
De plus, comme la nécropole compte nécessairement plus d’habitants que la Cité, elle est considérablement étendue. Pour gagner l’emplacement familial, on doit traverser des rues où d’antiques tombeaux s’émiettent peu à peu, emportant dans la poussière ce qui restait encore de très anciens vivants que tout le monde a oubliés. Mais, si grand est le respect des morts chez nous qu’il ne viendrait à l’esprit de personne de raser ces maisons mortuaires que nul ne vient plus honorer. L’ensemble est depuis longtemps devenu un labyrinthe. Il faut souvent, après s’être perdu plusieurs fois, aller demander son chemin à l’un des ouvriers qui élèvent constamment de nouveaux monuments pour les familles qui se sentent à l’étroit dans leur vieille maison ou qui, pour une raison toute familiale et donc inavouable, préfèrent s’écarter des ancêtres fondateurs.
Le silence gouverne la nécropole. Même le bruit des tailleurs de pierres reste toujours lointain et étouffé. Les ouvriers de la cité des morts ne parlent jamais entre eux. Ils ne s’interpellent pas, pas plus qu’ils ne chuchotent, à croire qu’ils communiquent par l’esprit. Ils travaillent silencieusement, comme si leurs outils étaient miraculeusement enveloppés de tampons d’ouate. Lorsqu’on leur adresse la parole, pour retrouver sa route, ils ont toujours l’air étonnés de percevoir une voix humaine, habitués qu’ils sont à entendre le silence à travers les rues sombres de la cité morte.
Pourtant, il y a le vent. Sitôt qu’il descend des montagnes du sud, il s’engouffre dans les passages, s’insinue dans les lézardes qui fissurent les façades et chante, de tombeau en tombeau, un chant funèbre, d’une intolérable mélancolie. Certains ne peuvent demeurer dans la nécropole les jours de vent et l’on prétend que cette musique rend fou. Je crois, moi, que le moindre souffle d’air suffirait à déranger l’esprit, car, dès que passe une petite brise, des milliers de tuyaux invisibles résonnent d’un cantique morbide.
Quand je découvris la maison funéraire de mes parents, où je n’étais plus revenue depuis longtemps – les jours qui suivirent leurs funérailles, j’y courais à tout moment, incapable de croire à la réalité du cauchemar que je vivais et je déversais sur leurs sarcophages des torrents de larmes –, j’hésitai un court instant. Mais le sentiment du devoir, autant que ma solitude et mon ennui me poussèrent à entrer. Nagar avait bien oublié l’anniversaire de la mort de mes parents. Aucun prêtre n’occupait les lieux. Je me devais d’être présente.
Je fus saisie par la poussière qui s’était déposée sur le sol de marbre et sur les corniches travaillées qu’avaient choisies mes grands-parents lorsqu’ils avaient fait construire cette bâtisse qui les abritait eux aussi. Les quatre sarcophages paraissaient noirs de crasse, pour autant que la lumière entrant par la porte que j’avais laissée grande ouverte me permettait de le voir. Les prêtres que Nagar avait payés toutes les années précédentes avaient dû se contenter de quelques prières, sans respecter intégralement les rites. Les textes sacrés commandent en effet de passer le jour anniversaire des morts, dans leur maison, auprès d’eux, à s’occuper d’eux et de leur demeure, comme du temps de leur vivant.
Je ressortis, à la recherche de balais et de chiffons. L’un des ouvriers, qui effritait doucement une pierre, me susurra que, dans le tombeau voisin, je trouverais ce dont j’avais besoin. J’avais eu bien du mal à pénétrer chez mes parents et cela me parut impossible de me risquer dans une tombe étrangère. Je le fis pourtant, accablée dès l’entrée par l’odeur suffocante des embaumements insuffisants. La salle funèbre très propre, les brûle-parfums encore tièdes, quoique inefficaces, prouvaient que le décès était récent et la famille vigilante. J’empruntai un balai et une étoffe à poussière, ainsi qu’une fiole de ce liquide doré servant à astiquer les métaux précieux.
Il me fallut tout le jour pour nettoyer la maison de mes parents, gratter leurs cercueils et en faire reluire les motifs décoratifs. Quand je sortis pour reporter mes ustensiles, le soir venait. Les ouvriers étaient partis. Il n’y avait plus personne dans la nécropole. J’avais espéré qu’un autre visiteur aurait également célébré un anniversaire non loin de moi. Je vis qu’il me faudrait passer la nuit toute seule.
Lorsque je revins, me faufilant timidement dans les passages que le couchant éclairait d’une lumière violette, le vent du soir se leva soudain et toutes les maisons se mirent à siffler sinistrement. Je savais bien que c’était le vent, et non les trépassés, qui avait entonné ce chant de mort. Malgré cela, je pressai le pas, au point de tomber sur le pavage sombre. Mes coudes et mes genoux saignants, je me précipitai dans la maison familiale. Elle me parut presque accueillante, car, étrangement, elle ne participait pas au concert crépusculaire. Je rallumai les torches, remplis les brûle-parfums de la myrrhe que j’avais apportée avec moi et préparai le repas de mes parents. J’avais dérobé dans les cuisines de quoi le confectionner et j’offris, comme on doit le faire, les mets d’anniversaire, les déposant sur le rebord des alcôves silencieuses.
Je ne devais pas manger, non plus que dormir, mais prier les dieux et mes parents toute la nuit. Les prières sont codifiées et se succèdent selon un ordre immuable. En dehors des prêtres, nul ne les connaît véritablement. Aussi les familles fortunées passent-elles la nuit d’anniversaire en compagnie d’un prêtre qui conduit la cérémonie. Les autres disent les oraisons qu’ils connaissent et les répètent jusqu’au point du jour. Comme on risque fortement de s’endormir, au bout de cinq prières, on se lève et on tourne cinq fois autour du sarcophage, en saluant chacun des points cardinaux. À chaque révérence, on murmure le nom du défunt, en lui souhaitant une vie éternelle.
Je psalmodiai ainsi plusieurs heures durant, à demi anesthésiée par l’inhalation des vapeurs montant des cassolettes à parfum. Les membres engourdis, j’avais peine à me lever et à accomplir le rite. Maintes fois, j’eus la sensation que les articulations de mes jambes s’étaient pétrifiées et je dus me raccrocher aux sarcophages pour ne pas tomber.
Je me retrouvai curieusement allongée au pied du cercueil doré de mon père. Il faisait jour. Je m’étais endormie. Mes yeux étaient gonflés et scellés de croûtes jaunes. Je compris que j’avais dû m’affaler en pleurs, épuisée de chagrin et de peur.
Je me nettoyai les yeux en puisant dans le flacon d’eau que j’avais apporté pour le repas de la veille. À peine s’il me sembla accomplir un sacrilège. L’anniversaire était passé. Le repas demeurait intact. Mes parents ne reviendraient jamais le manger auprès de moi. Le flacon me tomba des mains et je n’eus plus besoin de lui pour laver mes paupières. Les larmes qui jaillissaient de mes yeux y suffirent. Mes sanglots achevèrent de me débarrasser des chimères de la nuit. Je venais de comprendre l’inanité de mes efforts de la veille et pourquoi Nagar m’avait toujours évité cette épreuve.
Toujours pleurante, j’allai porter les plats refroidis et écœurants dans l’espèce de jarre qui servait de poubelle à ce quartier de la nécropole. Je réunis mes affaires, nouai mon voile autour du cou pour m’essuyer les yeux de ses pans pendant le chemin du retour. Je ne jetai pas même un regard aux deux alcôves jumelles, tant tout cela m’apparaissait désormais illusoire et désespérant. Je fermai la porte soigneusement sans songer à murmurer la prière de fermeture de la porte pour recommander aux dieux l’âme des morts au cours de l’année qui commence, sans vouloir regarder derrière moi la maison verte. Je m’en fus au travers des rues tristes où le jour achevait de se lever. Je savais que je n’y reviendrais pas, pas même pour mes funérailles. La mort me paraissait maintenant une éternité inviolable, dont aucune religion ne parviendrait à me consoler.
En cours de route, je m’arrêtai au bord du fleuve. Je m’assis en haut du talus et regardai l’eau grise. Mes larmes cessèrent bientôt et je finis par ne plus penser à rien qu’au fleuve mystérieux venant d’une source inconnue et coulant vers une embouchure que j’ignorais. Le bruit froissé d’un crocodile marchant dans ma direction me remit sur mes pieds et je m’enfuis en hâte vers la presqu’île. J’avais oublié que les sauriens pouvaient descendre aussi près de la Cité.
Quand je me fis ouvrir la porte de la villa, je me sentais sale et courbatue d’avoir dormi recroquevillée sur le sol froid du tombeau. Je n’aspirais qu’à me coucher et à oublier que je pouvais encore exister. Pourtant, lorsque le portier m’annonça le retour du prince et du poète, je me sentis à nouveau prête à vivre et à me battre pour être heureuse. Aussi brusquement qu’il s’était installé, le désespoir se déprit de moi.
Phoil et Anticléridès étaient revenus la veille, à la fin de l’après-midi, au moment où je me bouchais les oreilles pour ne plus entendre la mélopée funèbre de la cité des morts. Nagar était absente et, curieusement, n’était pas revenue de la nuit. Les deux hommes avaient dîné seuls. Au matin, Phoil avait regagné la Cité, laissant Anticléridès sur la presqu’île.
Pendant tout l’après-midi, mon cœur battit d’excitation à l’idée qu’il se trouvait si près de moi, qu’il était revenu et que j’allais le revoir. J’en retardai le moment parce que je savais maintenant que les plus précieux instants étaient ceux où j’attendais de le retrouver et non ceux que nous passions ensemble, parce que ceux-ci ne duraient pas et s’avéraient fréquemment décevants.