Célubée
Chapitre IV
La dispute qui avait séparé Nagar et Phoil s’apaisa soudain. Je pensai alors, avec innocence, que tout allait rentrer dans l’ordre. J’ignorais que ces heures précieuses devaient n’être qu’une brève rémission.
Je me souviens de ce matin où je me levai, allégée. Je me sentis enfin capable d’accomplir toutes les tâches qui m’étaient dévolues et que, depuis mon entretien avec Anticléridès, j’accomplissais sans courage et avec dégoût. J’avais la sensation que j’aurais la force de changer le monde s’il me l’était ordonné aujourd’hui.
L’air lui-même était transparent et léger. Les plus lourdes chaleurs étaient enfin tombées et le vent, par moments, soufflait, frais et tranquille, des montagnes. Le fleuve, dont les eaux avaient beaucoup baissé les derniers jours, recommençait à couler normalement. Quand je pris la mesure de ces transformations, du haut de la première terrasse, je soupirai de soulagement : « Dieux ! me dis-je, nous voilà purifiés. Nous n’avons plus rien à redouter à présent. »
À compter de ce jour, tout sembla recommencer. Nagar ne partit pas pour le palais, mais travailla toute la journée auprès d’Anticléridès sur les rouleaux qui encombraient la chambre du poète. Le soir même, Phoil vint faire une brève visite, juste avant l’heure du crépuscule. Il me fit les sourires et les agaceries dont il avait autrefois l’habitude. Il se rendit chez Nagar et passa un moment auprès d’elle. De là, il se glissa sur la première terrasse où Anticléridès écrivait et échangea quelques mots avec lui. Puis il repartit avant même que la nuit ne soit complètement tombée, en me promettant qu’il reviendrait le lendemain pour le dîner.
J’aurais bien volontiers couru vers le poète pour lui demander s’il était vrai que ma maîtresse et le prince venaient de se réconcilier et s’il en savait la cause. Mais lorsque je parvins au jardin, Nagar m’y avait précédée. Elle discutait avec Anticléridès. Je me cachai derrière une colonne, non pour surprendre leurs propos – je ne pouvais rien entendre de l’endroit où je me tenais – mais pour observer leurs visages. Anticléridès écoutait en silence avec gentillesse et mélancolie. Il dévisageait Nagar comme pour chercher à savoir ce qu’elle pensait vraiment ou pour s’imprégner de sa beauté, si touchante ce soir-là. Parfois ses yeux s’abaissaient sur le sol. Alors son dos et sa nuque se voûtaient tragiquement. Il adoptait inconsciemment la posture d’un homme accablé.
Face à lui, Nagar, je l’ai dit, était d’une beauté somptueuse. Elle parlait doucement, comme à son habitude, mais on sentait qu’elle faisait un effort pour s’exprimer lentement et refréner l’envie de s’épancher. Quoique ne saisissant rien de son discours, je devinai qu’elle cherchait à raisonner et à exposer la situation objectivement pour dissimuler l’excitation qui l’avait précipitée sur la terrasse dès le départ de Phoil.
Je me retirai, déçue. Tandis que j’allumais une première lampe à huile dans la chambre de Nagar pour la coiffer avant le dîner, je compris tout à coup que j’avais commis une erreur de jugement. Si j’avais espéré follement gagner un jour le cœur de Phoil, il était trop tard. C’était au temps où ils étaient séparés que j’avais disposé d’une chance que je n’avais pas su utiliser. J’en fus un instant désespérée. Mais pour me rendre compte, presque aussitôt, que je n’avais jamais eu la moindre chance. Au temps de leur brouille, Phoil m’avait ignorée avec autant de méchanceté qu’il mettait à présent de bonté à me montrer son affection. Je n’existais pas pour lui en dehors de Nagar. J’aurais dû être bouleversée de cette découverte. Au contraire, elle me ranima. Cela tenait, là encore, à l’air du temps, si miraculeusement léger qu’il n’encourageait pas au chagrin. « Qu’on me rende Phoil, Nagar et même le tendre et impénétrable Anticléridès, tels qu’aux jours anciens, je serai heureuse et je pourrai vaincre les obstacles qui m’empêchent de sortir de ma condition ! » Voilà ce que je me disais dans la pièce enténébrée, lorsque Nagar entra.
Je ne pus m’entretenir avec Anticléridès dans la soirée. Il dîna avec Nagar et celle-ci ne se retira pas, aussitôt le repas achevé, comme elle en avait pris l’habitude depuis le départ de Phoil. Au contraire, elle me demanda de prendre ma cithare et de jouer pour eux tandis qu’ils goûtaient les sucreries que la cuisinière leur avait envoyées. J’espérais qu’elle souhaiterait enfin retourner dans sa chambre, cependant Anticléridès la devança et partit le premier. Je laissai tomber ma cithare, mais Nagar me commanda de poursuivre. « Chante, me dit-elle, chante la si jolie chanson qu’Anticléridès a écrite pour toi. » Et lorsque j’eus fini, elle disparut à son tour derrière les tentures.
Je demeurai interloquée, ne sachant interpréter tout ce qui s’était passé depuis le retour de Phoil.
Nagar préférait se passer de moi pour son coucher. Il lui arrivait de veiller tard ou de souhaiter n’être pas dérangée si elle se trouvait avec Phoil. Je rangeai mon instrument et éteignis les lampes. L’idée me vint soudain d’aller trouver Anticléridès. Le moment était propice.
J’allai me peigner et me rafraîchir le visage et les yeux. J’aurais voulu me parfumer, mais je me reprochai ma coquetterie. Un instant, je m’assis sur ma couche, médusée. Je comprenais que ma visite au poète tendait à d’autres buts que ceux que je m’étais imaginés. Qu’allais-je chercher auprès de cet homme ? La vérité sur ma maîtresse ou l’assurance que je pouvais, moi aussi, être désirable ? J’hésitai un moment. Mais, la certitude que je ne pourrais m’endormir sans savoir ce qui s’était passé entre Phoil et Nagar et la soudaine révélation de l’ambiguïté des raisons de ma visite au poète, me firent toutes deux prendre le parti de m’en tenir à ma première décision.
Hélas, je ne devais pas beaucoup dormir et il aurait mieux valu que je ne me risque pas dans la nuit trompeuse. Je me levai et, craignant de perdre courage à trop réfléchir, je me hâtai vers la chambre du poète.
La maison, bâtie sur un nœud de couloirs, se transformait aisément pour les étrangers ou les familiers distraits en labyrinthe. Ces dédales tortueux commençaient aussitôt franchie la porte d’entrée. Sans cesse incurvés, ils étaient pour cela très obscurs. Lorsqu’on les empruntait pour la première fois ou que l’on s’y trouvait perdu la nuit, on éprouvait la sensation oppressante qu’ils s’enroulaient sur eux-mêmes. Et sans doute le faisaient-ils, si on les suivait jusqu’au bout. Mais une ramification soudain moins obscure ouvrait sur la galerie vers laquelle on s’échappait précipitamment, comme un papillon de nuit attiré par la lumière, tandis que cet intestin domestique allait se perdre en un point inconnu de la maison où, peut-être, aboutissait et renaissait chacun de ces impénétrables tunnels.
Lorsque je m’engageai dans les couloirs pour gagner l’aile où dormait Anticléridès, la nuit était déjà avancée et certaines torches s’étaient éteintes. Je progressai lentement pour ne pas tomber sur les marches des couloirs. J’aurais pu passer par la terrasse, ce qui aurait écourté le trajet, mais il m’aurait alors fallu longer les fenêtres de Nagar.
Cependant, au moment où je parvenais au dernier couloir, d’où je pouvais voir la porte du poète, j’aperçus une forme blanche qui pénétrait dans sa chambre. Je crus un instant avoir rêvé, mais le bruit de la porte qu’on refermait, presque sans précautions, résonna contre les murs obscurs. Je m’adossai à la muraille. Ce ne pouvait être Anticléridès regagnant sa chambre : il était plus grand que la silhouette que j’avais entrevue.
J’ai toujours eu peur de la nuit – tu me diras qu’il était sot d’avoir ainsi quitté ma chambre sans torche ni lampe. J’étais partie sous le coup de l’émotion. Et une nouvelle émotion me brisait les jambes dans ce sinistre endroit où la torche la plus proche de moi se trouvait à plus de dix coudées et grésillait de manière inquiétante. Le lumignon qui tremblotait près de la porte d’Anticléridès ne m’avait pas permis de reconnaître la femme qui m’avait précédée. Venant d’une zone plus ténébreuse et sinueuse encore, elle avait dû avancer devant moi si silencieusement que je ne m’étais doutée de rien. Il semblait impossible, en effet, qu’elle soit venue en sens inverse, car le couloir menait à des chambres désertes avant de s’achever brutalement.
Toutes les femmes de la maison étaient sensiblement de la même taille. Seule différait leur corpulence : de Nagar si mince à la femme du jardinier douillettement rebondie. Mais sous les voiles blanchâtres et la lumière timide, il pouvait s’agir de n’importe laquelle. Moi-même, si j’étais arrivée la première, j’aurais eu précisément cette allure. À une exception près peut-être. Celle qui était entrée avait poussé la porte en maîtresse. Aurais-je fait preuve de cette autorité, de cette assurance, moi qui ne savais pas même ce que je désirais ? Elle était entrée parce qu’on l’attendait ou que, habituée à venir, elle savait qu’on l’y accueillerait sans déplaisir.
Je ne pouvais supposer qu’il s’agisse de l’une des deux vieilles cuisinières ou de l’épouse du jardinier. Il était certainement malaisé aux deux autres servantes de quitter leur couche sans se faire entendre de leur mari. Mais comment Nagar aurait-elle pu, au moment même où elle retrouvait Phoil, aller rejoindre son invité ?
Même si je ne pouvais croire Nagar si vulgairement semblable aux autres femmes, je ne pouvais chasser de mon esprit la certitude que cette explication était la plus vraisemblable.
Je m’écartai du couloir. Je ne souhaitais pas repasser par ses détours sombres et j’empruntai l’une des sorties menant à la galerie. Je n’aimais pas davantage marcher au milieu des buissons et des arbustes du jardin intérieur. Je redoutais les bruissements qu’on y entendait la nuit autant que la clarté trouble des eaux du bassin. Mais à tout prendre, je préférais traverser le jardin qu’arpenter les couloirs où les torches devaient achever de se consumer.
Le jardin était aussi sombre que je le redoutais et je me heurtai plusieurs fois aux branchages que le jardinier avait oublié de ramasser. Ses goûts le portaient davantage vers les terrasses. Il n’aimait pas le jardin parce que nous, les femmes, nous tenions toujours dans la galerie le ceinturant.
Je m’arrêtai un moment en atteignant le bassin, parce que je m’étais écorché la cheville. Je ne cessais de me demander qui était cette femme. Je me méprisais aussi d’avoir imaginé qu’Anticléridès voudrait de moi et de m’être abaissée jusqu’à me rendre devant sa porte. Je me désespérais à l’idée qu’aucun des deux hommes auxquels je tenais n’ait seulement jeté les yeux sur moi. Je m’en voulais de m’être conduite en courtisane et je leur en voulais de ne pas me traiter comme une simple fille qu’on est bien obligé de regarder et de respecter, ne serait-ce qu’en raison du plaisir qu’elle vous donne.
Je reprenais mon chemin vers ma chambre, quand, dans la nuit pourtant si noire, je vis venir, débouchant de l’un des accès aux couloirs, Nagar, toute de blanc vêtue, une lampe à huile à la main.
« Coelia, murmura-t-elle, que fais-tu dans le jardin au lieu de dormir sagement à mes côtés ? » J’avais grande envie de lui demander pourquoi elle ne dormait pas davantage, mais j’étais si heureuse de la voir là, visiblement à ma recherche et si fraîche et propre qu’elle ne pouvait sortir que de sa chambre, que je lui pris la main et la baisai, ce que je n’avais jusque-là jamais fait. Elle me reconduisit jusqu’à mon lit et en me quittant me dit : « Il ne faut pas se risquer à faire ce que l’on pourrait regretter un jour. Que les dieux te portent conseil. »
Le lendemain, je servis d’assez mauvais gré le repas matinal d’Anticléridès. Ce premier repas, composé de fruits et de galettes, d’une décoction chaude lorsque le temps était frais, Nagar le prenait dans sa chambre et ses hôtes en faisaient autant. Anticléridès, aux temps des chaleurs, se l’était fait apporter sur les terrasses, toujours fraîches le matin.
La femme du jardinier servait ordinairement ce repas. Mais elle avait récemment fait un vœu pour la guérison de l’un de ses neveux et elle allait de temps à autre au Temple, de très bonne heure, pour implorer les dieux en se mettant au service des prêtres. Les gens de cette condition, qui ne disposent pas de ressources suffisantes pour offrir de coûteux sacrifices, abandonnent leur propre personne aux prêtres, toujours à la recherche de volontés bénévoles. De mauvaises langues prétendent que ces derniers savent utiliser chacun au mieux de ses compétences et que les péripatéticiennes de la ville basse servent à leurs plaisirs. La servante de Nagar était employée au nettoyage du Temple et des chambres des prêtres y demeurant. Malgré son peu de foi, Nagar l’avait autorisée à accomplir son vœu. Elle avait réparti entre les autres servantes les tâches qui lui incombaient et m’avait demandé de me charger, certains matins, de porter son repas au poète.
J’avais oublié la veille, lors de ma folle décision, que je devais précisément aujourd’hui remplacer la femme du jardinier. Sans quoi, me persuadai-je, jamais je ne me serais risquée à aller chez le poète.
Je ne dormis pas de la nuit, me tourmentant de ce que Nagar pensait et de ce qui s’était passé chez Anticléridès, et me souvenant soudain que je devais le rencontrer dans quelques heures, malgré ma honte et mon désir de ne plus jamais lui adresser la parole. Quand la lumière commença à se glisser derrière les voiles de la fenêtre et au travers des lattes de la porte menant à la terrasse, je me dressai sans joie et sans entrain. Mon corps était douloureux, pesant et fiévreux, mes yeux battus et rouges, mon âme partagée entre la colère et le désarroi, mais sûre de sa résolution de se moquer toujours à l’avenir de Phoil comme d’Anticléridès.
J’entrai donc avec la plus mauvaise volonté du monde chez le poète. J’avais, assez méchamment, décidé de venir à une heure plus matinale qu’à l’accoutumée. Je voulais le réveiller plus tôt qu’il ne l’eût souhaité après les fatigues nocturnes, le punir en somme de m’avoir infligé la plus triste nuit de ma vie.
Cependant, il était réveillé, à demi vêtu et ouvrait la porte de la terrasse. Sa chambre comme toujours encombrée de rouleaux et de calames, mais sa couche lisse et blanche, pareille à celle d’un homme qui a dormi d’un seul trait sur l’oreille où il s’est couché.
« Par mon âme, combien il est agréable de commencer sa journée par un repas servi de tes mains. Pourquoi ne remplaces-tu pas toujours la grosse jument que m’envoie Nagar en guise de clôture à mes rêves les plus tendres ? » Comme je ne disais rien, mortifiée par ma honte et son hypocrisie, il se retourna et vint vers moi.
« Mais qu’as-tu, douce Coelia ? Qu’a-t-on fait à tes yeux pour qu’ils soient si battus ce matin ? » Il me prit par la main et m’entraîna devant la fenêtre où il m’observa en hochant la tête. Comme les larmes me venaient aux yeux, il me lâcha. « Finis ton service et reviens me voir. Nous avons à parler. »
Je trouvai une excuse pour ne pas retourner auprès du poète. Nagar me dépêcha en ville, à ma demande, pour acheter les étoffes dont j’avais besoin pour lui couper de nouvelles robes.
Dans la rue des drapiers, où j’ai toujours aimé me promener – parce qu’elle descend en pente si raide que l’on y voit d’un bout à l’autre le port et surtout le fleuve et les oiseaux qui tourbillonnent au-dessus de l’autre rive, parce que certaines boutiques, pareilles à ces grottes gorgées de trésors dont parlent les légendes, renferment de somptueuses étoffes, parce que, enfin, on me connaît et on me respecte depuis que j’achète, pour Nagar, ce qu’il y a de plus beau –, je rencontrai Phoil.
Il passait de boutique en boutique ou plutôt d’étal en étal. Les drapiers disposent en effet sur des tréteaux de grands plateaux de bois où ils exposent leurs tissus. Les clients peuvent ainsi examiner la couleur de la pièce qui les intéresse sans la déplacer et sans risque de la faire choir dans les rigoles boueuses. Les boutiquiers, ou l’un de leurs aides, se tiennent généralement dehors et surveillent les clients en bavardant entre eux.
Phoil était accompagné de l’un de ses amis que je connaissais pour l’avoir vu chez Nagar. Ils abandonnaient un groupe de drapiers pour traverser la rue et aborder de nouveaux marchands, quand Phoil m’aperçut. J’avais pris garde, bien que je l’aie remarqué immédiatement, de ne pas me montrer et de ne pas aller le rejoindre. Je tâtais une pièce de tissu rehaussée de fils d’or, sans doute de fabrication étrangère, lorsque ses deux mains se plaquèrent sur mes épaules. Il en va toujours ainsi : au moment où le besoin d’affection vous remonte jusqu’à la gorge, où l’on se sent abandonné, on chercherait en vain un soupçon de tendresse auprès de ses proches. Mais, lorsque las de quérir une tendresse que nul n’était disposé à vous donner, on se résigne à l’indifférence, tous les gestes d’amour du monde vous arrivent en même temps. J’avais en vain rêvé des mains de Phoil, de la douceur d’Anticléridès, et en si peu de temps, ils m’offraient ce dont j’avais décidé de ne plus vouloir.
« Coelia, aux yeux tristes, que fais-tu par ici ? Je sais que tu m’avais vu. Tu ne sais pas encore détourner la tête avec suffisamment de naturel…
« Je t’abandonne et descends au fleuve avec cette jeune fille », lança-t-il à celui qui l’escortait.
Il m’entoura les épaules et me soutint quasiment jusqu’au port comme s’il avait redouté que je glisse sur le sable humide de la ruelle. Nous allâmes nous asseoir sur le quai. Parce que je marchais depuis un long moment – j’étais venue à pied à la Cité – je délaçai mes sandales et mis les pieds dans l’eau.
Phoil s’étonna que je ne craigne pas les crocodiles. Mais ils n’aimaient pas cet endroit. Ils avaient trop peur du bruit des marins dans le port. Ils préféraient de beaucoup les alentours de la presqu’île. Je les voyais passer du haut des terrasses, tout à la fois terrorisée et respectueuse devant ces animaux sacrés.
Les prêtres du Temple veillent à ce qu’on ne les tue pas. Dans des temps très anciens, ils avaient obtenu du Roi un édit qui punissait de mort quiconque aurait osé détruire l’un d’entre eux. On racontait aussi que dans les profondeurs du Temple, les prêtres en entretenaient avec les offrandes des fidèles, dans d’obscurs canaux, alimentés par les eaux du fleuve.
Le prince détestait les crocodiles et s’indignait que le Roi n’encourage pas son peuple à les abattre. Beaucoup de paysans et quelques citadins imprudents disparaissaient chaque année, victimes de l’appétit des animaux protégés. Nagar, qui manquait de sens religieux, s’accordait avec le prince. Elle avait même tenté de convaincre le Roi d’abroger le décret. Mais comment défaire ce qui vient des prescriptions divines ? Les prêtres s’y seraient opposés et le peuple tout entier les aurait suivis.
Phoil me tenait toujours par les épaules. Tous ceux qui passaient derrière nous devaient nous prendre pour un couple d’amoureux. Je tremblais de tous mes membres et cherchais vainement à me calmer. Mais Phoil ne remarqua pas mon agitation. Lui-même semblait très excité. Il parlait vite, comme si le temps allait lui manquer. Pour autant que je pusse m’en rendre compte, il éprouvait quelques difficultés à suivre jusqu’au bout une même idée. Et toujours, il me serrait contre lui sans se soucier de mes frissons. Par instants, il se tournait brusquement vers moi et guettait une réponse. Il oubliait aussitôt ce qu’il attendait et posait une autre question. Il me dévisageait avec ce qui, dans mon énervement, me paraissait de l’émotion, mais détournait fréquemment son attention vers le fleuve et les voiles blanches qui s’y gonflaient.
Dans ma fièvre, je retins cependant ce qu’il me disait :
« T’es-tu étonnée, commença-t-il, de mon retour hier au soir ? Car je gage que tu avais noté mes absences. Mais peut-être ne sais-tu rien de tout ce qui nous a agités pendant tant de jours ? Si. Vraiment, le sais-tu ou crois-tu le savoir ? Anticléridès te l’a dit sans doute ?
« Alors tu devines que Nagar et moi-même ne pouvions nous rencontrer sans évoquer ces douloureuses questions. Bien entendu, nous ne parvenions pas à nous comprendre. Comment l’aurions-nous pu ? Il est exclu que nous le puissions jamais, car je sais qu’elle reste sur ses positions et qu’en dépit de la décision du Roi, elle persiste à penser que j’ai tort et qu’elle a raison. Cela, vois-tu, j’ai tenté de le lui démontrer à plusieurs reprises, est inconcevable. On ne saurait agir ainsi, quelles que soient les motivations ou les ambitions qui nous poussent. Étrange comme elle peut avoir peur de moi parfois ! Nous demeurons des étrangers politiques. Passée une certaine limite, il ne s’agit plus de raisonnement, de convictions logiques, mais de foi ou d’intuitions. Alors, bien sûr, comment s’entendre… »
Il poursuivit ainsi longuement son monologue. Je ne me souviens pas aujourd’hui de tous ses propos. Je me souviens seulement d’avoir voulu parler, moi aussi, d’avoir voulu lui confesser que j’avais condamné les positions de Nagar et estimé les siennes. Mais je n’osai. Je crois du reste qu’il ne m’aurait pas écoutée. Il se saoulait de paroles, y cherchant une vérité qui m’échappait alors, car je ne savais toujours pas ce qui avait motivé son retour sur la presqu’île. Finalement, tassée contre ce corps dont j’avais si souvent rêvé, je finis par ne plus écouter que le son doux et chaud de sa voix, par ne plus comprendre que ce bras sur mes épaules, ces côtes qui meurtrissaient mon sein, cette cuisse dure, pressée contre la mienne. Ma fièvre se nourrissait de la sienne et j’aurais pu prendre la parole, dire que je l’aimais, que j’aimais ce moment et cet endroit, il n’y aurait pas accordé plus d’intérêt que moi à ses histoires. Mais ces discours parallèles, celui qu’il menait avec des mots et moi avec mon corps, suffisaient à nous rapprocher.
Son ami revint cependant et s’assit à nos côtés. Alors Phoil s’arrêta de parler et moi de me blottir. Nous nous levâmes. Pendant que Phoil se précipitait vers l’un des intendants du palais qu’il venait d’aviser, son ami m’attendit alors que je relaçais mes sandales. Mon esprit soudain éclairci, je lui demandai quelle était cette décision du Roi qui avait tant remué le prince.
C’est ainsi que j’appris que, lassé de tant de controverses, désireux de réfléchir en paix et de se remettre de son chagrin sans y ajouter encore par une décision difficile, convaincu enfin qu’il était lui-même – malgré son abattement actuel – en bonne santé, le Roi avait remis à plus tard le soin de fixer sa succession. Phoil s’en réjouissait car, si quoi que ce soit advenait au Roi, le prince héritier et, en conséquence, un conseil de régence lui succéderaient. Nagar n’en éprouvait pas vraiment de mécontentement parce qu’elle n’aimait pas le rôle ingrat qu’elle avait joué ces derniers jours auprès du Roi et qu’elle pensait que le Roi finirait par se rallier à ses arguments après avoir pris le temps de la réflexion et surtout observé attentivement chacun de ses deux fils, le bâtard et le légitime.
En échange de ces informations, l’ami de Phoil me demanda en s’amusant si j’étais la nouvelle conquête de Phoil et ce qu’en pensait ma maîtresse. Je savais bien que quelque fidèle qu’il soit au prince, ce jeune aristocrate, si léger et sûr de lui, ne pourrait s’empêcher de faire courir à la Cour le bruit que Phoil trompait Nagar avec sa suivante. Et l’on ne manquerait pas de se gausser de Nagar. Quoique à cette minute, je ne désirasse rien tant que de passer effectivement pour la maîtresse du prince, je baissai la tête, moins pour ajuster mes sandales que pour qu’il ne voie pas mon trouble et dis d’une voix pleine de colère que tout seigneur qu’il fût, il était indigne de lui de supposer que je puisse trahir Nagar. J’ajoutai, cette fois sans détourner les yeux, que quoiqu’étonnée de l’agitation du prince et de son attitude, je supposais qu’elles s’expliquaient par la perspective de retrouver des relations normales avec sa maîtresse. Le jeune homme – qui ne riait plus – confirma que Phoil ne semblait pas dans son état normal depuis la veille et s’excusa même d’avoir paru grossier.
Entre-temps, Phoil était parti avec l’intendant sans prendre la peine de me saluer. Je pris donc, presque aussi mélancolique qu’à l’aller, le chemin de la presqu’île. Je m’arrêtai cependant au Temple. Je m’y rends souvent quand j’ai une décision à prendre.
Ce que nous appelons le Temple comporte les lieux saints proprement dits où l’on honore les trois grands dieux qui protègent le Royaume, mais aussi l’École du Temple et la Maison des prêtres. L’ensemble domine le fleuve, légèrement au sud et en contrebas du palais.
Ce jour-là, la cour d’honneur, qui mène au sanctuaire, était presque inaccessible. Une foule bruyante l’occupait en compagnie d’animaux divers. Le portier, qui me conseilla d’emprunter exceptionnellement l’un des passages réservés aux prêtres, m’expliqua qu’il s’agissait des préparatifs d’une noce qui ne parvenait pas à se conclure. Le marié potentiel, un jeune citadin, s’était entiché d’une fille de pauvres paysans. Les parents du garçon s’opposaient, bien entendu, violemment à une alliance avec une famille aussi peu fortunée.
Il est mal vu en ville d’épouser des campagnards. Mais on tolère toutefois les unions avec ceux des paysans qui possèdent un peu de bien. Au moment des famines, qui persistent malgré les efforts des commis, elles sont même encouragées. Les familles, dont un membre avait eu le goût de s’éprendre à la campagne, se réjouissaient alors d’un choix sur lequel elles avaient jusque-là émis tant de réserves. Les paysans le savaient et se servaient toujours de cet argument pour aider à la conclusion de ces épousailles mixtes. Cela ne les empêchait cependant pas, lorsqu’on avait besoin d’eux, de se montrer durs en affaire. Car ils n’entendaient pas distribuer sans profit les nourritures que leur urbaine famille réclamait à grands cris.
Le jeune citadin s’était choisi une belle-famille qui, en temps de famine, une fois prélevée la part des récoltes destinées aux greniers du Royaume, aurait elle-même bien du mal à subsister. Faute d’obtenir l’accord de ses parents, il avait convaincu les deux familles de s’en remettre au choix des dieux. C’est pourquoi ils étaient venus aujourd’hui, accompagnés de leurs parentèles, de bon nombre d’amis et d’animaux pour le prêtre chargé du sacrifice et de l’interprétation du message divin. Le portier craignait fort que chacune des deux familles ne se soit fait escorter que pour se protéger de l’autre en cas de querelle. Elle surviendrait immanquablement car le résultat du sacrifice ne pouvait qu’être défavorable à l’une des parties.
Avant de m’engager dans le passage, je jetai un coup d’œil dans la cour, m’amusant du contraste des deux groupes, l’un si élégant et discret, l’autre si gauche et voyant. Dans un coin, presque à l’écart, les deux jeunes gens discutaient avec un prêtre. Elle venait manifestement de la campagne, mais ses traits étaient si fins et nobles que toute famille aurait eu plaisir à l’accepter en son sein.
Dans la lumière tranquille du Temple, près du grand autel, je résolus de me résigner à ce que le destin attendait de moi. Je sortis rassérénée par la conviction qu’il fallait m’abandonner aux desseins des dieux. La certitude qu’ils me seraient révélés au moment opportun m’avait soudain illuminée.
Je me souviens aujourd’hui qu’en regagnant la presqu’île, tandis que je traversais les étendues de sable qui séparent la villa de la Cité, un scorpion dressa soudain sa queue devant moi. Je m’écartai en criant. J’ai toujours redouté ces animaux. Mon père disait jadis qu’ils sont les messagers que les dieux envoient à ceux qu’ils veulent sauver de futurs malheurs. Je me sentais alors tout à la fois trop tremblante d’avoir évité de justesse la piqûre mortelle et trop soulagée par mes résolutions pour me souvenir de la prescience paternelle. J’avais oublié le petit scorpion des sables lorsque, quelques instants après, je franchis la porte de la villa.
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