Célubée

Célubée · Chapitre 21 sur 42 · partie 1/4

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Célubée

Chapitre III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Récit d’Anticléridès

 

(…) Coelia transportera un jour ces rouleaux sur lesquels j’entreprends aujourd’hui d’écrire. J’en suis sûr. Je suis également certain que mes autres écrits resteront ici et disparaîtront, rendant vains les efforts de plusieurs mois et le travail auquel je me suis astreint. Je crois Coelia, sous ses dehors futiles, suffisamment attentive et intelligente pour savoir préserver une partie de mes travaux. Les destins des hommes me plongent toujours dans la perplexité. Je suis né pour écrire et mettre en vers la plus ancienne et la plus mystérieuse tradition de la terre. Je l’ai toujours su. Et cette œuvre que je compose, non pas seulement pour sauver ce qui risquait de périr à jamais, mais aussi par vanité, par certitude que, moi seul, saurais mettre en vers la plus merveilleuse histoire de l’humanité, sera finalement transmise par un autre que moi, qui ne se souciera ni de mes vers ni du temps qu’il m’a fallu pour les trouver et les harmoniser et se bornera à rapporter les faits bruts, indépendamment de la forme que je leur avais donnée. Comme si je n’avais été qu’un vulgaire intermédiaire…

Certains jours, je me prends à espérer que je me suis trompé. Quelle certitude ai-je finalement que c’est Coelia, et non moi, qui assurera la pérennité de l’histoire de Célubée ? Rien ne m’assure que ce que j’ai lu dans ses mains et dans les miennes, non plus que ces rêves étranges, soient appelés à devenir réalité. Pour quelle raison n’atteindrais-je pas à la gloire immortelle ? Mais le pressentiment qu’il en sera ainsi m’assaille chaque nuit. Et il a la force triste et obsédante de la mort. Qu’importe. J’ai résolu de noter sur ces papyrus le complément du récit que fera sans doute un jour Coelia. Je m’y tiendrai, quelque amère que soit cette tâche.

Avant tout, il importe que la belle Coelia ne lise jamais ces documents. Qu’elle continue à ignorer ce qu’elle n’a pas su aux temps où elle se trouvait sur la presqu’île auprès de sa secrète maîtresse. Que personne ne lui révèle ce qui s’est passé, c’est le souhait le plus cher de mon cœur, parce qu’elle en souffrirait déraisonnablement. Et surtout qu’elle n’apprenne jamais ce qui la concernait, ce qu’elle n’a pu deviner dans l’aveuglement de son cœur. L’inconnu auquel sont destinées ces lignes et qui l’aura rencontrée saura qu’il est impossible de souhaiter du mal à Coelia. Il comprendra que, quelle qu’ait été ma jalousie et parfois ma haine devant celle qui, un jour, me ravirait le prix de mon travail, je n’aie pu faire autrement que de m’attacher à elle.

 

J’avais résolu, en arrivant chez Nagar, de me consacrer à l’écriture du poème le plus important de mon œuvre. Je savais qu’il serait sans doute l’une des plus belles œuvres humaines. J’écrivais sans difficulté et aucune forme littéraire ne me rebutait. Dans la ville qui m’avait hébergé plusieurs années, j’aurais, sans les problèmes que me valurent mes prises de position politiques, connu un triomphe facile. J’aurais vécu dans l’aisance et le confort. Mais, même en ces temps où tout semblait me réussir, où écrire ce qu’on me commandait ne me coûtait rien, parce que mon inspiration semblait intarissable, je savais que cela ne durerait pas et que je serais appelé vers d’autres lieux et d’autres tâches.

Le passage de Nagar dans cette cité me le confirma. Elle était le lien nécessaire entre mon passé et mon avenir. Elle disposait des éléments qui me manquaient pour commencer à rédiger le poème du monde. Quand je parvins chez elle, exilé de chez moi, de mes passions et de mes ambitions mondaines, je compris qu’était enfin venu le temps du labeur. Et dans la chambre qu’elle me donna, j’ai plus souffert que dans toute ma vie, à me battre contre les mots et les rythmes. Alors que j’avais pu écrire plusieurs jours sans m’arrêter pour produire le texte élégant et admirable qu’on m’avait commandé ou celui, plus profond, que j’avais décidé moi-même d’écrire, je me sentais à présent dépossédé de toute substance. Je dus m’astreindre à la plus forte discipline mentale pour l’emporter sur moi-même et sur toutes ces idées et toutes ces images qui ne voulaient pas prendre forme et musique sous mon calame.

J’écrivais, bien sûr, et Nagar, qui venait parfois m’aider à déchiffrer un texte ou lire mes vers, se montrait satisfaite, ignorante qu’elle était des dons que j’avais eus et que j’avais perdus en entrant dans sa maison. La facilité ne me revenait qu’au moment d’écrire des chansons pour Coelia. J’ai composé pour elle les vers que je ne parvenais plus à écrire et dont la beauté, je le savais, égalait celle de mes vers de jadis. Coelia me plaisait malgré sa naïveté et son étonnante spontanéité, qui tranchait avec le mystère et la tragédie qui pesaient sur toute la villa de Nagar. Elle me plaisait aussi, bien que j’aie su, dès la minute où je l’ai vue, avant même d’avoir étudié ses mains, qu’elle serait l’obstacle infranchissable à ma gloire.

Nagar traversait les couloirs de sa maison avec une grâce ensorcelante et maléfique. Elle me fascinait et me repoussait tout à la fois. Il était impossible de ne pas céder à son charme, tant elle était belle et pleine d’esprit. Mais mon intuition et ma capacité à découvrir une partie des secrets de l’avenir m’empêchaient de m’abandonner pleinement. Lorsqu’elle était venue dans mon pays, elle avait tout mis en œuvre pour me séduire et je n’avais résisté à ses tentatives que parce que, alors, mon cœur se trouvait pris ailleurs et que mon travail suffisait à occuper mon esprit. Mais ses efforts – pour évidents qu’ils m’aient paru – étaient restés d’une grande discrétion en ce sens qu’elle ne m’avait rien livré d’elle-même. Je vins à la presqu’île où elle m’avait invité parce que je pensais pouvoir y travailler, mais aussi dans l’espoir de répondre à ses avances. Qu’elle vécût avec le prince Phoil dans une illégitimité dépourvue du moindre scrupule, au vu et au su de toute la Cour, m’étonna, non parce que j’étais déçu d’arriver trop tard, mais parce qu’elle ne m’avait jamais rien dit de cette partie de sa vie.

Au milieu de ces mystères qu’entretenait savamment Nagar autour de son personnage, Coelia passait avec une candeur émouvante, incapable de dissimuler la jalousie et l’admiration que lui inspirait tour à tour sa maîtresse. Elle me détesta avec une franchise touchante, sans doute parce que mon apparence lui déplaisait, peut-être parce qu’elle craignait que l’apparition d’un second homme dans la villa ne la détourne de la passion qu’elle vouait à Phoil.

La personnalité véritablement marquante de cette maison était le prince Phoil. Je le sus aussitôt que je le vis, car il avait la beauté des hommes auxquels la vie promet un grand destin. Comme Coelia, il commença par me tenir à l’écart, sans que je puisse cependant lui reprocher la moindre impolitesse ou y voir autre chose que de l’indifférence. Sans doute connaissait-il bien Nagar et était-il inquiet de mon arrivée. Mais du jour où je réussis à l’intéresser par mes récits – à commencer par celui de ma vie –, il fit preuve d’une grande générosité de cœur et se mit à rechercher ma compagnie. Il souhaitait discuter de mon expérience, de mon pays, de sa société et de son économie. En outre, ce que j’avais dit, dans mon récit, du gouvernement de l’État que j’habitais et des contestations qu’il avait soulevées, l’intéressait. Lorsque je le vis, le soir de mon arrivée, haute et martiale irruption sur la terrasse voluptueuse de Nagar, je fus convaincu qu’il aurait été soldat dans un pays où l’armée n’était pas réservée aux basses classes de la société.

Malgré mon désir de rester à l’écart de la vie sociale du Royaume, afin de m’épargner de nouveaux ennuis et de travailler intensément à une œuvre dont je pressentais depuis toujours que je manquerais de temps pour l’accomplir, je fus précipité dans l’agitation qui secouait ce pays. Je confesse que ma difficulté à travailler m’ouvrit à toute distraction, quelle qu’elle fût. En outre, il était malaisé de vivre à la villa en se coupant totalement des rumeurs de la Cité et des décisions que prenait le Roi, tant chacune d’elles portait conséquence sur l’humeur du prince et de Nagar. L’atmosphère passait de l’orage le plus noir, où Coelia et moi attendions avec un mélange d’inquiétude et d’excitation qu’éclate enfin la crise qui couvait entre Phoil et Nagar, à la sérénité la plus douce, où chaque chose paraissait avoir repris sa place dans l’ordre strict, qui lui avait été de tout temps assigné. Enfin, quand bien même j’aurais pu résister à cette ambiance et à la tentation de m’intéresser une fois de plus aux affaires d’autrui, le prince Phoil choisit de me prendre comme confident et conseiller pour les questions politiques qui le tracassaient (…)

 

(…) Phoil revint très secoué de son expédition dans les provinces du Royaume. Il en parla à chacun d’entre nous seul à seul, comme si le fait de raconter plusieurs fois ce qu’il avait vu lui permettait d’exorciser son émotion. Il ne savait pas encore ce qu’il allait faire lorsqu’il revint à la Cité. Je suis persuadé qu’il aurait fallu peu de chose pour qu’il s’en tienne à sa ligne de conduite habituelle : qu’il attende encore et se borne à s’informer de ce qui se passait ou à soulager la misère des paysans dans sa propre seigneurie. Moi-même, je lui conseillai vivement de ne rien faire. Il était alors si agité et d’une telle nervosité, que toute action me paraissait vouée à l’échec. La seule qui aurait pu l’aider, non seulement n’eut pas un mot de consolation ou de réconfort, mais se posa farouchement en adversaire des théories qu’il avait défendues aussitôt que le Roi avait décidé de lutter contre la famine. C’est Nagar, et Nagar seule, qui précipita sa décision.

Au lendemain de son retour, une fois passé le choc de la fête du Passage du Temps et des incidents qui s’y produisirent, il arpenta les couloirs du palais dans l’espoir d’obtenir d’un commis ou de l’un des administrateurs des informations sur l’importance de la récolte et sur l’état des provinces. D’autres bateaux étaient arrivés au port et l’ambiance au palais était comparable à celle qui régnait dans la Cité depuis le moment où les navires y avaient abordé. Personne ne voulut ou ne put lui répondre. En vain essaya-t-il, dans une dernière tentative de conciliation, de demander au Roi de le recevoir ou, à tout le moins, de convoquer l’Assemblée. Le souverain lui fît savoir qu’il n’en était pas question et qu’il ne voulait recevoir personne. Le soir du jour où il reçut ce message de refus, il apprit, en arrivant à la presqu’île, que Nagar était partie au palais, après y avoir été convoquée par le Roi. Cette différence de traitement – bien qu’il sût que sa maîtresse avait toujours bénéficié à la Cour de privilèges de cette nature en raison de la place qu’y avait occupée son père – et surtout le fait qu’elle n’ait cherché ni à le voir ni à l’informer de la convocation qu’elle avait reçue, furent déterminants. Il entra dans une très violente colère à l’égard de Nagar, parce que son orgueil d’amant avait été mis à mal, et à l’égard du Roi qui l’avait humilié.

Je me souviens que, ce soir-là, je dus parler de Célubée jusqu’à épuisement. J’avais, comme souvent, proposé de conter pour atténuer la violence des sentiments qui se combattaient sur la terrasse. Mais il me fallut plus de temps que d’habitude pour capter leur attention. Lorsque enfin, ils parvinrent à s’oublier eux-mêmes et à se livrer à la magie de l’histoire, il me sembla qu’aussi longtemps que je parlerais, le temps resterait suspendu au-dessus de nous et que rien de mal ne pourrait nous arriver. Mais j’eus beau parler à me casser la voix, l’aube finit quand même par se lever et je dus m’arrêter. Malgré ma fatigue, j’avais été, comme les autres, emporté par ce que je disais et je finis mon récit dans une sorte d’excitation mentale et sensuelle si aiguë, qu’aussitôt qu’elle disparut, je fus envahi par la même tristesse que celle qui nous accable quand les jeux de l’amour sont finis et que nous prenons conscience soudain que nous sommes aussi éphémères que le plaisir. Lorsque le charme fut ainsi rompu, Phoil entraîna Nagar dans sa chambre, comme si quelque chose de l’envoûtement que j’avais créé persistait à s’attacher à eux. Mais je sais que cela ne dura pas. Phoil avait provisoirement oublié sa rage en entendant mon récit et surtout sa conclusion. Il ne pensa plus alors qu’au corps de sa maîtresse. Il sortit de sa transe quand la première lueur du jour, pénétrant dans la chambre enveloppa Nagar d’un halo. Il ne distinguait que ses yeux brillants et ironiques. Lorsqu’il me raconta cette minute, il prétendit qu’elle lui avait semblé sûre de son ascendant sur lui, sûre qu’elle le vaincrait toujours et sans difficulté. Quoi que j’aie dit des aspects maléfiques de Nagar, je crois qu’il a rêvé cet instant et que l’insomnie a seule dû en être cause. Je n’ai jamais cru, quant à moi, à la toute-puissance de Nagar, non plus qu’à ce personnage de magicienne qu’elle nous jouait constamment. Je pense qu’elle a peut-être seulement paru soulagée d’éviter une nouvelle scène et heureuse du plaisir que tout le comportement du prince devait lui promettre. Quoi qu’il en soit, Phoil recouvra alors toute sa fureur, mais sous cette forme glaciale, qui est la pire peut-être, car elle vous fait commettre des actes de pure cruauté. Il la somma de lui révéler ce qui s’était passé au palais. Elle ne voulut rien dire.

Il n’attendit pas davantage et ne chercha pas d’autres arguments que ceux que sa colère lui avait dictés. Il faisait alors grand jour. Il gagna ma chambre où je m’étais allongé dans l’espoir de dormir un peu, avant de me remettre au travail. J’étais si fatigué que lorsqu’il entra chez moi, aussi agité que la veille, je crus un moment que j’étais en train de rêver de l’incident de l’après-midi. Il voulait partir tout de suite à la Cité sans pouvoir m’expliquer ce qu’il avait à y faire. Je réussis, au prix d’un effort épuisant, à cause de l’état dans lequel je me trouvais moi-même, à le convaincre de se reposer avant d’entreprendre quoi que ce soit.

C’est ainsi que nous quittâmes la presqu’île vers le milieu de la journée. Nous avions dormi tous les deux et, comme nous sommes de ceux auxquels le monde appartient parce que le plus petit repos suffit à leur rendre leur entrain et leur conscience, nous nous sentions dispos, prêts à affronter toutes les difficultés que le sort nous avait réservées.

Au cours des discussions que j’avais eues avec Phoil, le soir, lorsque nous attendions le repas et les deux femmes sur la terrasse au-dessus du fleuve, il m’avait exposé ses idées sur l’état du Royaume. Je le savais hanté par l’idée que son pays courait inévitablement à la ruine, du fait du refus du Roi de modifier les pratiques commerciales instaurées depuis le règne précédent, où l’on achetait les marchandises que les marins aventureux introduisaient, avec l’or et l’argent des mines, mais où l’on ne vendait jamais rien parce qu’une loi interdisait que quoi que ce soit sorte du Royaume. Mais les idées que Phoil défendait supposaient d’importantes réformes des lois régissant le Royaume et de la mentalité des administrateurs et de la population de ce pays.

La profonde coupure entre le monde rural et celui de la Cité inquiétait le prince. Rares étaient les citadins qui connaissaient la campagne. Ceux qui étaient nés en ville n’en sortaient pas. Il fallait se sentir l’âme bucolique ou aventureuse pour abandonner cette superbe cité de pierre blanche, bâtie au bord de l’un des plus beaux fleuves que je connaisse. Il y régnait une telle impression de perfection que les habitants n’éprouvaient jamais le besoin d’aller chercher ailleurs d’autres choses que celles qui s’y trouvaient. En outre, leur fréquentation réciproque leur suffisait. Ils étaient unis par cette même obsession de la mort, que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs. Par ce même goût paradoxal, lorsqu’on déclare passer sa vie à préparer son trépas et à s’imprégner des sensations de la mort, pour les commérages sur ce qui se produisait dans les couloirs du palais. Par ce besoin de vivre ensemble, qui faisait que deux commerçants aux échoppes voisines et qui passaient chacune de leurs journées, côte à côte, à discuter en attendant les clients, pouvaient encore se retrouver chaque matin avec le même plaisir et la même ardeur à parler du peu de chose qui leur était arrivé pendant la nuit. Un peuple sympathique, n’eût été cette incapacité à sortir de lui-même et à s’intéresser aux autres. Quant à sa morbide idée fixe, peu naturelle et imposée par une force extérieure et ancienne, il en avait à ce point pris l’habitude, qu’il ne lui venait pas à l’idée de la remettre en cause.

Mais les paysans ne supportaient pas plus la Cité que les citadins les retraites rurales. Il existe peu de traits de caractère communs à ces deux populations. Les ruraux sont peu expansifs, détestent parler d’eux-mêmes et des autres et sont en revanche parfaitement indifférents à la mort, qu’ils traitent avec pudeur et mépris, ainsi qu’à la religion qui ne les préoccupe pas le moins du monde. La seule chose qui les réunisse, c’est leur commun désintérêt pour qui ne leur ressemble pas.

Néanmoins, Phoil regrettait que la politique suivie par les souverains et par le Roi actuel encourage cette différenciation et ce rejet réciproque. Il s’en inquiétait d’autant plus que les conséquences en étaient inégalement réparties. En toutes choses lorsqu’il devait trancher entre campagne et Cité, le Roi choisissait toujours la Cité, qui lui était plus connue, plus proche et aussi, par là même, plus menaçante.

C’était la seconde critique fondamentale que lui faisait Phoil. Il ne comprenait pas comment cet homme, indéniablement intelligent, pouvait avoir oublié que, dans les années antérieures, certes bien avant leur naissance, mais en des temps qui n’étaient pas si reculés que personne n’en ait gardé le souvenir, les paysans s’étaient révoltés et avaient failli entraîner le Royaume dans le chaos. En outre, cette incapacité à anticiper les événements probables et à construire une politique nouvelle, se démarquant de celle de ses prédécesseurs, allaient à l’encontre de la réputation d’intelligence et de sens politique du souverain. De cela, nous avions fréquemment discuté et Phoil me racontait qu’aux temps où le Roi était plus jeune et n’avait pas encore complètement pris en main les rênes de l’État, il avait confié au père de Phoil, son plus proche parent, que, lorsqu’il se sentirait suffisamment puissant et que son autorité ne risquerait plus d’être contestée, il engagerait le pays dans des réformes. Le père de Phoil, évincé de la succession, aurait trouvé du réconfort dans la certitude que le Royaume avait enfin dans ce tout jeune homme le guide qu’il lui fallait pour le sortir de sa dangereuse quiétude.

Je me souviens avoir dit à Phoil que de cette histoire, on pouvait tirer deux conclusions différentes. Ou bien le Roi était effectivement un grand politique, qui avait su calmer la rancœur de son cousin en lui promettant la seule chose susceptible de l’apaiser, sans avoir jamais eu la moindre intention de réaliser ses engagements. Ou bien, il y avait lui-même cru et avait bien, un jour, pensé remodeler son Royaume pour le rajeunir et l’ouvrir sur le monde. Dans ce cas, avait joué le mécanisme pervers d’érosion et de corruption des idéaux qui, arrêté à chaque changement de règne ou de régime, se remet inéluctablement en marche, passés les premiers mois de grâce. J’avais autrefois beaucoup médité sur ce phénomène qui conduit invariablement les mieux intentionnés des politiques, lorsqu’ils ont été portés au pouvoir, à renoncer à leurs premières convictions ou aux promesses qu’ils ont pu faire, pour reprendre le fil de la politique de leur prédécesseur. J’en avais tiré la conclusion que le pouvoir sécrète un poison subtil qui paralyse leur imagination. Mais peut-être est-ce seulement qu’il n’est possible de rêver et de reconstruire le monde qu’à l’écart du pouvoir où chaque élément peut s’ordonner selon l’architecture que l’on a arrêtée dans les allées claires, droites et tranquilles de sa pensée. Dans la réalité du pouvoir, il n’y a pas d’allées sereines où l’on puisse prendre le temps de réfléchir, mais des dédales tortueux, griffés de voies étroites et sombres, qui débouchent sur des gouffres où il est facile de s’abîmer. La facilité, tellement excusable, est alors de mettre les pieds dans les traces de celui auquel on a succédé.

Ces réflexions m’avaient amené à penser que le pouvoir ne devait pas être abandonné trop longtemps entre les mêmes mains, ce qui m’inclinait vers la démocratie. Elles m’avaient aussi conduit à réfléchir au problème de la transmission du pouvoir. Elle est généralement codifiée. Mais, étrangement, s’il arrive que les événements se précipitent, que le nouveau roi soit assassiné ou que le nouveau gouvernement soit démis de ses pouvoirs par une population lasse de ses excès ou de son incompétence, les choses rentrent toujours mystérieusement dans l’ordre, après quelques moments de transition, où il semblait que tout pouvait basculer. Ces périodes de transition me tracassaient. Comment pouvaient-elles aboutir toujours à un retour à la situation antérieure, sans que les rouages essentiels du pouvoir et, plus encore, de la société, en soient seulement ébranlés ? Je crois pourtant que s’il y a un moyen de mettre fin au mécanisme corrupteur entraîné par le pouvoir, c’est dans ces moments de rupture qu’on pourra le trouver.

Phoil m’avait opposé, au cours de nos discussions, que, vraisemblablement, ces ruptures, ces révolutions ne pourraient pas durer indéfiniment, parce que la tendance du pouvoir temporel était de se raccrocher à l’éternité pour compenser sa précarité. Il pensait que, si perturbateurs que puissent se révéler ces mouvements, ils recréeraient nécessairement, à un instant ou un autre, une structure politique et sociale comparable à la précédente.

Lorsque nous abandonnâmes la presqu’île ce matin-là, je crus d’abord que Phoil allait pendant le trajet reprendre cette discussion interminablement recommencée et délaissée, qui nous revenait spontanément quand nous étions ensemble. Je cherchais depuis mon exil, et depuis que j’avais entrepris l’étude de l’histoire de Célubée, à comprendre les fondements du pouvoir et les règles de son évolution, de même que l’on m’avait appris dans ma jeunesse les lois qui régissent la course des étoiles dans le ciel. Phoil, lui, cherchait à prendre le pouvoir. À dire vrai, les questions que je me posais ne l’intéressaient pas profondément. Il ne s’y arrêtait que pour autant qu’elles touchaient à sa propre situation, c’est-à-dire, celle du Roi. Il pensait y trouver le défaut dans la cuirasse qui lui permettrait d’accéder lui-même au pouvoir. Il était persuadé d’être à l’abri des mécanismes que je démontais sans cesse devant lui. Lorsque je le mettais en garde contre les risques qu’il courait, lui aussi, s’il réussissait à arriver au pouvoir, il balayait mes objections en protestant de sa sincérité et de la pureté de ses intentions. Il s’était convaincu qu’aucune vanité ou ambition personnelles ne le poussaient et que seul l’habitait le souci de l’intérêt général. J’étais persuadé, moi, que, tout à la fois très ambitieux et très intelligent, il avait compris que pour réaliser cette ambition il devait nécessairement prendre en compte l’intérêt public. Mais en mon for intérieur, j’étais certain que l’ambition et le goût du pouvoir l’emporteraient toujours, s’il avait à choisir, sur le bien du Royaume et de ses habitants.

Cependant, Phoil demeura silencieux. À quelques regards qu’il me jeta, tandis que nous approchions de la Cité, je compris qu’il se trouvait dans une grande perplexité et ne savait pas très précisément ce qu’il allait faire. Lorsque je finis par le lui demander, parce que je sentais qu’il souhaitait que je le fasse et que moi-même, je désirais connaître le but vers lequel il m’entraînait, il m’avoua qu’il ne le savait pas encore. « Je ne sais qu’une chose, dit-il, c’est que désormais la situation est intolérable. » Cela me sembla d’une très grande naïveté, et en même temps d’une force d’âme dont je n’aurais pas eu le courage, que de se lancer aveuglément dans l’action, seulement parce que, tout à coup, un état de choses, jusque-là pénible mais habituel, avait versé dans l’intolérable. Mystérieuses réactions humaines, qui font que les plus soumis et les plus résignés deviennent soudain comme fous parce qu’a été franchi, sans pourtant que l’œil des autres le remarque, le seuil de l’insupportable. Phoil n’avait jamais été ni soumis ni résigné mais, en calculateur, il avait préféré attendre son heure. Il avait été prêt à accepter bien des choses pour réussir les manœuvres que son esprit politique lui suggérait. Mais voilà que tout à coup, pour une humiliation de plus et qui paraissait bien insignifiante à côté de celles qu’il avait eu à subir, son âme prenait feu pour une cause dangereuse et dont rien n’indiquait qu’elle pourrait être gagnée.

Malgré le trouble dans lequel il se débattait, il demeurait étonnamment lucide, comme me le prouva la fin de la conversation que nous menâmes par-dessus le bruit des pas de nos chevaux, lancés à la conquête de la Cité.

« J’ignore encore ce que je peux faire, Anticléridès, même si je crois que le moment est venu d’agir. Nous allons parcourir la Cité, ses rues et ses boutiques, puisque plus rien désormais ne peut venir du palais. Nous sonderons ses habitants pour savoir comment ils réagissent, non seulement à l’arrivée des provisions tant attendues (hélas, sur ce terrain, il n’y a pas de doute à avoir, après ce que nous avons observé l’autre jour !) mais aussi à l’annonce de ce qui se passe aujourd’hui dans les campagnes et que le Roi a jusqu’à présent tenu caché.

— Que peux-tu espérer d’eux ? Ils se moquent des provinces. Les as-tu déjà vus se préoccuper de ce qui n’était pas eux ? Si tu leur annonçais que le Roi a ordonné de massacrer la moitié de la ville, peut-être réagiraient-ils. Mais ils ne feront rien pour les habitants des campagnes.

— Sans doute si tu te bornes à le leur apprendre de cette manière. Mais ils peuvent se mettre à trembler en pensant à ce que cela signifie pour eux, si l’on s’y prend habilement. »

 

Ainsi fut fait. Je suivis Phoil toute la journée dans les ruelles tourmentées de la Cité. Il connaissait tout le monde et semblait accepté par tous comme l’un des leurs. Malgré sa fatigue et sa détresse, qui croissaient toutes deux au fur et à mesure que l’après-midi s’avançait et que mes prédictions se révélaient toujours plus exactes, il ne cessait d’argumenter et de chercher à convaincre avec toute la foi de sa passion et sa certitude de l’intolérable. Je suivis, sans mot dire, parce que ma présence troublait les interlocuteurs du prince qui n’aiment pas les étrangers, que je n’avais rien à dire – persuadé que j’étais de l’inutilité de ces efforts – et qu’enfin la conviction déployée par Phoil me fascinait. Bientôt les boutiques se fermèrent et la nuit descendit sur le port où nous avions fini par arriver et où étaient amarrés les bateaux affrétés par le Roi pour transporter les grains à la Cité. Le prince y jeta un coup d’œil mauvais. Il arpenta les quais pendant quelques instants, tandis qu’épuisé, je m’étais affalé sur les marches et regardais l’eau noire clapotant entre les barques.

Phoil m’emmena dans une taverne du port où l’on servait à manger le soir. Il ne souhaitait pas retourner à la presqu’île ; en tout cas, il ne voulait pas y dîner. Avant de commander le repas – fait pour des marins plus que pour un prince, me sembla-t-il, encore qu’il l’avalât sans y penser et comme s’il avait coutume de se nourrir de préparations aussi grossières dans un environnement aussi fruste et dépouillé –, il engagea, emporté par l’habitude de l’après-midi, la conversation avec le tenancier. Celui-ci réagit de la manière indifférente qu’avaient eue tous les autres. Les exactions commises dans les champs leur semblaient répréhensibles. Mais ils ne parvenaient pas réellement à s’apitoyer sur le sort des paysans, estimant que, dès lors que le Roi l’avait ordonné, les cultivateurs auraient dû obéir et ne pas offrir de résistance violente. En outre, le fait qu’ils soient eux-mêmes la cause indirecte des souffrances infligées aux habitants des provinces leur importait assez peu. Enfin, même le point fort du raisonnement de Phoil – les conséquences qui pourraient en résulter pour eux si la fermeté du Roi en venait à se retourner contre eux – ne les touchait pas. La plupart se contentaient de se demander pourquoi le Roi éprouverait l’envie de les brimer à leur tour et tranchaient ainsi la question, en la jugeant dépourvue du moindre intérêt et de la plus petite plausibilité. Mais le tenancier, qui paraissait plus fin que beaucoup et dont l’intelligence s’était peut-être acérée au contact des marins étrangers qu’il recevait, trouva un argument irréfutable, parce qu’à la base du comportement du Roi, ainsi que nous le savions.

« Si le Roi a préféré pressurer les paysans plutôt que de nous contraindre à un rationnement beaucoup plus sérieux que celui qu’on nous promet d’ici quelques jours, c’est qu’il nous craint plus que les paysans. Alors, comment oserait-il s’en prendre à nous ? »

Ce raisonnement accabla le prince qui s’assit à une table à mes côtés en attendant le repas commandé. Il ne dit plus rien et mangea avec tristesse les plats qu’on nous servit. Je ne savais quoi faire pour le sortir de sa morosité et, devant l’échec de mes tentatives, je me bornai à avaler la pitance présentée par une très jolie servante, qui ressemblait tant aux filles de mon pays que je sus très vite qu’elle devait avoir un marin pour père. À la fin du repas, le patron nous apporta une cruche de vin.

« Je crois qu’elle vient de chez toi », me dit-il en m’en versant une grande rasade. Elle en venait bien et je lui fis signe de servir Phoil et de me resservir. Il s’exécuta, puis tira un tabouret, prit un autre gobelet et se mit à boire avec nous. Il commença par siroter silencieusement quelques gorgées en nous regardant alternativement. Comme nous ne disions rien, il prit la parole :

« Vous êtes venus m’interroger pour savoir ce que je pensais du Roi, n’est-ce pas ? C’était bien ce que vous vouliez savoir. Sans doute avez-vous fait la même chose avec tous les commerçants de la rue du port. Et nul doute qu’ils n’aient répondu comme moi. » Il guetta un signe d’approbation. Phoil ne dit rien, mais la lumière qui se remit à briller dans son regard encouragea l’homme. Ses propres yeux, d’abord inquiets, tandis qu’il tâtait le terrain, devinrent soudain malicieux et il continua sans attendre.

« En réalité, vous ne vous êtes pas adressés, compte tenu des réponses que vous attendiez, à ceux qu’il fallait. Peut-être aussi n’avez-vous pas su poser les bonnes questions.

« Je t’ai souvent entendu parler avec les marins chez moi. Ton regard s’anime à ces moments : on voit que tu bois leurs paroles et que tu maudis le sort qui te retient prisonnier dans ce pays, à attendre que, peut-être, le Roi t’abandonne son trône.

— Qui t’a dit cela ?

— Je l’ai vu à tes yeux. Je l’ai entendu à ta voix et à tes questions. Et qui, dans la Cité, peut ignorer que depuis que le fils aîné du Roi est mort, tu es le plus capable de régner ? Ce que tu ne sais pas – car si on te parle volontiers des problèmes quotidiens, on n’ose pas ici discuter de toi avec toi – c’est que, dans la Cité, existe un courant favorable à ta personne.

« Nous savons toujours tout ce qui se passe à la Cour. Nous savons qui tu es et ce que tu vaux, parce que tu es le seul à t’intéresser à nous. Bien sûr, nous n’avons pas la prétention de nous mêler des affaires du Royaume et, comme on ne nous demande rien, nous nous contentons de penser et de discuter. Nous supputons, quand personne du palais ne peut nous entendre, les chances de chacun. Beaucoup estiment que la meilleure formule et la plus conforme aux traditions serait que tu montes sur le trône, aux côtés du jeune prince fou, ainsi que tu le souhaites toi-même. Certains de ceux-là pensent que cette solution est la seule qui permette d’attendre que ce prince engendre enfin un fils qui lui succédera. Moi, je crois que si tu arrivais à instituer cette régence, tu te débarrasserais bien vite de ce dément pour régner à sa place. Je sais que c’est ce que je préférerais.

« Mes concitoyens n’ont pas de désirs aussi novateurs que les miens. Moi, je suis comme toi, je veux que le Royaume se développe et s’ouvre sur le reste du monde. Je suis le seul auquel les marins achètent quelque chose, car ils dépensent une partie de l’argent que nous leur avons remis à manger et à boire dans ma maison. Les prostituées du port, elles aussi, ramassent un peu d’argent auprès d’eux. Si nous commercions davantage, il y aurait plus de marins dans le port et plus de monde dans ma taverne. Alors, je m’enrichirais véritablement et je pourrais amasser suffisamment d’argent pour réaliser mon rêve.

— Et quel est ton rêve ? » demanda Phoil, à qui les paroles du tavernier, prononcées sur le ton de la conspiration, avaient rendu courage. Celui-ci se recueillit avant de poursuivre, les yeux soudain éteints et perdus dans le vague de la mémoire et du temps.

 

« Un jour, est entré dans mon établissement un marin qui disait venir d’un pays lointain, plus lointain que ceux d’où partent d’habitude les marins. Il avait embarqué sur un navire par goût de l’aventure et des régions inconnues. Il paraissait nostalgique, comme s’il regrettait de s’être laissé tenter par son goût de la nouveauté et il a bu beaucoup, plus que ses compagnons. Eux, sont partis rendre visite aux femmes du port de leur connaissance. Comme il était seul, qu’il avait bu plus que de raison et semblait malheureux, je suis allé le trouver. Nous avons un peu bavardé. Il parlait mal notre langue, mais nous réussissions quand même à nous comprendre parce que, à force de les traiter, je sais quelques mots du langage des marins qui l’avaient accueilli à leur bord et que lui, avait appris leur langue et quelques phrases de la nôtre avant de débarquer. Lorsque nous eûmes échangé nos noms, je lui proposai, pour le consoler du chagrin qui paraissait l’accabler, de le conduire à une femme douce et compréhensive, moins facile que celles que fréquentaient ses amis, mais, si on savait y faire, plus satisfaisante.

« Il refusa de manière si ferme et courroucée que je n’insistai pas. Comme j’allais le laisser, il se crut obligé de m’expliquer les raisons de son refus. Il y avait, dans son pays perdu, une femme qu’il aimait tant qu’il avait juré de n’appartenir à aucune autre. Il n’avait jamais failli à son serment, en dépit de sa dureté. Et quelque grande que fût sa tristesse ce soir-là et son besoin d’une femme au corps tendre, il ne voulait pas se parjurer. Il racontait cela avec tellement de douleur que j’en fus ému et restai auprès de lui.

« — Comment, lui dis-je, as-tu pu l’abandonner dans ton pays si tu l’aimais si fort ?

« — C’est qu’elle ne m’aimait pas. Elle n’aimait personne à dire vrai et tous étaient amoureux d’elle. J’étais las de savoir qu’elle avait toujours auprès d’elle une cour d’admirateurs entre lesquels elle ne voulait pas trancher. Un soir, je l’ai sommée de se décider et de choisir celui d’entre nous qu’elle prendrait pour époux. Alors, elle a déclaré qu’elle appartiendrait à celui qui aurait voyagé si loin et vu tant de choses différentes qu’il aurait des histoires à lui raconter pour chaque nuit de sa vie. J’ai oublié de dire qu’elle avait un défaut. Elle dormait très mal et le seul moyen pour elle de lutter contre l’insomnie était d’écouter un conte. Mais les histoires de notre pays sont en nombre limité et elle eut vite fait de les connaître toutes. Nous nous succédions auprès d’elle chaque soir et nous lui racontions une histoire. Quand elle sut le répertoire de chacun de ses amants, il nous fallut inventer de nouveaux contes. Mais notre imagination n’était pas inépuisable et surtout, nous ignorions l’art de raconter, si bien qu’elle se fatiguait de nos récits décousus et mal construits et ne parvenait pas à dormir.

« “C’est pourquoi je me suis mis à parcourir le monde. J’aurai bientôt rassemblé plus d’histoires qu’il ne reste de jours à vivre à la belle, car je suis parti depuis si longtemps… Personne n’aura pu rassembler plus de récits que moi. J’ai même appris d’un voyageur que nous avons un jour transporté à bord du navire où je me trouvais comment raconter des histoires. Aussi, je crois que je ne manquerai plus jamais d’inspiration. Je suis certain que c’est moi qu’elle choisira. Parfois, cependant, une crainte m’agite. Je ne redoute aucun de mes compatriotes. Mais si, d’aventure, est passé pendant mon absence un étranger dont la tête était pleine de ces contes qu’elle aime tant, que s’est-il produit ? N’aura-t-elle pas cédé sans attendre mon retour ?”

« Son histoire était si merveilleuse que je pensai qu’il y avait déjà matière à satisfaire la belle. Je le lui dis et cela l’amusa. Comme je le réconfortais en lui assurant que je n’avais jamais entendu meilleur conteur que lui, il se détendit et parut de meilleure humeur. Il me commanda de nouveau du vin que nous bûmes tous deux, comme je bois maintenant avec vous. Se sentant en confiance, il sortit de son sac une sorte d’assiette de terre dont le dos était peint d’une teinte rare que je n’ai jamais revue depuis.

« “Puisque mon récit t’a plu, me dit-il, je vais te faire voir le portrait de la femme à laquelle j’ai consacré tant d’années de ma vie. Je ne m’en sépare jamais. La nuit, lorsqu’à mon tour l’insomnie me prend, parce que tous mes membres sont douloureux de se retenir d’aimer et de serrer une femme contre moi, je regarde son visage à la lumière de la lune ou du fanal qui brûle toujours à l’arrière des navires. Alors, je sais que j’ai eu raison d’agir ainsi car il n’y a pas de plus belle femme au monde.”

« Quand il retourna son assiette, je sus qu’il avait eu raison, parce que, effectivement, y était peinte la plus belle femme du monde. Aussitôt que je l’ai vue, je suis tombé amoureux d’elle et j’ai compris qu’il faudrait que je parte à sa recherche et qu’elle soit à moi pour apaiser la torture de mon cœur et de mes sens.

« J’ai voulu lui acheter son portrait. Je crois bien lui avoir proposé toute ma fortune ce soir-là, mais il refusa chacune de mes propositions. Il le remballa et se contenta de me dire : “Voilà pourquoi je ne montre jamais son image à personne, car nul ne peut la voir sans en tomber éperdument et définitivement amoureux.” Je n’ai jamais revu ni le marin ni le portrait de cette femme. Mais je rêve d’elle toutes les nuits. Je suis moins courageux que cet homme, car sans le secours des autres femmes, je serais devenu fou depuis longtemps. Si seulement j’avais assez d’argent pour quitter le Royaume et cingler vers ce pays, si seulement j’avais le droit de sortir du Royaume et d’emporter les cadeaux les plus précieux, je sais qu’elle deviendrait mienne. Car je connais tellement d’histoires, j’ai vu tant d’hommes de pays différents qui, chacun, avait vécu une vie riche et passionnante et dans notre royaume, si écarté de son pays qu’elle n’a pu le connaître, il s’est produit des événements si prodigieux, que je pourrais à tout jamais la protéger de l’insomnie et des cauchemars. Voilà pourquoi je partage tes idées, prince Phoil, et crois, comme toi, que le commerce doit être développé. »

 

Nous avions écouté avec curiosité son histoire. Dans la demi-clarté de sa taverne, son visage fatigué et quelconque me paraissait inconvenant au regard des sentiments qu’il venait de nous décrire. Au bout de quelques minutes, la mélancolie disparut de ses traits et il fut à nouveau le tavernier malicieux et pétillant du début. Avant que Phoil ne reprenne la parole, je lui dis que son histoire était l’une des plus étranges et des plus belles qu’il m’ait été donné d’entendre et que, s’il l’acceptait, je composerais pour lui un poème sur ce sujet. « Ce sera un cadeau supplémentaire pour ta bien-aimée inconnue. » Phoil jugea toutefois qu’il était temps de revenir à des questions plus sérieuses. Les premières révélations de notre hôte l’avaient excité et il avait ainsi disposé de deux plaisirs : celui d’être partiellement rassuré sur l’intérêt de son action et celui d’entendre une merveilleuse histoire. Il savourait le bonheur de savoir que si le deuxième plaisir était terminé, il n’avait pas encore épuisé les ressources du premier.

« Tu as dit, reprit-il, que je ne me suis pas adressé à ceux qu’il fallait. Qu’entendais-tu par là ?

— Je me suis imparfaitement exprimé et, comme tu connais encore mal ton peuple, bien que tes idées sur lui soient sûrement plus exactes que celles de tes pairs, tu n’as pas vraiment saisi ce que je disais. Il y a plusieurs choses que tu dois savoir, prince, avant d’entreprendre quoi que ce soit.

« En premier lieu, tu t’aliéneras toujours la sympathie des gens de la Cité si tu viens leur parler des malheurs des campagnards. Ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils pensent nous importe peu pourvu que nous ayons à manger. C’est la force du Roi que de l’avoir compris. Maintenant, je sais que tu vas me dire que, précisément, si les campagnards se rebellaient contre l’autorité du Roi, nous pourrions bien ne plus être approvisionnés. Nous en rediscuterons, si tu veux, mais mon sentiment est que cela ne pourrait que nous monter davantage contre eux.

« En second lieu, si tu tiens vraiment à défendre les ruraux – et c’est cela que je voulais dire tout à l’heure –, si tu veux qu’un courant de solidarité passe entre eux et nous, ce ne sont pas les boutiquiers qu’il faut aller voir. Il y a dans la Cité une population très misérable, qui mange rarement à sa faim et qui travaille tout le jour et parfois, lorsque les événements l’exigent – et cela a été le cas ces derniers jours – une partie de la nuit. Les portefaix, que l’on utilise pour charger et décharger les navires, pour assurer le transport des meubles lors des déménagements ou la livraison des achats les plus pesants aux clients ou encore les corvées d’eau, demeurent les plus malheureux des citadins. Peut-être ne le sais-tu pas, mais beaucoup ne sont pas d’authentiques habitants de la Cité. En dehors de vieilles familles, traditionnellement pauvres, qui ont, au cours des siècles, réussi à subsister en acceptant de se charger des tâches pénibles et mal payées, la plupart viennent justement de la campagne. On a oublié que lors des diverses émeutes de paysans, le roi de l’époque a gracié quelques-uns de ceux qui devaient être exécutés et les a condamnés à ces travaux rebutants que personne ne voulait faire. Ces survivants des révoltes ont pris goût à la vie de la Cité et, malgré leur misère, n’ont pas songé à regagner leurs terres de naissance. Sans doute aussi parce que leurs voisins, dont les enfants n’avaient pas bénéficié de la même clémence, n’auraient guère apprécié cette différence de traitement. Ils ont fait venir leur famille, se sont installés dans les quartiers les plus lugubres et ont procréé. Il arrive encore que certains de leurs cousins des champs viennent leur rendre visite et, parfois, demeurent auprès d’eux, bien que les modes de vie soient si opposés que la plupart doivent préférer rejoindre leur foyer. C’est dans cette classe et dans celle-là seulement que l’on peut se sentir concerné par ce qui s’est passé dans les campagnes. On m’a du reste raconté qu’hier, plusieurs de ces hommes ont refusé de décharger l’un des bateaux parce que l’un des bateliers avait fait une réflexion sur la bêtise et la naïveté des paysans qui se laissent gruger sans se poser davantage de questions. Il a fallu l’intervention des soldats et des commis qui surveillaient le débarquement des grains pour éviter une bagarre et remettre au travail les protestataires. Ils demeurent également indifférents à nos préoccupations habituelles – au reste nous ne leur parlons pas et ils ne nous parlent pas – et facilement tentés par la critique. Ils sont frondeurs et querelleurs, comme si leur esprit campagnard ne parvenait pas vraiment à s’adapter à nos mœurs.

— Je sais que ces hommes sont difficiles et secrets, répondit Phoil. J’ai souvent essayé d’engager la conversation avec eux, comme je le fais avec chacun d’entre vous. Je n’ai jamais senti chez eux l’envie de discuter. Ce que tu dis est vrai, bien que je l’aie oublié. Personne ne s’est jamais soucié de ces hommes dans le Royaume et on a toujours considéré leur existence comme un mal nécessaire.

— Tu les connais mal parce qu’ils t’intéressent peu. Mais eux, te connaissent. Je les entends discuter sur le quai et parfois, dans ma taverne lorsqu’ils viennent reprendre des forces pour poursuivre leur travail. Ils t’estiment parce que tu as essayé de leur parler et qu’ils connaissent tes idées sur les campagnes. Si tu vas les trouver maintenant, eux, t’écouteront parce que ton opinion rejoint la leur et aussi parce que tu es le seul à avoir tenté de faire quelque chose pour eux. Personne n’a oublié que tu es intervenu un jour à l’Assemblée pour demander qu’on interdise le travail de nuit et qu’on leur permette de se reposer après une journée de labeur.

— Comment avez-vous su cela ? Qui, à l’Assemblée, est assez imprudent pour dévoiler nos débats ?

— Peu importe. Je te l’ai dit, la Cité finit toujours par tout savoir et les portefaix aussi. Ils n’ont pas oublié cette intervention, même s’ils ne t’ont jamais manifesté leur gratitude. Je sais que, pour toutes ces raisons, si tu te donnes la peine de les apprivoiser, ils t’écouteront et, qui sait, te suivront.

« Mais il y a une dernière chose que je dois te dire de manière que tu sois complètement informé des possibilités que t’offre la Cité. J’ai dit tout à l’heure que je suis le seul ici, avec les prostituées, à tirer profit du passage des marins étrangers. Ce n’est que partiellement exact. Nous sommes les seuls dont les activités soient officiellement admises, parce que nous n’enfreignons pas les lois du Royaume. Ce que je donne à boire et à manger à ces navigateurs, ils le consomment sur place. Ils n’emportent rien à bord de leurs vaisseaux. Quant aux prostituées, elles reçoivent plus qu’elles ne donnent, ainsi que le veut la nature, et parfois plus qu’elles ne souhaiteraient. On ne peut donc rien nous reprocher, même s’il m’arrive de leur vendre des pains et des viandes pour le voyage et que quelques-unes des filles acceptent de céder un bijou ou une robe en échange d’un peu d’argent.

« Mais quelques commerçants se sont mis, ces dernières années, à vendre clandestinement des objets du Royaume à des étrangers. Beaucoup de ces affaires se traitent chez moi et j’ai vu sortir du pays certains des plus beaux plats ou des plus somptueux tissus qui y aient jamais été fabriqués. Je pourrais établir une liste longue et sûrement incomplète – car je ne vois pas tout – des produits du Royaume qui ont été emportés par les marins. Les boutiquiers qui se livrent à ce trafic prennent un risque important, car, s’ils se faisaient prendre, ils seraient très certainement exécutés dans des conditions peu enviables. Néanmoins, ils gagnent ainsi de telles sommes qu’ils continuent.

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