Célubée
Chronique de Célubée
Anticléridès remonta le chemin sans un mot, mais sans lâcher ma main, me guidant vers la lumière. Il me laissa passer devant lui au milieu du dernier jardin, quand la clarté des lampes fut suffisante pour que je n’aie plus besoin de lui. Nagar et Phoil étaient assis auprès d’une table basse, chargée des plats merveilleux venus de la cuisine. Ils regardaient la nuit d’où nous venions, Nagar avec songerie, Phoil avec inquiétude. Je levai la tête dans un mouvement qui m’était habituel : il n’y avait pas d’étoiles dans le ciel.
La nuit était profonde et secrète et, bien que je sache que les nuits du Passage du Temps ne ressemblent à nulle autre, j’eus peur. En dépit des lampes claires, du raffinement de ce que nous mangions et de la présence de ma maîtresse et de ses deux hôtes.
Lorsqu’on eut enlevé le dernier plat et que nous restâmes avec nos coupes mousseuses et un plateau des pâtisseries sucrées préparées pour le déjeuner du matin, Anticléridès éleva haut sa coupe, vers les ténèbres : « Je bois, dit-il, à cette nuit qui ne reviendra plus, à sa tiédeur, à son secret. » Il nous proposa de poursuivre l’histoire de Célubée, qu’il avait interrompue depuis tant de jours.
« Raconte, Anticléridès, distrais-nous de notre peine d’aujourd’hui, répondit Phoil.
— Mes récits ne sont pourtant pas de ceux qui réjouissent les cœurs, mais il est vrai que rien ne calme plus la détresse que d’apprendre celle d’autrui. »
Ainsi parla-t-il.
Chronique de Célubée
« Neter demeura plusieurs jours encore dans la maison de son frère. Il ne refusait plus les visites, mais les limita cependant à quelques heures de la journée seulement. Il passa la plus grande partie de ce temps à reprendre des forces grâce aux soins et aux potions du prêtre. Mais il parla longtemps aussi avec son aîné et employa ses longs moments d’immobilité à réfléchir.
Il interrogea son frère sur le passé de son peuple, car de prêtre en prêtre, s’était transmise une partie de l’histoire de Célubée. Neter aurait voulu savoir ce qui avait été avant Célubée. “Il a dû y avoir un jour où Célubée n’existait pas et un jour où elle est apparue”, répétait-il inlassablement dans l’espoir d’obtenir de son frère la totalité de l’histoire de son peuple. Mais ce dernier refusait de rompre le serment qu’il avait fait de ne transmettre son savoir qu’à son successeur. Il se contentait de répondre : “Tu raisonnes comme un enfant qui croit que la plante est sortie soudainement du sol et ne veut pas admettre le travail de germination accompli dans la terre.” Neter se renfrognait devant la réprimande. Lui, qui ne pourrait plus jamais supporter la moindre critique, tolérait encore, non sans regret, il est vrai, celles de son frère.
Un jour, Neter, lassé, répondit froidement :
“Le secret des prêtres est qu’il n’y a pas de secret. Voilà ce que je crois, voilà ce que tu as peur de me révéler.
— Si c’était le cas, crois-tu que les prêtres aujourd’hui disparus et moi, qui suis leur héritier, serions restés ce que nous sommes, timides messagers des dieux, médecins de vos blessures, gardiens des rites de la vie et de la mort ? Nous aurions cherché à être ce que tu aspires à devenir : les chefs de Célubée. Notre science est trop profonde pour qu’elle ne nous contraigne pas à l’humilité.
— Je n’en crois rien. La science donne le pouvoir et non l’ignorance. Votre rôle demeure faible, parce que vos connaissances sont limitées et que vous ne savez des choses fondamentales que ce que nous en savons nous-mêmes.
— Il est vrai que j’en sais à peine plus que toi et que ce que j’aurais à te dire ne te servirait de rien. Je n’ai recueilli que des histoires si anciennes, que je ne sais si elles ont réellement eu lieu. Comment être sûr de ce qui se murmure d’oreille à oreille depuis si longtemps. Je sais que vingt prêtres se sont succédé dans les dédales de la montagne. Qui me dit qu’il n’y en avait pas encore avant, dont la mémoire s’est perdue ? Beaucoup sont morts sans pouvoir révéler l’intégralité de leur savoir. Et combien l’auront exagéré ou travesti ?”
Neter demanda cependant :
“Mais ne peux-tu rien me dire de ces hommes que nous avons combattus dans la montagne ?
— Que saurais-je de plus que toi ? Tu en sais davantage, toi qui as livré bataille contre eux. Moi, je ne les ai vus que morts…
— Je suis tourmenté par ces hommes si différents de nous. Je me demande ce qu’ils sont et d’où ils viennent. Je ne pense pas seulement à la menace qu’ils représentent pour nous, mais à leur existence. Comment avons-nous pu vivre si longtemps dans l’ignorance de cet autre peuple ?
— Peut-être le savions-nous et l’avions-nous oublié ?
— Voilà ce que je voudrais que tu me dises, car je crois que tu connais la réponse.
— Détrompe-toi. Notre tradition ne dit rien de tel. Mais notre mémoire pourrait bien avoir effacé le souvenir d’épisodes aussi pénibles que ceux que nous venons de vivre.
— Souvent, lorsque je suis allongé dans l’obscurité et que j’attends l’heure du lever sans pouvoir dormir, je me dis que si nous avons méconnu ces hommes, nous pourrions bien en méconnaître d’autres encore. Si nous vivons sur ce rocher perdu qu’est Célubée et qu’il existe ailleurs un peuple qui a tenté de s’introduire sur notre territoire, pourquoi n’y aurait-il pas d’autres terres que celles que notre regard embrasse des crêtes de la montagne ?
— As-tu l’intention d’expliquer tout cela au peuple de Célubée ?
— Tu es donc du même avis que moi… Non. Célubée a tant de mal à comprendre que le temps n’est plus, où elle pouvait vivre sans souci dans les solitudes du monde et où il suffisait que quelques-uns de ses fils veillent, lorsque la chasse leur en laissait le loisir, sur sa tranquillité.
“Ces êtres, que j’ai appelés hommes et qui doivent en être, même s’ils sont différents de nous, demeurent, dans l’esprit de Célubée, d’obscures forces que nous avons vaincues parce que les dieux se trouvaient à nos côtés, à mes côtés, devrais-je dire. Elle n’a pas encore voulu admettre la réalité parce qu’elle est trop angoissante. Célubée doit faire ce que je commanderai sans qu’il soit nécessaire que je lui en donne les raisons.
— Célubée a toujours été gouvernée par le conseil et nul n’y a jamais occupé de place prépondérante. Tu ne peux ainsi bouleverser nos institutions.
— Le conseil est un ramassis de vieillards, qui pensent en termes de passé et auraient été incapables de faire face à l’apparition de ces hommes. Ton rôle est de faire respecter les traditions, aussi es-tu choqué de mes critiques et de mes projets. Mais si Célubée meurt, qu’auras-tu à conserver ? C’est l’esprit de Célubée qu’il faut faire survivre et non les modalités par lesquelles cet esprit existe.
— L’esprit est indissociable des modalités.”
Neter tourna la tête et ferma les yeux. Il était las de cette conversation, qui se répétait, à peu de chose près, chaque jour. Il considérait son frère tout à la fois comme un allié et un ennemi et ne savait comment l’amener à adhérer à ses idées.
Après le combat nocturne, la puissance de Neter dans la cité paraissait assurée. Il était l’objet d’attentions dont n’avait jamais bénéficié aucun des vieillards qui avaient présidé le conseil, ni même aucun prêtre. Malgré ses réticences envers les desseins de Neter, son frère lui rapportait fidèlement ce qui se disait de lui dans Célubée. Il savait ainsi qu’on approuvait unanimement les mesures de sécurité qu’il avait arrêtées et son comportement sur le champ de bataille. Il n’était bruit que de sa détermination et de sa vaillance. On saluait ses parents avec vénération et son frère sentait qu’il devait à sa consanguinité avec Neter le nouveau respect dont on l’entourait.
Mais le jeune homme gardait le souvenir de la soirée où ses décisions avaient été contestées et où la foule l’avait bousculé. Malgré son triomphe, malgré l’autorité dont il se trouvait aujourd’hui crédité, il ne parvenait pas à oublier la violence qui s’était déchaînée contre lui. Seul, dans le silence de son repos, il mesurait la versatilité de son peuple et analysait sans vanité les éloges que lui rapportait son frère. S’il lui arrivait, à de rares moments d’enthousiasme, de se complaire à l’idée qu’il était à la fois aimé et respecté, il revenait rapidement à des vues plus froides. De ces réflexions répétées, il concluait qu’il devait asseoir de manière intangible son autorité. Cependant rien dans l’histoire de son peuple, du moins ce qu’il en connaissait, ne lui offrait d’exemples de nature à résoudre son problème. Il avait renoncé à en discuter avec son frère, en raison de l’hostilité de principe qu’il opposait aux ambitions de son cadet. En outre, il ne se fiait guère à lui, le trouvant peu audacieux et trop rigide. À ces moments de plus grande irritation, lorsque la fièvre l’agitait et qu’il se rebellait contre la faiblesse qui le maintenait sur sa couche, il s’en prenait à son frère, à sa couardise et à sa prudence, et poursuivait de sa colère le prêtre précédent, qui n’avait pas su découvrir les faiblesses de son successeur derrière sa piété, son ascétisme et son aspiration à la connaissance.
Une nuit qu’il réfléchissait de nouveau à l’ensemble des problèmes qui se posaient à lui, il en vint, par une série d’enchaînements plus ou moins logiques, à penser à son père. Le vieil homme lui avait, par deux fois, rendu visite. Il y mettait une sorte de discrétion mélangée de respect, qui choquait Neter. Ce dernier supportait mal la timidité et l’humilité de cet homme, qu’il avait craint et révéré, non parce qu’il était son père, mais parce que Célubée le respectait. Il s’interrogea sur l’origine de cette admiration. Son père s’était révélé une sentinelle valeureuse, un membre attentif et scrupuleux du conseil, mais il ne possédait pas, comme son frère aîné ou son propre père, qui avaient présidé avec perspicacité le conseil pendant de nombreuses années, de titres de gloire particuliers. Cependant, il était cité en exemple, salué, estimé, écouté plus que ses illustres parents.
Ce que Neter avait toujours considéré comme une simple curiosité, incapable en elle-même de conférer la gloire, lui apparut finalement comme la véritable raison de la renommée de son père : son étonnante fécondité et la qualité de sa production. Ses dix enfants, à une exception près, tous remarquables pour leur taille, leur force, leur adresse, le distinguaient du reste du peuple. Que l’aîné ait atteint très jeune la plus haute et sûrement la plus mystérieuse dignité de Célubée et que lui-même, le benjamin, ait bouleversé les traditions les plus anciennes, avaient encore renforcé sa popularité.
C’est ainsi que la nécessité de fonder une famille pour asseoir son autorité s’imposa à Neter. Engendrer des enfants, dont le prestige rejaillirait ensuite sur lui et qui pourraient en outre prolonger son œuvre lui sembla le plus sûr moyen de conforter son pouvoir. Il approfondit cette idée plusieurs jours durant et, lorsque son frère l’autorisa enfin à quitter définitivement sa couche et à rejoindre l’habitation que ses parents lui avaient aménagée dans le prolongement de la leur, il était résolu à la mettre le plus rapidement en œuvre.
À Célubée, on considérait le mariage comme un rite sacré : les familles veillaient jalousement sur la virginité de leurs enfants, plus particulièrement, bien sûr, sur celle de leurs filles. Les mœurs étaient sobres et l’on évitait tout danger en encourageant les unions précoces. Cependant, aux jeunes garçons, trop troublés par leurs cœurs et leurs reins, les quelques veuves de Célubée se montraient accueillantes et reconnaissantes.
Neter n’avait jamais été de ceux qui se faufilaient, la nuit tombée, à travers les galeries de Célubée pour rejoindre l’initiatrice compatissante. Au cours des veilles sur la montagne, il écoutait pensivement ses amis parler de la jeune fille qu’ils espéraient épouser ou des femmes avec lesquelles ils couchaient. Son silence, qui avait d’abord étonné, avait été admis et jugé ensuite affaire de pudeur. La vérité était que Neter n’avait jamais ressenti la moindre attirance pour quelque femme que ce soit. Ses sens s’étaient bien aiguisés en même temps que ceux de ses camarades, mais il ne s’en était jamais soucié et, surtout, n’avait jamais trouvé auprès de qui les apaiser. Sa famille, son père surtout, s’en était inquiétée et se serait résolue à intervenir, si Neter ne s’était soudainement transformé en chef de Célubée. En outre, la chasteté imposée, mais acceptée avec bonheur par son aîné, avait amené leur père à supposer que ses fils étaient des hommes trop différents de lui pour qu’il possédât quelque droit à s’immiscer dans la conduite de leur vie.
Dès les premiers jours de son retour à l’existence normale, Neter se mit en quête d’une femme. Il utilisa ses inspections autour et dans Célubée et les invitations qu’on lui proposait d’une demeure à l’autre, pour observer les jeunes filles. Il était décidé à ne prendre qu’une femme exceptionnelle et à la virginité certaine, ce qui excluait toutes les veuves et les quelques filles délurées, que leurs appétits et leurs charmes avaient mises en grand péril de ne jamais trouver de mari. Neter tenait à ces deux qualités, la seconde parce qu’elle était regardée dans tout Célubée comme une vertu, la première, parce que son pouvoir devait s’enraciner dans le mystère et la différence. Une épouse trop semblable aux femmes de ceux qu’il aspirait à soumettre le rendrait trop proche d’eux.
Il évalua d’un œil froid toutes les jeunes filles qu’il croisait sur son chemin, écouta d’une oreille critique leur conversation et s’en retourna chez lui au bout d’une semaine, convaincu qu’il ne s’en trouvait aucune à Célubée qui fût digne de lui. Certaines lui plaisaient suffisamment pour qu’il se sente l’envie, un jour, de les caresser, mais leur futilité le retenait de souhaiter qu’un fils lui naquît de leurs flancs. Lorsqu’il en découvrait de sérieuses, susceptibles de faire de bonnes mères, il se sentait incapable de les désirer, soit qu’elles fussent laides, soit qu’elles fussent sales, soit encore et surtout, qu’il les jugeât trop maigrichonnes et fluettes.
Il demeura abattu plusieurs jours par sa déconvenue. À cela s’ajoutait le souci que lui occasionnaient la baisse des réserves et la lenteur du retour du printemps. Dans les champs, rien n’avait encore repoussé et rien ne paraissait sur le point de sortir dans un bref délai. Le gibier lui-même devenait rare. On en était réduit à manger chaque jour des animaux du fleuve, dont certains à peine comestibles en raison de la puanteur qu’ils répandaient.
Pour se changer les idées, il décida, un soir, d’aller dîner avec ses parents. Sa mère lui apportait ses repas dans les deux pièces voûtées qui lui étaient réservées et, d’ordinaire, il mangeait seul ou en compagnie de soldats venus prendre ses instructions ou lui faire un rapport. Il attachait si peu d’importance à la nourriture et surtout à celle qu’on lui servait en ces temps de disette, pourvu qu’il se sentît rassasié, qu’il préférait manger rapidement et seul.
Il s’assit près de son père, blotti auprès du feu, où sa mère achevait de cuire des lambeaux de chair nauséabonde dans un bouillon si noir, que sa vue seule aurait suffi à soulever le cœur. Neter, à demi suffoqué par cette odeur, envisagea de regagner sa chambre, où il éprouverait moins de mal, lui semblait-il, à avaler ce plat si peu engageant. Mais devant le plaisir de sa mère à le voir chez elle, il se força à ne plus penser à la fumée fétide qui envahissait la pièce et aux morceaux de viande achevant de pourrir dans la soupe familiale.
Sur les huit filles qu’avaient eues ses parents, ne restaient avec eux que les trois plus jeunes. La plus âgée des trois, trop masculine pour trouver un mari, n’était cependant ni plus grande ni plus musclée que ses autres sœurs, mais ses traits avaient moins de finesse et moins de charme. Autant les sept autres utilisaient leur haute taille pour mettre en valeur leur port de tête et la souplesse de leur démarche, autant, elle, se montrait maladroite et empotée, marchant lourdement et voûtant ses épaules, comme pour mieux cacher sa honte d’être disgracieuse. On la savait brutale, malhabile aux soins domestiques, plus portée aux exercices physiques. Elle effrayait trop les hommes pour pouvoir réussir à leur plaire.
Sa cadette, considérée comme l’une des plus belles filles de la famille, était devenue en une nuit – celle où l’on avait redescendu de la montagne le cadavre de son fiancé –, aussi vieille que sa mère. Ses cheveux avaient blanchi, ses yeux étaient perpétuellement rougis, sa bouche s’était amincie et recroquevillée, sa peau se desséchait et plissait, comme celle d’une personne très âgée. En outre, elle refusait désormais de sortir et même de faire quoi que ce soit, demeurant prostrée sur sa couche, ne se levant que pour manger, et encore parce que sa mère l’y obligeait. Neter avait toujours ressenti beaucoup d’affection pour elle. De trois ans son aînée seulement, elle avait été une compagne de jeux délicieuse et énergique. Il ne parvenait plus aujourd’hui à la supporter. Dans les premiers temps, il avait accepté son chagrin, tout en en jugeant les manifestations excessives. Qu’elle persistât dans son attitude de refus de la vie et d’abandon l’avait mis en colère. Il s’était fâché contre elle, l’avait raisonnée, injuriée, cajolée. Toute son autorité et sa persuasion s’étaient brisées sur sa sœur. Depuis, il ne lui parlait plus et refusait qu’on lui en parle. C’était l’une des raisons de l’espacement des visites à ses parents.
La plus jeune, à peine plus âgée que Neter, était demeurée bizarrement sans mari. Elle avait refusé toutes les demandes et repoussé les plus séduisants garçons de Célubée. On lui connaissait pourtant une foule d’admirateurs, à la mesure de sa beauté. Car si sa sœur aînée passait pour l’une des plus belles filles de Célubée, elle était, elle, assurément la plus belle. Elle possédait la plastique de toutes ses sœurs, un corps long, mince, nerveux et vigoureux, un corps d’homme, mais adouci par des courbes féminines et une grâce de déesse. Son visage, long et émacié, avec deux grands yeux sombres et brillants et ses cheveux épais et bouclés la distinguaient de sa parentèle aux joues rebondies et aux cheveux raides et plats. On la disait en outre avisée et sage. Elle aimait surtout accompagner son frère aîné dans ses promenades à la recherche d’herbes curatives. Sa réserve et son opposition aux offres qu’on lui avait faites avaient amené certains à conclure qu’elle entendait réserver sa beauté aux dieux, comme il arrivait parfois à quelques très jeunes filles de le décider. Son père avait, quant à lui, admis ses refus dans un premier temps, parce qu’elle était encore très jeune. Mais depuis peu, il se lassait de cette attitude et craignait que sa benjamine ne soit pareille à ses deux frères. Il était résolu à ne pas tolérer de sa fille ce qu’il consentait à accepter de ses garçons.
Le père et le fils méditaient ainsi tous deux devant le feu sur leurs infortunes respectives, quand la jeune fille entra à son tour pour le repas. Elle portait une lourde cruche dans ses bras et revenait vraisemblablement du fleuve. Quand elle vit son frère, elle manifesta tant de surprise qu’elle manqua renverser son eau. Malgré leur très faible différence d’âge, ils avaient rarement joué ensemble. Elle refusait de s’intéresser au petit garçon qui était venu lui ravir sa place de dernière née et s’était mêlé de n’être pas une fille supplémentaire. Elle s’était sentie dépouillée et n’avait pas éprouvé pour lui l’affection et la sollicitude que lui témoignaient ses sœurs aînées. Neter n’avait de ce fait jamais entretenu avec cette sœur, pourtant presque jumelle, de rapports fraternels. De cette situation était née une sorte d’indifférence réciproque. La beauté de sa sœur, dont on lui parlait tant et qui semblait frapper de stupeur tous ses amis, ne l’avait jamais impressionné. Il avait persisté à préférer sa septième sœur et à la juger incomparablement plus jolie.
Lorsqu’il tourna la tête à l’exclamation de sa sœur, il s’étonna lui-même de la trouver très belle. À travers la fumée qui obscurcissait la pièce, son étrange visage prenait une dimension nouvelle. Neter passa tout le temps du repas à la regarder, convaincu cependant qu’à la lumière du jour, le lendemain, le choc que lui avait causé sa vue et qu’il était obligé de s’avouer, disparaîtrait aussi vite qu’il était venu.
Il passa une nuit troublée, coupée de cauchemars, dont il ne se souvenait plus au réveil. Ce matin lui parut inhabituel et en s’habillant précipitamment, il se força à mettre ce sentiment sur le compte de la fatigue. Il courut, aussitôt vêtu, chez ses parents et se jeta dans la chambre de sa sœur. Elle dormait encore, malgré la lumière triste du matin, que filtrait maigrement la fente du mur face à sa couche. Il y avait cependant suffisamment de clarté, car la lumière tombait sur son visage, pour que Neter distingue ses traits. Il crut devenir fou devant tant de beauté et de sérénité et se retira sans attendre son réveil.
Il marcha toute la journée sur la montagne, s’écartant délibérément des chemins, où il risquait de rencontrer la sentinelle de service. Il avait eu l’intention d’examiner divers endroits susceptibles d’être aménagés en postes de garde. Mais il ne parvenait pas à penser à autre chose qu’à sa sœur.
Il savait qu’elle était la femme qu’il voulait. Elle était inoubliablement belle et avait réussi à provoquer en lui une confusion de pensées et de sentiments dont il se serait cru incapable. Elle possédait la réserve et la réputation qu’il recherchait. Elle serait une femme et une mère parfaite. Nulle mieux qu’elle ne pourrait l’aider à gouverner Célubée. Mais elle était sa sœur. Personne à Célubée n’avait jamais épousé sa sœur. Neter était effondré. Sans cesse revenait à son esprit, au moment où il détaillait les qualités de la jeune fille, la conviction qu’il n’avait pas le droit de s’unir à elle. Il s’en désespéra d’abord, et ce, d’autant plus, qu’au fur et à mesure qu’il se tenait ces deux raisonnements contradictoires, il sentait monter pour la première fois en lui la douleur du désir. Quand la journée s’avança, son désespoir tourna à la colère. Il trouvait insupportable de voir ses projets contrecarrés.
Ce long cheminement de ses pensées déboucha, au moment du crépuscule, alors qu’il redescendait enfin vers la plaine qui, au bas de Célubée, s’étalait devant lui, vierge encore, mais porteuse de promesses immenses, sur une nouvelle perception du problème.
“Quelles raisons ai-je, se dit-il, d’agir comme les autres ? Je l’épouserai et par cela même, je m’élèverai au-dessus du peuple de Célubée. Je cherchais une femme exceptionnelle. Elle a pour elle, en dehors de sa beauté, d’être ma sœur. Je ne mêlerai pas mon sang à un sang étranger. Tout Célubée s’inclinera devant la pureté de nos enfants sans même se demander s’il est juste qu’ils la gouvernent. Et moi, je deviendrai celui qui s’est risqué, le premier, à faire ce que n’avait jamais osé le fondateur d’une lignée unique et pour cela, incontestée.”
Quand il pénétra dans Célubée, par la terrasse surplombant la plaine, il se sentait de nouveau fort, assuré de son destin et presque capable d’affronter les problèmes qui requéraient son attention.
L’âcre fumet qui flottait désormais, sitôt la nuit tombée, dans les galeries et les ruelles de Célubée, l’écœura d’autant plus qu’il n’avait rien mangé depuis la veille. Il regretta alors d’avoir eu l’esprit trop torturé pour chercher à rapporter quelque gibier. Il regagna sa demeure et s’y enferma jusqu’au lendemain.
Il avait décidé d’éprouver la pertinence de sa résolution de la veille sur son frère. Il se rendit donc chez lui dès son lever. Le prêtre se montra très hostile à la décision de Neter.
“Tu ne peux épouser ta sœur. Tu n’en as pas le droit.
— Mais rien ne l’interdit.
— Rien ne l’interdit, mais rien ne l’autorise non plus. Si aucun interdit n’a jamais été prononcé, c’est que le problème ne s’était encore jamais posé. De plus, s’il ne s’est jamais posé, c’est qu’il est contraire aux lois divines.
— Pourquoi serait-ce contraire aux lois ? Les animaux qu’ont domestiqués et qu’élèvent certains des laboureurs n’hésitent pas à s’accoupler entre eux sans se soucier de leur parenté.
— S’il n’y avait pas de différence entre ces animaux et nous, nous n’aurions pas le droit de nous dire hommes. La tradition la plus lointaine rapporte qu’un homme voulut s’unir à sa fille. Les enfants qu’elle porta moururent à leur naissance. Elle-même et son père furent foudroyés par un orage. Il existe, tu le vois, un interdit implicite.
— Il s’agissait d’un père et de sa fille et non d’un frère et de sa sœur. Qui pourrait m’interdire d’épouser notre sœur ?
— Rien ni personne, je le crains, en dehors de ta propre conscience.
— Ma conscience m’a agité toute la journée d’hier. Ne crois pas que je sois habité d’une sorte de bestialité qui me pousserait à me jeter sur notre sœur. Tu sais aussi bien que moi que je ne suis pas ce genre d’homme. Non ! Je crois seulement qu’aucune femme ne conviendra mieux à mes desseins.
— Tes desseins, je les condamne, sans les connaître précisément. Je t’ai déjà mis en garde contre ton ambition. Tu veux aujourd’hui te placer au-dessus de nous, précisément en choisissant une femme qui t’est interdite. Et elle, as-tu pensé à elle ?”
Neter marqua un temps d’arrêt et regarda son frère avec étonnement.
“Crois-tu, répondit-il, que je souhaiterais m’unir à elle, si je ne l’aimais pas ?”
Il s’était attendu aux réactions de son frère et n’avait pas escompté de sa part beaucoup de compréhension. Mais elles lui étaient indispensables pour préparer son argumentation devant sa famille et devant le peuple.
Il partit chasser et tua un énorme volatile. Il était si étonnamment gras pour ces temps de disette que Neter pensa que ce ne pouvait être que le signe que les dieux encourageaient son projet. Il gagna ainsi la maison de son père, son présent entre les mains, comme tout homme venant demander la main de sa bien-aimée. Sa mère se récria d’admiration et de bonheur quand elle le vit entrer avec sa proie. Mais il l’ignora et se dirigea vers son père. Il posa le gibier à ses pieds, s’inclina devant lui furtivement, ne voulant pas exagérer le geste traditionnel de soumission du futur gendre à son futur beau-père. Et sans attendre la question que son père, étonné, s’apprêtait à poser, il se redressa fièrement et dit :
“Je viens te demander ma sœur, ta benjamine, pour la prendre comme épouse et en avoir des enfants.”
À ces mots, sa mère poussa un grand cri et serait tombée si elle ne s’était raccrochée à la paroi auprès de laquelle elle se tenait. Mais son père se releva et le fixa attentivement.
“As-tu bien réfléchi à ce que tu viens de me demander ?
— Tu le sais.
— Alors, j’accepte, à la condition que ton projet ne rencontre aucune opposition dans Célubée. Aucune femme n’est plus digne de toi. Aucun autre homme n’est aussi digne d’elle.”
Il ajouta dans un murmure, pour que sa femme ne puisse entendre :
“Tu ne peux savoir combien j’ai souhaité que tu puisses l’épouser un jour et combien j’ai maudit le sort qui vous avait fait naître dans la même famille. Rien ne me rendra plus heureux.”
À ce moment précis, sa sœur entra dans la maison, sa jarre de pierre entre les bras. Neter pensa que lorsqu’il vivrait avec elle, il l’engagerait à poursuivre cette habitude, tant elle était charmante, rougie et essoufflée d’avoir remonté ce lourd vase du fleuve jusqu’à la maison de ses parents. Elle accomplissait si naturellement cette corvée, dont beaucoup de femmes de Célubée auraient été incapables de s’acquitter, faute de pouvoir même soulever le récipient empli, que sa force et sa jeunesse éclataient aux yeux de tous. Le cœur de Neter bondit d’allégresse à sa vue et il serait spontanément allé à sa rencontre pour la serrer contre lui, si leur mère n’avait geint, depuis le coin de la pièce où elle s’était recroquevillée, que son père et son frère lui voulaient le plus grand mal.
Elle posa adroitement son amphore, releva sa mère, qui sanglotait d’horreur.
“Que se passe-t-il ici ? demanda-t-elle simplement, tout en soutenant sa mère.
— Ton frère vient de me demander de l’autoriser à t’épouser. J’ai accepté sa proposition. Il t’épousera si Célubée n’élève pas d’objection. Je ne tolérerai en tout cas aucun refus de ta part.”
Elle blêmit l’espace d’un instant. Mais, se reprenant, elle poursuivit :
“Qui parle de refuser, si ce sont là l’opinion de mon père et le désir de celui qui nous a sauvés ? Je ne crois pas qu’il soit encore temps de pleurer”, dit-elle à sa mère, en l’entraînant dans les profondeurs de la maison. Aucune des deux ne réapparut dans la soirée. Neter et son père mangèrent seuls, puisant dans la marmite nauséabonde et regrettant que le gibier n’ait pu être cuit pour sceller leur accord. Ils parlèrent assez peu. Neter ne souhaitait pas révéler à son père tous les projets qu’il avait en tête. Son père n’osait pas demander confirmation de ce qu’il devinait. Cependant, au moment où Neter s’apprêtait à partir, il lui dit :
“Je ne crois pas que beaucoup de voix s’élèvent contre ton dessein. Célubée te suivra.”
Neter avait balancé entre convoquer spécialement le conseil pour lui faire part de son choix nuptial et le faire à l’occasion d’une séance ordinaire. La première solution avait l’avantage de souligner l’importance de son intention et son caractère exceptionnel. Mais la seconde pouvait donner à penser d’une part qu’il s’agissait d’une chose naturelle et d’autre part que Neter n’attachait que peu d’importance à l’opinion du conseil, qu’il consentait seulement à consulter sans s’y sentir lié. Aussi se rallia-t-il à cette dernière formule.
Une réunion devait se tenir le surlendemain pour décider des mesures à prendre pour enrayer la famine. Quelques cultivateurs seraient entendus au début de la séance, puis le conseil délibérerait dans sa composition habituelle. Neter estima que le moment serait propice à l’annonce de sa décision.
Il gagna la salle du conseil alors que tous ses membres s’y trouvaient déjà installés. La place de chef du conseil était, comme toujours depuis le jour où il s’y était assis, laissée à sa disposition. Son oncle se tenait à sa droite. Personne n’avait osé contester son droit à ce siège. Et alors même qu’il prenait soin d’arriver le dernier, nul n’avait tenté de lui ravir son nouveau pouvoir. Neter considérait secrètement ce signe comme l’une de ses grandes victoires.
Il ouvrit la séance en faisant introduire les agriculteurs. Il mena les débats, questionnant lui-même, mais autorisant ceux qui le désiraient à interroger à leur tour les trois paysans chargés de leur apprendre quand pourrait se faire la prochaine récolte. Il apparut que la situation était plus grave que beaucoup ne le craignaient et que la disette risquait fort de se poursuivre jusqu’à la fin du printemps. On décida de multiplier les équipes de chasseurs et de pêcheurs et de procéder à l’abattage des animaux domestiqués trop amaigris pour continuer à fournir du lait ou pour se reproduire. On ne conserverait que les éléments les plus vigoureux de façon à garder des géniteurs et à épargner aux éleveurs la fatigue de recapturer les animaux sauvages qu’ils avaient eu tant de mal à domestiquer.
Le conseil allait prendre fin quand Neter leva la main pour calmer les conversations qui avaient repris à l’approche de la conclusion de la séance.
“J’ai encore quelque chose à vous dire, prononça-t-il d’une voix ferme. J’ai décidé de me marier…
— Je m’en réjouis, l’interrompit son oncle, et toute ta famille avec moi, je n’en doute pas.”
Neter ne jugea utile ni de répondre ni de relever la familiarité dont avait fait preuve celui auquel il avait arraché son siège.
“Et celle que j’ai décidé d’épouser est la benjamine de mon père.
— Mais c’est ta sœur ! s’écria son oncle avec indignation.
— C’est pourquoi j’ai cru bon de vous en informer. Mon père m’a donné son consentement. Il souhaite seulement que mes désirs ne rencontrent pas d’opposition parmi vous.”
Il se tut et épia le silence qui suivit ses derniers mots. Plusieurs, qui n’avaient jamais brillé par leur courage, baissèrent aussitôt les yeux et ne se hasardèrent pas à les relever. D’autres détournèrent leur regard, sans que Neter sût si c’était de dégoût ou de perplexité. La majorité le dévisageait avec la plus grande stupeur. Son oncle, enfin, chercha son frère des yeux et demanda s’il était vrai qu’il avait consenti à une telle alliance.
“Dans les termes mêmes que Neter a dits”, confirma-t-il avec une pointe de fierté qui plut à son fils.
Comme cette déclaration tombait dans un silence aussi grand que le précédent, Neter reprit la parole.
“Eh bien ! Quel est votre sentiment ?
— Si nous refusions, que ferais-tu ? demanda un soldat qui avait compté parmi les plus violents agresseurs de Neter.
— Je n’ai pas coutume de désobéir à mon père, répondit Neter. Je lui demanderais donc de reconsidérer sa décision. J’estimerais en toute hypothèse que cette affaire ne regarde que moi et, en définitive, j’agirais comme toi, lorsque tu as décidé de prendre épouse.
— Tu oublies, Neter, que tu en es arrivé au point où rien de ce qui t’intéresse ne peut nous être étranger. Tu sais toi-même que cette question n’est pas une simple affaire personnelle.
— Sans doute, mais que feriez-vous sans moi ? répondit sèchement Neter.
— La question n’est pas là, dit son oncle. Elle est de savoir si nous pouvons laisser l’un d’entre nous commettre un acte que nul n’a jamais commis et dont il paraît clair, à en juger par les réactions de cette assemblée, qu’il est condamnable.
— Rien ne me l’interdit.
— C’est vrai et je vois bien que nous aurons du mal à venir à bout de ta volonté. Ce n’est pas de toi que j’ai peur, mais de ce qu’il adviendra si d’autres veulent suivre ton exemple.
— Tu te contredis. Tu viens d’affirmer que tous ici condamnent unanimement mon désir. Pourquoi redouter que d’autres souhaitent m’imiter puisque te voilà convaincu que cet acte ne soulève que le dégoût ? Ou bien ma décision est unique et isolée et il n’y a pas de raison de s’y opposer, car elle ne pourra jamais servir de précédent, ou bien elle est communément acceptée et alors pourquoi refuser ce qui est admis ?”
À ce point de la discussion, Neter eut l’impression que tout était mal engagé. Son habileté à argumenter ne lui était d’aucun secours. Il songea qu’il devrait trancher le débat par la force et que nul n’oserait revenir sur sa décision. Il conservait cependant trop de déférence envers cette assemblée et son père pour faire violence à leurs convictions. Par ailleurs, il se sentait en mal de légitimité. Il fallait à tout prix que le conseil entérine lui-même sa décision pour renforcer son pouvoir. Pendant quelques instants, il éprouva la sensation douloureuse que son esprit se débattait dans la confusion pour chercher une issue conciliant ses aspirations. Alors qu’il désespérait de recouvrer l’habituelle lucidité de son intelligence, qui avait fait jusque-là sa supériorité, son oncle déclara :
“Je crois, Neter, puisqu’il s’agit d’une décision qui te regarde plus particulièrement, même si, comme on l’a souligné, elle concerne néanmoins tout Célubée, que tu devrais sortir pour nous permettre de délibérer plus sereinement de la question que tu nous as soumise.”
Neter se demanda si accepter la demande de son oncle serait ou non regardé comme une marque de faiblesse. Son tempérament l’aurait poussé à refuser de quitter son siège, mais il avait appris en observant, puis en siégeant au conseil, qu’il y avait parfois de la sagesse à paraître plus faible qu’on ne l’était. Aussi quitta-t-il le conseil pour la terrasse. Il s’y assit et s’obligea, en contemplant avec le même amour que d’ordinaire le spectacle de la plaine abandonnée à ses pieds, à oublier que son avenir se jouait en ces instants.
On revint le chercher quelque temps après. Quand il rentra dans la salle du conseil, où il sentit une atmosphère apaisée, les visages étaient graves, mais non durcis et tendus comme tout à l’heure. Son oncle et son père se tenaient côte à côte, debout derrière son siège. Son père le prit dans ses bras et le serra dans un élan de tendresse qui prolongea d’autant sa perplexité.
“Mon fils, dit-il enfin, je te donne ma fille, ta sœur, pour épouse.”
Neter resta silencieux, serra à son tour son père contre lui et, contre toute attente – chacun espérant des remerciements ou une manifestation de joie de sa part – il dit :
“Dans ces conditions, la séance est levée. Allez et informez Célubée de l’ensemble des décisions arrêtées ce jour.”
Le premier, il sortit, laissant le conseil à ses interrogations. »
Alors Phoil demanda : « Que s’était-il passé ? Comment, alors qu’il semblait sur le point d’échouer, a-t-il pu finalement l’emporter ? Le sait-on ? »
« On le sait, reprit Anticléridès, ou du moins peut-on le deviner. Voilà ce qui se passa. L’oncle de Neter, qui lui avait cédé, sans hésitation, sa fonction, était un vieillard rusé et fin, plus sans doute que son frère. Il savait manœuvrer les hommes et notamment ceux qu’il avait si longtemps présidés. Quand Neter eut fait la preuve de sa compétence et de son sang-froid, il comprit qu’il était inutile de chercher à reprendre la place qu’il n’avait pas su garder. Au reste, il avait très tôt pressenti que ce jeune homme silencieux, si prompt à se mettre derrière lui et à affirmer cette position comme naturelle, le supplanterait un jour.
Cependant, il avait conservé quelque rancœur de son éviction et lorsque Neter avait déclaré qu’il voulait épouser sa sœur – sans même prendre la peine de présenter sa décision comme une requête – il avait aussitôt réagi avec vigueur. Il avait voulu lui donner une leçon de savoir-vivre et peut-être aussi de morale, car je ne doute pas qu’il n’ait guère approuvé les désirs contre nature de son neveu. Toutefois, au fur et à mesure de la discussion, il se rendit compte que Neter était sur le point de faire un faux pas et risquait d’être désavoué par l’ensemble du conseil, d’autant plus que ce dernier semblait considérer la réaction de son précédent chef comme un encouragement à la rébellion. Le vieil homme mesura la gravité d’une telle situation. Il savait que seul son neveu était capable de préserver Célubée de nouveaux dangers, et son esprit imaginatif lui en présentait tous les jours d’évidents. En outre, il jugeait inconcevable que leur famille puisse perdre le peu de pouvoir qu’elle avait réussi à conquérir en un demi-siècle et renonce à la gloire que Neter pouvait encore lui apporter. Il comprenait que si le conseil refusait à Neter la main de sa sœur, non seulement l’autorité de ce dernier s’en trouverait affaiblie, mais encore, lui-même, après avoir prouvé sa faculté à s’effacer devant plus jeune que lui, ne pourrait jamais retrouver l’influence qu’il avait exercée jadis.
Aussi préféra-t-il écarter Neter le temps de ramener le conseil à la raison. Il y voyait en outre l’avantage de montrer à son jeune neveu qu’il était moins gâteux qu’il ne voulait le laisser croire. Neter sorti, il démontra, après avoir rappelé ses propres scrupules moraux, que son neveu demeurait indispensable à la communauté et qu’on ne pouvait prendre le risque de le fâcher. À ceux qui s’indignèrent que l’on cherche ainsi à ménager un homme qui tendait à devenir beaucoup trop autoritaire et puissant, il fit valoir qu’en lui accordant ce qu’il demandait, le conseil le tiendrait mieux en main : il serait leur débiteur et non plus leur créancier, ce qui renversait singulièrement la perspective. Il ajouta que Célubée n’avait pas encore témoigné sa gratitude à son sauveur et qu’il y avait là une occasion de le faire. Il conclut sur l’accord donné par son frère à cette union, qui lui semblait déterminant, en vertu du pouvoir que détenait le père sur ses enfants à Célubée. Il se garda bien de faire état de ses craintes que ce mariage ne produise en réalité, dans l’esprit du peuple de Célubée, une impression telle qu’elle ne ferait que renforcer le prestige et donc la puissance de Neter. Mais nul ne perça le raisonnement qui devait être – il en était convaincu et aurait même été déçu qu’il n’en allât pas ainsi – celui de son neveu.
Par ce discours, il retourna complètement l’opinion du conseil qui était persuadé, lorsque Neter rentra, qu’il s’apprêtait à acheter la soumission de celui qu’il commençait à redouter. La réaction du jeune homme s’enfonça en eux comme une lame acérée, y compris en son oncle, qui n’obtint jamais la moindre reconnaissance. À la fin du conseil, les plus fins comprirent qu’ils n’avaient fait que précipiter la consécration de Neter, tandis que les plus résignés se consolaient en songeant que, quoi qu’ils aient décidé, Neter aurait tout de même eu le dernier mot et que mieux valait, en définitive, l’avoir avec soi que contre soi.
Neter rejoignit aussitôt la maison de son père. Il appela sa mère et ses sœurs. Il se borna à ordonner que l’on mette à cuire immédiatement le cadeau qu’il avait apporté à son père et qu’il viendrait manger avec eux ce soir. Les femmes surent qu’il n’y avait plus rien à espérer. Pendant que sa mère et ses deux sœurs – l’avant-dernière étant sortie de sa prostration depuis qu’on l’avait informée de ce qui se tramait – cherchaient à calmer leur propre douleur en consolant l’intéressée, celle-ci se planta devant elles et leur intima violemment de se taire.
“Mon fiancé a exigé que nous préparions un repas. Qu’avez-vous à pleurer et à vous lamenter ? Ne savez-vous pas que c’est un jour de fête, celui où une fille promet son amour à un homme et que la maison où a lieu le repas de fiançailles doit retentir non de cris de douleur, mais de rires et de chants ?
“Cet oiseau que tu allais jeter au fleuve, alors que Célubée meurt de faim, est bon à être consommé. Si tu attends trop, il nous rendra malades et mon fiancé se fâchera, dit-elle à sa mère. Commande ce que tu veux que je fasse pour le repas, je t’écoute.”
Sa mère et ses sœurs demeurèrent interdites à ce discours, qui ressemblait plus à celui qu’aurait pu tenir Neter qu’à ce qu’elles attendaient. La mère, qui ne savait si elle devait pleurer sur le sort de sa fille ou se réjouir d’avoir mis au monde un être au caractère si fort que rien ne pouvait l’ébranler, reprit ses esprits et redevint la femme énergique qui avait tant donné à ses enfants. Elle ordonna à l’une de ses filles d’aller inviter ses autres sœurs et son frère aîné et de ne pas manquer de s’enquérir de la rumeur publique. Elle répartit ensuite les travaux ménagers entre elle-même et ses deux autres filles. Quand le père rentra au logis, il vit avec plaisir qu’on préparait la cérémonie des fiançailles sans qu’il ait eu besoin d’intervenir.
Neter passa le reste de la journée dans les greniers auprès de ceux qu’il avait chargés de procéder à la répartition des vivres. Il interdit formellement qu’on accorde à sa mère ou à ses sœurs toute augmentation des rations qu’elles ne manqueraient pas de venir solliciter aujourd’hui. Il demanda que l’on remette seulement à celle qui se présenterait ce qui devait revenir pour la journée aux maisonnées de son père et de ses sœurs mariées. Il longea ensuite les bords du fleuve où une dizaine de pêcheurs tentaient de ramener un crocodile, qu’ils avaient réussi à tuer. Neter se désola de cette pêche qu’il jugeait répugnante. Il aida cependant à haler l’animal. Il fit observer que, bien que le fleuve abondât en poissons nombreux et appétissants, l’on ne ramenait guère que ces reptiles puants qui donnaient à Célubée des pensées mélancoliques. Il songea, après les avoir quittés, alors qu’il remontait le fleuve, qu’il devrait consacrer du temps à étudier la technique de la pêche. Les harpons utilisés par les pêcheurs restaient inefficaces sur les poissons trop rapides, sauf à les surprendre endormis. Ils donnaient évidemment de meilleurs résultats sur des proies plus lentes comme les sauriens. Neter savait en outre que les pêcheurs préféraient tuer les crocodiles, qui s’attaquaient régulièrement aux hommes et aux femmes venus puiser l’eau sur les bords du fleuve. Cette pensée lui rappela sa sœur et les dangers qu’elle courait en descendant chaque jour chercher de l’eau pour sa mère. Il réprima l’envie qui lui vint soudain de se précipiter chez ses parents pour la presser contre lui et lui dire ce qu’il n’avait pas osé lui murmurer jusque-là.
Cependant, il renonça à son désir et poursuivit vers l’endroit où le fleuve s’étrangle dans la montagne. Il revenait sans cesse à cet emplacement. Il l’obsédait sans qu’il pût analyser ce qui l’y attirait. Il leva la tête vers les parois escarpées de la montagne qui tombaient à pic jusqu’à une sorte de plate-forme, à demi suspendue dans les airs, à la manière de la terrasse de Célubée. La masse rocheuse sur laquelle elle reposait, progressivement entaillée par le fleuve, se rétrécissait en un arc de cercle jusqu’à sa base. L’érosion des eaux avait été si forte à cet endroit, qu’elle avait emporté la rive. Il devenait donc impossible au-delà de suivre le cours du fleuve le long de la montagne. Cet endroit faisait peur à Neter, parce qu’il était incontrôlable. Le fleuve avait beau y être impétueux, il craignait que quelque homme, hardi et meilleur nageur que les Célubéens, ne profite de l’absence de crocodiles dans les remous, pour se hisser sur le très mince et dangereux rebord, qui prolongeait alors la berge et progresser ainsi vers la rive et donc vers le chemin montant à Célubée.
Neter réfléchissait encore devant le fleuve, quand la nuit tomba brutalement. Il rejoignit Célubée sans cesser de s’interroger sur ce qu’il pourrait faire pour renforcer ce qui lui apparaissait comme une brèche dans son dispositif de défense. Il en avait oublié les événements du matin et fut surpris du comportement de ses concitoyens à son approche.
Les femmes, jusque-là les plus ardentes à le défendre, se détournaient de lui en chassant leurs enfants devant elles. Les hommes le saluaient avec une manière nouvelle de respect. Il comprit que Célubée avait appris sa décision. Il fut heureux de ces réactions : il les avait prévues. Les hommes ne pourraient que s’incliner devant celui qui lançait un défi aux coutumes et à la morale. Les femmes, il avait toujours pensé qu’elles lui en voudraient, sans savoir si c’était d’épouser sa sœur ou de ne pas les épouser, elles. Elles ne l’inquiétaient guère. Il était conscient de son charme. Il saurait les reconquérir.
Chez ses parents, tous l’attendaient, à l’exception de son frère aîné qui avait refusé l’invitation. Sa fiancée était aussi rayonnante que toute fille dans cette situation. Ce fut elle qui anima un repas qui aurait, sans son enjouement, pris des allures de cérémonie funèbre. Neter fut fier d’elle, comme de sa mère, qui paraissait soudain trouver naturel de fiancer sa fille à son fils. Ses beaux-frères réagissaient comme les hommes qu’il avait croisés sur le chemin du retour. Neter savait qu’ils ramèneraient leurs épouses à de plus justes vues. Lui-même se montra affable, mais sans aucune familiarité. Il semblait présider ce repas, comme il présidait le conseil, naturellement. Son père, pourtant le véritable maître de maison, ne s’en offusqua pas et laissa son fils diriger le repas. Quand tous furent partis, que sa femme et ses trois filles se furent couchées, il serra à nouveau son fils contre lui :
“Maintenant, dit-il, ils ne peuvent plus rien contre toi.”
Neter avait décidé de ne pas hâter son mariage. Il se disait qu’en respectant les usages en vigueur, il affirmerait son très réel respect de la tradition et regagnerait ainsi, auprès des femmes, une partie de la confiance qu’il avait perdue. En outre, il ne souhaitait pas que sa volonté d’épouser sa sœur soit ressentie comme une manifestation brutale de désir et le fasse regarder comme un monstre. Il s’avouait aussi, avec réticence, qu’il espérait de ce délai la conquête de sa fiancée.
En dépit de son comportement altier, de la fierté qu’elle manifestait en toutes circonstances d’épouser le plus grand homme de Célubée, Neter se rendait compte qu’elle était malheureuse. Il lui savait gré de ne pas laisser éclater sa tristesse en public et de se conduire avec le plus grand naturel en donnant l’illusion du bonheur. Mais il était désespéré de ne pas parvenir à changer ses sentiments. S’il avait perçu en elle l’équivalent de son propre trouble et de son désir, il se serait moqué des commérages et l’aurait épousée sur-le-champ. Mais il l’aimait trop pour négliger sa volonté. Jour après jour, il se promenait avec elle autour de Célubée, cherchant à la sortir de la réserve qu’elle observait dès qu’ils se trouvaient en tête à tête.
Un après-midi où ils marchaient ainsi sur la montagne et où chacune de ses tendres déclarations avait été accueillie par le plus grand silence, il demanda :
“Regrettes-tu d’avoir à m’épouser ?
— À quoi cela me servirait-il de le regretter ? Personne à Célubée ne serait prêt à m’accorder le moindre soutien. Ce que tu as décidé, nul n’osera le contester. Le conseil lui-même a voté en faveur de notre union. Je n’ai rien à regretter, Neter, parce que je n’ai plus rien à espérer.
— Ma sœur, ma chère fiancée, reprit-il, est-il bien certain que tu n’aies rien à espérer ? N’y a-t-il pas d’hommes que ton cœur pleure ?
— Aucun. Aucun homme n’a jamais troublé mon cœur. Ni toi ni aucun autre. Si la jalousie te tourmente, chasse-la, elle est inutile.”
Il l’embrassa dans un élan de tendresse. Il sentait sous sa bouche, ses lèvres impassibles, tentant à peine de lui rendre sa caresse. Déçu, comme à chaque tentative, il cessa rapidement.
“Ne ressens-tu rien, lorsque je baise ainsi tes lèvres ?
— C’est chaud, pas réellement désagréable, un peu humide peut-être ?
— Mais ton cœur ne palpite pas plus vite, ton corps n’éprouve pas l’envie de se plaquer contre le mien pour s’apaiser ? Rien de cela ne se passe-t-il en toi ?
— Rien, Neter. Cent fois, tu me l’as demandé. Cent fois, je t’ai fait la même réponse. Tes yeux sont tristes. Es-tu sûr de me vouloir ainsi ?
— Te vouloir est tout ce que je veux, car je ne désespère pas qu’un jour, ton cœur s’entrouvre au mien et que ton corps recherche le mien. Je peux admettre que tu te rebelles d’avoir à t’unir à moi, qui suis ton frère, mais je ne peux comprendre que tu sois depuis toujours demeurée insensible aux hommes. Crois-tu qu’un jour tu pourras m’aimer, ou dois-je redouter qu’un autre arrive mieux que moi à t’apprendre l’amour ?
— Je t’aime, Neter, plus que quiconque. Sois-en sûr. Je ne pourrais aimer un autre homme que toi. Que tu sois mon frère ne m’arrête pas vraiment, même si certaines nuits, mon cœur tremble à l’idée que ce pourrait être un horrible sacrilège. Quand je t’ai vu le soir où tu m’as remarquée pour la première fois, mon âme s’est remplie de bonheur, non pas de la manière dont tu le désirerais, ni de celle que tu as toi-même ressentie. J’étais heureuse que tu sois là. Depuis, je n’éprouve nul mécontentement, quoi que tu en penses, à sortir chaque jour avec toi. Je suis fière de me dire que tu m’as choisie, parce que je t’admire. Avec quelle vanité, je répète que tu seras mon époux. Mais je ne sens pas le besoin que tu prennes ma main, que tu m’embrasses ou que tu me donnes des noms tendres. Il me suffit de marcher à tes côtés et de t’entendre expliquer tes projets.
“Je ne te donnerai certainement pas tout l’amour que tu espères, car je n’en suis pas capable. Mais je serai la compagne qui t’aidera à gouverner Célubée. Je crois en toi, en ton destin et en celui de Célubée. Tu as jugé que je pouvais servir ton ambition. Je ne t’abandonnerai jamais. Mais c’est là la seule chose que je puis te promettre.”
Neter se sentit tout à la fois réconforté par ces propos, car il ne pouvait croire qu’elle ne finisse pas, dans un avenir plus ou moins proche, par l’aimer et le désirer, si elle nourrissait déjà pour lui cette sorte de sentiments, et secrètement inquiet, car il devinait quelque chose de trouble dans ce refus de son amour. Il gardait le souvenir des récits de ses amis. Les veuves qui les accueillaient ne se montraient pas si effarouchées et paraissaient déborder toujours d’entrain et d’imagination. Ceux qui avaient goûté aux plus jeunes filles, à celles qui n’hésitaient pas à mépriser les interdits, rapportaient de ces rencontres les mêmes récits. Mais comme aucun homme marié ne lui avait jamais fait la moindre confidence sur le comportement de sa femme, il était porté à conclure que les jeunes filles conservaient, avec leur virginité, une timide pudeur qui les retenait de se livrer tout entière à leur fiancé. Aussi poursuivit-il ses promenades et ses baisers, heureux si par hasard, il trouvait ses lèvres plus chaleureuses ou moins réticentes.
Il avait évité de retourner chez son aîné depuis le vote du conseil. Son frère avait refusé de prendre part aux fiançailles et recevait beaucoup sa jeune sœur. Ces deux raisons avaient jusque-là dissuadé Neter d’entreprendre une nouvelle démarche, quoiqu’il fût conscient de la nécessité de mettre de son côté le prêtre qui le marierait. L’assiduité de sa fiancée auprès de leur frère, la crainte qu’elle ne soit ainsi prévenue contre lui le déterminèrent finalement à tenter une autre visite.
“Te voilà enfin, se contenta de dire son frère. Je me demandais si tu viendrais jamais me demander de préparer ton mariage.
— Je sais que tu y étais hostile.
— J’y suis toujours hostile, Neter.
— Le conseil n’y a vu aucun mal.
— Le conseil t’obéit. Sa décision n’implique nullement que ce mariage soit raisonnable.
— Chercherais-tu de nouveau à m’en dissuader ?
— Aussi longtemps que je le pourrai. Admettons qu’une union entre frère et sœur soit tolérable, ce que je ne crois pas, il n’est pas sage que tu épouses notre sœur. Je sais ce que tu attends d’elle. Elle ne pourra pas te le donner.
— Tu parles comme elle. Ou plutôt elle parle comme toi. Je n’admets pas ces raisons-là. Elle est jeune. Elle peut changer.
— Je ne le pense pas.
“Neter, reprit-il après un long silence et d’une voix hésitante, il ne m’appartient ni de poser de telles questions ni d’encourager ces pratiques, mais l’as-tu déjà prise ?”
Neter se dressa d’un bond, fou de rage.
“Est-ce toi qui viens demander cela ? On te dit vertueux et chaste. Espères-tu de tes frères et sœurs qu’ils te fassent partager leurs émois amoureux pour compenser le vide de ta vie ?
— Ne te méprends pas, Neter, continua le prêtre avec hauteur. Je veux seulement savoir si tu as d’ores et déjà cherché à t’unir à elle. Tu ne serais pas le premier. Mon but n’est pas celui que tu crois. Contente-toi de répondre à cette question.
— Tu sais bien que non. Elle te l’a sûrement dit.
— Elle ne m’a rien dit, parce que je n’oserais pas le lui demander. Écoute Neter, il est encore temps que tu renonces à ce mariage. Mon devoir est de t’y inciter. Si tu ne veux pas entendre raison, je t’en prie, couche avec elle avant d’arrêter ta décision définitive.
— Jamais ! Tu peux penser ce que tu veux de moi et juger ridicule que celui qui a défendu Célubée et que Célubée écoute aujourd’hui, qui a envers et contre tous résolu d’épouser sa sœur, refuse de la dépuceler avant de l’avoir épousée devant toute la ville. J’ai juré de n’épouser qu’une vierge, je tiendrai parole. En outre, je l’aime. Je l’aime plus que tout et le désir insoutenable, inlassable qu’elle m’inspire, je me refuse à l’assouvir brutalement. Ne crois pas que tous ces jours me soient faciles, tous ces jours passés auprès d’elle, à souhaiter qu’elle m’appartienne et à supporter chaque fois plus difficilement d’en repousser le moment. Si je n’avais sans cesse en tête le souci de Célubée, je ne penserais plus à rien d’autre qu’à la douceur de sa peau, à la beauté de ses cheveux, à l’arrondi de sa bouche. Je me rends fou moi-même en résistant ainsi à mon désir et tu viens, toi, me tenter.
— Je sais que tu l’aimes, Neter, protesta le prêtre. Je ne partage pas toutes tes idées sur Célubée et le rôle que tu veux y jouer, mais tu es mon frère, que j’aime. Tu es l’homme dont je respecte le plus le courage et l’intelligence, voilà pourquoi je t’ai parlé ainsi.
— Vraiment ? Dans ces conditions, tu nous marieras après-demain. Je comptais attendre encore. Tes paroles m’ont convaincu que c’était inutile. Je vais tout de suite faire préparer la cérémonie.”
Neter se rua chez son père, informa la maison de son intention, ce qui provoqua de nouvelles crises de larmes chez ses autres sœurs, donna les ordres nécessaires, puis partit avec quelques hommes chasser pour nourrir ses invités.
Célubée fut tout entière conviée aux noces. Neter voulait une cérémonie solennelle, susceptible de frapper les esprits. Sa mère et ses sœurs apprêtèrent avec ce qu’il leur apporta, le peu qu’il consentit à leur faire envoyer des greniers et les contributions de chacune des maisons de Célubée, un repas presque copieux et qui réussissait à ressembler à un festin nuptial.
Neter mena sa sœur sur la terrasse, où il avait décidé que se déroulerait le mariage de façon que chacun pût y assister et qu’il ait lieu dans la lumière du jour. On y avait dressé la pierre sacrée, traditionnellement gardée dans la grotte qui faisait office de temple. Son frère, échevelé, sa robe blanche, fraîchement lavée claquant dans le vent froid qui persistait à souffler, les accueillit, comme il faisait pour chaque mariage. Sa participation se réduisait à peu de chose, le mariage ne constituant pas un acte religieux, mais un accord entre deux familles. Sa présence était seulement indispensable pour témoigner de la réalité du mariage. Le prêtre était toujours choisi parmi les Célubéens dotés de la plus grande mémoire. On le sollicitait pour toute décision de la vie quotidienne, dont on souhaitait conserver le souvenir à travers les temps à venir.
Cependant, le mariage de Neter ne pouvant revêtir la forme d’une entente entre deux familles, le jeune homme avait décidé de lui imprimer une nouvelle dimension, propre à sceller son union jusque devant les dieux. Son père vint se mettre auprès de sa fille, lui prit la main et la mit dans celle de son fils, en prononçant les paroles consacrées : “Voici que je te donne ma fille pour que tu la prennes comme épouse, que tu l’aimes et qu’elle t’aime.” Bien que l’usage exigeât une réponse de la part du père du marié, Neter avait jugé qu’il serait ridicule que son père s’essayât à un petit ballet autour d’eux et à un exercice de dédoublement de la personnalité. Aussi répondit-il lui-même : “Je l’accepte pour femme. Je lui donne mon amour et ma protection en ce jour, devant Célubée et les dieux.” Cette formule inhabituelle fut aussitôt commentée au sein de l’assistance, tandis que, conformément au souhait de Neter, son frère priait à haute voix les dieux de bien vouloir accorder aux nouveaux épousés ce que, dit-il, “tout homme et toute femme sont en droit de demander. Puis dans un geste inusité, il éleva la main au-dessus d’eux et murmura à leur seule attention : “Que les dieux vous viennent en aide !”
La cérémonie était finie. Chacun se hâta chez les parents de Neter pour boire et manger en compagnie des nouveaux époux. La fête dura longtemps et tous remarquèrent combien Neter et sa femme paraissaient heureux, en regard du reste de leur famille, à qui cette fête coûtait un douloureux effort. Au milieu de la soirée, Neter réunit quelques friandises et sortit les porter aux sentinelles de la montagne et du fleuve. Lorsqu’il revint, il prit sa sœur par la main et manifesta son intention de se retirer avec elle. Chacun prit alors congé et regagna, par le lacis de galeries obscures, sa demeure.
Le lendemain matin, alors que l’aube pointait, Neter parcourait la terrasse de Célubée. L’air s’était soudain parfumé et l’on sentait que le printemps allait enfin commencer. Mais Neter, qui marchait à pas vifs vers la maison de son frère, y demeurait insensible. Lorsqu’il entra dans la chambre du prêtre, celui-ci, à genoux devant le feu qu’il tentait de ranimer, dit sans se retourner :
“Je t’attendais, Neter.”
À la lueur du feu, qui s’enflammait progressivement sous le souffle du prêtre, le visage de Neter apparaissait puis disparaissait à nouveau dans l’ombre. Son frère, entre deux expirations, jeta un regard rapide sur lui. Il découvrit dans la lumière incertaine la lassitude et le chagrin qui marquaient ses traits. Neter vint près de l’âtre, tendit ses mains vers la chaleur et regardant son frère, toujours occupé à activer les flammes, murmura presque timidement :
“Tu savais, n’est-ce pas, tu savais…
— J’ai tenté de te prévenir avant que tu ne t’engages. Tu ne m’as pas écouté.
— Mais pourquoi n’avoir pas dit les choses clairement ? Comment voulais-tu que je comprenne ?
— Il y a des choses que je ne parviens pas à dire, c’est pourquoi je t’ai invité à ne pas attendre ton mariage pour t’unir à elle. Maintenant, poursuivit-il en s’asseyant enfin, abandonnant son foyer à la combustion, raconte-moi. Tu ne peux pas rester dans cet état. Parle-moi. Je t’aiderai autant qu’il me sera possible de le faire.
— Crois-tu qu’on puisse devenir fou de désir ? Crois-tu que je vais perdre la tête ? J’ai passé la nuit assis auprès d’elle, une fois qu’elle a réussi à s’endormir. Nous ne sommes pas parvenus à parler, à comprendre ce qui se passait. J’étais devenu furieux. Je ne me souviens pas. J’ai dû la frapper. Elle ne savait que pleurer. Te dire combien de fois j’ai essayé de la prendre ? Par combien de moyens, moi, qui me croyais sans imagination dans ce domaine, j’ai cherché à la rendre mienne ? Après chaque tentative, la fureur me submergeait d’abord, puis le désespoir. Et chaque fois, alors que je me sentais prêt à sangloter devant le sort et devant la douleur qui ne cessait de m’étreindre le ventre, je me convainquais que seule mon incompétence et ma maladresse pouvaient expliquer notre échec. Je recommençais alors avec le même insuccès.
“Lorsque je suis resté assis à la regarder dormir, l’horreur de ce qui m’attendait maintenant que j’avais entrevu ce que pouvait être la volupté a mis le comble à ma détresse.”
Il leva son visage défait vers son frère :
“Si tu sais tout, explique-moi au moins ce qui s’est passé. De tes paroles précédentes, j’ai déduit que je n’avais rien à espérer. Éclaire-moi sur les raisons de mon infortune.”
Le prêtre, avant de répondre, mélangea une poignée de plantes qui séchaient dans le fond de la pièce et les jeta dans le récipient de pierre servant à la cuisson des aliments où il avait versé quelques mesures d’eau. Il fit chauffer l’ensemble sur des braises, à l’écart des flammes les plus vives. Tout en surveillant sa préparation, il répondit à Neter :
“Je ne saurais te l’expliquer clairement. J’ai beau être votre médecin, trop de choses dépassent mon entendement. Voici ce que je peux te dire. Quand ta femme est parvenue à l’âge où les filles se mettent à perdre régulièrement leur sang, notre mère s’est inquiétée de ce qu’elle ne saignait pas. J’avais observé quelques cas où ces saignements s’étaient déclenchés tardivement et j’ai conseillé d’attendre. Mais rien n’est venu et je me suis alarmé parce que, entre-temps, sa poitrine s’était développée et qu’elle avait pris le corps d’une femme. Au contraire de nos autres sœurs, elle ne recherchait pas la compagnie des garçons et préférait rester auprès de moi ou de notre mère. Tu te rappelles aussi combien elle était étrange, enfant, et combien elle te détestait. Sur la demande de notre mère, je l’ai examinée.
“Le prêtre assiste souvent les femmes au moment de leurs couches. Les autres femmes, qui aident à l’accouchement, savent comme moi, retirer l’enfant du ventre de sa mère et le tourner s’il vient mal. Elles en savent autant que moi et leurs mères en savaient autant que mon prédécesseur sur le corps des femmes. Mais lorsqu’un problème, autre qu’une naissance, surgit dans une famille, c’est au prêtre qu’on s’adresse, parce qu’il est discret et ne va pas répéter à tout Célubée de quel mal souffre la victime des dieux.
“Je n’eus pas grand mal, pour avoir pratiqué plusieurs fois cet examen sur de très jeunes filles, non encore déflorées et qui souffraient de blessures à cet endroit, à me rendre compte qu’elle était anormalement constituée. On ne peut la pénétrer, non qu’elle se trouve, comme les autres jeunes filles, protégée par une mince membrane, mais parce qu’elle est comme barrée par une cloison quasi cartilagineuse ainsi que tu as pu toi-même t’en apercevoir. Il s’agit d’un cas que je n’avais jamais observé moi-même et dont il ne reste aucune trace dans la tradition. Notre sœur, ton épouse, n’aurait jamais dû se marier, parce qu’elle est incapable de satisfaire un homme. J’ai été soulagé de constater que son tempérament la mettait à l’abri des désirs habituels des filles, désirs qu’elle n’aurait jamais pu assouvir.
“Tu es seul avec moi à connaître ce secret. Je n’ai pas révélé à notre mère ce que j’avais découvert, me contentant de lui dire que je pensais que tout devrait s’arranger. Quant à ta femme, elle n’a pas dû comprendre ce qui se passait cette nuit, ni ce que tu lui voulais, ni ce qu’elle ne pouvait t’apporter. Lorsqu’elle te disait qu’elle ne pouvait être une femme normale pour toi, elle pensait seulement à cette bizarrerie de son âme, qui la détache des voluptés. Je n’ai pas voulu lui dire qu’elle était anormalement faite, pour ne pas la blesser. Mais je l’ai toujours encouragée à ne pas se marier, de manière à lui éviter d’être méprisée par son mari et la famille de celui-ci et à écarter la honte de notre propre famille.
“Il faut à présent te résigner soit à supporter tes désirs, sans pouvoir jamais les satisfaire, soit à la renvoyer chez nos parents, en subissant les sarcasmes de Célubée. Voilà pourquoi je t’ai tant pressé de renoncer à cette union.”
Neter, accablé, baissait la tête, regardant sans y prêter beaucoup d’attention les cendres qui voltigeaient de temps à autre autour du plat de pierre où chauffait la potion préparée par son frère.
“Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? répéta-t-il.
— Tu ne m’aurais pas écouté. Tu ne m’aurais pas cru. Il fallait que tu fasses toi-même cette expérience.”
Au bout d’un moment de silence, tandis que le prêtre remuait le breuvage, Neter reprit :
“Je ne connais rien aux femmes ni aux mystères de la nature, mais dois-je aussi retirer de tes explications que je ne pourrai pas avoir d’enfants ?
— Nous ne savons guère, je te l’ai dit, comment fonctionnent nos corps. Cependant, force est de constater que n’ont d’enfant que les femmes qui ont connu un homme. Une simple cohabitation entre un homme et une femme ne suffit manifestement pas à ce qu’un enfant grandisse dans le sein de la femme. Tu ne peux t’unir à ton épouse, aussi il est fort à craindre qu’elle reste stérile. En admettant même qu’elle conçoive un enfant, il demeurerait à jamais prisonnier dans son ventre, car il ne pourrait jamais percer l’obstacle qui t’empêche aujourd’hui d’épouser pleinement celle que tu aimes. Mais, ajouta-t-il, cela ne veut pas dire que tu ne puisses, toi, engendrer des enfants. Tu as le choix, je te l’ai dit, entre garder ta femme ou la répudier.
— Tu sais bien que je ne puis m’en séparer. Je ne sais aujourd’hui quels sont mes sentiments pour elle. Mon cœur est meurtri de ce qui s’est passé cette nuit, mais tes propos m’accablent davantage encore, car il me semble avoir épousé une sorte de monstre. Je ne puis pourtant défaire ce que j’ai mis tant d’ardeur à faire. Je l’ai épousée pour qu’elle m’aide à conquérir Célubée. Je deviendrais la risée de la ville si je l’abandonnais le lendemain de nos noces.
“Je suis tourmenté, ajouta-t-il, par ce que tu me dis des enfants.
— Aucune vierge n’a jamais conçu. D’où viendraient les enfants sinon de cette union étroite entre l’homme et la femme ? T’es-tu demandé pourquoi les familles accordent tant de prix à la virginité ? Cette pratique n’est pas très ancienne. Autrefois, dans les premières années de notre peuple, quand nous marchions encore sans avoir rencontré cet endroit où nous nous sommes installés, et dans les premiers jours de Célubée, nous vivions ensemble sans séparation. Les hommes prenaient les femmes qu’ils désiraient, et rares étaient ceux qui fixaient définitivement leur choix sur une ou deux d’entre elles. Les enfants qui naissaient étaient élevés par leur mère et l’ensemble des hommes qui s’occupaient d’elle.
“Quand nous avons creusé la montagne pour y établir des logements, des familles se sont constituées. Les hommes, pour éviter les querelles entre eux et entre les femmes, obligées à présent de supporter dans un espace réduit des rivales, ont préféré limiter leurs désirs et se contenter de coucher avec la même femme. Les enfants qui en naissaient, étaient leurs enfants. Cela n’empêcha pas, bien sûr, certains de s’unir à plusieurs femmes et d’en endurer les jalousies, mais ils veillèrent désormais à ne plus prendre la femme de leur voisin ou du moins, à ne plus le faire ouvertement. Il en résulta que l’on s’aperçut que certaines femmes ne parvenaient pas à avoir d’enfants avec certains hommes et vice versa. En naquit l’idée confuse, que je te livre aujourd’hui d’une vraisemblable relation entre l’accouplement et l’enfantement et la conviction que les enfants n’avaient qu’un seul père.
“La constitution de Célubée en familles jalouses les unes des autres, qui s’étaient réparti les tâches nécessaires à la survie de la collectivité, l’institution progressive du conseil et du pouvoir qu’il représentait incitèrent ces mêmes familles à veiller à ne pas mélanger involontairement leur sang. Voilà ce qu’on ne dit pas à Célubée parce que cela n’est pas apparu brutalement et que plus personne ne sait vraiment pourquoi l’on autorise certaines pratiques et l’on en interdit d’autres. Mais le prêtre le sait parce qu’il est la mémoire du peuple et son guide ultime.”
Il sortit du feu la boisson, enleva, comme il put, l’espèce de bouillie de plantes qui flottait à la surface et versa le liquide noirâtre dans un petit vase qui servait à boire et l’offrit à son frère.
“Ceci t’aidera à supporter la journée qui vient, ses fatigues et les tourments qui ne cesseront d’agiter ton âme et ton corps. Reviens ce soir, je te donnerai un autre breuvage qui te fera dormir. Aussi longtemps que tu sentiras les tortures de l’amour, je te soignerai. Ta folie s’apaisera. Tu redeviendras comme avant.”
Puis, tandis que son frère buvait, il ajouta : “Il existe des moyens de jouir de ta femme que tes soldats t’apprendront si tu les questionnes habilement et bien des veuves seraient heureuses de t’accueillir chez elles si mes potions sont sans effet.”
Neter se redressa, après avoir médité, son gobelet à la main.
“Elle restera ma femme, quoi qu’il advienne et quelle que soit la souffrance qu’il m’en coûte. Je viendrai boire tes horribles tisanes aussi longtemps qu’il le faudra car on ne me verra jamais chercher secours auprès des veuves ou de mes compagnons d’armes. Tu seras seul à connaître mon chagrin, le seul à t’en réjouir et c’est déjà trop.”
Il prévint les protestations du prêtre en ajoutant :
“Je t’enverrai notre sœur tout à l’heure. Répète-lui tout ce que tu m’as dit. Dis-lui, pour moi, qu’il me faut un peu de temps pour retrouver mon calme et qu’il est préférable que nos rapports ne soient pas trop étroits pendant cette période. Qu’elle se montre discrète. Mais qu’elle soit sûre aussi que je ne l’abandonnerai pas. Je reviendrai ce soir chez toi, comme tu me l’as offert.”
Il sortit aussi hautain que d’habitude et, en dépit de la tristesse de son visage, personne n’aurait pu soupçonner que pour la première fois de sa vie, sa foi en lui et en son destin se trouvait ébranlée. »
Malgré nos protestations, Anticléridès refusa de poursuivre son récit ce soir-là. Il se dit fatigué et soucieux de nous voir tous prendre du repos après la journée que nous avions vécue. En réalité, nous aurions pu veiller encore, fascinés que nous étions par son histoire. Mais il voulait travailler dans le silence de sa chambre et nous lui dérobions chaque heure qui passait.
Le lendemain, cependant, il accepta d’accompagner Phoil à la Cité pour surveiller le débarquement des vivres amenés la veille jusqu’au port. Tous deux m’offrirent de me joindre à eux. Aussi montai-je avec eux dans le char de Nagar. Il y avait de la place pour quatre personnes, mais nous nous étions installés de telle manière – Phoil conduisant, Anticléridès barrant de son corps le côté ouvert du véhicule, tandis que je me tenais entre eux – et Phoil menait l’attelage si rapidement que j’étais projetée à tour de rôle contre chacun d’eux. Anticléridès finit par se rapprocher de moi pour m’empêcher de tanguer. Ainsi encadrée, je percevais la chaleur et l’odeur si différente de leurs deux corps.
Phoil semblait indifférent à cette promiscuité et, bien que ma cuisse touchât la sienne, il conservait son attitude hiératique, concentré sur l’équipage qu’il menait dans la poussière et le soleil. À aucun moment, il ne jeta les yeux sur moi, ni ne se déplaça pour échapper à mon contact. Je sentais contre moi toute la dureté et la nervosité de son corps. Je voyais son profil sévère et fin et je me disais qu’il était assurément le plus bel homme que je connaissais. De l’autre côté, Anticléridès, guère moins grand, moins bien bâti peut-être. Mais son équilibre dans ce char, où je ne parvenais pas à garder le mien, et la force que je devinais dans le bras qui me retenait me donnaient à penser que la rudesse de sa première éducation l’avait empêché de s’amollir. Je me retournai vers lui. Son visage avait bruni depuis qu’il vivait avec nous et ses étonnants yeux clairs s’en trouvaient exaltés. Ses yeux me souriaient et, d’un geste du menton, il m’invita à me détourner pour éviter que les cahots de la voiture ne m’amènent à perdre à nouveau mon assiette.
Nous abordâmes la Cité dans un grand fracas. Phoil ralentit enfin et conduisit en douceur le char jusqu’aux approches du port. Il n’aurait pu poursuivre plus avant, la foule s’étant massée sur les quais. Toute la Cité semblait s’y être donné rendez-vous.
Il était encore tôt et les marins venaient seulement d’accepter que les portefaix entreprennent leur travail. Lorsque le premier homme, courbé sous le poids d’un sac de grains, descendit, des hurlements de joie s’élevèrent dans l’assistance. Cela dura ainsi pendant près d’une heure, jusqu’à ce qu’enfin le peuple se lasse de ce spectacle indéfiniment recommencé.
Phoil et Anticléridès, après avoir surveillé et le début du débarquement et les réactions de la foule, s’écartèrent pour aller discuter avec des commerçants. Je m’aperçus soudain que j’étais seule au milieu des hurlements de joie de la Cité. Tandis que je cherchais à m’échapper à mon tour de la cohue pour les rejoindre, je me trouvai nez à nez avec une servante du palais que je connaissais pour l’avoir eue comme voisine dans mon enfance. Elle était bavarde et n’hésita guère pour savoir s’il valait mieux regarder les navires que l’on déchargeait ou cancaner avec moi ; elle m’entraîna sur les marches d’une ruelle menant au port.
Quand elle m’eut fait le récit de tout ce qui lui était arrivé depuis notre dernière rencontre et qu’elle eut obtenu de moi un compte rendu comparable, elle s’apprêta à se mêler à la foule pour participer au spectacle. Je lui demandai alors comment se portait la jeune fille qui s’était tant fait remarquer la veille au Temple.
« Je n’y étais pas, me dit-elle, mais on m’a raconté ce qui s’est passé. Cela ne m’étonne pas d’elle : une intrigante, toujours prête à offrir sa couche aux princes qui le lui demandaient. Cela devait mal finir pour elle… Tu ne le sais donc pas encore ? On l’a retrouvée ce matin, pendue dans sa chambre.
— Pendue ?
— Pendue. Si elle avait supporté de partager, comme nous l’acceptons toutes, une chambre avec d’autres et ne s’était mis en tête d’obtenir une pièce qui lui soit réservée, pour pouvoir, je suppose, y offrir tranquillement ses charmes, cela ne serait pas arrivé.
— Mais que dit-on au palais ?
— Que veux-tu qu’on dise ? Elle n’a pas supporté l’humiliation de la veille et n’a pas eu le courage d’affronter la punition que les dieux lui réservaient. C’est bien la seule chose sensée que je lui aie vu faire. »
Sur ce, elle s’éloigna, happée par la masse déchaînée qui, à mes pieds, acclamait les porteurs. Je demeurai interdite. La mort si rapide de cette jeune fille me frappait de stupeur. Elle ne m’avait inspiré la veille que jalousie et horreur. J’avais autant envié sa beauté et son charme lorsqu’elle avait sauté sur le parapet du Temple que redouté le sort que les dieux lui réservaient. Aujourd’hui, je me sentais pleine de compassion. À aucun moment ne me vint, comme à mon ancienne voisine, l’idée qu’elle s’était suicidée. Je savais qu’on s’était hâté de la faire disparaître pour inspirer au peuple tout entier la crainte du courroux des dieux et le respect des autorités consacrées qu’étaient le Roi et le Grand-Prêtre.
Lorsque je fis part à Phoil, que j’avais enfin retrouvé, de ce que je venais d’apprendre, il réagit de la même manière que moi et affirma qu’elle avait été mise à mort. La nouvelle avait commencé à se répandre dans la Cité. La mort violente de la jeune fille inquiétait fortement ceux qui l’apprenaient. Elle dut contribuer, en même temps que l’ennui, à éteindre la joie des spectateurs, car les cris s’espacèrent et l’assistance commença à se disperser au soulagement des porteurs qui ne parvenaient plus ni à déposer leurs chargements ni même à fendre la foule pour monter ou descendre des bateaux.
Phoil décida de se rendre au palais. Il nous proposa de nous retrouver dans l’après-midi pour nous reconduire à la presqu’île, mais je préférais rentrer immédiatement, ne souhaitant pas demeurer dans cette ville qui me glaçait de peur et de dégoût, et ayant suffisamment de choses à faire à la villa pour pouvoir détourner mon esprit des pensées qui s’y présentaient depuis la veille. Anticléridès résolut de m’accompagner pour reprendre son travail abandonné au petit matin. J’essayai de l’en dissuader en exagérant la fatigue de la route et de la chaleur, mais il ne voulut rien entendre et soutint qu’il était plus résistant que je ne voulais le reconnaître.
Nous restâmes silencieux pendant le début du chemin. Je me sentais gênée de ne pas parler, mais je ne savais quoi dire, craignant, comme chaque fois que je me trouvais seule avec lui, de livrer mes désarrois. Je jetais des coups d’œil en coin et chacun me confirmait ce que j’avais observé le matin : il était en fait plus solide et plus beau que je l’avais admis jusque-là. Il finit par dire, après avoir remarqué mes regards indiscrets :
« Dans le pays d’où je viens, la majorité des hommes répondent aux canons de beauté en vigueur dans le Royaume. Leurs cheveux et leurs yeux sont aussi noirs que les vôtres, leur peau pareillement mate, quoiqu’un peu plus claire, leurs sourires plus enjôleurs que tu ne peux l’imaginer. Ils se croient irrésistibles et, à la vérité, ils le sont avec leurs beaux yeux sombres qui promettent l’amour et le plaisir.
« Je regrette, crois-le, que mon peuple ait conservé au fil des siècles cette même pâleur du regard, des cheveux et du teint. Je suis si désolé d’être uniformément blême, de la couleur redoutée de la mort.
— La mort est grise et jaune. Elle est éteinte. Toi, tu es tout de clarté. Sur nos corps, le soleil n’a pas de prise, il glisse sur nos épidermes et sur nos chevelures qui n’ont pas besoin de lui et il endort nos yeux au lieu de les animer. Sur toi seulement, il palpite de vie. Sa lumière fait briller tes yeux, étend des reliefs nouveaux sur ton visage et colore tes cheveux de reflets que nous ne saurions pas même imaginer », protestai-je.
Il sourit, s’arrêta et me prit la main qu’il caressa ainsi qu’il l’avait fait le jour de la prophétie. Il la porta enfin à sa bouche et la baisa de manière insistante. Sans la lâcher, il se remit en marche et conclut : « J’aime à savoir que je ne te répugne pas complètement. » J’aurais protesté à nouveau, mais c’eût été coquetterie et hypocrisie de ma part, car j’avais bien, les premiers jours, ressenti de l’aversion à son égard.
Cependant, je ne pouvais continuer à marcher près de lui, ma main dans la sienne, sans parler. Cela me gênait encore plus que tout à l’heure. Je l’interrogeai donc sur Célubée.
« Comment se peut-il que tout ce que tu nous racontes ait été consigné dans les rouleaux trouvés par la famille de Nagar ? Comment a-t-on pu noter tant de détails sur Neter ? Le récit de ses pensées et de ses entretiens privés avec son frère ou sa sœur m’intrigue par-dessus tout.
— Au temps de Neter, l’écriture n’existait pas. C’est du reste pourquoi son frère remplissait un si grand rôle. Il devait conserver dans sa mémoire toute l’histoire passée de Célubée et y ajouter l’histoire présente pour la transmettre à son successeur.
« Les rouleaux ont été rédigés bien plus tard, alors que Neter lui-même était mort depuis longtemps, sans doute par un prêtre qui avait appris l’histoire de Neter, telle qu’on se la répétait de prêtre en prêtre depuis des générations. Le frère aîné de Neter avait été témoin de bien des événements, il avait aussi reçu des confidences tant de sa sœur que de Neter lui-même, aussi pouvait-il rapporter un grand nombre de faits et de pensées de Neter. Cependant, beaucoup des réflexions de ce dernier ne sont vraisemblablement que des supputations ou des reconstructions de son frère ou des prêtres ultérieurs.
« Par ailleurs, les rouleaux ne sont pas aussi complets qu’on pourrait le penser à m’entendre. Les scribes qui les ont écrits se sont contentés de noter les événements les plus remarquables et d’indiquer sommairement les références aux circonstances de ces affaires. Les rouleaux aidaient seulement à mémoriser. À partir de ces points de repère, on pouvait raconter toute l’histoire sans commettre trop d’erreurs ou d’oublis.
« Mon peuple connaissait cette histoire, parmi tant d’autres, et aimait à se la réciter. Voilà pourquoi je peux suppléer aux lacunes des rouleaux de Nagar.
« Il est vrai que je ne peux garantir l’authenticité de l’ensemble des propos, réflexions et même, dans certains cas, situations que je vous raconte. En se transmettant ainsi de bouche à oreille, l’histoire de Neter s’est sans doute transformée. Certains faits ont dû finir par disparaître, tandis que d’autres, qui n’existaient pas, ont été inventés. Nous pouvons admettre l’existence de Neter et le rôle qu’il joua dans cette première ville que fut Célubée, mais pour le reste… Neter est devenu une légende et, dans toute légende, il y a du vrai et du faux. Cela importe peu, je crois. Ce qui compte, c’est cette légende, cette légende unique de la naissance du monde. Ce qui compte, c’est qu’elle-même ne disparaisse pas de la mémoire des hommes. »
Comme nous nous trouvions encore loin de la presqu’île, je poursuivis mes questions, pendant que la main ferme d’Anticléridès serrait la mienne de plus en plus fort. Sans doute, aurais-je dû éviter d’aborder le sujet qui me vint alors à l’esprit, mais outre qu’il me tracassait effectivement, il m’apparaissait comme un moyen détourné d’avouer à Anticléridès la confusion de mon esprit.
« Il y a encore quelque chose qui m’étonne dans ton récit. L’importance attachée par les habitants de Célubée à la virginité de leurs filles. »
Il commença par répondre comme je l’espérais :
« Veux-tu dire que dans la Cité on n’accorde aucun prix à cette qualité ? »
Mais il semblait si amusé, comme s’il avait compris le piège que je lui tendais, que je me hâtai d’empêcher finalement notre conversation de prendre le tour que j’avais souhaité lui donner. Ainsi étais-je, à mon grand désespoir, me retirant toujours au moment où j’allais recueillir les fruits des opérations que j’avais ourdies.
« Non, bien sûr, quoique son importance dépende du rang et de la fonction de l’intéressée. Les jeunes filles que l’on admet au Temple pour nettoyer et cuisiner doivent rester vierges pour ne pas offenser les dieux et peut-être aussi pour écarter les prêtres trop entreprenants. Mais en ces temps reculés, où les rites paraissaient moins établis qu’à présent et où le pouvoir n’était même pas à prendre, mais à construire, cela m’étonne qu’on ait mis tant d’énergie à défendre la pureté des filles.
— Tu as sans doute raison. Moi-même, je me suis interrogé sur ce point. D’abord, si l’on en croit les textes, la surveillance exercée sur les filles devait être toute relative et nombre d’entre elles ont dû préférer se dévergonder que demeurer sagement au logis de leurs parents. Ensuite, le scribe qui a retranscrit l’histoire de Neter a probablement été incapable d’imaginer que, ce qu’on considérait vraisemblablement à son époque comme une exigence inéluctable – ainsi que cela ressort d’autres textes sur cette période moins ancienne où l’on avait édicté des règles de morale plus strictes – ne l’était pas aux temps où Neter prenait la tête de Célubée. Ainsi en va-t-il de toi. Peu soucieuse de cette vertu, tu parviens malaisément à concevoir qu’il puisse en être autrement », conclut-il malicieusement, me ramenant sur le terrain où je l’avais d’abord lancé. Je pensais qu’il espérait soit que je protesterais, soit que je me rallierais à cette observation, ce qui lui aurait permis, dans les deux cas, de pousser plus avant dans le jeu que j’avais imprudemment mis en branle. Ne sachant quel parti adopter et ne sachant surtout pas s’il était mieux d’avouer immédiatement ou de poursuivre cet agaçant mais si délicieux badinage, je ne relevai point son propos.
Je restai muette quelques instants, savourant le plaisir de marcher auprès de lui et d’avoir maîtrisé la profonde envie que j’avais de me saisir de son blond visage et de le baiser à me dessécher les lèvres. Cependant, comme je voulais entendre encore sa voix et espérais de sa part une autre perfide et charmante allusion à ma personne, je repris :
« Est-on sûr que Neter ait épousé sa sœur ?
— C’est vraisemblable. Les textes ne permettent pas d’en douter. Ce n’était en réalité pas si abominable. Célubée ne devait pas compter un très grand nombre d’habitants et les Célubéens se mariaient entre eux par la force des choses. Il devait arriver fréquemment que l’on épouse, non sa sœur sans doute, mais sa cousine ou toute autre parente très proche.
« Célubée ressemble beaucoup à la Cité. Vous vivez entre vous avec peu d’apports extérieurs. Aussi vous appauvrissez-vous et vivez-vous dans la crainte de la mort. Vivre demande plus d’énergie que vous n’en déployez. Enfin, si j’ai bien compris ce que Phoil m’a expliqué, la femme du Roi est précisément l’une de ses cousines ainsi que le fruit d’un mariage entre un homme et sa nièce. Alors que reproches-tu à Neter ? »
À cette nouvelle attaque contre mon peuple, je me mis en colère.
« Que d’indignation pour le descendant d’un peuple où l’on devait aussi s’accoupler au sein d’une même famille ! As-tu, toi, tant d’énergie que tu puisses nous reprocher notre façon de vivre ? En outre – et je dégageai vivement ma main – jamais aucun de nos rois n’a épousé sa sœur. Une union entre cousins ou de nièce à oncle est légitime, plus encore quand il s’agit d’un problème dynastique. Mais épouser sa sœur ! Pourquoi pas sa mère ?
— Une légende de mon pays veut qu’un homme ait épousé sa propre mère après avoir tué le mari de celle-ci – lequel était son père – et en ait eu des enfants.
« Neter n’a pas connu un destin comparable et le sort n’a pas même permis qu’il ait une descendance de sa sœur. Ne vois-tu pas combien tragique est l’histoire de cet homme ? Pourquoi t’arrêter à de simples considérations morales quand la morale n’a rien à voir ici ? »
Il avait haussé le ton. Puis il s’arrêta brusquement, marcha à pas de plus en plus rapides, comme s’il espérait me distancer. Je courus vers lui. J’aurais souhaité qu’il me pardonne ma sottise. Pendant tout le reste du chemin, je m’interrogeai sur la nécessité de m’excuser. Je ne voulais pas faire le premier pas et j’espérais qu’il reprendrait ma main et que nous pourrions nous réconcilier ainsi. Mais il ne le fit pas et je n’eus pas, moi, l’audace dont il avait fait preuve plus tôt.
Aussitôt arrivés à la villa, il s’engouffra dans le couloir menant à sa chambre, après m’avoir simplement remerciée de l’avoir accepté comme compagnon de route. J’allai, quant à moi, piteusement vers la chambre de Nagar, m’enquérir de son service. Elle était partie. Elle avait gagné la ville sur le cheval de Phoil.
La tête lourde d’interrogations sur le Royaume, sur Nagar et aussi sur moi, je pris le parti de dormir et m’enfermai dans ma chambre où j’attendis, allongée sur ma couche, que le sommeil vienne enfin me préserver momentanément des soucis de ce monde.
OceanofPDF.com