Célubée
Chapitre VII
Phoil revint la nuit du retour de Nagar. J’étais demeurée dans la galerie après avoir aidé ma maîtresse à sa toilette. C’est pourquoi je fus la première de la maisonnée à entendre les grands coups qu’on frappait à la porte et que l’écho répercutait de couloir en couloir.
J’allai en courant demander le nom du visiteur et le prier de cesser de faire tant de bruit. Alors qu’au travers de l’épaisse porte, la voix étouffée de Phoil me parvenait enfin, le jardinier parut et m’aida à soulever la barre qui verrouillait l’entrée.
À la lumière du clair de lune, le prince paraissait noir de poussière. Avant que je puisse m’écarter, il me pressa contre lui et demanda, comme Nagar peu d’heures auparavant, à aller dormir. En vain je cherchai à le convaincre de se laver un peu et de quitter ses vêtements sales, il ne consentit qu’à m’abandonner son manteau de nuit qui acheva de salir ma tunique blanche.
En m’étendant sur ma couche, je poussai un soupir de contentement. La villa était à nouveau pleine. J’allais recommencer à être heureuse.
Le lendemain matin, tandis que de la terrasse, j’inspectais les fenêtres pour savoir si Phoil et Nagar étaient réveillés, j’aperçus Anticléridès au bord du fleuve. Je descendis le rejoindre et lui criai, aussitôt qu’il me vit, que Nagar et Phoil étaient enfin rentrés. Il remonta à ma rencontre et sourit lorsqu’il se trouva devant moi :
« Te voilà bien heureuse.
— C’est que je me suis sentie si seule tous ces jours derniers.
— N’étais-je pas là ? Pourquoi n’es-tu pas venue me voir ?
— Tu travaillais… Et dès le premier jour, tu m’avais abandonnée avec une coupe de vin et ma cithare. À quoi bon te déranger ? Tu m’aurais écartée de la même façon.
— T’ai-je ainsi délaissée, douce Coelia ? Sans doute, puisque te voilà à nouveau fâchée. Je ne l’ai pas voulu. J’ai oublié que je t’avais réclamé du vin et de la musique. Alors que je me maudissais de ne pouvoir travailler, l’inspiration m’est soudain revenue. Retournant précipitamment dans ma chambre, j’ai écrit jusqu’à cette nuit, où le sommeil m’a enfin pris. Ce que j’ai dit ou fait avant, je ne m’en souviens plus. Que s’est-il passé ?
— Tu as parlé du temps qui passe trop vite et te manque pour achever ton œuvre, tu as pris ma main et m’as prédit un avenir étrange, tu m’as demandé une coupe et une chanson et tu es parti sans attendre mon retour. »
Il prit un air soucieux et me regarda avec inquiétude. « Il se peut, reprit-il, que j’aie eu un comportement curieux et que j’aie tenu des propos qui n’auraient pas dû franchir ma bouche. Donne-moi tes mains. Qu’ai-je dit de ces mains ? »
Je lui répétai sa prédiction, tandis qu’il examinait attentivement mes paumes. Enfin, il leva les yeux vers moi. Son regard était très triste : « Je regrette, Coelia, d’avoir parlé ainsi. Si tu peux l’oublier, hâte-toi de le faire. Sinon, fais-en le meilleur usage. » Avant de lâcher mes mains, il les baisa toutes deux doucement.
Voyant mon étonnement et mon désarroi, il suggéra que nous remontions. Il avait envie d’entendre Phoil ; je m’étonnai qu’il ne soit pas curieux aussi du rapport de Nagar. Mais il haussa les épaules : « Tu sais bien qu’elle ne dira rien. »
Dans la galerie, nous rencontrâmes Phoil, qui allait enfin se baigner. Anticléridès l’accompagna aux bassins. Ils refermèrent la porte sur eux. J’eus à m’occuper de Nagar et notamment à lui essayer, avant de l’achever, sa robe de fête. Cette dernière occupation me retint dans sa chambre trop longtemps pour voir sortir les deux hommes, et plus encore ensuite dans la galerie où je terminai la robe, pour assister aux retrouvailles de Phoil et de sa maîtresse et écouter leur conversation. Ce n’est donc que plus tard, dans l’après-midi, que je pus, à mon tour, interroger le prince.
Il s’était d’abord rendu sur ses terres, dans la première seigneurie, la plus proche de la Cité. Le commis de ce territoire avait déjà reçu les décisions du Roi. Malgré ses réticences, il avait donné l’ordre au procureur d’aller quérir les grains exigés par le souverain.
Ce commis était un homme d’une grande expérience et de la plus rigoureuse honnêteté. Aussi le Roi l’avait-il nommé dans cette seigneurie, traditionnellement difficile, du fait de sa proximité de la ville. Les paysans n’hésitent pas à se rendre en ville eux-mêmes pour y acheter outils, semences et les simples aménités de l’existence. Ils font preuve de plus de finesse et de plus de ruse que les paysans du Nord, renfermés sur leur isolement. Le Roi les craint, car il n’ignore pas que, pourvus d’un sens critique comparable à celui des habitants de la Cité, ils possèdent en plus cette opiniâtreté, cette avarice et cet attachement à la terre qu’ils travaillent, qui ont de tout temps éloigné les paysans du Royaume des préoccupations métaphysiques si chères aux citadins.
Phoil avait très tôt gagné l’amitié et le respect du commis. Celui-ci, qui avait occupé plusieurs postes dans des seigneuries septentrionales, méprisait les princes, incapables de gérer les terres que le souverain leur avait abandonnées. Elles étaient généralement mal exploitées, les paysans chargés de leur culture, l’étant, quant à eux, exagérément. En vain, cet administrateur, auquel la richesse du Royaume tenait à cœur, leur avait-il expliqué qu’ils retireraient de meilleurs profits de leurs possessions par une mise en valeur plus réfléchie et une réduction provisoire des charges pesant sur leurs fermiers.
Lorsque le Roi l’envoya dans la seigneurie dont Phoil était le titulaire, ce dernier lui rendit visite. Il passa plusieurs heures à lui décrire l’état tant physique qu’économique de ce territoire, à lui faire des suggestions et à lui demander des conseils agronomiques pour ses propres terres. Le commis, surpris de cette attitude, ne sut pas d’abord s’il fallait en être flatté ou agacé. Comme il était scrupuleux, il écouta le discours du prince avec attention et répondit précisément à ses interrogations, en se réservant de vérifier chacun des renseignements fournis par Phoil. Son éloignement pendant de nombreuses années de la Cité l’avait écarté des bruits de la Cour et il ne savait rien de la réputation de Phoil.
Sa première tournée dans la seigneurie confirma les propos du prince. Ne voulant rien négliger, le commis alla également inspecter le domaine de Phoil. Ce qu’il y vit leva ses dernières réticences. Dès qu’il apprit par l’intendant du prince que celui-ci passait quelques jours dans sa propriété, il lui rendit sa visite et lui offrit son amitié et son admiration. Il eut même le courage ou l’humilité de lui faire part de son scepticisme premier. Ce dernier point emporta la sympathie de Phoil, qui avait jusque-là redouté que ce technicien compétent soit, comme ses prédécesseurs, un flatteur, incapable du moindre jugement personnel et plus prompt à saisir son intérêt ou celui du Roi que celui du peuple du Royaume. De ce jour, Phoil ne manqua jamais d’aller voir le commis à chacun de ses passages dans sa seigneurie. Le Roi, qu’on avait informé de cette amitié, hésita un moment à déplacer son représentant, car il craignait l’alliance entre son plus remarquable administrateur et le plus dangereux de ses sujets. Il crut bon toutefois de maintenir sa confiance aux deux hommes, dont la qualité commune était le sens de l’intérêt public et qui avaient fait de cette seigneurie turbulente la plus prospère et la plus calme du Royaume.
Phoil espérait donc beaucoup de sa rencontre avec le commis. Il le trouva inquiet et sur le point d’envoyer au conseil un rapport soulignant les dangers des décisions arrêtées. Le premier, il avait signalé qu’une famine menaçait et avait joint à sa lettre une liste de recommandations, dont certaines étaient proches des propositions de Phoil. Cependant, sa note était parvenue au palais au moment de la claustration du Roi et il supposait que certains conseillers qui ne l’aimaient pas l’avaient déformée ou que le souverain l’avait écartée en raison des réformes importantes qu’il y préconisait.
Il passa plusieurs heures avec Phoil. Il lui confirma toutes ses craintes : sur le poids du sacrifice demandé aux paysans, sur la disproportion de celui-ci face à l’importance de la disette attendue et sur le risque politique que prenait ainsi le Roi. Le voyant dans ces dispositions, Phoil l’adjura de refuser d’exécuter l’ordre royal ou du moins d’en différer l’application. Mais le commis répondit qu’il ne pouvait contrevenir à un ordre émanant du pouvoir légitime. Il se croyait seulement autorisé à faire des remontrances et à mettre en garde le souverain contre les conséquences de la politique choisie. Phoil préféra ne pas insister. Il lui demanda cependant quelle serait sa conduite s’il aboutissait à la conviction que par ses décisions, le Roi conduisait le Royaume à la ruine. Le commis réfléchit longuement avant de répondre : « Je considérerais que ce souverain ne dispose plus d’aucune légitimité. Je chercherais le plus digne du Royaume et lui ferais allégeance. Mais je prie les dieux qu’ils n’abandonnent pas le Roi et, aussi longtemps qu’ils l’éclaireront, je tenterai de le faire changer d’opinion. »
Malgré l’humeur dans laquelle il voyait Phoil, il l’autorisa à parcourir la seigneurie et à observer le travail du procureur et de ses hommes à la condition que le prince s’engageât à ne pas intervenir. Craignant les réactions des paysans, le commis avait flanqué son procureur et ses assistants d’une troupe armée. Mais il connaissait trop la considération qui s’attachait au prince dans la seigneurie, pour ne pas savoir qu’au moindre mot de Phoil, les paysans s’en prendraient aux hommes du Trésor et à leurs gardes. Ces derniers, trop peu nombreux et trop mal équipés, n’auraient pas le dessus contre une masse résolue à défendre son bien, autant que l’équité.
Phoil, de son côté, ne tenait pas à être associé à ce pillage légal. Aussi resta-t-il constamment à l’écart, se tenant parfois à l’abri d’une butte ou d’un arbre. Suivant les hommes du Roi à quelque distance, il assista muet et caché à l’arrivée du procureur dans les hameaux. Le procureur, ayant fait convoquer les habitants, les informa de l’objet de sa visite. Obéissant au commis, il consacra la plus longue partie de son discours à leur expliquer que, sans leurs réserves, les citadins étaient condamnés à mourir de faim et à mettre l’accent sur l’exemption de contribution en argent que le Roi leur consentait pour l’année.
Dans le premier hameau, les quatre familles assemblées gardèrent d’abord le silence. Puis les femmes commencèrent à s’indigner véhémentement, tandis que les hommes, immobiles, évaluaient les forces en présence. Sans doute, jugèrent-ils inutile de résister par la violence. Le plus âgé demanda au procureur de l’autoriser à parler aux trois autres chefs de famille et aux dix jeunes hommes qui se tenaient auprès des femmes. Ils parlementèrent quelque temps. Le plus âgé revint en se déclarant prêt à ouvrir les greniers.
« Nous y mettons une condition préalable, celle de vérifier les instruments de mesure que tu as apportés avec toi et de contrôler chacune des pesées que tu feras. »
Le procureur, qui avait pensé procéder au partage des grains au jugé, sans recourir à la balance qu’il n’avait emportée que par acquit de conscience, maugréa qu’il faudrait plusieurs semaines si l’on procédait ainsi :
« Vos grains sont rangés dans des sacs ou dans des casiers en bois, il suffit d’en faire le compte et de partager ainsi.
— Il n’en est pas question, reprit le plus âgé, l’ensachage des grains ne se fait jamais de manière régulière. Aucun de nos sacs ne contient la même quantité. Toute répartition sans pesée ne pourrait se faire qu’au détriment du Roi ou de nous-mêmes. Je doute que tu veuilles voler le peuple du Royaume ou ces citadins affamés, dont tu nous as parlé. Mais je t’accorde que ta petite balance ne suffira pas à la tâche. Aussi pensons-nous qu’il te faut retourner chez toi chercher de nouveaux instruments. Rapporte de grosses balances. Reviens quand tu veux, cette nuit, s’il te plaît. Nous t’attendrons. »
Le procureur, ennuyé, mais qui avait reçu de son supérieur l’ordre exprès de ne pas recourir à la violence, battit en retraite avec l’intention de revenir effectivement peu avant la nuit. Il savait que les paysans allaient employer une partie du temps gagné à cacher ce qu’ils pourraient de leurs récoltes engrangées. Plus vite il serait de retour, moins la perte serait lourde. Phoil, tournant bride de son côté, adressa intérieurement un sourire malicieux à ces paysans qui avaient remporté une première victoire. Il se sentait soulagé et se prit soudain à espérer que le Roi ne retire de ses injustes mesures qu’un maigre profit.
À la fin de sa tournée, le procureur, jeune administrateur d’esprit étroit, mais timide, manifestait une rage croissante, d’autant que les soldats et ses assistants commençaient à trouver que l’affaire tournait à la farce. Alors qu’il regagnait son domicile, Phoil le rejoignit. Il se sentait, quant à lui, d’excellente humeur.
« Je crains, dit-il, que le Roi ne retire pas grand-chose de cette opération. Ces cultivateurs sont trop rusés. » Le procureur, vexé, se borna à répondre qu’il ne se laisserait pas berner et qu’il s’apprêtait à reprendre la situation en main.
Phoil l’accompagna à la résidence du commis. Dans chaque seigneurie, se trouve, sur la route menant à la Cité et à mi-chemin des frontières du territoire, un Centre royal. Ce n’est pas une ville à proprement parler – il n’existe pas d’autres villes dans le Royaume en dehors de la Cité –, mais l’agglomération de plusieurs bâtiments royaux. La résidence du commis, souvent construite au bord du fleuve, est flanquée des greniers de la principauté. Plus à l’écart, la résidence et les services du procureur. Dans ces bâtiments, plus somptueux, comme il sied au représentant du Trésor royal, et plus vastes, le procureur conserve tous les documents comptables attestant le paiement des impôts, ainsi que les fameux instruments de mesure, dont l’immense balance aux plateaux de bois, parfois plus larges que les roues des chariots chargés de les transporter. Plus loin, enfin, le campement militaire où une troupe de vingt à cinquante hommes, placée sous l’autorité d’un officier, lui-même subordonné au commis, sauf contrordre royal, est chargée de veiller au maintien de l’ordre public.
Après un bref entretien avec le commis, le procureur regagna ses locaux où il s’enferma avec ses assistants. Phoil, à son tour, fît un bref rapport à son ami. Il ne cacha pas sa satisfaction devant les tours que les sujets de sa seigneurie venaient de jouer au procureur et au Roi.
Le commis se garda de tant d’optimisme : « À ta place, je ne me réjouirais pas de si bonne heure. Si les paysans persistent dans cette attitude et s’ingénient à contrecarrer l’action du procureur, je serai contraint de sévir et de sanctionner sévèrement leur mauvais vouloir.
« Je vois que tu ne connais pas la totalité des ordres du Roi. Je ne tenais pas à te les révéler parce que tu n’y as aucun titre et que je ne sais que trop comment tu réagiras.
« Le Roi exige pour chaque seigneurie une certaine quantité de grains. Cela signifie que nous ne laisserons aux paysans trois mois de réserves que si nous parvenons à faire rentrer dans les greniers royaux le poids de grains attendu. Cette mesure, comme tu vas le dire, annule la mansuétude que manifestait le Roi en leur abandonnant trois mois de vivres. Lorsque les cultivateurs s’en apercevront – et les calculs demandés par ceux que tu as vus tout à l’heure suffiront à leur prouver la duplicité du Roi – ils réagiront encore plus vivement que nous ne pouvons le craindre.
« En outre, le Roi a autorisé chacun de ses commis à faire usage de la force pour récupérer la contribution exigée des paysans. Je sais qu’il a envoyé aux officiers chargés des campements l’ordre de suppléer aux éventuelles carences des commis.
« Tout à l’heure lorsque je t’ai dit que je priais les dieux de conserver leur protection au Roi, j’avais plus de raison que tu ne le pensais de craindre qu’ils ne l’aient abandonné. »
Phoil avait perdu sa superbe et s’était presque affaissé sur les coussins du commis, à ces nouvelles, que même ses pires angoisses n’avaient pu lui faire imaginer. Il réfléchit un long moment avant de demander au commis ce qu’à son avis cela impliquait.
« Tu le sais comme moi. Dans ta seigneurie, les paysans croiront habile de résister par des arguties et de tirer profit du temps gagné pour dissimuler une partie des réserves. Comme ils s’entêteront à contester chacune des décisions du procureur, pour éviter que dans un moment d’énervement, il ne prenne des décisions excessives ou que l’officier, me jugeant trop faible, décide de s’arroger l’ensemble des pouvoirs dans la principauté et d’y faire régner la terreur, je devrai ordonner que l’on saisisse de force les réserves et, peut-être, faire un exemple. Ne m’oblige pas, je te prie, à envisager dès à présent, ce que je crains tant de concevoir.
« Dans les autres territoires, où les cultivateurs sont plus frustes, les violences risquent d’éclater plus vite. Inutile que je te les détaille, tu sais ce qui peut se produire. Et le pire n’est pas pour maintenant. Que se passera-t-il quand tous ces gens n’auront plus rien à manger ? »
Accablé, le prince prit congé du commis et décida de poursuivre sa route sans attendre. Il avait songé à coucher dans son domaine, mais renonça une nouvelle fois à se reposer. En partant, il passa devant chez le procureur et vit que l’on chargeait plusieurs grosses balances sur des attelages de mulets. Le personnel de la procure était visiblement en émoi et se préparait, lui aussi, à une nuit blanche.
Phoil fit cependant un détour par ses terres où il dîna. Il donna l’ordre à l’intendant de remettre au procureur, sans protester, les trois quarts des réserves des années précédentes et autant de la nouvelle récolte, mais de refuser fermement de lui livrer le quart restant, qu’il devrait enfermer dans les greniers personnels du prince, en attendant ses instructions. Puis, ayant choisi un nouveau cheval dans ses écuries, il reprit sa route dans la nuit.
Il avait déjà tant cheminé sur la route du fleuve, la seule grande voie du Royaume, que l’idée de la parcourir en pleine nuit ne l’effrayait pas.
Il retint son cheval pour le ménager et traversa la nuit et la deuxième seigneurie en somnolant au pas de l’animal. Au petit matin, il parvint dans la troisième principauté. Plus petite que les deux précédentes, car comprimée d’un côté par le fleuve et de l’autre par les contreforts des montagnes, où se niche la quatrième seigneurie – celle où se trouvaient les terres de Nagar –, on en faisait rapidement le tour.
Phoil abandonna la route et se lança dans une sente pierreuse de traverse qui menait vers les montagnes si on la suivait jusqu’à son terme. Le prince était sûr d’y rencontrer plusieurs fermes ainsi que trois hameaux, avant d’aborder la seigneurie de Nagar. Il pensait que ces habitations seraient les premières visitées par le procureur de la région, car elles seules se trouvaient en bordure d’une piste acceptable.
À l’exception de la route du fleuve, dallée de la porte de la Cité au Centre royal de la province la plus septentrionale, qu’on entretient régulièrement et soigneusement, il n’existe aucune autre voie convenable dans le Royaume. Les sentiers qui se greffent sur cette route sont souvent trop mauvais pour que chars ou chariots puissent y rouler. Les cultivateurs ne tiennent pas à rompre leur solitude et se contentent de suivre le cours des ruisseaux ou de tracer à travers champs un mince passage que seuls un mulet ou un homme agile peuvent emprunter. Quand arrivait l’époque de la collecte des contributions en nature et en argent, c’est-à-dire quand la dernière récolte de l’année se trouvait rentrée, les procureurs faisaient ferrer leurs chariots et traversaient, en brinquebalant, les champs arasés. Les procureurs des seigneuries de montagne réquisitionnaient à cette date chevaux et mulets de la population et se lançaient sur les pentes par les chemins que les pluies de l’hiver avaient lessivés et crevassés. Au retour, les animaux, chargés de sacs, étaient conduits par des cultivateurs au pied sûr, tandis que le procureur et ses aides marchaient derrière, portant eux-mêmes les rouleaux de comptes où étaient enregistrés les produits de l’impôt.
La première ferme était déserte. Par les portes grandes ouvertes, l’on voyait, sans avoir à s’aventurer très loin, que les granges avaient été vidées. Phoil descendit de cheval et fit rapidement le tour de l’espèce de chaumière de terre battue au toit à demi emporté. Comme beaucoup de fermes du Royaume, c’était une maison basse et sale, à peine éclairée par deux misérables fenêtres et qu’un mur divisait en deux parties, l’une pour les hommes, l’autre pour le bétail. Adossé à la maison, un toit à peine plus solide que le précédent coiffait quatre poteaux chancelants qui bornaient ainsi l’emplacement de la grange.
Phoil, ayant inutilement appelé, pénétra dans le réduit où vivaient les occupants de la ferme. Il n’y trouva personne et comprit à la chaleur des cendres du foyer, que la maison n’avait été que très récemment abandonnée. Des marques de sabots et de longues lignes parallèles s’embrouillaient dans la poussière de la cour où il avait laissé son cheval.
Le prince se remit en selle et regagna le sentier. Il connaissait mal les habitants de cette seigneurie et pas du tout les fermiers de la terre qu’il laissait derrière lui, mais imaginait sans peine que, bouleversée par ce qui venait de lui arriver, la famille avait couru donner l’alerte à ses voisins.
Alors qu’il arrivait à la deuxième ferme en bordure de route, il aperçut des chariots déjà lourdement chargés et un groupe d’hommes qui s’agitaient dans la cour. Il descendit et se cacha dans le lit asséché d’un ruisseau.
Le procureur, accompagné de quatre aides, d’un homme armé et de charretiers, venait manifestement d’arriver. Il ne s’embarrassa d’aucun discours préalable et se borna à apprendre au couple de fermiers et à ses six enfants que, par ordre du Roi, il était chargé de prendre possession de leurs réserves et de ne laisser que ce qui leur était indispensable pour survivre quelque temps. Ainsi que Phoil le remarqua, il ne mentionna aucune durée précise. Le fermier, homme déjà âgé et près duquel se tenait son aîné – un homme vigoureux d’une vingtaine d’années, le père sans doute du bébé que l’on entendait pleurer du fond de la maison –, demanda de quelle quantité de grains il disposerait pour tenir jusqu’à la prochaine récolte. Le chiffre que donna le procureur était si dérisoire et disproportionné au temps qui restait à courir et aux besoins de cette famille que Phoil se demanda si le procureur avait bien procédé à des calculs avant de s’aventurer sur les routes et s’il ne souhaitait pas, en fournissant au Roi plus qu’il n’attendait, faire montre d’un zèle utile pour son avenir. Pendant ce temps, le vieillard, indigné, avait protesté qu’il était impossible qu’il livre au Roi, gratuitement de surcroît, une telle part de ses propres réserves. Le procureur se contenta d’indiquer à ses aides l’emplacement de la grange, semblable à celle de la ferme précédente. Les charretiers, assis derrière leurs attelages, regardèrent placidement les assistants suivis du soldat se mettre à compter les sacs où avait été rangée la nouvelle récolte.
Le fermier alla trouver le procureur.
« J’ai toujours versé sans m’en faire prier la contribution en nature exigée par le Roi. Il est arrivé que je ne puisse acquitter immédiatement la contribution en argent. J’ai toujours réussi à la payer. Jamais le Roi n’a eu à se plaindre de moi. Pourquoi aujourd’hui vient-il me prendre ce que j’ai tant de peine à produire ? Regarde, j’avais préparé les sacs du Roi. Ce sont les premiers que j’ai fermés. Je craignais d’avoir été chiche et j’avais prévu, si tu me le demandais, de prélever dans ce casier pour compléter mon impôt. Cette année, les pièces d’argent étaient prêtes. J’attendais ta venue avec satisfaction, car je pensais que je pourrais passer l’hiver sans me tourmenter comme les années précédentes. Mon seul souci était la faiblesse de la récolte. Ma famille s’est agrandie et je dois la nourrir. Avec mes réserves, nous aurions pu tenir sans nous priver jusqu’au printemps, à la condition que je vende peu de grains. Si tu me prends ce que tu as dit, qu’allons-nous devenir ? »
Le procureur, lassé de tant de discours, haussa les épaules : « Le Roi te fait grâce de la contribution en argent. Tu n’as donc pas de raison de pleurer. À présent, laisse-moi passer, car je dois procéder au partage. » Il écarta sans ménagement le vieil homme et s’avança vers ses assistants qui avaient achevé le décompte des sacs.
Le jeune homme, qui avait écouté les yeux baissés tout l’échange entre son père et le trésorier, s’interposa soudain. D’un geste vif, il se plaça entre le procureur et ses aides.
« Tu as entendu ce que t’a demandé mon père, dit-il d’une voix forte, et tu n’y as pas répondu. Explique-nous comment le poids de céréales que tu veux nous laisser permettra à dix personnes de manger jusqu’au printemps ?
— Je ne suis pas là pour répondre à tes questions, jeune homme. J’ai transmis l’ordre du Roi, vous devez obéir.
— Le commis, lorsqu’il vient nous voir, dit que le Roi est juste. Les ordres qu’il a donnés sont injustes. Ils ne peuvent venir du Roi. Nous ne pouvons nous y soumettre.
— Tu n’as pas à discuter les décisions royales. Tu n’as pas non plus à discuter mon autorité que je tiens du Roi. Écarte-toi à présent, tu nous mets en retard. »
Mais le jeune homme ne se laissa pas intimider et se saisit du procureur dont il emprisonna les mains dans le dos.
« Ordonne à tes aides de cesser leur travail où je te brise les bras », dit-il.
Le soldat qui avait commencé, à la demande des adjoints du procureur, de sortir les sacs, lâcha celui qu’il tenait et courut, en sortant son glaive, vers le jeune paysan. Mais il n’alla pas loin, car le frère cadet, une espèce de colosse au regard éteint et au front bas se jeta sur lui et, d’un geste sec, lui cassa la nuque. L’homme d’armes, soudain désarticulé, s’effondra sur le sol. Alors le frère aîné lâcha le procureur et regarda avec horreur le spectacle. Phoil, dans sa cachette, frémit d’effroi et sentit son corps se tremper de sueur. Il aurait voulu bondir à travers le talus et courir vers le groupe dramatiquement assemblé autour du cadavre. Mais il savait qu’il n’y avait plus rien à faire pour ressusciter l’un et sauver le second. Aussi demeura-t-il dans son poste d’observation à guetter les réactions de chacun, tout en supputant ce qu’il pourrait faire.
Après un moment d’incompréhension, le jeune homme reprit ses esprits et repoussa son frère.
« Tu vois, dit-il au procureur, que tu aurais tort de vouloir poursuivre ton travail. Remonte sur ton cheval et emmène ton équipage. Tu reviendras lorsque tes calculs seront justes. »
Un coup d’œil à ses adjoints, blêmes et chancelants, ainsi qu’aux charretiers qui à l’évidence, ne tenaient pas à se mêler d’une affaire par laquelle ils ne se sentaient pas concernés, suffit au procureur pour comprendre qu’en s’entêtant, il risquait de perdre la vie et le chargement déjà entassé dans les carrioles.
Froidement, car sa dignité et celle du Roi étaient en jeu, il ordonna à deux charretiers de ramasser le corps du soldat et de l’étendre dans la charrette la plus proche. Un fois sur son cheval, il regarda le jeune paysan et lui dit sèchement : « Ne sois pas trop sûr de toi. On ne s’oppose pas impunément à un ordre du souverain. » Puis il tourna bride et le convoi s’ébranla dans un grand bruit de ferraille. La famille, en ligne, les regarda s’éloigner sans mot dire.
Quand ils eurent disparu et repris le chemin en direction de l’ouest, Phoil sortit de sa cachette. Menant son cheval, il gagna la ferme. Personne n’avait bougé. Dans le grand soleil de midi, tous semblaient pétrifiés. Lorsqu’ils entendirent venir Phoil, ils eurent comme un mouvement de peur. Ils crurent que l’un des visiteurs revenait. La figure étrangère de Phoil ne les rassura qu’à moitié. Le prince, qui redoutait leurs réactions après le précédent incident, se hâta de crier qu’ils n’avaient rien à craindre de lui.
« J’ai assisté à ce qui s’est produit entre vous et le procureur. Celui-ci vient de reprendre le chemin du Centre de la seigneurie. Ces deux garçons ne peuvent pas rester ici », dit-il en désignant l’aîné et son cadet qui se tenaient côte à côte.
Phoil comprit mieux, en examinant le plus jeune, ce qui avait pu se passer. Ce grand gaillard était un faible d’esprit. Voyant son père mécontent et son frère menacé, il s’était rué sur le danger sans réfléchir, ni mesurer sa force qui devait être considérable.
« Qui es-tu, toi, pour parler ainsi ? Qu’espionnais-tu ? Et pourquoi, si tu tiens tant à nous défendre, n’être pas intervenu plus tôt ? » demanda l’aîné.
Phoil n’était pas habitué à pareille insolence chez de simples paysans qui auraient pu être ses sujets. Mais il se força à la bonhomie et à l’indulgence.
« As-tu vraiment besoin de savoir qui je suis pour suivre mon conseil ?
— Qui me dit que tu n’es pas un homme du procureur, chargé de nous attirer dans un piège ? Quoi de plus inoffensif qu’un paisible voyageur ? Connais-tu meilleur moyen de tromper des paysans ? Dis-nous ton nom. Les temps qui viennent ne seront pas favorables aux étrangers perdus dans les campagnes.
— Tu as raison, jeune homme. Ta détermination me plaît. Je suis le prince de la première seigneurie, le prince Phoil. »
Si ces gens ignoraient et le nom de Phoil et l’emplacement de la première seigneurie, son titre suffisait à leur montrer qu’ils n’avaient pas affaire à un quelconque voyageur. Phoil craignait que le jeune homme ne lui demande d’apporter la preuve de son identité, ce qu’il n’aurait pu faire, en l’absence de tout compagnon. Il préféra devancer les questions en expliquant la raison de sa présence et surtout en précisant que le Roi ignorait tout de son voyage. Phoil se rendait compte que l’ensemble de la famille ne comprenait qu’à demi ses propos. Mais il parlait pour l’aîné, dont le regard vif témoignait assez qu’il suivait pleinement le récit du prince. Quand il eut achevé, le jeune paysan l’interrogea avec inquiétude :
« Que va-t-il se passer maintenant ?
— Le procureur est parti chercher des soldats pour lui servir d’escorte. Il n’osera pas s’enfoncer davantage dans cette seigneurie sans une protection plus importante. Mais je crois qu’avant de poursuivre son chemin vers l’est, il repassera ici.
« Le commis de cette région est un homme cruel. Il n’hésitera pas à ordonner que ton frère et toi soyez mis à mort. Vous servirez d’exemple pour obtenir de vos voisins qu’ils se soumettent sans violence. N’espère pas l’indulgence de l’homme que tu as humilié devant ses subordonnés. Il est capable d’attacher vos deux têtes de chaque côté de la première charrette pour les exhiber tout au long de son périple. Il ne vous reste qu’à prendre la fuite et à vous cacher.
— Que deviendront mes parents, ma femme et son enfant, mes jeunes frères et sœurs ? Mon cadet est idiot, tu le vois, mais il abat l’ouvrage de trois personnes et moi, je suis solide. Notre famille risque d’être livrée sans protection aux hommes du procureur et d’être ensuite abandonnée sans bras vigoureux pour l’aider à se nourrir pendant cet hiver où l’on veut nous condamner à mourir de faim.
— Le prince a raison, dit enfin le vieillard. Il faut que vous partiez. Le procureur n’en veut qu’à vous deux. Nous livrerons nos provisions. Il ne pourra rien nous arriver.
— Ta famille ne craint rien. Je vais laisser à ton père un message pour le procureur. Mais si je peux protéger les tiens des mauvais desseins du trésorier, je ne peux rien pour vous deux, qui avez désobéi aux ordres du Roi. Fuyez vers les montagnes et passez dans la quatrième seigneurie. Le procureur ne pourra vous y poursuivre. »
Phoil indiqua au jeune homme le chemin des terres de Nagar et lui conseilla d’aller trouver l’intendant qu’il préviendrait. Il les assura qu’ils y seraient hébergés et nourris et pourraient même faire passer des nouvelles à leur famille. Enfin, il enleva de son cou le collier d’or où était gravé son nom et le donna au vieil homme. « Donne-le au procureur quand il reviendra, ce soir sans doute, et dis-lui : Le prince Phoil t’a laissé un message. De peur que tu doutes qu’il soit de sa main, il m’a remis ce collier pour preuve. Prends-le. Tu es chargé de le lui rendre lorsque tu iras à la Cour. »
Phoil balaya la terre au-dessous de l’auvent. Il y versa une cruche d’eau pour l’amollir et y inscrivit son message :
« Le prince Phoil, témoin de ta rapacité et de la brutalité avec laquelle tu exécutes les ordres du Roi, craignant que tu n’exerces ta vengeance sur cette famille, en a pris les membres sous sa protection. »
Chacun alla examiner les signes que Phoil avait tracés sur le sol. Plus que son nom ou son collier, ils suscitèrent le respect des paysans. Tous demandèrent à Phoil de boire et manger avec eux avant qu’il ne reprenne sa route et que les deux garçons ne disparaissent. Phoil accepta un gobelet d’eau fraîche et une assiette de bouillie qu’il avala debout. Il ne voulut rien d’autre et incita les deux jeunes gens à partir sur l’heure :
« Quand le procureur reviendra et ne vous trouvera pas, il sera furieux. Quand il aura lu mon message, il entrera en rage et lancera des hommes à votre poursuite. Prenez de l’avance et marchez à travers champs. Aussi longtemps que vous serez à l’intérieur des limites de cette seigneurie, évitez de vous montrer. Soyez prudents ! »
Le prince lança sa monture au galop et couvrit à grande vitesse, malgré la chaleur et l’état de la route, l’essentiel du parcours avant la nuit. Il ne rencontra aucun convoi et les fermes qu’il aperçut tout au long de son chemin lui semblèrent normalement habitées. Il franchit au crépuscule les molles collines qui bordent la quatrième seigneurie.
Ce qui le frappa, lorsqu’il descendit la pente glissant jusqu’à la longue plaine verte où se concentrent les principales richesses de la quatrième seigneurie, ce furent les fumées qui montaient en plusieurs endroits de la vallée et le sinistre clignotement des feux sur les versants opposés, ceux des premières montagnes.
La nuit étant tombée, il éprouva des difficultés à retrouver le sentier menant au domaine de Nagar. Son arrivée inattendue précipita l’intendant, affolé, à sa rencontre. Phoil aimait bien ce jeune homme tranquille qu’il avait lui-même recommandé à Nagar lorsqu’à son retour à la Cité, elle cherchait un homme de confiance pour remplacer le vieil intendant de son père, qu’une chute du haut d’un toit avait rendu impotent.
L’intendant restaura le prince et, pendant qu’on lui préparait une chambre, demanda si les récentes décisions du Roi étaient cause de sa venue. Phoil ne lui cacha rien, ni ses sentiments ni les observations qu’il avait faites tout au long de son trajet. L’intendant soupira tristement.
Les ordres du Roi étaient parvenus dans la quatrième seigneurie presque en même temps que dans la première, ce qui convainquit Phoil que le Roi n’avait pas attendu le résultat de la consultation de l’Assemblée pour dépêcher ses envoyés dans la province du Nord. Aussitôt le procureur avait mis à sac les principales fermes de la seigneurie. En compagnie de quelques hommes, il s’était emparé de la majeure partie de la nouvelle récolte dans les fermes isolées. Dans le même temps, il avait expédié dans les hameaux son premier assistant avec vingt hommes de troupe et quelques charretiers.
Les premiers visités s’étaient laissés surprendre et n’avaient eu ni l’esprit ni le temps de protester : leurs greniers avaient été vidés, tandis que le procureur et son assistant donnaient lecture des ordres reçus.
Mais aujourd’hui, un hameau de trois feux s’était soulevé. L’assistant et des soldats avaient été tués. Le reste des hommes d’armes s’était jeté sur la population et avait égorgé tous les hommes. Les femmes et les jeunes filles avaient été violées. La troupe avait mis le feu aux maisons, une fois la récolte intégralement chargée sur les charrettes. Privés de l’autorité de l’adjoint du procureur, les soldats, toujours furieux, et que la vue de leurs morts, couchés en travers du chargement, excitaient davantage, firent halte dans une ferme non encore imposée. Ils massacrèrent toute la maisonnée qui tentait de les empêcher de s’emparer de leurs biens et incendièrent le bâtiment et les cadavres.
L’intendant, alerté par l’une des survivantes du hameau, avait essayé de les arrêter tandis qu’ils se dirigeaient vers un autre village. Il avait manqué se faire assommer. Il avait alors, au grand galop, couru la campagne à la recherche du procureur. Il l’avait ramené avec lui, malgré ses protestations. Ils arrivèrent au second hameau tandis que les soldats, auprès d’un feu crépitant, finissaient de sangler leur nouveau chargement. Horrifié par le spectacle et ce que lui avait appris l’intendant, le procureur entra dans une violente colère et promit de les livrer tous aux crocodiles du fleuve s’ils ne rejoignaient pas immédiatement leur campement pour s’y mettre à la disposition de leur officier. Les soldats auraient pu aisément tuer le procureur et l’intendant, mais la violence du représentant du Roi réussit enfin à les calmer et ils reprirent le chemin du Centre royal.
L’intendant venait de regagner le domaine lorsque Phoil s’était à son tour présenté. Le prince l’écouta avec un abattement croissant. Cette soudaine violence qui s’était emparée du Royaume le terrifiait. Il fit répéter à l’intendant son récit à plusieurs reprises pour se convaincre qu’il ne s’était pas égaré dans quelque atroce cauchemar.
« Ce qui m’afflige le plus, acheva l’intendant, c’est que le procureur se réjouissait secrètement de voir ses charrettes remplies. Quand son indignation sera retombée, il n’osera pas les punir. Ces quinze hommes ont évité qu’il ne connaisse à son tour le sort de son premier adjoint et lui ont de surcroît assuré une recette plus importante que celle qu’il escomptait. Il sait que le Roi sera content de lui. »
Phoil repassa toute la nuit ces deux journées dans sa tête. Ne trouvant pas le sommeil, il arpenta sa chambre pendant les longues heures des ténèbres. Au petit matin, épuisé, il s’effondra sur son lit et dormit quelques instants d’un sommeil agité.
La deuxième heure du jour commençait à peine, lorsqu’il quitta sa chambre en demandant qu’on lui serve sans tarder à boire et à manger. L’intendant vint partager son repas. Phoil en profita pour lui recommander les deux jeunes paysans qui ne tarderaient sans doute plus. Avant de partir, il le pria de le tenir informé de la situation de la quatrième seigneurie.
« Penses-tu, demanda-t-il, que les paysans tenteront de nouveau de s’opposer au procureur ?
— Dans la plaine, certainement pas. Ceux que j’ai rencontrés hier étaient tous terrorisés. Ils préféreront abandonner leurs réserves sans mettre leur vie et celle des leurs en péril.
« Je ne garantis pas cependant la réaction des montagnards. Ils sont imprévisibles, tu le sais, et plus résistants et sauvages que leurs voisins des plaines. En outre, la récolte n’est pas achevée partout. Dans les fermes les plus élevées, on a attendu aussi longtemps que possible dans l’espoir qu’il pleuvrait et que certaines pousses, qui ne sont pas sorties cette année, apparaîtraient enfin. Si le procureur s’avise d’aller réclamer une moisson qui n’est pas faite et de faire franchir à ses chevaux les champs encore plantés, les montagnards sont capables du pire.
« Moi-même, je suis monté, il y a quelques jours sur l’une des terres que possède Nagar près des crêtes de la deuxième montagne. On n’y a rien coupé, les champs sont tels qu’au premier jour de l’été. Quant aux cultivateurs, ils sont désespérés. J’ai dû promettre de revenir avec des provisions pour leur permettre de passer l’hiver. Ils en étaient réduits à cueillir des herbes, des racines et des baies en prévision des mois à venir. Ils vont faucher leurs céréales sans attendre que les grains aient mûri. Ceux qui ont réussi à pousser se sont desséchés sur place. Que veux-tu qu’ils remettent au procureur ? »
Phoil prit congé sans attendre. Il décida d’éviter la route qu’il avait suivie la veille et de couper en diagonale, le long d’un ruisseau qui descendait vers le sud se jeter dans le fleuve.
Chemin faisant, il remarqua à plusieurs reprises que les champs qu’il longeait avaient été traversés par de lourds véhicules, mais ne rencontra personne. Les campagnes semblaient désertes. Lorsqu’il rejoignit la route du fleuve, son cheval, épuisé, se mit soudain à boiter. Contraint de marcher à faible allure, alors qu’il aurait enfin pu lancer sa bête au grand galop, Phoil n’arriva à son domaine qu’au soir couchant, le lendemain. Sans prendre le temps de se nourrir ou de se nettoyer, il sauta sur un nouveau cheval et partit à grand train en direction de la Cité. Alors qu’il arrivait aux environs du Centre de sa seigneurie, il suivit un convoi de charrettes, chargées de sacs, qui se guidait dans la nuit à la lumière de petits feux enfermés dans des jarres, de manière à protéger le chargement du risque d’incendie. Le spectacle de ces lourdes carrioles, menées paisiblement par des attelages de bœufs ou de chevaux fatigués, et qui trouaient l’obscurité de lueurs jaunâtres, l’enveloppa de son intensité. Ce mystérieux mouvement de la nuit le bouleversa tout à la fois d’angoisse et de sérénité. Il lui paraissait inscrit depuis très longtemps au fond de sa mémoire. Troublé, il les dépassa au galop, frémissant intérieurement de l’espèce d’inconvenance qu’il y avait à ne pas respecter le silence dans lequel se mouvait ce long défilé d’ombres.
Il laissa le Centre derrière lui et galopa à toute allure jusqu’à la Cité endormie. Sans s’arrêter davantage, il prit la route de la presqu’île et, mort de fatigue, s’écroula sur sa couche dans un sommeil sans rêves et sans espoir.
Phoil m’avait emmenée sur la terrasse du couchant. Le soleil avait disparu et j’aurais aimé remonter vers le jardin supérieur, où les servantes devaient apporter les lampes pour le repas du soir. Mais Phoil ne bougeait pas. Je ne savais que dire, consciente qu’il n’y avait rien à ajouter à ce qu’il avait décrit, et que proposer de regagner la terrasse du dessus paraîtrait dérisoirement futile. Je demeurai immobile, aussi figée que possible. Phoil s’en aperçut sans doute, car il posa la main sur mes genoux dans un geste tendre, semblable à l’esquisse d’une caresse. « Allons, Coelia, ta maîtresse doit te chercher. »
Anticléridès ne parut pas à ce dîner étrange. Nagar et Phoil, assis l’un près de l’autre, face au fleuve que l’on entendait à peine, tant l’air était calme, mangèrent sans un mot, sans se regarder et sans se toucher. Ils se levèrent ensemble lorsqu’ils eurent terminé et s’en allèrent l’une dans sa chambre et l’autre vers le fleuve.
Je suivis Nagar pour l’aider à sa toilette du soir. Tandis que je peignais ses longs cheveux et qu’elle se regardait sans se voir dans le miroir encadré d’argent qu’elle avait rapporté de ses voyages, je demandai : « T’es-tu querellée avec le prince ? » Puis, sachant qu’elle allait se mettre en colère contre moi, je poursuivis immédiatement : « Comment trouve-t-il la robe que tu porteras demain ? » Je vis Nagar sourire dans sa glace. « Ta robe est la plus belle de toutes celles que tu m’as faites, Coelia. Le prince l’aimera sans aucun doute. Si nous nous sommes querellés, ajouta-t-elle doucement, cela ne te regarde pas, Coelia. Mais n’aie crainte. Nous sommes comme les deux premiers doigts de la main, éloignés, mais indispensables. »
Quand je la quittai, emportant sa robe pour remettre en place un pli qui ne tenait pas, je vis venir Phoil. Il me sourit et entra sans hésitation dans la chambre de Nagar.
Le lendemain était la fête du Passage du Temps.
OceanofPDF.com